--Sur mon honneur, c'est la vérité! j'ai, là, glissé comme une

anguille,--dit M. de Fierdrap. Et, se tournant vers mademoiselle

de Percy, littéralement à l'état d'outre, gonflée par l'histoire

qu'elle était obligée de retenir, pendant que ces messieurs

parlaient:--Excusez-moi,--ajouta-t-il,--mademoiselle, quoique le plus

coupable des deux soit votre frère, avec son dauphin qui m'a rappelé le

mien...

--Oui!--fit l'abbé, toujours mythologique,--comme Arion, un dauphin t'a

emporté sur sa croupe et tu as bientôt gagné le large dans la haute mer

des distractions...

--Mais je suis à présent tout oreilles pour vous écouter,

mademoiselle,»--continua M. de Fierdrap à travers la plaisanterie de

l'abbé, qui ne l'arrêta pas.

Mademoiselle de Percy, dont l'impatience ressemblait à une menace

d'apoplexie et qui débâtissait convulsivement les points qu'elle avait

faits à son travail de tapisserie, repoussa son canevas dans sa

corbeille; et tenant ses ciseaux, les seules armes dont sa main

d'héroïne fût maintenant armée et dont elle tambourinait de temps en

temps sur le guéridon contre lequel elle était accoudée, elle commença

son récit...

Histoire militaire, digne d'un bien autre tambour!

[Illustration: ... Histoire militaire, digne d'un bien autre tambour!]

IV

HISTOIRE DES DOUZE

«Pendant que vous pêchiez des truites en Écosse, monsieur de Fierdrap,

et que mon frère, ici présent, faisait voir, dans sa personne, la grave

Sorbonne, en habit écarlate, chassant le renard, à franc étrier, sur les

domaines de notre gracieux cousin le duc de Northumberland, ces

demoiselles de Touffedelys, qui, en leur qualité de châtelaines très

aimées des gens de leurs terres, avaient cru pouvoir se dispenser

d'émigrer ainsi que moi, la dernière d'une famille nombreuse et depuis

longtemps déjà dispersée, nous nous occupions, de ce côté-ci de la

Manche, à bien autre chose, je vous assure, qu'à _filer nos quenouilles

de lin_, comme dit la vieille chanson bretonne! Les temps paisibles, où

l'on ourlait des serviettes ouvrées dans la salle à manger du château,

n'étaient plus... Quand la France se mourait dans les guerres civiles,

les rouets, l'honneur de la maison, devant lesquels nous avions vu,

pendant notre enfance, nos mères et nos aïeules assises comme des

princesses des contes de Fées, les rouets dormaient, débandés et

couverts de poussière, dans quelque coin du grenier silencieux. Pour

parler à la manière des fileuses cotentinaises: nous avions un _lanfois_

plus dur à peigner. Il n'y avait plus de maison, plus de famille, plus

de pauvres à vêtir, plus de paysannes à doter; et la chemise rouge de

mademoiselle de Corday était tout le trousseau en espérance qu'à des

filles comme nous avait laissé la République!

[Illustration: ... «Pendant que vous pêchiez des truites en Écosse,

monsieur de Fierdrap...»]

