maîtresse de lui écrire poste restante, mais la date que je lui avais
fixée était bien vague... et bien lointaine encore... Tant que les
délais ne seraient pas expirés, je n'avais pas le droit de maudire
Edith...
Je lisais beaucoup les journaux anglais, non point pour y savourer
l'éloquence mielleuse de M. Lloyd George, mais pour me tenir au
courant des petits drames que nous appelons chez nous _Diary misdeeds_.
Or, un matin, en ouvrant la _Morning Post_, un titre en caractères
gras attira soudain mon attention:
_THE WHITE-TRACT_
Et je lus:
«Notre grand détective Allan Dickson, qui, depuis quelques années, a
remplacé le pauvre Herlokolms actuellement interné à Bedlam, vient de
mettre la main sur deux ignobles trafiquants nommés Bill Sharper et
Manzana. Cernés dans un bar de Pennsylvania, ces bandits ont opposé
une résistance désespérée. Conduits au poste de police et interrogés
par le Chief-Inspector, ils ont fini par entrer dans la voie des aveux
et par reconnaître que, depuis plusieurs mois, ils se livraient à la
«traite des blanches». Ce ne serait point, paraît-il, le seul méfait
qu'on aurait à leur reprocher, car Allan Dickson a relevé contre eux
des charges accablantes: attaques nocturnes, vol avec effraction,
tentative d'assassinat... Il est probable qu'avant peu ces dangereux
malfaiteurs seront pour longtemps logés à Reading. Allan Dickson, que
nous avons vu ce matin, est persuadé que l'instruction de cette
affaire durera plusieurs semaines, et qu'elle amènera la découverte
d'un grand nombre de méfaits dont les auteurs avaient jusqu'à présent
échappé à la justice.»
Tout s'arrangeait au gré de mes désirs. Je n'avais plus à craindre ni
Bill Sharper, ni Manzana... Il est vrai que ce dernier n'était pas
bien dangereux, puisque je ne risquais point--et pour cause--de le
rencontrer à Paris, mais Bill Sharper, qui venait souvent en France
pour y chercher des «cailles», aurait pu, un jour ou l'autre, se
trouver en face de moi, et j'avais de sérieuses raisons pour
l'éviter... du moins pour le moment.
De ces deux ennemis, celui que je haïssais le plus, c'était
certainement Manzana, car cet homme m'avait trop fait souffrir. Sa
vilaine figure jaune, ses yeux fourbes, son affreuse voix cuivrée, et
jusqu'à sa façon de prononcer monsieur Pipe (au lieu de Païpe), tout
en lui m'était odieux... Et puis... et puis... il y avait une chose
qui me le rendait plus odieux encore: la façon dont il avait abusé
d'Edith...
Ah! décidément, Allan Dickson venait de me rendre encore un fier
service... Je dis _encore_, car si aujourd'hui j'étais riche, c'était
grâce à lui... La carte qu'il m'avait remise à la gare de Waterloo
avait été le talisman qui avait opéré sur le pauvre Richard Stone un
si merveilleux effet... Si je devais à Allan Dickson trois ans de
«hard labour», je lui devais aussi une fortune de cent cinquante mille
livres... et j'estimais que la compensation était largement
suffisante... «On n'a rien sans peine», dit un proverbe français dont
j'ai pu, mieux que tout autre, vérifier la justesse.
Les jours passaient et je n'avais guère, jusqu'à présent, joui de mon
énorme fortune. Je vivais modestement dans ma chambre de la rue de
Maistre... Sur mon palier habitait un peintre du nom de Gerbier, un
grand garçon sympathique et doux, que je voyais assez souvent, et que
j'aidais parfois de ma bourse, car, comme tous les artistes qui se
consacrent uniquement à l'Art, il était très pauvre. Plutôt que de
faire du commerce et de vendre à l'Amérique des faux Corot et des faux
Carrière, il préférait manger du pain sec et boire de l'eau. Il n'y a
qu'en France que l'on voit de ces héroïsmes!... Gerbier n'était pas
seulement un peintre de talent, c'était aussi un remarquable
violoniste, et il ne refusait point, quand je l'en priais, de me jouer
les sonates de Bach, les danses de Brahms ou les concertos de
Wieniawski. Comme il se plaignait toujours d'avoir un mauvais violon,
un jour, pour lui faire une surprise, je lui payai un Bergonzi qu'un
luthier de la rue de Rome avait garanti excellent... Il l'était, en
effet--trop peut-être--car à partir du jour où il eut cet instrument
entre les mains, Gerbier laissa ses couleurs sécher sur sa palette...
