De temps en temps, un des nombreux boys qui servent à table se fait
couper la natte; ils sont bien une cinquantaine dont la moitié est
encore fidèle à la vieille coiffure nationale; de la moitié moderniste,
les uns se sont fait raser complètement la tête et attendent que tout
repousse à la fois; les autres ont conservé une certaine longueur de
leur tresse dont ils se servent pour recouvrir la partie rasée de leur
crâne jusqu'à ce qu'elle soit, elle aussi, garnie de cheveux; ce qui
leur fait de drôles de figures. Ils n'ont pas encore la veste et le
tablier de nos garçons de café: ils attendent probablement que la
République soit mieux assise pour lui témoigner leur indéfectible
attachement en dépouillant la livrée du régime déchu. Ils portent la
longue robe de toile bleue, fendue sur le côté, bordée d'un mince galon
blanc au col et aux poignets, recouvrant le caleçon blanc serré aux
chevilles. Leurs pieds chaussés de pantoufles feutrées, légèrement
retroussées du bout, glissent, empressés et silencieux, sur les parquets
et les tapis, autour des tables et dans les couloirs.
Les Chinois sont très observateurs, dit-on. Chez les boys d'hôtel, cette
faculté est précieuse, car les quelques mots européens qu'ils écorchent
en les disant, ou entendent de travers, ne seraient pas suffisants pour
se faire servir même approximativement. Ils s'intéressent à leurs
clients, et, pour peu qu'on soit livré pendant quelques jours aux bons
soins du même boy, il arrive à connaître vos habitudes et semble
éprouver une vraie satisfaction à prévenir vos désirs; c'est peut-être
tout simplement la gloriole d'avoir fait preuve d'intelligence.
Dernièrement, je voulais obtenir du mien une carotte crue dont j'avais
besoin pour humecter un peu ma provision de tabac que la chaleur avait
rendu sec comme un coup de trique. J'essayai vainement de me faire
comprendre en français; en anglais, je ne fus pas plus heureux, le mot
se prononçant exactement de la même façon, sauf qu'il y a deux r en
anglais et pas d'e muet. Enfin, je me décidai à faire un dessin et, pour
plus de précision, je coloriai en rouge et en vert le légume et son
feuillage. Mon boy, ravi, partit en courant et me rapporta un radis.
J'avoue qu'à ce moment j'ai douté de mon talent. Il faut vous dire qu'à
l'École des Beaux-Arts on ne m'a jamais appris à dessiner une carotte.
Dieu sait, pourtant, la quantité de navets que nous devons à
l'enseignement officiel! Il faut vous dire aussi que les radis, à Pékin,
sont énormes et de forme très allongée; cette circonstance, jointe à
l'étrangeté de ma demande, excusait donc l'erreur du boy. Devant mon
geste de refus découragé, le Chinois s'en fut chercher, derrière la
porte, la carotte demandée dont il s'était muni, à tout hasard, pour le
cas où le radis n'aurait pas fait mon affaire. Alors j'ai repris
confiance en moi-même, et le boy, enchanté et fier de sa perspicacité,
est allé raconter à ses camarades qu'il avait un drôle de client, qui
mangeait des carottes crues entre ses repas.
Car les Chinois sont très portés à l'exagération.
Les domestiques indigènes font le désespoir des maîtresses de maison.
Les Européennes de toutes nations sont unanimes à déclarer qu'il est
aussi impossible de se soustraire à leurs malices, à leurs fantaisies, à
leurs gaspillages, que de les empêcher de voler.
Le vol domestique est une institution officielle dont le fonctionnement
a été expliqué bien des fois par les auteurs qui ont écrit sur la Chine.
C'est, en grand et en très perfectionné, le sou du franc de nos
cuisinières, et cela prouve, une fois de plus, que les Chinois avaient
tout découvert avant nous. L'anse du panier dansait dans l'Empire du
Milieu bien avant que les paniers fussent inventés à Paris.
[Illustration: LA VIE MONDAINE A PÉKIN,--Une soirée à l'Hôtel des
Wagons-Lits.]
