«Il en vint même trop. Ce fut une folie que ce grand nombre, dirigé sur

un point unique et venant aboutir à Touffedelys. Mais cela vous donnera

une idée de l'importance du chevalier Des Touches, que les Chouans, qui

avaient la prudence au même degré que la bravoure, aient pu compromettre

un instant, par un zèle trop vif, l'existence d'un quartier-général

aussi commode pour les guérillas comme eux que le château de

Touffedelys.

«Vous ne vous doutez pas, monsieur de Fierdrap, ni vous non plus, mon

frère, de ce que, dans l'intérêt de notre cause et de ses défenseurs,

nous avions fait de Touffedelys, et si je ne vous le disais pas, mon

histoire serait incomplète. Nous avions transformé ce vieux château

démantelé, sans pont-levis et sans herse, qui n'était plus, depuis

longtemps, un château fort, mais qui était encore une noble demeure, en

un château humilié et paisible auquel la République pouvait pardonner.

Nous en avions fait combler les fossés, baisser les murs, et si nous

n'en avions pas abattu les tourelles, nous les avions du moins

découronnées de leurs créneaux, et elles ne semblaient plus que les

quatre spectres blancs des anciennes tourelles décapitées! Partout où

elles brillaient autrefois, sur la grande façade du château, dans les

coins des plafonds, sur les hautes plaques des cheminées, et jusque sur

les girouettes des toits, nous avions fait effacer ces armoiries

charmantes et parlantes des Touffedelys, qui portent, comme vous le

savez, de _sinople à trois touffes de lys d'argent_, avec la devise, au

jeu de mots héroïques: ILS NE FILENT PAS. Hélas! les pauvres lys, ils

avaient filé! Ils s'en étaient allés jusque de ce jardin où, de

génération en génération, on en cultivait d'immenses corbeilles, qui

faisaient de loin ressembler le vaste parterre à une mer couverte de

l'albâtre de ses écumes! Nous avions partout remplacé les lys par des

lilas.

«Des lilas, c'est peut-être des lys en deuil? Oui! nous avions accompli

tous ces sacrilèges, nous avions consommé toutes les petites bassesses

de la ruse qui joue la soumission résignée, pour conserver à nos amis ce

lieu de réunion et d'asile, doux et désarmé comme son nom, qui semblait

la maison de l'Innocence, et dans laquelle on voyait moins les hommes et

les armes, derrière ces robes de femmes qui y flottaient toujours.

Excepté les jardiniers, il n'y avait que des femmes à Touffedelys. Nous

étions servis par des femmes.

«C'est à l'aide de toutes ces précautions, de toutes ces coquetteries de

douceur, que nous avions pu faire de notre nid de palombes effrayées une

aire momentanée pour ces aigles de nuit qui s'y abattaient, comme Des

Touches et comme _M. Jacques_. Seulement, vous le comprenez bien, la

sécurité de tout cela n'existait qu'à la condition que les Chouans, qui

s'abouchaient là pour comploter leur guerre d'embuscade, n'y fussent

jamais très nombreux.

«La prise de Des Touches fut l'unique dérogation qui ait été faite à

cette règle. Mais les chefs comprirent l'imprudence d'une grande

réunion, et ils _égaillèrent_ leurs hommes. Quand un pays tout entier

est hostile, les petites troupes valent mieux que les grandes. Elles

sont plus résolues, leurs efforts plus ramassés et plus puissants, leur

action plus rapide, leur marche plus cachée. Quelques hommes suffisaient

pour enlever Des Touches, et ceux qu'on choisit à Touffedelys étaient

hommes à aller le reprendre sous le tranchant de la guillotine ou à la

gueule de l'enfer... Ce sont ceux-là que, depuis, on a appelés les

_Douze_, et qui ont perdu, dans ce nom collectif des _Douze_, leur nom

particulier, que personne ne sait à cette heure.

--Parfaitement vrai!--dit M. de Fierdrap intéressé, qui décroisa ses

jambes de cerf, et refit, en sens inverse, l'X qu'elles formaient.--Nous

n'avons pas entendu dire un seul de leurs noms en Angleterre, n'est-ce

pas, l'abbé? et Sainte-Suzanne lui-même ne les savait pas.

--Et quand celle qui vous raconte cette histoire au coin du feu, dans

cette petite ville endormie,--reprit mademoiselle de Percy,--sera

couchée dans sa bière, sous sa croix, dans le cimetière de Valognes, il

n'y aura plus personne pour dire ces noms oubliés à personne... Ceux qui

les ont portés étaient trop fiers pour se plaindre de l'injustice ou de

la bêtise de la gloire.

