«J'avais calculé avec une précision militaire. Juste deux heures

après... nous haletions toujours sur notre plate-forme et nous voyions

s'éteindre le feu lointain, ce feu qui n'était pas l'incendie

d'Avranches; car Avranches à brûler aurait demandé plus de

temps,--voilà que tout à coup nous entendîmes sous nos pieds, au bas de

la tourelle, le _hou-hou_ mesuré de la chouette, et, magie de l'amour!

Aimée reconnut tout de suite de quelles paumes de mains était parti ce

_hou-hou_, qui me parut sinistre, à moi, tant il était plaintif! et qui

lui parut joyeux et triomphant, à elle, parce qu'il lui annonçait

l'homme qui était devenu sa vie et qui lui rapportait la sienne!

«--C'est lui!»--s'écria-t-elle, et nous descendîmes de la tourelle avec

la rapidité de deux hirondelles qui plongent d'un toit vers le sol.

«Et, en effet, c'était _M. Jacques_! _M. Jacques_, le visage noirci, les

cheveux brûlés, l'air d'un démon, ou plutôt d'un damné échappé de

l'enfer; car les démons y restent...

«--Ah!--lui dis-je, incorrigible, toujours prête à rire, même dans les

malheurs!--parti blanc comme un sac de farine, revenu noir comme un sac

de charbon!

«--Oui!--répondit-il en mordant sa lèvre,--noir de deuil. Le deuil de la

défaite! Le coup a manqué, mademoiselle... Il faut recommencer demain.»

«Le coup était manqué, et pourtant,--reprit la vieille Chouanne, animée

de plus en plus, en montrant une verve qui fit prendre à l'abbé son

frère voluptueusement une prise de tabac,--pourtant l'affaire n'avait

pas été mal menée, comme vous allez pouvoir en juger, monsieur de

Fierdrap...

«...C'est midi sonnant, au plus fort du tohu-bohu de la foire, que les

Douze entrèrent dans Avranches. Ils y marchèrent d'abord vers le champ

de foire, éparpillés, nonchalants, flânant, les bras ballants, guignant

les sacs de blé ou de farine mis à cul sur le sol, déficelés et ouverts,

pour que l'acheteur jugeât la marchandise, jouant leur rôle de blatiers

qui ont le temps d'acheter, qui ne se pressent pas, qui attendent, en

vrais Normands, que les prix fléchissent; mais, du fond de leurs grands

chapeaux rabattus qui leur tombaient sur les épaules, se reconnaissant

sans avoir l'air de se reconnaître, se comptant, se coudoyant, et

sentant le coude ami qui frémissait contre leur coude. Ils nous dirent

plus tard ces détails et ces sensations... Il y avait, et cela leur

parut de bon augure, un monde fou à la foire de cette année-là! La

ville encombrée était pleine de gens, d'animaux et de voitures de toute

forme et de toute grandeur. Les auberges et les cabarets regorgeaient

d'Augerons, de bouviers, de porchers, qui amenaient leurs bêtes pour la

foire et dont les troupeaux s'amoncelaient dans les rues, rendant le

passage impossible, bouchant la porte des maisons, menaçant les fenêtres

des rez-de-chaussée, qu'on avait, dans beaucoup d'endroits, calfeutrées

de leurs contrevents, par peur d'enfoncement des vitrages sous la corne

de quelque boeuf en courroux ou la croupe reculante de quelque cheval

effaré. Un instant retardées par leur accumulation aux angles des rues,

au resserrement des venelles et aux tourniquets des carrefours, ces

puissantes troupes de boeufs et de chevaux reprenaient bientôt leur

marche lente sous les _pieds de frêne_ de leurs conducteurs, et

s'avançaient serrées si dru les unes contre les autres, qu'on eût dit un

fleuve qui coulait. Le mouvement de ces masses de bêtes et de gens se

faisait surtout dans un sens, dans la direction du champ de foire, qui

était la place du marché, à l'un des angles de laquelle s'élevait la

prison où était renfermé Des Touches.

«Il semblait que ce fût là une circonstance menaçante pour le dessein

des Douze, que cette foule épaisse, qui, ceignant la prison de tous les

côtés, augmentait la difficulté d'y pénétrer ou d'en sortir; mais cela

leur parut, au contraire, un heureux hasard, à ces énergiques coeurs,

tournés à l'espérance! Avec le génie des petites troupes résolues,

n'avaient-ils pas toujours compté, pour faire leur coup, sur

l'entremêlement du grand nombre, dont il est si aisé de faire un chaos?