Je fus obligé, pour qu'il se remît au travail, de «confisquer» le
violon. Je ne lui permettais plus de jouer qu'une heure le matin et
deux heures le soir.
Jusqu'à présent, cet artiste était mon seul ami. Je lui dois beaucoup,
car il m'a appris à aimer et aussi à apprécier des artistes tels que
Cézanne, Renoir, Degas, Toulouse-Lautrec et Matisse...
Gerbier, je dois le reconnaître, n'abusa point de ma générosité.
D'autres à sa place se fussent cramponnés à moi et m'eussent saigné à
blanc, mais lui se montra très digne, et j'eus toujours beaucoup de
peine à lui faire accepter quelque argent. Si ces lignes lui tombent
sous les yeux, il ne sera peut-être pas très flatté d'avoir eu pour
ami un cambrioleur, mais Gerbier a l'esprit large, et il...
comprendra. L'homme n'est rien, c'est le geste qui est tout.
D'ailleurs, le cambrioleur qui oblige ses semblables est, à mon avis,
plus estimable que le riche qui ne dénoue jamais les cordons de sa
bourse...
Mon existence à Montmartre était celle d'un petit rentier, et les gens
qui me voyaient passer ne se doutaient certes point que j'étais un
millionnaire. Il est vrai que rien ne distingue le millionnaire des
autres hommes.
Un jour que dans la rue Tholozé j'avais été surpris par la pluie, et
me hâtais vers un café tout proche, j'aperçus devant moi une femme
simplement mise, mais joliment bien tournée, ma foi. Elle portait une
de ces enveloppes en serge noire que les Parisiennes appellent «une
toilette»--je n'ai jamais pu savoir pourquoi--et cette toilette qui
devait être pleine d'étoffes ou de lingerie paraissait fort lourde,
car à chaque instant la femme la faisait passer d'un bras à l'autre.
L'eau ruisselait sur la pauvre petite robe de l'ouvrière et dégouttait
de son modeste chapeau dont les bords s'étaient à demi rabattus.
Galamment, je m'avançai, avec mon parapluie (un bon Anglais, quand le
temps n'est pas sûr, a toujours la précaution de prendre son parapluie
et de relever le bas de son pantalon).
--Mademoiselle, dis-je d'une petite voix flûtée, voulez-vous me
permettre de vous abriter?
--Vous êtes bien aimable, monsieur... je vous remercie beaucoup...
Et, en disant ces mots, la femme tournait vers moi son visage rose.
--Edith!... ma chère Edith!
--Edgar!... quoi... c'est vous!... Ah! quelle surprise!
--Ma petite Edith!...
Et, prenant sa «toilette», je la passai à mon bras...
La pluie redoublait, une pluie droite, maussade, qui claquait sur le
pavé. On se serait cru à Londres.
--Entrons ici, dis-je en désignant un petit café de la rue des
Abbesses où j'allais quelquefois prendre mon apéritif.
Quand nous pénétrâmes dans cet établissement, j'entendis le garçon qui
disait à un consommateur: «Tiens, v'là l'Anglais de la rue de Maistre
qui a fait un «levage»... pas mal, la petite poule!»
Nous nous assîmes, et je commandai deux grogs.
Edith et moi, nous étions si émus que nous ne trouvions rien à nous
dire. Nous avions l'air aussi bête que deux jeunes amoureux à leur
premier rendez-vous... Edith me regardait, j'avais pris sa petite main
dans les miennes et la caressais doucement...
--Vous voyez, dis-je enfin... je suis venu...
--Je le savais bien, Edgar, que vous viendriez... Vous n'êtes pas allé
en Amérique?
--Non...
--Et vous avez bien fait... Vous êtes tranquille, maintenant?
--Tranquille?
--Oui... vous... ne craignez plus...
--Je ne crains plus rien, Edith...
--Quel bonheur!... Alors, nous allons pouvoir vivre heureux... En
attendant que vous trouviez un emploi, je travaillerai... nous ne
manquerons de rien...
Je serrai plus fort la petite main... Bonne et chère Edith! Elle
offrait de travailler... pour me nourrir... Quel dévouement! C'est à
ces choses-là que l'on juge vraiment les femmes...