«Aimée, que vous voyez d'ici abîmée en elle-même bien plus que dans sa

broderie, s'est absorbée dans son _M. Jacques_, et Sainte et Ursule de

Touffedelys ne vous diraient peut-être pas tous les douze noms des

_Douze_. Mais moi, je le puis, je les sais! Et, après ma

mort,--ajouta-t-elle, presque belle d'enthousiasme mélancolique, elle

qui n'était qu'un laideron joyeux,--tout le temps que je ne serai pas

tout à fait dissoute en poussière, on n'aura qu'à ouvrir mon cercueil

pour les savoir, ces noms qui méritaient la gloire et qui ne l'ont pas

eue! On les trouvera dans mon coeur.

V

LA PREMIÈRE EXPÉDITION

«Le château de Touffedelys--continua mademoiselle de Percy, après un

moment de silence ému que les personnes qui l'entouraient avaient

respecté,--n'était pas à beaucoup plus de trois heures de marche

d'Avranches, pour un homme allant d'un bon pas. Entouré, du côté de

cette ville, des masses profondes de ces grands bois dans lesquels les

Chouans aimaient à se perdre pour se retrouver dans leurs clairières,

et, du côté opposé, par ces espèces de dunes mouvantes nommées _bougues_

qui aboutissaient à la mer et à ces falaises dont les hautes et étroites

jointures avaient été souvent, pour Des Touches et son esquif, des

havres sauveurs, ce château, qui avait le double avantage des bois et de

la mer, fut choisi naturellement par les Douze comme point de retraite

ou de refuge dans l'expédition qu'ils projetaient, et il fut convenu

parmi eux qu'on y ramènerait le chevalier Des Touches, si on parvenait à

l'enlever.

[Illustration: ... Le château de Touffedelys...]

--Mais leurs noms, mademoiselle, leurs noms!--dit M. de Fierdrap, qui,

de curiosité et d'impatience, piétinait le parquet de son pied guêtré.

--Leurs noms! baron!--répondit la conteuse,--ah! n'allez pas croire que

je pense à vous les cacher! Je suis trop heureuse de les dire. Il y a eu

assez d'anonymes et de pseudonymes comme cela dans cette guerre de

sublimes dupes que nous avons faite, et, par la mort-Dieu! je n'en veux

plus. Croyez-le bien, vous m'en auriez laissé le temps qu'ils auraient

tous trouvé leur place dans l'histoire que je vous raconte! Mais,

puisque vous le désirez, je m'en vais vous les défiler, tous ces noms,

tous ces grains d'un chapelet d'honneur qu'après moi ne dira plus

personne! Écoutez-les: C'étaient La Valesnie, ou, comme disaient les

paysans, La Varesnerie, La Bochonnière, Cantilly, Beaumont,

Saint-Germain, La Chapelle, Campion, Le Planquais, Desfontaines et

Vinel-Royal-Aunis, qui n'était que Vinel, en son nom, mais qui

s'appelait Royal-Aunis, du nom du régiment dans lequel il avait été

officier. Les voilà tous, avec Juste Le Breton et _M. Jacques_! Comme

_M. Jacques_, dont le nom vrai s'est perdu sous le sobriquet de

bataille, ils avaient tous aussi leur nom de guerre, pour cacher leur

véritable nom et ne pas faire guillotiner leurs mères ou leurs soeurs,

restées à la maison, et trop vieilles ou trop faibles pour faire comme

moi la guerre avec eux.»

En entendant ces noms, qui n'étaient pas tous des noms nobles cependant,

prononcés par un sentiment si profond qu'il donnait presque à cette

vieille fille, coiffée de son baril de soie jaune et violet, la majesté

d'une Muse de l'histoire, l'abbé de Percy et M. de Fierdrap eurent,

d'instinct de sang, le même mouvement de gentilshommes. Ils ne pouvaient

pas se découvrir, puisqu'ils étaient tête nue, mais ils s'inclinèrent à

ces noms d'une troupe héroïque, comme s'ils avaient salué leurs pairs.