D'ailleurs, il y avait cela d'absolument bon dans cette circonstance de

la situation de la prison sur le champ de foire, que le bataillon des

Bleus qui y avait conduit Des Touches, et qui, tout à côté, s'y était

bâti avec des planches un corps de garde, avait été obligé de

transporter ce corps de garde à l'autre extrémité de la place et dégager

un endroit spécialement réservé aux chevaux de la foire, qu'on rangeait

contre la longue muraille de la prison, dans toute sa longueur, et qu'on

attachait par de gros anneaux en fer scellés entre les fortes

pierres... D'abord, ces Bleus avaient fait des façons, vous vous en

doutez bien, quand on leur avait signifié d'aller planter ailleurs leur

corps de garde. Ils n'avaient qu'une idée, eux, c'est que Des Touches

pouvait s'échapper! Mais les tranquilles Normands, qui, dans toute autre

circonstance, pourraient s'en laisser imposer par répugnance pour le

_dérangement_, conséquence de toute lutte, ne s'en laissent plus compter

et ne craignent plus leur peine quand le moindre intérêt est en jeu, et

sur-le-champ voilà qu'ils redeviennent les âpres contendants connus, les

chicaneurs terribles dont le cri de guerre sera jusqu'à leur dernier

soupir: _Gaignaige!_ L'écurie en plein vent rapportait de l'argent à la

ville. Puis c'était là une coutume autant qu'un péage. Coutume et péage,

toute la Normandie tient dans ces deux mots! les Bleus virent bien

qu'ils ne seraient pas les plus forts... Ils avaient dégagé la prison.

«Cette prison, monsieur de Fierdrap, nos douze blatiers eurent tout le

temps de la regarder et de l'étudier en gens de guerre, de la place du

marché, qu'elle dominait, et qui était alors couverte de tentes,

rangées en files comme les maisons des rues, entre lesquelles s'agitait

et écumait le flot de la population foraine, aux rayons d'un soleil

cuisant qui était aussi un avantage; car il faisait bouillir ce tas de

cerveaux, excités déjà par le débat des prix et le cidre en bouteille

qui allument si bien les têtes normandes, ces têtes que, ce jour-là

précisément, il fallait faire sauter comme des poudrières, si l'on

voulait enlever Des Touches! Là étaient, en effet, tout le secret et le

moyen de l'enlèvement: jeter, n'importe comment, toute cette multitude,

les uns contre les autres, à travers les tentes renversées et les

animaux, fous d'épouvante! Et, pendant cette immense ruée qui pouvait

prendre les proportions d'une bataille d'aveugles et devenir une tuerie,

se glisser à trois ou quatre dans la prison, y délivrer le chevalier et

se replier vivement sur les bois, tel était le plan, simple et hardi,

convenu à Touffedelys, mais que l'aspect de la prison pouvait cependant

modifier.

--Hure de saumon! je le crois bien!--fit en s'exclamant le baron de

Fierdrap.--Je la connais, votre prison, mademoiselle! J'ai eu longtemps

à Avranches un vieux compagnon de l'armée de Condé, qui s'appelait le

chevalier de la Champagne, lequel, revenu au pigeonnier comme moi et

n'ayant plus de poudre à brûler, s'était mis à aimer les vieilles

pierres, comme moi je me suis mis à aimer le poisson. Eh bien, c'est à

lui que je dois ma connaissance de la prison d'Avranches; car il m'a

assez trimbalé, le damné maniaque d'antiquaire qu'il était! par les

escaliers en colimaçon de cette forteresse, pour que je me la rappelle

parfaitement et que les jambes me chantent encore une chansonnette en

pensant à la hauteur de ses deux tours, qui résisteraient, Dieu me

pardonne! à du canon.

--Oui!--reprit mademoiselle de Percy,--ces deux tours étaient

formidables. Reliées ensemble par d'anciens bâtiments faisant poterne,

elles étaient flanquées de constructions d'une date plus récente, qui,

certes! n'auraient pas résisté à une attaque vigoureusement poussée.

Mais avec les tours! les massives tours qui les épaulaient... bernicle!

En les examinant, les Douze comprirent qu'on ne pouvait pénétrer là

dedans que par stratagème... Il fallait ruser. Ce fut Vinel-Royal-Aunis

qui fut chargé de la geôlière; car--encore un bonheur, à ce qu'il

semblait, pour les Douze,--il n'y avait pas de geôlier. Seulement,

monsieur de Fierdrap, à la guerre, le hasard est souvent un traître.