J'aurais pu la rassurer, lui avouer tout de suite que «j'avais fait
fortune», mais je préférais la laisser causer. Il m'était agréable de
l'étudier un peu. La femme que je retrouvais était si différente de
l'autre, de celle qui était partie un jour en emportant mes deux mille
francs, que je ne la reconnaissais plus. Autrefois, Edith ne rêvait
que luxe et toilettes, c'était une gentille maîtresse, très aimante à
certains moments, mais avant tout préoccupée de son teint, de ses
ongles et de ses cheveux... L'Edith de Londres était une poupée de
luxe, celle que je retrouvais était vraiment une femme, et une femme
admirable, embellie, purifiée grâce aux leçons de cette déesse si
cruelle que l'on nomme l'Adversité... Au lieu de faire commerce de son
corps, comme tant d'autres malheureuses, elle s'était mise à
travailler... Ses jolis petits doigts étaient noirs de piqûres
d'aiguilles, et sa pâleur, ses yeux rougis par les veilles, disaient
le dur labeur auquel elle s'était astreinte...
Pauvre Edith!...
--Alors, lui dis-je, vous rentrez chez vous?
--Non, répondit-elle... quand vous m'avez rencontrée j'allais reporter
mon ouvrage...
--Vous avez dû bien souffrir depuis que nous ne nous sommes vus...
--Oui... Edgar... les premiers temps ont été durs... et je vous avoue
que j'ai été bien près de céder au découragement, mais Dieu m'a
protégée... J'ai eu la chance de rencontrer une brave dame, qui m'a
recommandée à un entrepreneur de confections, et on m'a donné tout de
suite de l'ouvrage... Oh! cela n'a pas marché tout seul, les premiers
jours... J'avais perdu l'habitude de coudre... Songez donc que je
n'avais pas touché une aiguille depuis ma sortie de pension!... Je
n'allais pas vite au début, mais maintenant je suis devenue assez
habile... et gagne bien ma vie...
--Ah!... et qu'est-ce que cela vous rapporte, la couture?
--Cela dépend... il y a des travaux qui sont assez ingrats, mais
d'autres qui sont meilleurs... Quand j'ai des blouses à faire, par
exemple, comme celles que je reporte aujourd'hui, je puis me faire
soixante francs par semaine...
Soixante francs par semaine et elle trouvait, la malheureuse, qu'elle
gagnait bien sa vie!
--J'espère, reprit-elle, que l'on va avant peu me donner un travail
plus soigné, alors, cela ira mieux encore... Mais je suis là qui parle
de moi, et j'oublie de vous demander ce que vous avez fait depuis
notre séparation... Et votre diamant?
--N'en parlons pas, Edith, il m'a causé trop d'ennuis...
--Alors, c'était sérieux... vous aviez un diamant? un vrai?...
--Oui... un vrai... Pour le moment, sachez, my darling, que je suis
riche... riche à millions...
Edith me regardait, un peu inquiète, se demandant si le malheur ne
m'avait pas troublé la raison...
--Oui... riche à millions, repris-je, et l'ouvrage que vous reportez
maintenant à votre confectionneur sera le dernier... Bientôt, nous
reprendrons la grande vie... Au lieu de végéter dans une chambre
garnie, nous aurons notre hôtel, à nous, des domestiques, une auto...
Vous serez une lady, Edith, car avant peu, vous deviendrez ma femme...
Vous voulez bien, n'est-ce pas?
--Oh! Edgar... pouvez-vous le demander?... Mais tout cela est trop
beau, et j'ai peur...
--Peur de quoi, Edith?
--Je ne sais... c'est ridicule ce que je dis là, mais...
--Rassurez-vous, Edith... Allons, venez... Nous allons prendre un
taxi... Il faut que vous reportiez votre ouvrage... Plus tard, je vous
expliquerai tout...
XXIV
RÉDEMPTION
La pluie avait cessé. Un joli soleil de printemps dorait la façade des
maisons. L'air était doux, une brise molle courait par les rues. Je
hélai un taxi, et après y avoir fait monter Edith, jetai au chauffeur
l'adresse qu'elle m'avait donnée...
--Mais vous êtes toute trempée, remarquai-je... Vous allez prendre
froid... Il faut rentrer chez vous pour vous changer.
Edith sourit tristement.
--Ce serait difficile, dit-elle... car je n'ai qu'une robe... celle
que j'ai sur le dos... Mais ne craignez rien, je suis habituée à la
pluie... Ce n'est pas la première fois que je reçois une averse... Je
crois que décidément il pleut autant à Paris qu'à Londres... seulement
(je ne sais si c'est une idée) la pluie de Paris me semble plus gaie
que celle de Londres.
