Je venais de changer complètement mes batteries... Au lieu de me

diriger vers le port où m'attendait le vapeur espagnol, je m'acheminai

vers un quartier où l'on voyait de nombreuses boutiques. Des gens

vêtus de costumes bizarres circulaient dans les rues: il y avait là

des Arabes, des nègres, des Chinois... et des Anglais, bien entendu,

car il n'est pas un endroit du monde où l'on ne rencontre un fils de

la fière Albion avec son Baedeker à la main.

L'Anglais est un grand voyageur. Il est partout, excepté en

Angleterre. Les Français, qui sont narquois, prétendent que nous

voyageons beaucoup parce que notre pays manque de gaieté... et que

nous allons chercher chez les autres ce que nous ne trouvons pas chez

nous. C'est possible.

J'ai dit plus haut que j'avais renoncé à m'embarquer comme soutier...

J'avais une idée (on a pu remarquer que j'ai quelquefois des idées, et

je crois que j'aurais pu faire un romancier). Or, cette idée, qui

n'avait rien de génial, devait, si elle réussissait, me conduire enfin

au port où je ferais ma dernière escale.

Après avoir arrêté une chambre dans un hôtel espagnol tenu par un

Bavarois, je fis emplette d'une belle valise en cuir, munie de solides

serrures. Je rentrai à l'hôtel, mis mes bank-notes dans la valise,

gardai celle-ci à la main, bien entendu, et me rendis dans divers

magasins. J'achetai un veston gris à martingale avec plis dans le dos,

une culotte bouffante, des bas de laine écossais, des souliers jaunes

à larges semelles, une casquette de drap, un gilet en poil de chameau,

des chemises de flanelle, et un manteau imperméable.

Mes emplettes terminées, je réintégrai ma «cuarto», me débarbouillai,

et revêtis mon complet de touriste.

Au restaurant où j'allai ensuite (toujours avec ma valise), je fis la

connaissance d'un pasteur anglais, qui était venu aux Canaries rendre

visite à un de ses parents.

Ce révérend, qui était fort bavard, devint bientôt mon ami. Il

m'apprit qu'il partait le lendemain pour Cadix. De là, il se rendrait

à Madrid, pour assister à une course de taureaux; ensuite, il

regagnerait l'Angleterre en traversant la France qu'il ne connaissait

pas, et dont les nombreuses attractions excitaient sa curiosité.

La compagnie de ce pasteur m'était précieuse. Il ne me manquait plus

que des papiers, car je ne pouvais songer à utiliser ceux que j'avais

dérobés à Jim Corbett...

Je me les procurai assez facilement.

Il y avait à côté de nous, à table, un gros Anglais qui buvait portos

sur portos et qui ne tarda pas à être complètement ivre. Le pasteur et

moi le reconduisîmes à son hôtel, et je ne manquai pas, durant le

trajet, d'explorer les poches de ce brave compatriote. J'étais

maintenant «nanti» et je pouvais présenter aux agents de police et aux

employés du bateau «les papiers du colonel George Flick, né à

Birmingham, le 16 octobre 1880, titulaire de l'ordre de la Couronne

des Indes et de la Military Cross».

La seule chose que j'eusse à craindre maintenant, c'était que cet

intempérant colonel ne s'embarquât sur le même vapeur que moi, mais je

me tiendrais sur mes gardes.

Par bonheur, le pasteur et moi le retrouvâmes le lendemain au même

restaurant, et il nous raconta sa mésaventure. J'appris aussi qu'il

resterait encore à Santa-Cruz une quinzaine de jours... Je ne risquais

donc pas de le rencontrer sur le bateau.

Tout s'arrangeait au gré de mes désirs et je me sentais plus

tranquille.

J'employai la journée qui me restait à parcourir la ville, toujours en

compagnie du révérend, qui devenait passablement rasoir.