Vous verrez tout à l'heure que la geôlière de la prison d'Avranches

pouvait faire tête d'homme et même plus! On la nommait la Hocson.

C'était une femme de quarante-cinq à cinquante ans, sur qui avaient

couru dans le temps des bruits dont on n'était pas sûr, mais

épouvantables. On avait dit, entre le haut et le bas, qu'elle avait été

poissarde au faubourg du Bourg-l'Abbé, à Caen, et qu'elle avait goûté au

coeur de M. de Belzunce, quand les autres poissardes du Bourg-l'Abbé et

de Vaucelles avaient, après l'émeute où il fut massacré, arraché le

coeur à ce jeune officier et l'avaient dévoré tout chaud... Était-ce

vrai, cela? On en doutait, mais il paraît que la figure de la Hocson ne

démentait pas ces bruits affreux. Son mari, jacobin violent, était mort

dans l'exercice de ses fonctions de geôlier à Avranches, et elle lui

avait succédé. Louve sinistre, devenue chienne de garde de la

République, ce fut à Vinel-Aunis qu'il échut de l'apprivoiser... Cela

ne devait pas être facile. Mais Vinel-Aunis était Vinel-Aunis! Son

surnom parmi nous était: _Doute de rien!_ et il le portait comme un

panache. Il passait pour ce qu'on appelle un _loustic_ de régiment, mais

il était, par-dessus le marché, un beau garçon bien découplé, d'une

tournure d'officier superbe, et qui, pour l'instant, faisait un blatier

très faraud aux larges épaules, comptant sur trois choses qu'il estimait

irrésistibles, même séparées: primo, par Dieu! ses avantages physiques;

secundo, une langue à laquelle il faisait tout dire et comme de ma vie

je n'en ai revu une pareille à personne; et tertio, une bonne poignée

d'assignats. C'était un gaillard toujours prêt à tout. Il n'avait qu'un

mot: «A la guerre--disait-il--comme à la guerre!» Probablement, le

morceau qu'on lui jetait ne le ragoûtait pas, mais il sauta lestement

par-dessus ses répugnances. Il eut l'aplomb de se présenter à cette

geôlière d'Avranches, dont la physionomie était aussi atroce que la

renommée, avec la fleur de fatuité qu'en France, les blatiers peuvent

avoir comme les officiers, et ce génie impayable de la Plaisanterie,

qu'il avait développé dans Royal-Aunis. Et malgré l'horreur très

légitime que devait lui inspirer une créature qui pouvait encore avoir

aux lèvres du sang de Belzunce, il débuta par s'élancer sur elle et par

l'embrasser, paf! paf! paf! sur les joues, à la manière normande, par

trois fois.

«--Et bonjour, ma cousine!--lui dit-il, à cette femme étonnée, figée

d'étonnement et qui se laissa faire de stupéfaction.--Comment vous

portez-vous, ma chère et honorable cousine?... Vous ne me remettez donc

pas?... Je suis votre cousin Trépied de Carquebu, qui n'a pas voulu

venir à votre foire d'Avranches sans vous souhaiter bien des prospérités

et vous embrasser!»

«Il avait dit _Trépied_, cet improvisateur au pied levé, parce qu'elle

avait un trépied devant elle, sur lequel elle récurait, avec une poignée

de paille, un chaudron!

«--En fait de trépied, je ne connais que _cha_,--fit-elle avec colère en

lui montrant celui de son chaudron,--et vous mériteriez bien que je vous

l'envoyasse par la figure pour vous punir de vos insolentes _josteries_,

méchant attrapeur!»