Nous arrivions au bas de la rue Notre-Dame-de-Lorette, et le taxi
allait s'engager dans le faubourg Montmartre, quand Edith me saisit
vivement le bras, en disant:
--Oh! non... non... ne passons pas par là...
--Et pourquoi?
--Je vous le dirai tout à l'heure.
Je donnai l'ordre au chauffeur de prendre la rue Bourdaloue et la rue
Laffitte...
--Figurez-vous, me dit Edith, au bout d'un instant, que l'autre
jour... dans le faubourg Montmartre, devant un petit bar... j'ai
aperçu Bill Sharper... Oui, Edgar... je l'ai vu comme je vous vois...
et l'ai bien reconnu... Lui aussi m'a reconnue, car il m'a suivie
aussitôt, mais je m'étais approchée d'un agent, et il n'a pas osé
m'aborder... Il demeurait planté au bord du trottoir et attendait le
moment où je me remettrais en route... J'ai profité d'un encombrement
pour m'esquiver et me suis mise à courir comme une folle... Oh! cet
homme!... si j'allais le rencontrer encore!
--Tranquillisez-vous, ma petite Edith, vous ne le reverrez plus...
--Est-ce possible?
--Puisque je vous le dis... Bill Sharper est en ce moment entre les
mains de la justice...
--Oh! si vous pouviez dire vrai!
--C'est certain... Manzana aussi a été arrêté...
--Comment, ils étaient donc tous les deux à Paris?
--Non... on les a arrêtés à Londres... dans un établissement de
Pennsylvania Street... C'est Allan Dickson qui les a capturés.
--Allan Dickson!... ce maudit détective qui avait l'air de tant
s'intéresser à nous et qui, cependant, est cause de tous nos
malheurs... Oh! ne me parlez jamais de cet individu-là, Edgar...
--Allan Dickson a fait son devoir, Edith.
Il y eut un silence.
Ma maîtresse me regarda un instant, puis, me pressant tendrement la
main.
--Ne pensons plus à cela, dit-elle... Ne sommes-nous pas heureux,
maintenant?
--Oui, Edith, nous sommes heureux... et vous avez raison, il faut
oublier le passé... Figurons-nous que nous avons fait un mauvais rêve.
Nous étions devant la maison où ma maîtresse allait reporter ses
blouses.
--Renvoyez votre taxi, dit-elle, car je vais peut-être en avoir pour
un certain temps... Il m'arrive quelquefois de poser une heure avant
de pouvoir remettre mon ouvrage... ensuite, il faut que je fasse
établir mon bon pour passer à la caisse, et ces messieurs ne sont
jamais pressés.
--Inutile de passer à la caisse, Edith... Laissez-leur les quelques
francs que vous devez toucher... Nous n'avons plus besoin de cela
maintenant.
--Non, Edgar... j'ai travaillé, j'entends être payée. Pourquoi laisser
mon argent à ces gens-là?... Et puis, j'y tiens à cet argent... c'est
le dernier que j'aurai gagné de mes mains, je veux le conserver...
J'ai idée qu'il me portera bonheur...
--C'est bien... je vous attends.
--Renvoyez votre taxi.
Je me contentai de sourire... Est-ce qu'un millionnaire regarde à
quelques misérables francs?
Edith pénétra dans la maison, s'engagea dans un long couloir... et je
suivis un instant sa gracieuse silhouette... Quand je l'eus perdue de
vue, je me calai dans la voiture, les pieds sur le strapontin, allumai
un cigare et me pris à réfléchir.
Tout jusqu'à présent semblait me favoriser... J'étais riche, j'avais
retrouvé ma maîtresse... que pouvais-je désirer de plus? Mais une
ombre passa subitement sur mon bonheur... Je venais de sentir sous ma
main le diamant maudit qui avait bouleversé ma vie...
Trois ans et demi s'étaient écoulés depuis la nuit où je l'avais
enlevé de sa vitrine... Trois ans et demi!... Aucun journal n'avait,
comme je l'ai dit, parlé de ce vol qui était pourtant d'importance...
L'administration du musée du Louvre avait dû, cependant, avertir la
police... des agents s'étaient évidemment livrés à une enquête qui
n'avait pas abouti et l'affaire devait être aujourd'hui classée.
Néanmoins, on pouvait la rouvrir, cette enquête, d'un moment à l'autre,
et cela pendant six ans et demi encore... puisqu'en France les vols
de ce genre (vols avec effraction) se prescrivent par dix ans. Si
Manzana, au cours de l'interrogatoire qu'on lui ferait subir allait
parler de cette affaire? Bah! que dirait-il? Qu'un nommé Edgar Pipe
avait dérobé le Régent... Mais où trouver Edgar Pipe? Il n'existait
plus...