«Or, à l'époque dont je vais vous parler, monsieur de Fierdrap, la

grande guerre, ainsi que nous appelions la guerre de la Vendée, était

malheureusement finie. Henri de La Rochejaquelein, qui avait compté sur

l'appui des populations normandes et bretonnes, avait, un beau matin,

paru sous les murs de Granville; mais, défendu par la mer et ses rochers

encore mieux que par les réquisitionnaires républicains, cet

inaccessible perchoir aux mouettes avait tenu ferme et, de rage de ne

pouvoir s'en rendre maître, La Rochejaquelein, à ce moment-là, dit-on,

dégoûté de la vie, était allé briser son épée sur la porte de la ville,

malgré le canon et la fusillade, puis il avait remmené ses Vendéens. Du

reste, si, comme on l'avait cru d'abord, Granville n'avait pas fait de

résistance, le sort de la guerre royaliste aurait-il été plus

heureux?... Nul des chefs Normands--et je les ai tous très bien

connus--qui avaient, dans notre Cotentin, essayé d'organiser une

Chouannerie à l'instar de celle de l'Anjou et du Maine, ne le pensait,

même dans ce temps où l'inflammation des esprits rendait toute illusion

facile. Pour le croire, ils jugeaient trop bien le paysan normand, qui

se battrait comme un coq d'Irlande pour son fumier dans sa basse-cour,

mais à qui la Révolution, en vendant à vil prix les biens d'émigrés et

les biens d'Église, avait précisément offert le morceau de terre pour

lequel cette race, pillarde et conservatrice à la fois, a toujours

combattu, depuis sa première apparition dans l'Histoire. Vous n'êtes pas

Normand pour des prunes, baron de Fierdrap, et vous savez, comme moi,

par expérience, que le vieux sang des pirates du Nord se retrouve encore

dans les veines des plus chétifs de nos paysans en sabots. Le général

_Télémaque_, comme nous disions alors, c'est-à-dire, sous son vrai nom,

le chevalier de Montressel, qui avait été chargé par M. de Frotté

d'organiser la guerre dans cette partie du Cotentin, m'a souvent répété

combien il avait été difficile de faire décrocher du manteau de la

cheminée le fusil de ces paysans, chez qui l'amour du roi, la religion,

le respect des nobles, ne venaient que bien après l'amour de leur _fait_

et le besoin d'avoir de _quay sur la planche_[2]. «Tous les intérêts

de ces gens-là sont des intérêts,» me disait, dans son dépit, le

chevalier, qui n'était pas de Normandie. Et il ajoutait, M. de

Montressel: «Si la chair de Bleu s'était vendue au prix du gibier, sur

les marchés de Carentan ou de Valognes, pas de doute que mes lambins

dégourdis n'en eussent bourré leurs carnassières, et ne nous eussent

abattu, à tout coin de haie, des républicains, comme ils abattaient,

dans les marais de Néhou, des canards sauvages et des sarcelles!»

[2] De quoi sur la planche

«Et si je reviens sur tout cela, monsieur de Fierdrap, quoique vous le

sachiez aussi bien que moi, c'est que vous n'étiez plus là, vous, quand

nous y étions, et que je me sens obligée, avant d'entrer dans mon

histoire, de vous rappeler ce qui se passait en cette partie du

Cotentin, vers la fin de 1799. Jamais, depuis la mort du Roi et de la

Reine, et depuis que la guerre civile avait fait deux camps de la

France, nous n'avions eu, nous autres royalistes, le courage, sinon plus

abattu, au moins plus navré... Le désastre de la Vendée, le massacre de

Quiberon, la triste fin de la Chouannerie du Maine, avaient été la mort

de nos plus chères espérances, et si nous tenions encore, c'était pour

l'honneur; c'était comme pour justifier la vieille parole: «On va bien

loin quand on est lassé!» M. de Frotté, qui avait refusé de reconnaître

le traité de la Mabilais, continuait de correspondre avec les princes.

Des hommes dévoués passaient nuitamment la mer et allaient chercher en

Angleterre, pour les rapporter à la côte de France, des dépêches et des

instructions. Parmi eux, il en était un qui s'était distingué entre les

plus intrépides par une audace, un sang-froid et une adresse

incomparables: c'était le chevalier Des Touches.

