LE CHAPITRE DES TOILETTES

La très importante question des toilettes prend des proportions

insoupçonnées pour mesdames les résidantes. Elles sont obligées d'avoir

recours à toutes sortes de combinaisons pour recevoir de Paris leurs

robes et leurs chapeaux avant qu'ils soient démodés. La France, on ne

sait pourquoi, est le seul pays d'Europe qui n'expédie pas ses colis

postaux en Extrême-Orient par le Transsibérien. Ce service se fait par

mer. La durée du voyage étant de quarante jours environ, de Marseille à

Pékin, au lieu de treize que met le chemin de fer, vous pouvez vous

rendre compte de ce que doit souffrir, ici, une pauvre élégante

attendant un envoi de sa couturière ou de sa modiste. Considérez qu'une

lettre met, par la Sibérie, quinze jours pour aller du quartier des

Légations à la rue de la Paix; admettez que la commande soit claire et

ne donne lieu à aucune méprise; supposez qu'il n'y ait aucun retard et

que le travail soit fait en huit jours; il faut aussi que l'expédition

coïncide avec le départ d'un paquebot (ce qui peut faire une différence

de quelques jours); ajoutez les quarante jours de mer; cela donne, en

mettant les choses au mieux, deux bons mois pendant lesquels tout peut

avoir été bouleversé dans la mode.

C'est là un douloureux problème que quelques maisons de commerce

essaient de résoudre en adressant le précieux colis à leur correspondant

de Berlin ou de Moscou qui se chargera de le réexpédier en Chine par ce

Transsibérien interdit aux postaux français. Mais c'est encore une perte

de temps considérable et, pour peu que la malechance s'en mêle, il peut

arriver que ce soit aussi long que par le bateau, et même plus.

Pour une légère robe de soirée, le meilleur moyen est encore de se la

faire envoyer sous enveloppe affranchie comme lettre recommandée,--via

Sibérie. On a droit à un kilogramme. Au besoin on peut diviser l'objet

en deux parties qu'on rajustera facilement à la réception. Du reste,

aujourd'hui, il ne doit pas y avoir beaucoup de robes--de robes du soir,

surtout--qui pèsent un kilo. Pour les chapeaux, le moyen est absolument

impraticable, car, bien qu'il n'y ait pas de limites comme dimensions,

la poste refuserait un pli n'ayant pas, au moins vaguement, la forme et

l'aspect d'une lettre.

Vous le voyez, tout n'est pas rose pour ces malheureuses femmes.

L'arrivée d'une voyageuse élégante est toujours, pour, elles, un

événement considérable et d'un passionnant intérêt. Les moindres détails

de la toilette nouvellement débarquée sont aussitôt, de leur part,

l'objet d'un examen minutieux et approfondi; rien ne leur échappe, en ce

fiévreux inventaire, des plus légers changements survenus dans la coupe

d'un revers, la hauteur d'une martingale, la façon de ne pas boutonner

un gant, de nouer et d'épingler la voilette, dans les mille petites

particularités, enfin, de l'équipement féminin sur quoi les moniteurs

illustrés de la Mode fugace ne donnent, pour ne pas se compromettre, que

de rares et vagues renseignements.

A la suite de ces constatations on peut souvent, par des moyens de

fortune, faire subir à une toilette de rapides transformations qui

permettront de ne pas avoir l'air trop en retard sur la nouvelle venue.

Pensez donc que, si le sac à main, par exemple, venait à être supprimé,

ou les fleurs sur les chapeaux rétablies, on ne le saurait, ici, que

quinze jours plus tard, à moins qu'une amie véritable ne vous en

prévienne par un télégramme à cent sous le mot.

Les plus sportives parmi les résidantes font, à cheval, des promenades

aux environs; mais il faut être vraiment passionné d'équitation, car je

ne connais rien d'abominable comme les routes de ce pays. Que ce soit à

l'intérieur de la ville ou dans la campagne, c'est la poussière--et

quelle poussière!--ou la boue,--et quelle boue! Il est vrai que, hors de

l'enceinte, les chemins sont très peu fréquentés et qu'on laisse

derrière soi sa propre poussière; mais, rien que pour sortir de Pékin,

il faut faire 4 ou 5 kilomètres au milieu de la cohue, dans le suffocant

et malodorant nuage jaune soulevé par les charrettes, les pousse-pousse,

les piétons, les ânes, les chevaux, les mulets et les chameaux.

Quand le vent s'en mêle, il n'y a qu'à rester chez soi.

Aussi le tennis est-il le sport le plus apprécié. Il compte de très

nombreux fervents, parmi lesquels jusqu'à des Chinois et des Chinoises,

épris de modernisme. Dans les différents clubs de Pékin, les parties

quotidiennes sont très animées. Autour des joueurs on prend le thé et

l'on bavarde pendant qu'un orchestre chinois des plus européanisés fait

entendre, aux jours de réceptions, des danses américaines ou des airs de

café-concert allemand.

L'Illustration, No. 3655, 15 Mars 1913 · 第 17 / 45 题