Tout cela ne laissait pas de m'inquiéter, bien que je m'efforçasse de
trouver des raisons propres à me rassurer. Soudain, une idée me vint à
l'esprit... une idée que j'avais eue déjà, mais que j'avais tout
d'abord repoussée. Aujourd'hui, elle me paraissait moins saugrenue, et
je m'y arrêtai avec complaisance, la triturai, la retournai, la mis au
point, en un mot, et quand je l'eus bien envisagée sous toutes ses
faces, je partis d'un bruyant éclat de rire...
J'avais trouvé...
Oui... j'avais trouvé le moyen de me débarrasser de mon diamant d'une
façon assez originale, et l'on verra plus loin que le moyen était
simple... très simple, même, et devait réussir... à la condition
toutefois que je n'attendisse point trop longtemps...
Restait une autre question qui me semblait assez compliquée...
Devais-je avouer à Edith l'origine de ma fortune? Ma maîtresse était,
depuis quelque temps, devenue si honnête qu'elle pouvait prendre très
mal cette révélation... Il valait mieux ne pas la mettre au courant du
petit drame du _Sea-Gull_, drame dans lequel j'avais, somme toute,
joué un rôle odieux... Et puis, en avouant, je donnais à Edith une
arme contre moi. Une brouille pouvait, un jour ou l'autre, survenir
entre nous, à la suite d'une de ces scènes si fréquentes dans les
ménages irréguliers... et même dans les autres... Ma maîtresse, cédant
à un coup de tête, pouvait me dénoncer...
Elle le regretterait ensuite, cela était certain, mais le coup serait
porté... Il ne faut jamais être trop confiant avec les femmes qui sont
des petits êtres charmants, mais impulsifs et auxquels la jalousie
fait parfois commettre les pires sottises. Edith, il est vrai,
connaissait maintenant la vie, et était renseignée sur mon passé, mais
il me semblait inutile de lui apprendre cette nouvelle canaillerie...
J'en avais déjà bien assez sur la conscience!... Réflexion faite, il
n'y avait qu'un homme qui pût me tirer de là, c'était ce bon oncle
Chaff, ce septuagénaire affectueux, sur le sort duquel Edith s'était
si gentiment apitoyée, au moment où je devais partir pour la
Hollande... Je dirais donc à ma maîtresse qu'après l'avoir quittée à
Waterloo Station, je m'étais rendu en Hollande... Le reste était
facile à imaginer--ce n'est pas l'imagination qui me manque,
heureusement--et le petit roman que j'échafauderais dissiperait tous
les doutes qui pourraient subsister dans l'esprit d'Edith. On peut
être un cambrioleur et hériter d'un oncle généreux... S'il n'y avait
que les honnêtes gens qui pussent hériter, on verrait certainement
moins de millionnaires.
Ma conscience était maintenant en repos. Quand j'aurais mis à
exécution le projet dont j'ai parlé tout à l'heure et qui devait me
débarrasser du Régent, je serais à l'abri de tout danger.
Je consultai ma montre... Il y avait trois quarts d'heure qu'Edith
m'avait quitté... Je descendis de taxi et me mis à arpenter
nerveusement le trottoir... On la faisait poser, mais elle s'en
doutait, la malheureuse... Enfin, elle reparut... Elle était toute
rouge, et semblait très excitée...
--Qu'avez-vous donc? demandai-je...
--Oh! ne m'en parlez pas, Edgar... Ces gens-là ne sont pas seulement
des malappris... ce sont...
Elle n'acheva pas.
--Voyons, expliquez-vous... qu'est-il arrivé?
--Rien, fort heureusement, mais c'est écoeurant de voir des choses
semblables... Non seulement M. Armand nous chicane sur l'ouvrage, et
nous oblige à refaire sur place certains plis qu'il trouve mal faits,
mais encore, il prend avec les ouvrières des privautés vraiment
trop... comment dirai-je... je ne trouve pas le mot, Edgar... mais
vous me comprenez...
--Est-ce qu'il aurait essayé?...
--Oui... mais je l'ai remis à sa place... et comme il insistait, je
l'ai giflé...
--Ah! vous avez bien fait, par exemple!... Ce M. Armand n'a que ce
qu'il mérite...