«Par la pêche miraculeuse!--clama le baron de Fierdrap,--il me semble

que j'en connais plusieurs, de ces noms-là, mademoiselle! Et

même,--ajouta-t-il, tombant dans la rêverie et comme cherchant dans

le fouillis de ses souvenirs,--et même aussi je crois avoir rencontré,

je ne sais plus trop où, plusieurs de ceux qui les portèrent. La

Varesnerie, Cantilly, Beaumont, je les ai connus. Seulement, lorsque

je les ai rencontrés, ni allusion, ni mot, d'eux ou de personne,

ne m'a averti une seule fois que j'avais là, devant moi, de ces

hardis partisans qui avaient délivré Des Touches!... Mais,

mademoiselle,--fit-il encore, en se ravisant,--je vous demande pardon!

je n'y pensais pas... En fait de héros, les Chouans comptaient donc

treize à la douzaine, puisque vous n'avez pas dit votre nom parmi les

noms des Douze, et que pourtant vous en étiez?

--Non!--répondit la vieille historiographe sans plume, et qui ne l'était

que de bec,--je n'en étais pas, monsieur de Fierdrap. Je ne fus point de

la première expédition des Douze. Je n'ai été que de la seconde, et vous

saurez pourquoi, tout à l'heure, si vous me permettez de continuer.

«La première ne parut d'abord douteuse à personne. On ne comptait, pour

toute garnison, à Avranches, que ce bataillon de Bleus qui avaient pris

Des Touches et l'avaient amené à la prison de cette ville, la plus

rapprochée de l'endroit où ils l'avaient surpris et capturé; car, vertu

de ma vie! lorsqu'on parle de ce Des Touches, qui valait bien dans ce

moment-là le prix d'un vaisseau de ligne pour le Roi de France, on peut

bien, ma foi! dire capturé. Des Touches n'était pas un simple

prisonnier, c'était une capture! Juste Le Breton se cassait la tête pour

savoir comment ils avaient pu le prendre, lui, ce Samson sans Dalila!

lui, _la Guêpe!_ lui, _le Farfadet!_ Mais le fait était là... Il avait

été pris! Juste disait l'avoir vu entrer dans Avranches, porté au

centre du bataillon des Bleus massés autour de lui, armes chargées. Il

l'avait vu, ayant aux poings des chaînes en fer au lieu de menottes,

bâillonné avec une baïonnette qui lui coupait les coins de la bouche,

durement couché sur une civière de fusils, aux canons desquels on

l'avait bouclé avec des ceinturons de sabre, et moins fou de fureur de

tous ces supplices que de sentir contre son visage le contact du drapeau

exécré de la République, dont, en marchant, ces Bleus insolents

souffletaient, pour l'humilier, son front terrible. Certes! de tels gens

défendraient avec acharnement le chevalier Des Touches contre ceux qui

tenteraient de le leur reprendre; mais il n'y avait, en somme, avec eux,

qu'une brigade de gendarmerie et une garde nationale mal armée, qui

comptait, disait-on, un grand nombre de royalistes dans ses rangs.

Enfin, ce qui donnait surtout à nous autres le grand espoir de réussir,

c'est qu'il allait y avoir le lendemain, à Avranches, une grande foire

de boeufs et de chevaux qui durait trois jours, et que, d'une vingtaine

de lieues à l'entour, il viendrait s'empiler et s'accumuler dans cette

petite ville proprette une masse compacte de bêtes et de gens qui

rendrait la surveillance d'une police bien plus difficile et qui devait

augmenter épouvantablement le désordre à l'aide duquel on voulait

exécuter l'enlèvement. Il s'agissait, en effet, de provoquer une de ces

rixes qui sont contagieuses, qui finissent par entraîner les plus calmes

dans la violence électrique de leur tourbillon. Les Douze eurent bientôt

leur plan fait... Ils quittèrent Touffedelys un à un, et gagnèrent

Avranches par les bois. Pour n'être pas reconnus, ces hommes suspects,

et déconcerter l'oeil allumé des espions de la République, ils avaient

résolu d'entrer dans la ville par douze côtés différents, habillés en

blatiers, vêtus comme eux de vareuses blanches et coiffés de ces grands

chapeaux, dits _couvertures à cuve_, qui engloutissent une figure comme

dans l'ombre d'une caverne. Ils les avaient saupoudrés de fleur de

farine.

«--Puisque nous ne pouvons pas porter l'autre, ce sera toujours une

espèce de cocarde blanche, à laquelle nous nous reconnaîtrons dans la

foule,»--avait dit Vinel-Royal-Aunis.