«Je ne vous peindrai pas le chevalier... Vous le disiez, il n'y a qu'un

instant, à mon frère, vous l'avez connu à Londres et vous l'appeliez _la

Belle Hélène_, beaucoup pour son enlèvement, et un peu aussi pour sa

beauté; car il avait, si vous vous en souvenez, une beauté presque

féminine, avec son teint blanc et ses beaux cheveux annelés, qui

semblaient poudrés, tant ils étaient blonds! Cette beauté, dont tout le

monde parlait et dont j'ai vu des femmes jalouses, cette délicate figure

d'ange de missel, ne m'a jamais beaucoup charmée. J'ai souvent raillé

sur leurs admirations enthousiastes mesdemoiselles de Touffedelys et

bien d'autres jeunes filles de ce temps, qui regardaient le chevalier de

Langotière comme un miracle, et l'auraient volontiers nommé la _belle

des belles_, comme, du temps de la Fronde, on disait de la duchesse de

Montbazon, seulement, tout en raillant, je n'oubliais pas que cette

mignonne beauté de fille à marier était doublée de l'âme d'un homme; que

sous cette peau fine, il y avait un coeur de chêne et des muscles comme

des cordes à puits... Un jour, dans une foire, à Bricquebec, j'avais vu

le chevalier, traité de _Chouan_ avec insolence, sous une tente, faire

tête à quatre vigoureux paysans, dont il tordit les _pieds de frêne_

dans ses charmantes mains, comme si ç'avaient été des roseaux! Je

l'avais vu, pris brutalement à la cravate par un brigadier de

gendarmerie taillé en Hercule, saisir le pouce de cet homme entre ses

petites dents, ces deux si jolies rangs de perles! le couper net d'un

seul coup et le souffler à la figure du brigadier, tout en s'échappant

par un bond qui troua la foule ameutée autour d'eux; et depuis ce

jour-là, je l'avoue, la beauté de ce terrible coupeur de pouce m'avait

paru moins efféminée! Depuis ce jour-là aussi, j'avais appris à le

connaître, au château de Touffedelys, où, comme je vous le disais,

baron, nous avions notre quartier général le mieux caché et le plus sûr.

Êtes-vous allé quelquefois à Touffedelys, monsieur de Fierdrap?... Vos

domaines, à vous, n'étaient pas de ce côté, et de ce pauvre château

ruiné, il ne reste pas maintenant une seule pierre! C'était un assez

vaste manoir, autrefois crénelé, un débris de construction féodale, qui

pouvait abriter une troupe nombreuse entre ses quatre tourelles, et dont

les environs étaient couverts de ces grands bois, le vrai nid de toutes

les Chouanneries! qui rappelaient par leur noirceur et les dédales de

leurs clairières, ce fameux bois de Misdom où le premier des Chouans, un

Condé de broussailles, Jean Cottereau, avait toute sa vie combattu.

Situé à peu de distance d'une côte solitaire, presque inabordable à

cause des récifs, le château de Touffedelys semblait avoir été placé là,

comme avec la main, en prévision de ces guerres de partisans à moitié

éteintes et que nous essayions de rallumer! Tout ce qui avait résolu de

reprendre et de continuer cette malheureuse guerre interrompue, tout ce

qui repoussait dans son âme d'oppressives pacifications, tout ce qui

pensait que des combats de buisson et de haie pouvaient mieux réussir

qu'une guerre de grande ligne, devenue d'ailleurs impossible, tous ceux

qui voulaient brûler une dernière cartouche contre la Fortune, l'ignoble

et lâche Fortune! et s'enterrer sous leur dernier coup de fusil,

venaient, de toutes parts, se réunir et se concerter dans ce fidèle

château de Touffedelys. Les chefs de cette arrière-Chouannerie, qui eut

son dénoûment, hideusement tragique, à la mort de Frotté, massacré dans

le fossé de Verneuil, y arrivaient sous toutes sortes de déguisements,

et maintes fois ils s'y abouchèrent avec les derniers survivants de la

Chouannerie du Maine écrasée. Afin de désorienter le soupçon, le

château, qui n'avait plus que deux châtelaines, bien peu inquiétantes, à

ce qu'il semblait, pour la République, était le refuge de quelques

femmes de la contrée dont les pères, les maris, les frères avaient

émigré, et qui, n'ayant voulu ou pu les suivre, évitaient, en vivant à

la campagne, au milieu des paysans chez lesquels un vieux respect pour

leurs familles existait encore, ce qu'elles n'eussent pas évité dans les

villes: le gouffre toujours béant des maisons d'arrêt.

«Elles y vivaient le plus obscurément qu'elles pouvaient, cherchant à se

faire oublier des représentants du peuple en mission, ces épouvantables

inquisiteurs, mais cherchant à renouer les mailles du réseau, si souvent

brisé, d'une insurrection à laquelle l'ensemble a trop manqué toujours.

Ces femmes, dont voici quatre échantillons, monsieur de Fierdrap...»

Et, des ciseaux qu'elle tenait, mademoiselle de Percy indiqua les deux

Touffedelys, mademoiselle Aimée, et enfin elle-même, en retournant la

pointe de ses ciseaux vers les redoutables timbales de son corsage.