--Heureusement que je ne me retrouverai plus en face de lui... Je
voyais bien que, depuis quelque temps, il tournait autour de moi, mais
je n'avais pas l'air de m'en apercevoir... Enfin, aujourd'hui, il
s'est enhardi... nous étions seuls, dans son bureau... Ah! Edgar, que
les hommes sont dégoûtants!
--Pas tous, Edith...
--Non..., non, Edgar, fit Edith en souriant, pas tous... Comment
voulez-vous qu'une femme seule et qui a besoin de travailler, ne
succombe pas un jour ou l'autre... Tenez, justement, le voici ce
goujat...
M. Armand sortait, en effet, de son magasin. C'était un petit homme
obèse, au dos rond, au nez en forme de banane et à la figure
eczémateuse. En nous apercevant, il hâta le pas, serrant les jambes,
comme s'il s'attendait à recevoir un coup de pied quelque part. Je lui
décochai deux ou trois épithètes plutôt malsonnantes, qu'il encaissa
sans sourciller, puis, me tournant vers Edith:
--Nous retournons à Montmartre, n'est-ce pas?
--Oui... si vous voulez...
Nous remontâmes en taxi... Vingt minutes après, j'étais chez ma
maîtresse... Elle habitait rue Girardon, une petite chambre... bien
pauvrement meublée, mais d'une propreté merveilleuse... Sur la
cheminée, entre deux vases bon marché, s'étalait ma photographie...
une pauvre photo toute craquelée qui avait dû voyager beaucoup, elle
aussi, et avoir pas mal d'aventures.
--Vous voyez, fit Edith, ce n'est pas très luxueux ici... mais j'aime
cette petite chambre... J'y ai souvent pensé à vous, Edgar, et votre
portrait m'a plus d'une fois redonné du courage... car c'est surtout
depuis que je suis malheureuse que j'ai appris à vous aimer...
Un long baiser scella cet aveu qui... cette fois, partait du coeur.
XXV
OU J'ÉPROUVE UNE DERNIÈRE SURPRISE
Edith et moi nous habitâmes une huitaine la petite mansarde de la rue
Girardon... C'était charmant... Edith était gaie comme un oiseau, et
moi, je me sentais revivre. Quelquefois, quand venait la nuit, nous
nous accoudions sur l'appui de la fenêtre, et regardions Paris qui,
dans la brume, avec ses lumières, ressemblait à un lac immense dans
lequel se refléteraient les étoiles. Autrefois, il nous avait fait
horreur, ce grand et beau Paris, mais à présent, nous l'aimions, car
c'était là qu'avait enfin commencé notre bonheur...
Un soir que nous venions d'ébaucher des projets d'avenir, comme Edith
s'étonnait que je fusse devenu riche tout d'un coup, je lui dis, en
lui prenant les mains:
--La malchance finit toujours par abandonner sa proie, Edith, et
l'homme qui a beaucoup souffert trouve ici-bas sa récompense... Je ne
sais si, dans l'autre monde, on nous demandera compte de nos actes,
mais ce qu'il y a de certain, c'est que, sur cette terre, il y a déjà
une justice...
--Edgar, me dit ma maîtresse, vous vous exprimez en ce moment comme un
pasteur... et j'aime à vous entendre parler ainsi.
--Plût au ciel que j'eusse été un pasteur... au lieu d'être ce que
j'ai été... un cambrioleur!
--Mais, en ce cas, Edgar, vous ne m'auriez pas connue...
--Qui sait?... Il y a des êtres qui sont nés pour se rencontrer... Je
vous disais donc qu'il arrive toujours un moment où nos maux doivent
prendre fin... et ce moment est arrivé... après l'affreux malheur qui
m'a frappé si cruellement et m'a, pendant de longs mois, retranché du
nombre des vivants... Quand je vous ai retrouvée à Londres, dans ce
music-hall de Pennington, j'avais décidé de m'embarquer pour
l'Amérique du Sud... Mais le hasard qui est notre grand
maître--appelons-le la Providence, si vous préférez,--n'a point permis
que je quittasse l'Europe... Le bateau qui devait m'emmener en
Amérique, a eu subitement une avarie, et, comme je voulais fuir
Londres le plus vite possible, je me suis fait engager sur le premier
bâtiment venu... et savez-vous où il allait ce bâtiment?... Vous ne
devineriez jamais, Edith... Il allait en Hollande... Peut-être
comprenez-vous déjà...
--Oui... oui, s'écria ma maîtresse... je comprends... en Hollande,
vous avez retrouvé votre oncle... et...