L'heure du départ arriva enfin. Je pris mes billets ainsi que ceux du

pasteur (générosité qui me valut la bénédiction du brave homme) et

n'eus à décliner ni mon nom ni celui de mon compagnon.

A Santa-Cruz, on est moins formaliste qu'en Angleterre. Du moment que

l'on paie, on ne vous demande pas qui vous êtes, ni d'où vous venez...

Le paquebot sur lequel nous nous embarquâmes, s'appelait le

_Velasquez_. Il était peint en bleu, un bleu cru, criard et commun qui

eût fait hurler sans nul doute l'illustre parrain dont il avait pris

le nom. Ses cabines étaient loin d'être confortables, mais quand on a,

comme moi, habité des taudis infects, on ne se montre guère difficile.

Cependant, à peine à bord, je compris qu'il me serait impossible de me

promener continuellement avec ma valise à la main. Je ne pouvais

pourtant pas la laisser dans ma cabine. Je pris dont le parti de

simuler un malaise, et pendant les trois jours que dura la traversée,

je demeurai couché. Le pasteur venait me voir, et le steward

m'apportait mes repas.

Nous atteignîmes enfin Cadix. Là, le révérend et moi nous nous

séparâmes, et je pris aussitôt le train pour Algésiras. Je m'étais

renseigné. Mon but était de gagner Gibraltar, et de prendre là le

P. E. A. N. O., c'est-à-dire le _Péninsulaire Oriental_ qui devait, en

quarante-huit heures, me déposer à Marseille.

Il y a, à Cadix, un petit chemin de fer que l'on appelle la «Tortuga»

et qui vous conduit quelquefois à Algésiras... Je dis quelquefois, car

il arrive que le train s'arrête en route. Sa machine est très vieille

et s'essouffle facilement. Elle a besoin de continuelles réparations,

que l'on exécute souvent durant le trajet. Les voyageurs sont alors

obligés de descendre, et de camper dans la plaine, en attendant que la

«Tortuga» puisse repartir. J'eus la chance de ne pas m'arrêter en

route et j'arrivai assez rapidement à Algésiras, ville de douze mille

habitants, devant laquelle, en 1801, l'amiral Linois vainquit la

flotte anglaise. Une baie sépare Algésiras de Gibraltar, et on la

traverse en une demi-heure environ, à bord d'une vedette.

A Gibraltar, je me retrouvais chez moi, c'est-à-dire en Angleterre, et

mon orgueil national qui venait d'être un peu humilié à Algésiras

s'enflamma de nouveau devant le colossal rocher que nous avons

transformé en forteresse, et qui commande l'entrée de la mer

méditerranéenne.

Pourquoi faut-il, hélas! que lorsque je me retrouve en territoire

anglais, il m'arrive toujours quelque mésaventure?

A Gibraltar, les difficultés commencèrent.

D'abord, on nous demanda nos papiers, puis les douaniers visitèrent

nos valises. J'eus beau affirmer que la mienne ne contenait rien qui

fût _liable to duty_, on me força à l'ouvrir, et l'on s'imagine sans

peine la stupéfaction du douanier quand il vit mon matelas de

bank-notes. Il appela son chef qui ne fut pas moins étonné que lui,

puis me posa quelques questions auxquelles je répondis avec mon aplomb

habituel:

--Cet argent est destiné au gouvernement anglais... Je suis le colonel

George Flick, attaché d'ambassade...

Les douaniers s'inclinèrent et me firent même des excuses, mais ce

petit incident m'avait mis, comme on dit, la puce à l'oreille.

Si je m'embarquais à bord du _Péninsulaire Oriental_, on me forcerait

sans doute à ouvrir encore ma valise...

J'avoue que je me trouvais bien embarrassé. Comme le _Péninsulaire_ ne

passait que le lendemain à quatre heures de l'après-midi, j'avais tout

le temps de réfléchir. Je songeai à déposer une partie de ma fortune

dans une banque de Gibraltar, et à conserver sur moi l'autre moitié,

mais cette solution ne me satisfaisait point.