«Mais Vinel-Aunis n'était pas homme à avoir peur d'un trépied manoeuvré

par la main d'une vieille femme, et il prouva qu'il avait raison de

croire à sa langue, comme il disait; car il soutint, mais _mordicus_, à

la Hocson, qu'elle avait des parents de ce nom de Trépied à Carquebu et

qu'il était bel et bien de ces Trépied-là. Puis il enfila une longue

histoire sur ces Trépied de Carquebu, lesquels lui avaient si souvent

parlé de leur cousine d'Avranches, avant son départ, à lui, pour

l'armée, lors de la première réquisition, que depuis qu'il avait pu

revenir à Carquebu reprendre le fouet de blatier qu'avait toute sa vie

fait claquer son père, il s'était promis de profiter de la première

foire à Avranches pour venir saluer sa cousine et faire connaissance et

amitié avec elle. Et, par ma foi! il en dit tant, il eut l'air si sûr de

ce qu'il disait, il fut si précis dans toutes les circonstances, il

versa enfin à la Hocson, restée le bec cloué et aplati devant ce torrent

de paroles, une telle douche de phrases sur la tête, qu'en écoutant son

cousin Trépied elle oublia l'autre, qu'elle laissa tranquille sous son

chaudron, et qu'elle tomba assise sur un banc, persuadée, domptée,

confondue. Elle était si complètement hébétée, qu'elle finit même par

inviter ce cousin, qui lui tombait de Carquebu, à boire une chopine et à

manger du _cornuet_ de la foire, et Vinel-Royal-Aunis s'attabla. Il se

crut maître de la place. Il crut qu'il tenait son Des Touches! Mais...

il se trompait.

«Il continuait cependant d'aller de cette langue infatigable. Il but une

chopine, puis un pot, puis un autre pot, et voyant que la Hocson buvait

comme lui, aussi ferme que lui, devenant plus sombre seulement à mesure

qu'elle buvait, mais restant froide sous ces libations sans vertu, il

voulut faire à sa cousine, l'aimable blatier, la politesse de

l'eau-de-vie, et il en envoya chercher au cabaret voisin par une petite

fille que la Hocson appelait: «la petiote à son fils». Mais cette femme,

cette Hocson, nous dit-il plus tard à Touffedelys, était plus difficile

à mettre à feu que la prison d'Avranches, qui y était trois heures

après. C'est que cette femme, monsieur de Fierdrap, avait dans le coeur

ce qui empêche l'ivresse,--l'ivresse qui, dit-on (ceux qui boivent), est

un oubli, une illusion, une autre vie dans la vie. Elle avait un

souvenir dans le coeur plus fort que l'ivresse, qui glaçait l'ivresse

et que l'ivresse ne noyait pas. Et ce n'était pas, non! le souvenir du

sang de Belzunce, si réellement, comme on le disait, elle y avait goûté,

mais un souvenir à tuer celui-là, à l'empêcher de penser même à ce

crime, si elle l'avait commis, et d'en effacer le remords. C'était,

enfin, dans le fond de son coeur une plaie si large, que toute la mer

changée en eau-de-vie pour la faire boire à cette femme, dont l'âme

entière n'était plus qu'un trou de blessure, y aurait passé comme dans

un crible, sans rien engourdir et sans rien fermer!»

La pléthorique mademoiselle de Percy, que son histoire oppressait,

s'arrêta une minute pour reprendre haleine; mais l'abbé et le baron,

pris par l'histoire, restèrent silencieux. Ils ne plaisantaient plus.

«Et si je vous parle ainsi de cette femme, monsieur de Fierdrap,--reprit

mademoiselle de Percy,--si je m'arrête un instant sur cette créature,

qui était peut-être une scélérate, mais qui, ce jour-là, eut aussi,

comme les Douze, sa grandeur, c'est que cette femme fut la cause unique

du malheur des Douze dans cette première expédition. Sans elle, et sans

elle _seule_, notez bien ce mot-là! pas le moindre doute que les Douze,

qui mirent si effroyablement Avranches sens dessus dessous, dans ce jour

dont on se souviendra longtemps, n'eussent repris le chevalier Des

Touches. Pour moi, je le pense, ils auraient réussi. Mais elle leur

opposa une volonté aussi forte que ces murailles de la prison qui

étaient des blocs de granit. Vinel-Aunis avait essayé de l'enivrer; il

essaya de la corrompre. Il s'y prit avec elle comme on s'y prend avec

tous les geôliers de la terre depuis qu'il y a des geôliers. Mais il

trouva une âme imprenable parce qu'elle était gardée par la haine, et la

plus implacable et la plus indestructible des haines: celle qui est

faite avec de l'amour! La Hocson avait eu son fils tué par les Chouans;