«Il n'y avait pas eu moyen d'emporter des fusils ou des carabines. Mais

quelques-uns d'entre eux avaient glissé dans une ceinture, sous leur

vareuse blanche, des couteaux et des pistolets... Tous, du reste, tous

s'étaient ceints, de l'épaule à la hanche, de ce redoutable fouet des

blatiers, lesquels ont toujours deux ou trois chevaux chargés de sacs de

blé ou de farine à conduire; arme effroyable, au manche d'épine durci au

feu, faite de lanières de cuir tressées, avec une mordante _courgée_ de

six pouces, dont chaque coup creusait un sillon. Et, à la main, ils

avaient le _pied de frêne_ familier à toute main normande, le

bâton-massue de la Normandie, avec lequel des hommes de ce poignet et de

cette vaillance auraient pris, Dieu me damne! des pièces de canon.

«C'est armés ainsi que nous les vîmes partir. Ils s'égrenèrent et

disparurent isolément dans les bois, comme s'ils allaient à la pipée. Et

ils y allaient, en effet, à une pipée sanglante! _M. Jacques_ partit le

dernier. Ses blessures, son amour pour Aimée, la pensée mystérieuse qui

semblait lui manger le coeur,--car pourquoi être triste comme il

l'était, avec l'amour d'Aimée, avec la possession certaine de cette

merveille de corps qui lui avait juré d'être sa femme à son

retour?--toutes ces choses avaient-elles énervé l'énergie, prouvée en

tant de rencontres, de _M. Jacques_?... Sa belle fiancée alla le

conduire à plus d'une demi-lieue dans les bois, jusqu'à ce vieil

abreuvoir où une source bleuissait sur un fond d'ardoises et qu'on

appelait: «la Fontaine-aux-Biches», parce qu'entre deux battements de

coeur et dans le crochet d'une course forcée, les biches venaient en

aspirer, en frissonnant, l'eau frissonnante. Quand Aimée revint seule à

Touffedelys, ah! elle fut bien de Spens!... Elle fut bien d'une race où

les femmes ne pleurent pas parce que les hommes sont à la guerre! Nous

ne lui surprîmes pas une larme, mais son front d'aurore était devenu

pâle comme l'écorce d'un bouleau. J'en eus plus pitié que les autres.

Vous savez, j'étais la chirurgienne-major. Je savais toucher les

blessures. Pour donner de la force à ce coeur qui saignait et ne se

plaignait pas, je lui dis, sans savoir ce que je disais et comme si

j'avais eu le sort dans ma main,--mais ce n'est jamais qu'avec des mots

insensés qu'on peut apaiser les âmes folles!

«--N'ayez peur, Aimée! dans quatre jours ils seront tous ici pour votre

mariage, et Des Touches sera votre témoin!»

«Dieu de ma vie! à ce mot de _témoin_, de la pâleur de l'ivoire vert,

son teint passa, comme un éclair, à la pourpre d'un incendie. Son front,

sa joue, son cou, ce qu'on apercevait de ses épaules, jusqu'à la raie

nacrée de ces étincelants cheveux d'or, tout s'infusa, s'inonda de ce

subit vermillon de flamme; et c'était à se demander si tout ce qu'on ne

voyait pas de sa personne se colorait comme ce qu'on voyait, tant cette

rougeur semblait partout! tant elle en était immergée!

«C'était toujours la même question: Pourquoi rougissait-elle?...--«Mort

de mon âme!--me dis-je en moi-même,--je ne suis guère qu'un homme

manqué, et on le voit à ma figure; mais homme manqué ou non, je veux

bien que le diable m'emporte sans confession, si je suis assez femme

pour comprendre cela!»

--Eh! eh!--dit l'abbé,--je suis obligé de t'avertir que tu n'es plus au

temps de tes dragonnades au clair de lune, et que tu continues à jurer

comme un dragon, mademoiselle ma soeur!

--Influence des temps de guerre civile sur les époques

calmes!--répondit-elle avec une brusquerie comique, en riant dans ses

moustaches grises ébouriffées...--Tu es plus sévère que le curé

d'Aleaume, l'abbé! Est-ce que je ne me suis pas battue assez de temps en

l'honneur de Dieu et de sa sainte Église, pour qu'il ne puisse me passer

très bien de mauvaises habitudes contractées à son service et qu'il ne

s'en formalise pas?...