«Ces femmes étaient dans tout l'éclat de leur fraîcheur de Normandes et

dans toute la romanesque ferveur des sentiments de leur jeunesse; mais

dressées au courage par les événements mortels de chaque jour,

perpétuellement à quelques pieds de leurs têtes, et brûlant de ce

Royalisme qui n'existe plus, même dans vous autres hommes qui avez

pourtant si longtemps combattu et souffert pour la royauté; elles ne

ressemblaient pas à ce qu'avaient été leurs mères au même âge et à ce

que sont leurs filles ou leurs petites-filles aujourd'hui! La vie du

temps, les transes, le danger pour tout ce qu'elles aimaient, avaient

étendu une frémissante couche de bronze autour de leurs coeurs... Vous

voyez bien Sainte de Touffedelys dans sa bergère, qui ne traverserait

pas aujourd'hui la place des Capucins, à minuit, pour un empire, et sans

se sentir la mort dans les veines... eh bien! Sainte de

Touffedelys--n'est-ce pas, Sainte?--venait seule avec moi, la nuit, par

les plus mauvais temps d'orage, porter sur cette côte isolée et

dangereuse des dépêches au chevalier Des Touches, déguisé en pêcheur de

congres, et qui, dans un canot fait de trois planches, sans aucune voile

et sans gouvernail, se risquait, pour le service du Roi, de la côte de

France à la côte d'Angleterre, à travers cette Manche toujours grosse de

quelque naufrage... aussi froidement que s'il se fût agi d'avaler un

simple verre d'eau!

--Et cela pouvait être la mer à boire!--interrompit l'abbé, qui, comme

le prince de Ligne, aimait jusqu'aux bêtises de la gaieté.

--Car telle était, surtout,--continua mademoiselle de Percy, trop

_partie_ pour s'apercevoir de l'interruption de son frère,--la fonction,

parmi nous, du chevalier Des Touches. Entre les gentilshommes qui

hantaient le château de Touffedelys et qui y concertaient la guerre, il

n'y avait, malgré le courage qui les distinguait et qui les égalisait

tous, que ce jeune damoisel de chevalier Des Touches pour se mettre

ainsi à la mer comme un poisson; car, vous vous en souvenez, Sainte?

c'était réellement à peine un canot que cette pirogue de sauvage qu'il

avait construite et dans laquelle il filait, en coupant le flot comme un

brochet, caché dans l'entre-deux des vagues et défiant ainsi toutes les

lunettes de capitaines qui surveillaient la Manche et l'espionnaient, de

chaque pointe de vague ou de falaise, dans ce temps-là! Vous

rappelez-vous, Sainte, qu'un soir de brume qu'il allait partir, vous

voulûtes, en riant, descendre dans cette frêle pirogue, et que, vous si

légère alors, poids de fleur ou d'oiseau, vous manquâtes de la faire

chavirer, ma bergeronnette? Et pourtant, c'était dans une pareille

coquille de noix qu'il passait, par les plus exécrables temps, d'une

côte à l'autre, toujours prêt à revenir ou à partir quand il le

fallait,--toujours à l'heure, exact comme un roi, le roi des mers!

Certes! parmi ses compagnons d'armes, il y avait des coeurs qui auraient

aussi bien que lui tenté l'aventure, qui n'avaient pas plus peur que lui

de laisser leurs cadavres aux crabes, et pour qui la manière de mourir

était indifférente quand il s'agissait du Roi et de la France; mais,

tout en l'imitant, nul d'entre eux n'eût cru réussir et n'eût

certainement réussi!... Pour cela, il fallait être un homme à part, plus

qu'un marin! plus qu'un pilote! Il fallait enfin être ce qu'il était,

cet étonnant jeune homme que la guerre civile avait pris n'ayant vu la

mer que de loin, et n'ayant jamais fait autre chose que de tirer des

mouettes autour de la gentilhommière de son père! Aussi les vieux

matelots du port de Granville, amateurs du merveilleux, comme tous les

marins, quand ils surent la périlleuse vie du chevalier pendant dix-huit

mois de courses à peu près continuelles, dirent-ils qu'il _charmait_ les

vagues, comme on a dit aussi de Bonaparte qu'il _charmait_ les balles et

les boulets. Ils se connaissaient en audace! l'audace du chevalier ne

les troublait donc pas. Mais ils avaient besoin de s'expliquer son

bonheur par une de ces idées superstitieuses qui sont familières aux

matelots.

