Je vous ai déjà dit que les chaises à porteurs avaient presque
complètement disparu de Pékin. J'en ai pourtant rencontré ces jours-ci
une, bien amusante, et très ancien régime. Portée par deux mules, elle
longeait paisiblement la muraille de la ville impériale par-dessus
laquelle un pavillon en ruines dressait, au milieu de la verdure, son
toit aux tuiles d'or mélangées d'herbes folles. Un serviteur à pied
menait par la bride la mule de tête tandis qu'un autre, à cheval,
fermait la marche. Le propriétaire, qui devait être quelque rural aisé
des environs, accroupi dans l'étroite caisse, fumait sa pipe, très
dignement.
Rien d'européen dans ce coin désert, pas un poteau télégraphique en vue;
on aurait pu se croire dans le Pékin du temps de Kang Hi.
Comme je m'extasiais, un cycliste en robe lilas, très jeune Chine,
coiffé d'un élégant canotier et chaussé de bottines jaunes, dépassa
soudain à toute pédale l'antique équipage. Ce fut pour moi, durant une
seconde, une saisissante vision résumant l'état actuel du vieil empire.
Et, vraiment, la bicyclette et son cycliste étaient en ce lieu quelque
chose de choquant et de déplacé; je ressentis une impression analogue à
celle que j'éprouve devant une belle chaumière ou un joli coin de
paysage de chez nous souillé par quelque révoltant panneau-réclame.
[Illustration: Le mandarin d'aujourd'hui et son escorte à
l'occidentale.]
Comme pendant à ce croquis en voici un qui vous donnera l'aspect d'un
autre Pékin, celui que les révolutionnaires sont en train de nous
fabriquer.
C'est à l'arrivée du train de Tien Tsin, un jour de pluie, un mandarin
nouveau style qui vient de débarquer. Il est monté dans son coupé dont
les glaces sont remplacées par des persiennes aux lames rabattues. Sur
les dalles de marbre disloquées, la voiture file en cahotant avec fracas
vers la ville chinoise. Montés sur des bidets mongols assez laids, des
cavaliers l'escortent; ils sont armés de carabines à répétition et vêtus
de toile kaki avec, aux manches, des galons de grade en coton blanc;
comme coiffures des canotiers et des panamas. Ce sont les satellites
particuliers du moderne _Ta jen_ qui, lui, est en veston et chapeau de
paille.
Dans ce tableau tout se tient: la vilaine gare, la rangée des boutiques
récemment déposées le long du mur de Tien Men, les poteaux pour
l'éclairage, le télégraphe et le téléphone, constituent un cadre bien
digne de ce cortège et du Progrès qu'il représente.
... A l'occasion du jour de naissance du roi George, il y a eu, l'autre
jour, revue solennelle sur le glacis anglais, réception à la légation et
dîner de gala à l'Hôtel des Wagons-Lits. Le manager s'était assuré le
concours de la musique des «Somerset» qu'on a fait, à grands frais,
venir de Tien Tsin. Depuis huit jours, l'événement était annoncé par la
voie de la presse et par des prospectus invitant les amateurs à retenir
leurs tables le plus tôt possible. Tout Pékin-Légations répondit à cet
appel; la vaste salle à manger était débordante de dîneurs sur lesquels
la «band» déversait de copieux et assourdissants flots d'harmonie. Ce
fut, ensuite, une soirée dansante fort animée. Tout ce que le corps
international d'occupation compte d'officiers, jeunes ou mûrs, fervents
de la valse ou du tango, s'était mobilisé pour assurer le service
chorégraphique et les danseuses ne chômèrent point. La seule chose
regrettable, à mon gré, fut l'absence complète d'uniformes: rien que des
habits, des smokings blancs ou noirs et des «Eton», ce drôle de petit
veston de pâtissier, pas plus long que le gilet, si dangereux à porter
parce que facilement ridicule. Tout le corps diplomatique était présent,
nombreuses les élégantes, dont quelques-unes très jolies et très
entourées. On remarquait même deux couples _Jeunes Chinois_ très dans le
train: les maris en parfaits gentlemen et les dames en combinaison, si
j'ose dire, moitié chinoise, moitié je ne sais quoi, avec des coiffures
ni l'un ni l'autre et des lunettes d'or. L'une d'elles, m'a-t-on dit,
est suffragette, et s'est faite, à Pékin, l'apôtre des droits civiques
de la femme. Déjà!
Enfin, cette soirée aurait été tout à fait charmante si elle n'avait eu
pour principal résultat de m'empêcher de dormir jusqu'à une heure fort
avancée de la nuit.