--Vous me rappelez, mademoiselle,--dit alors M. de Fierdrap,--le

mot fameux de Louis XIV après la bataille de Malplaquet:

«J'avais--dit-il--rendu à Dieu assez de services pour avoir le droit

d'espérer qu'il se conduirait mieux avec moi!»

--Et il ne fut jamais--repartit vivement l'abbé--meilleur chrétien que

quand il a dit cela, Louis XIV! c'est moi qui te le certifie, moi qui

suis un ancien docteur de Sorbonne! La foi sincère a souvent de ces

familiarités avec Dieu, que des sots prennent pour des irrévérences

ridicules, et des âmes de laquais ou de philosophes pour de l'orgueil.

Laissons jaboter ces gens-là. Mais entre nous autres, gentilshommes, à

qui le respect pour le Roi n'a jamais ôté, que je sache, l'aisance avec

le Roi...

--C'est toi qui interromps maintenant!--fit M. de Fierdrap, enchanté de

rendre sa petite leçon à l'abbé et de lui _couper_ sa théorie. Laisse

donc ta théologie et ta Sorbonne, et vous, mademoiselle,--ajouta-t-il

avec une déférence flatteuse,--puisque c'est pour moi particulièrement

que vous racontez cette histoire, je vous écoute de mes deux oreilles,

et je regrette de n'en avoir pas quatre à vous offrir; daignez

continuer!»

Elle fut flattée et se panacha, et les ciseaux ayant un peu _battu aux

champs_ sur le guéridon de vieille laque, elle reprit:

«Aimée rentra bientôt dans sa pâleur d'âme en peine. Elle devait, en

effet, plus souffrir que nous pendant les trois jours qui suivirent le

départ des Douze. Nous, nous n'avions pour les Douze, et même pour le

chevalier Des Touches, que le genre d'affection et de sympathie qu'on

a, quand on est femme et jeune, pour de nobles jeunes hommes dévoués à

leur cause, une cause qui représentait l'honneur, la religion, la

royauté, cette triple fortune de la France, et qui, pour elle,

s'exposaient journellement à mourir! Nous avions pour ces Douze

l'intérêt véhément qu'on se porte entre gens de même parti et de même

drapeau! Mais enfin nos coeurs n'étaient pas pris comme celui d'Aimée et

le coup de fusil d'un Bleu ne pouvait pas y atteindre à travers un autre

coeur...

«Nous nous préoccupions sans doute de l'événement qui devait se produire

à Avranches, nous en attendions l'issue avec anxiété, moi surtout, dont

le sang a toujours été turbulent dans mes grosses veines, quand il s'est

agi de coups à donner et à recevoir! Mais ce n'étaient pas là, ce ne

pouvaient pas être les transes d'Aimée. Elle ne les disait pas. Elle

engloutissait ses tortures dans ce coeur qui a tout englouti. Mais je

les devinais à la fièvre de ses mains brûlantes, au feu sec de ses

regards. Une fois, pendant ces jours d'alarme où nous vivions dans

l'ignorance et l'incertitude sur le destin de nos amis, je fus obligée

de lui arracher son feston; car elle coupait avec ses ciseaux dans la

chair de ses doigts, croyant couper autour de sa broderie, et le sang

coulait sur ses genoux sans qu'elle sentît, dans sa préoccupation

hagarde, qu'elle se massacrait ses belles mains! Je finis par ne plus la

quitter. Nous ne nous parlions pas, mais nous restions les mains

étreintes à nous regarder fixement dans les yeux. Nous y lisions la même

pensée, la question éternelle de l'inquiétude: «A présent, que

font-ils?» cette question à laquelle on ne répond jamais; car si on

pouvait y répondre, on ne la ferait pas, et ce ne serait plus

l'inquiétude! A quel travail de vrille cet horrible sentiment ne se

livre-t-il pas dans nos coeurs! Pour nous soustraire à ce rongement

perpétuel, à ce creusement sur place, qu'on croit diminuer en s'agitant,

nous allions ensemble sur la route qui passait au pied du château de

Touffedelys, espérant y rencontrer quelque roulier, quelque marchand

forain, quelque voyageur quelconque qui nous donnerait des nouvelles,

qui nous parlerait de cette foire d'Avranches où se jouait un drame qui,

pour nous, pouvait être une tragédie! Mais ce mouvement que nous nous

donnions était inutile.