C'est comme le syndicalisme: les principes en sont appliqués ici dans
toute leur rigueur et avec la discipline la plus inflexible. Un boy qui
se considère comme injustement congédié entraîne avec lui tous ses
camarades, et la maison est mise à l'index. Impossible de trouver
d'autres serviteurs tant que l'injustice n'est pas réparée. Il est
arrivé qu'un malheureux ménage, nouveau venu, abandonné par ses
domestiques à la suite d'une histoire de ce genre et dans
l'impossibilité absolue d'en recruter d'autres, alla prendre ses repas
chez un ami compatissant. Le premier jour, tout alla bien: le mari
disait: «Il faut montrer de la fermeté, ne pas céder devant ces
exigences intolérables, le prestige européen est en cause, etc.» Le
second jour, le cuisinier en chef de l'ami hospitalier vint trouver son
maître et lui demanda si le ménage Un Tel viendrait encore déjeuner et
dîner. Le maître, quelque peu suffoqué, voulut bien, toutefois, car il
cuisinait fort bien, répondre affirmativement à son serviteur, non sans
lui demander de quoi il se mêlait et pourquoi il lui posait cette
question. Le chef lui déclara alors que M. et Mme Un Tel ayant été
boycottés par leur personnel, il était de son devoir à lui et à ses
collègues de quitter le service de Monsieur si les victimes de
l'interdiction syndicale parvenaient à se soustraire à ses effets en
prenant pension chez Monsieur. Une invitation, de temps en temps, passe
encore, mais tous les jours, jamais! Monsieur, qui était gourmand,
hésita entre le coeur et l'estomac: celui-ci l'emporta, comme toujours.
M. et Mme Un Tel, bien chapitrés, se rendirent à discrétion et reprirent
leur boy, dont ils n'eurent, du reste, pas à se plaindre plus que de
raison par la suite.
Et voilà qui pourrait expliquer l'origine du mot _boycotter_. Encore une
invention chinoise!
La jeune femme, un jour que la note avait été majorée plus que de
coutume, voulut encore protester et décida de faire elle-même ses
provisions. Vains efforts! Le tout fut cuit et préparé de si belle sorte
que rien n'était mangeable. Il fallut céder de nouveau.
[Illustration: UNE DES SORTIES DE PÉKIN: NAN SI HEU, LA PORTE DU
SUD-OUEST. Dessin de L. Sabattier.]
On me conte une autre anecdote, qui montre combien ces procédés sont
considérés comme une chose toute naturelle par les Chinois. Le
sous-directeur d'une banque ou d'une société quelconque fut appelé à
remplacer pour quelque temps son chef, qui partait en congé: le jour
même où il prit, par intérim, la direction de la maison, le prix des
poulets et du reste augmenta chez lui dans de notables proportions;
étonnement, questions auxquelles le chef cuisinier répondit simplement
que Monsieur était directeur, maintenant, et qu'il devait payer plus
cher, étant plus fortement appointé. Il fallut lui expliquer et lui
prouver que, si Monsieur remplissait les fonctions de directeur, ce
n'était que provisoirement et que ses appointements restaient les mêmes.
Ces raisons furent jugées bonnes et les denrées revinrent à leurs prix
ordinaires.
Il est des forces contre lesquelles on ne lutte pas.
Des anecdotes de toute sorte, on vous en raconte par centaines; il en
est qu'on entend plusieurs fois, avec des variantes, mais l'aventure est
régulièrement arrivée à la personne qui vous la narre.
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* *
Un défaut commun à beaucoup de coloniaux et que je retrouve ici, chez
quelques jeunes débarqués--heureusement fort rares--a le don de
m'exaspérer: c'est celui qui consiste à traiter en êtres inférieurs les
habitants du pays où l'Européen est arrivé en intrus ou en conquérant,
avec des canons et des fusils, et à ne vouloir connaître que les coups
comme forme de discussion. Si ce raisonnement était juste, il faudrait
admettre la réciproque et ne pas crier quand l'être inférieur se
rebiffe, ou, alors, s'il est dans l'impossibilité de répondre, c'est de
la lâcheté.
Rien ne m'est plus pénible que de voir un blanc, un Européen, un
Français, frapper, même légèrement, un pousse-pousse pour le faire aller
plus vite.
Je répète que le cas est très rare et que ce sont les tout jeunes gens
irréfléchis qui se livrent à ces actes de brutalité qui ont, en outre,
l'inconvénient d'être impolitiques au plus haut point. De petites causes
peuvent produire un effet désastreux et la violence d'un isolé peut
avoir des conséquences incalculables pour la communauté.