non pas tué au combat, mais après le combat, comme on tue souvent dans

les guerres civiles, en ajoutant à la mort des recherches de cruauté qui

sont des vengeances ou des représailles. Tombé dans une embuscade, après

une chaude affaire où les Bleus avaient couché par terre beaucoup de

Chouans, car ils avaient avec eux une pièce de canon, ce jeune homme

avait été enterré vivant, lui vingt-quatrième, jusqu'à cet endroit du

cou qu'on appelait, dans ce temps-là, la place du collier de la

guillotine. Quand ils virent ces vingt-quatre têtes, sortant du sol,

emmanchées de leurs cous et se dressant comme des quilles vivantes, les

Chouans eurent l'idée horrible de faire une partie de ces quilles-là

avant de quitter le champ de bataille, et de les abattre à coups de

boulet! Lancé par leurs mains frénétiques, le boulet, à chaque heurt

contre ces visages qui criaient quartier, les fracassait en détail... et

se rougissait de leur sang pour revenir les en tacher encore. C'est

ainsi que le fils Hocson avait péri. Sa mère, qui avait su cette mort,

avait à peine pleuré... Mais elle voyait toujours cette quille

sanglante... et elle nourrissait pour les Chouans une haine contre

laquelle tout devait se briser... et Vinel-Aunis s'y brisa.

[Illustration: ... Les Chouans eurent l'idée horrible de faire une partie

de ces quilles-là...]

«--Ah!--lui dit-elle,--tu m'as donc gouaillée! Tu n'es qu'un Chouan, et

tu viens pour le prisonnier. Oh! je n'ai pas peur que tu me tues,--il

avait pris un pistolet sous sa vareuse.--Il y a longtemps que je désire

la mort! Petiote!--cria-t-elle,--va vite au corps de garde me chercher

les Bleus!»

«--Je l'aurais bien tuée,--nous dit Vinel-Aunis,--mais je ne savais pas

même dans laquelle des tours était Des Touches. Cela aurait fait du

bruit. J'aurais perdu du temps.»

«Et il jeta un escabeau, qui se trouvait là, dans les jambes de la

petite, pour l'empêcher de sortir en la faisant tomber.

«Mais le temps de son mouvement avait suffi à la Hocson pour s'échapper,

par un couloir noir comme de l'encre où Vinel-Aunis se perdit pendant

qu'il l'entendait grimper quatre à quatre l'escalier d'une des tours,

ouvrir la porte de la prison et s'y enfermer à la clef avec le

prisonnier.

--Diable!--fit M. de Fierdrap.

--Peste!--dit l'abbé.

--Or, pendant que tout ceci se passait à la prison,--continua la vieille

amazone, qui ne prit pas garde aux deux exclamations,--l'aiguille du

cadran qui surmontait la façade de la Maison Commune, sise au fond de la

place du Marché, arrivait au chiffre de l'heure marquée par les Douze

pour agir. Incapables, quoi qu'il advînt, d'hésiter une minute quand une

résolution était prise:

«--C'est à nous de commencer la danse!»--dit gaiement Juste Le Breton à

La Varesnerie.

«Et ils entrèrent tous deux sous une des tentes de la foire où il y

avait le plus de monde et où l'on buvait. Ils y entrèrent nonchalamment,

mais ils avaient leurs bâtons gaufrés à la main. Autour d'eux, on

n'avait nulle défiance. Le monde qui était là resta, les uns assis, les

autres debout, quand Juste Le Breton, s'approchant de la grande table de

ceux qui buvaient, coucha délicatement son bâton sur une rangée de

verres pleins jusqu'aux bords, et dit, de sa voix qu'il avait très

claire:

«--Personne ne boira ici que nous n'ayons bu!»

«Tout le monde se retourna à cette voix mordante, et les deux blatiers

devinrent le point de mire de mille regards où l'étonnement annonçait

une colère qui n'était pas loin.

«--Es-tu fou, blatier?--dit un paysan.--Ote-moi ton bâton de _delà_! et

garde-le pour défendre tes oreilles!» Et, prenant par le bout le bâton

que Juste avait couché sur la rangée de verres, mais qu'il tenait

toujours par la poignée, il l'écarta.

«C'était là l'insulte que Juste cherchait. Il ne dit mot, il resta

tranquille comme Baptiste; mais il releva subitement son bâton à bras

tendu par-dessus sa tête, et, de cette main qu'il avait aussi adroite

que vigoureuse, il l'abattit sur toute cette ligne de verres pleins, en

file, qu'il cassa d'un seul coup, et dont les morceaux volèrent de tous

les côtés de la tente. Ce fut le signal du branle-bas. Tout le monde fut

debout, criant, menaçant, mêlé déjà, les pieds dans le cidre, qui

coulait, en attendant le sang. Les femmes poussaient ces cris aigus qui

enivrent de colère les hommes et leur prennent sur les nerfs comme des

fifres... Elles voulaient fuir et ne pouvaient, dans cette masse

impossible à percer, et qui se ruait sur les deux blatiers pour les

étouffer.