«Ceux qui, des paroisses circonvoisines, avaient eu affaire à la foire,

étaient passés et ils n'en revenaient pas encore. Les routes étaient

désertes. On ne voyait poindre personne au bout de leur long ruban blanc

solitaire. Nulle âme qui vive n'apparaissait sur cette ligne droite qui

s'enfonçait dans le lointain et ne venait nous dire ce qui se faisait

tout là-bas, derrière l'horizon, du côté de cette ville dont on

n'apercevait rien dans les fumées de l'éloignement, et d'où nous

croyions quelquefois, à l'intensité de notre attention, à l'effort de

nos oreilles pour recueillir la moindre des ondes sonores qui agitait

l'espace, entendre sonner et bourdonner comme un bruit vague de cloches

lointaines. Illusion de nos sens, qui nous trompaient à force de se

tendre! Il n'y avait pas même de cloches en ce temps-là. On les avait

descendues de tous les clochers, et on les avait fondues en canons pour

la République. On ne sonnait donc pas; ce n'était donc pas le tocsin.

Nous rêvions, les oreilles nous tintaient. Et si la générale

battait,--la générale, ce tocsin du tambour!--il nous était impossible

d'en démêler les sons contre le vent, à cette distance, au milieu de

tous ces bruissements d'insectes et de ces mille fermentations de la

terre qui semble susurrer, sous nos pieds, à certains jours chauds, et

nous étions dans ces jours-là. Ah! nous nous dévorions... moi, de

curiosité, elle, d'angoisse. Lasses d'écouter à fleur de sol et de

regarder sur cette route abandonnée et muette, allongée platement dans

son immobile poussière, nous voulions parfois écouter et voir mieux,

écouter de plus haut et voir plus loin, et nous montions alors sur la

plate-forme la plus élevée des tourelles, et nous regardions de là, oh!

nous regardions de tous nos yeux! Mais nous avions beau les allonger et

les écarter sur les longs massifs de bois qui s'étendaient indéfiniment

du côté d'Avranches, nous ne voyions jamais que des abîmes de feuillage,

que des océans de verdure, sur lesquels le regard lassé se perdait... De

l'autre côté, entre deux récifs, c'était la mer bleue, s'étendant

lentement comme une huile lourde sur la grève silencieuse, sans une

seule voile qui piquât d'un flocon blanc et animât son azur monotone.

Et ce calme de tout, pendant que nous étions si agitées, redoublait nos

agitations, agaçait nos nerfs par cette indifférence des choses et, par

moments, nous jetait dans l'état suraigu qui doit précéder la folie!

«La nuit même, nous restions perchées sur le haut de notre tourelle, cet

observatoire d'où l'on ne voyait rien, si ce n'est le ciel, que nous ne

regardions seulement pas! genre de supplice auquel nous revenions, parce

qu'à chaque instant, nous nous imaginions qu'il allait cesser. Le soir

du deuxième jour de cette foire d'Avranches, qu'on appelait, je crois,

la _Saint-Paterne_, et qu'ils ont pu, depuis, appeler la _Flambée_, nous

vîmes, en tressaillant, monter à l'horizon une longue flamme rouge, et

des tourbillons de fumée épaisse, apportés par le vent, déferlèrent et

s'étagèrent sur la cime des bois, que la lune éclairait.

«--Aimée,--lui dis-je,--c'est le feu! Nos hommes brûleraient-ils

Avranches pour ravoir Des Touches? Il vaut bien Avranches! Ce serait

beau!»

«Nous écoutâmes... et, pour cette fois, nous crûmes entendre, mais nous

avions la tête montée, des cris indistincts, et comme une masse de sons

confus qui seraient sortis d'une ruche immense! Mon oreille de Chouanne

exercée, car j'avais déjà fait la guerre et je me connaissais à la

musique de la poudre, cherchait à distinguer les coups de fusil sur la

basse continue de ce grand tumulte éloigné et assourdi par

l'éloignement; mais, tonnerre de Dieu! je n'étais sûre de rien... Je ne

distinguais pas. Je m'étais penchée sur la plate-forme! J'avais mis la

tête hors de mon capuchon granvillais, que j'avais pris contre le froid

de la nuit pour monter si haut et tête nue, l'oreille au vent, l'oeil à

la flamme qui se réverbérait en tons d'incarnat dans les nuées,

calculant que si c'était Avranches qui brûlait, dans deux heures, pas

une minute de plus, le temps juste pour revenir à Touffedelys, ils y

seraient de retour, vainqueurs ou vaincus, je le dis vivement à Aimée...

Le Chevalier des Touches · 第 5 / 12 段