«Il aurait dû, en effet, vingt fois être pris ou succomber dans ces

terribles passages! Ce bonheur insolent et constant, cette imprudence si

souvent recommencée et d'un résultat toujours assuré, donnaient à Des

Touches une importance considérable parmi les autres officiers de la

Chouannerie du Cotentin. On sentait que s'il périssait, on ne le

remplacerait pas! D'ailleurs, il n'était pas qu'un courrier infatigable

et intrépide, qui savait son détroit de mer comme certains guides

pyrénéens savent leurs montagnes. Partout, dans le hallier, dans

l'embuscade, au combat, lorsqu'il fallait jouer de la carabine ou

s'estafiler corps à corps avec le couteau, c'était un des Chouans les

plus redoutables, l'effroi des Bleus, qu'il étonnait toujours, en les

épouvantant, quand, dans une affaire, il déployait tout à coup, à

travers ses formes sveltes et élégantes, la force terrassante du

taureau! _C'est la guêpe!_ disaient-ils, les Bleus, en reconnaissant

dans la fumée des rencontres cette taille fine et cambrée, comme celle

d'une femme en corset:--_Tirez à la guêpe!_ Mais la guêpe s'envolait

toujours, ivre du sang qu'elle avait versé; car _elle_ avait une

vaillance acharnée et féroce. En toute occasion, ce mignon de beauté

était et restait l'homme du pouce si cruellement mordu et coupé à la

foire de Bricquebec, le visage blanc, à la lèvre large et rouge, signe

de cruauté, dit-on, et qu'il avait aussi rouge que le ruban de votre

croix de Saint-Louis, monsieur de Fierdrap! Ce n'était pas seulement le

fanatisme de sa cause qui l'exaltait quand, avant ou après le combat, il

se montrait implacable. Il était Chouan, mais il ne semblait pas de la

même nature que les autres Chouans. Tout en se battant avec eux, tout en

jouant sa vie à pile ou face pour eux, il ne semblait pas partager les

sentiments qui les animaient. Peut-être chouannait-il pour chouanner,

lui, et était-ce tout?... Ces compagnons, ces guérillas, ces

gentilshommes, n'avaient pas uniquement Dieu et le Roi dans leur coeur.

A côté du Royalisme qui y palpitait, il y avait d'autres sentiments,

d'autres passions, d'autres enthousiasmes. La jeunesse ne sonnait pas

vainement, en eux, son heure brûlante. Comme les chevaliers leurs

ancêtres, ils avaient tous ou presque tous une _dame de leurs pensées_

dont l'image les accompagnait au combat, et c'est ainsi que le roman

allait son train à travers l'Histoire! Mais le chevalier Des Touches! Je

n'ai jamais revu dans ma vie un tel caractère. A Touffedelys, où nous

avons tant brodé de mouchoirs avec nos cheveux pour ces messieurs qui

nous faisaient la galanterie de nous les demander, et qui les

emportaient comme des talismans dans leurs expéditions nocturnes, je ne

crois pas qu'il y en ait eu un seul de brodé pour lui. Qu'en

pensez-vous, Ursule?... Toutes les recluses de cette espèce de couvent

de guerre l'intéressaient fort peu, quoiqu'elles fussent la plupart fort

dignes d'être aimées, même par des héros! Nous pouvons bien le dire

aujourd'hui que nous voilà vieilles. Et, d'ailleurs, je ne parle pas

pour moi, Barbe-Pétronille de Percy, qui n'ai jamais été une femme que

sur les fonts de mon baptême, et qui, hors de là, ne fus toute ma vie

qu'un assez brave laideron, dont la laideur n'avait pas plus de sexe que

la beauté du chevalier Des Touches n'en avait!

«Mais je parle pour ces demoiselles de Touffedelys ici présentes, alors

dans toute la splendeur de la vie, deux cygnes de blancheur et de grâce,

auxquels il fallait mettre un collier différent autour du cou pour les

reconnaître! Je parle pour Hortense de Vély, pour Élisabeth de

Manneville, pour Jeanne de Montevreux, pour Yseult d'Orglande, et

surtout pour Aimée de Spens, devant qui toutes les autres, si radieuses

fussent-elles, s'effaçaient comme un brouillard de rivière devant le

soleil. Aimée de Spens était de beaucoup la plus jeune de nous toutes.

Elle avait seize ans quand nous en avions trente. C'était une enfant,

mais tellement belle, monsieur de Fierdrap, qu'excepté ce coeur de

brochet, le chevalier Des Touches, il n'y eut peut-être pas un seul des

hommes de cette époque qui la vît sans l'aimer, cette _Aimée la

bien-nommée_, comme nous l'appelions! Du moins les onze gentilshommes de

l'expédition des Douze, puisque le douzième était une femme,--votre

servante, baron de Fierdrap!--avaient-ils tous pour elle une passion

romanesque et déclarée; car tous, les uns après les autres, ils avaient

demandé sa main!