«--Vous avez eu l'honneur du premier coup d'archet, monsieur,--dit à

Juste Le Breton M. de La Varesnerie, avec cette élégante politesse qui

ne le quitta jamais,--mais si nous voulons exécuter tout le morceau,

il faut que nous tâchions de sortir de cette tente, où nous n'avons pas

assez d'espace pour faire seulement, avec nos bâtons, un moulinet.»

«Et de leurs épaules, de leurs têtes et de leurs poitrines, ils

essayèrent de trouer cette foule, compacte à crever les toiles de la

tente, où ce qui venait de se passer faisait accourir du monde encore.

Mais, cette marée d'hommes montant toujours, ils poussèrent alors, pour

qu'on vînt les dégager du dehors, le cri que leurs amis, autour de la

tente, attendaient comme un commandement:

«--A nous, les blatiers!»

«Ce dut être un curieux spectacle! Les blatiers répondirent à ce cri par

le claquement de leurs fouets terribles, et ils se mirent à sabrer cette

foule avec ces fouets qui coupaient les figures tout aussi bien que des

damas. Ce fut une vraie charge, et ce fut aussi une bataille! Tous les

_pieds de frêne_ furent en l'air sur une surface immense, la foire

s'interrompit, et jamais, dans nulle batterie de sarrasin, les fléaux ne

tombèrent sur le grain comme, ce jour-là, les bâtons sur les têtes. Dans

ce temps-là, la politique était à fleur de peau de tout. Le moindre

coup faisait jaillir du sang dont on reconnaissait la couleur, à la

première goutte. Le cri: «Ce sont les Chouans!» partit de vingt côtés à

la fois. A ce cri, la générale battit. Cette générale, que nous n'avions

pas entendue du haut de la tourelle de Touffedelys, couvrit Avranches et

le souleva. Le bataillon des Bleus voulut passer à la baïonnette à

travers cette masse qui roulait dans le champ de foire comme une mer,

mais impossible! Il aurait fallu percer un passage dans cette foule

d'hommes, d'enfants et de femmes qui s'agitaient là, et qui, à eux

seuls, de leur pression et de leur poids, pouvaient écraser cette

poignée de Chouans. Les Douze, ou plutôt les Onze, car Vinel-Royal-Aunis

était à la prison, les Onze, qui semblaient un tourbillon qui tourne au

centre de cette mer humaine dont ils recevaient la houle au visage, les

Onze, ramassés sous leurs fouets et sous le moulinet de leurs bâtons,

avaient bien calculé. Ils abattaient autour d'eux ceux qui les

poussaient, et qui leur rendaient coup pour coup...

«Partout ailleurs, ce n'était, dans ce champ de foire, qu'un désordre

sans nom, un étouffement, l'ondulation immense d'une foule au sein de

laquelle, affolé par les cris, par le son du tambour, par l'odeur du

combat qui commençait à s'élever de cette plaine de colère, quelque

cheval cabré montrait les fers de ses pieds par-dessus les têtes, et où,

çà et là, des troupes de boeufs épeurés se tassaient, en beuglant,

jusqu'à monter les uns sur les autres, l'échine vibrante, la croupe

levée, la queue roide, comme si la mouche piquait. Mais à l'endroit où

les Onze tapaient, cela n'ondulait plus. Cela se creusait. Le sang

jaillissait et faisait fumée comme fait l'eau sous la roue du moulin! Là

on ne marchait plus que sur des corps tombés, comme sur de l'herbe, et

la sensation de piler ces corps sous leurs pieds leur donna, à tous les

Onze, la même pensée; car, tout en tapant, ils se mirent tous les Onze à

chanter gaiement la vieille ronde normande:

_Pilons, pilons, pilons l'herbe;

L'herbe pilée reviendra!_

«Mais elle n'est pas revenue! A Avranches, on vous montrera, si vous

voulez, à cette heure encore, la place où ces rudes chanteurs

combattirent. L'herbe n'a jamais repoussé à cette place. Le sang qui,

là, trempa la terre, était sans doute assez brûlant pour la dessécher.

[Illustration: ... Et où, çà et là, des troupes de boeufs épeurés se

tassaient...]

Le Chevalier des Touches · 第 6 / 12 段