--Quoi! ils l'ont aimée tous les onze?--dit le baron, qui partit comme

une bonde à ce trait, frappé de ce détail singulier dans une histoire où

les événements étaient aussi étonnants que les personnages.

--Oui! tous, baron!--reprit mademoiselle de Percy,--et les sentiments

inspirés par elle ont plus ou moins duré en ces âmes fortes.

Quelques-uns d'entre eux sont restés amoureux et fidèles. Vous vous en

étonneriez peu, du reste, si vous aviez connu l'Aimée de cette époque,

une femme qui n'a pas eu de peintre, et comme vous n'en avez peut-être

jamais rencontré, vous qui avez tant couru le monde.

--Halte!--fit M. de Fierdrap, qui avait été uhlan en

Allemagne.--Halte!--répéta-t-il, comme s'il avait eu toute sa compagnie

de uhlans sur les talons.--J'ai connu en 180... lady Hamilton, et par

les sept coquilles que je porte! mademoiselle, je vous jure que c'était

une commère à faire comprendre, même à un quaker, les satanées bêtises

que l'amiral Nelson s'est permises pour elle!

--Je l'ai connue aussi,--dit à son tour l'abbé;--mais mademoiselle Aimée

de Spens, que tu vois là, était encore plus belle. C'était comme le jour

et la nuit...

--Corne de cerf!--fit le baron de Fierdrap surexcité,--je vis un jour

cette lady Hamilton en bacchante...

[Illustration: ... Je vis un jour cette lady Hamilton en bacchante...]

--Par exemple,--interrompit railleusement l'abbé,--voilà comme jamais tu

n'aurais pu voir mademoiselle Aimée de Spens, Fierdrap!

--Et je te jure...--dit le baron, qui n'écoutait plus et qui voulait

raisonner.

--...Que cela n'allait pas mal à cette grande fille

d'auberge,--interrompit encore l'abbé.--Parbleu! je le crois bien. Elle

avait versé de son robuste bras rose hâlé assez de cruches de bière aux

palefreniers du Richmond pour jouer de l'amphore... et du reste, avec

grâce! Mais mademoiselle Aimée de Spens n'était pas de cet acabit de

beauté-là. Ne t'avise jamais, Fierdrap, de lui comparer personne! Ma

soeur a raison. On ne vit pas assez longtemps pour rencontrer dans sa

vie deux femmes comme celle-là _a été_... La beauté unique de son temps,

mon cher! Et elle aura eu le sort de tout ce qui est absolument beau

ici-bas! il n'y aura pas d'histoire pour elle... pas plus que pour les

onze héros qui l'ont aimée. Elle n'en aura déshonoré aucun; elle ne sera

entrée dans la baignoire d'aucune reine; elle ne comptera point parmi

les intéressantes ravageuses de ce monde, qui le bouleversent du vent de

leurs jupes! Pauvre magnifique beauté perdue, qui n'entend même pas ce

que je dis d'elle, ce soir, au coin de cette cheminée, et qui n'aura été

dans toute sa vie que le solitaire plaisir de Dieu!»

Pendant que l'abbé de Percy parlait, le baron de Fierdrap regardait

celle qu'il avait appelée _le solitaire plaisir de Dieu_, travaillant

alors à sa broderie avec ses deux mains de madone. Il clignait de

l'oeil, M. de Fierdrap. C'était son tic et il en faisait une finesse.

De son autre oeil qu'il ne fermait pas, de son oeil gris, émerillonné,

l'ancien uhlan allait du beau front d'Aimée couronné de ses cheveux d'or

bronze, de ce beau front à la Monna Lisa, au centre un peu renflé duquel

le rayon de la lampe qui y luisait attachait comme une féronnière

d'opale, jusqu'à ces opulentes épaules moulées dans la soie gris de fer

collant au corsage, et peut-être pensait-il, en voyant tout cela, que,

malgré le temps, malgré la douleur, malgré tout, il restait du _plaisir

solitaire de Dieu_ d'assez riches miettes pour que les hommes, et les

plus difficiles des hommes, pussent faire encore une ripaille de roi.

Mais il ne dit pas ce qu'il pensait... Si des incongruités zigzaguèrent

un instant dans son cerveau, il les contint sous sa perruque aventurine,

et mademoiselle de Percy reprit son histoire, en haletant, comme une

locomotive qui repart:

Le Chevalier des Touches · 第 3 / 12 段