Après m'être longtemps torturé l'esprit, je résolus de retourner à

Cadix, et de prendre le train pour Madrid.

Là, je m'embarquerais dans le Sud-Express et filerais sur

Saint-Sébastien... Après... dame!... après, je verrais...

XXII

OU TOUT COMMENCE A S'ARRANGER

Cependant, mon arrivée à Gibraltar avait déjà été signalée. Les

douaniers avaient jasé, et le chef de police me faisait surveiller.

Partout où j'allais, ma valise à la main, je voyais, derrière moi, un

grand escogriffe, chaussé de sandales à semelles de paille. Je résolus

de le semer, et y parvins assez facilement, puis je me réfugiai dans

un café où se trouvaient réunis une dizaine de soldats anglais. J'y

demeurai jusqu'à la nuit tombante, et réussis à m'embarquer dans la

dernière vedette qui fait le service entre Gibraltar et Algésiras.

A onze heures du soir, j'étais de nouveau à Cadix... Je pris une

chambre dans un quartier populeux et, le lendemain, dès le lever du

soleil, je sortais, ma valise à la main.

Cadix est, ma foi, une fort jolie ville. Ses maisons badigeonnées de

nuances claires sont plaisantes à voir, et je me suis laissé dire que

ses habitants sont réputés pour leur amour du plaisir, leur vivacité,

leur talent de repartie et aussi leur élégance... Le port est en

relations d'affaires avec le monde entier et expédie surtout en

Angleterre de nombreux minerais.

Cette ville m'a beaucoup plu, et il est possible que j'y revienne un

jour, avec Edith...

Pauvre Edith! qu'était-elle devenue?

Les quelques livres que je lui avais données lors de son départ

devaient tirer à leur fin!...

Brusquement, de sombres pensées m'envahirent... Le passé d'Edith

défila devant mes yeux. Je la revis rôdant dans le Strand, surveillée

par Manzana... arpentant le trottoir comme ces «street-walkers» qui

m'ont toujours fait horreur... et je me demandai si vraiment je devais

aller la retrouver à Paris... Mais, bientôt, j'étais pris de pitié

pour elle, au souvenir de ses malheurs et je la plaignais.

N'était-ce pas moi qui l'avais précipitée dans l'abîme?...

Nous étions deux malheureux que la fatalité avait poursuivis... Si

Edith avait de lourdes fautes sur la conscience, avais-je le droit,

moi, le numéro trente-trois de Reading Gaol, de lui adresser des

reproches? Elle avait souffert, moi aussi... Le mieux était de tout

oublier, car un homme comme moi doit être indulgent envers les

autres... Quand on s'appelle Edgar Pipe, on ne peut guère s'instituer

redresseur de torts.

Il est vrai que dans la vie ce sont généralement les gens les plus

tarés qui posent à la vertu, mais moi, je déteste les faux

bonshommes... Ne serait-ce pas ignoble de repousser aujourd'hui, parce

que je suis riche, une pauvre fille qui a eu pour moi de l'amour, et

qui en a encore--plus qu'avant peut-être, car elle a pu apprécier mon

coeur.

D'ailleurs, je lui avais promis de ne pas l'abandonner, et je n'ai

qu'une parole...

Tout en roulant ces bonnes pensées dans ma tête, j'étais arrivé à la

gare. Je voulus m'informer de l'heure des trains, mais ne sachant pas

un mot d'espagnol, je dus recourir à un interprète, un Allemand, qui

prononçait l'anglais comme un juif de Russel street.

Il m'apprit qu'il y avait un train pour Madrid à huit heures quinze du

soir... mais que l'on n'y acceptait que des voyageurs de première

classe.

J'aimais mieux cela, au moins je pourrais me reposer dans un wagon

bien capitonné... Je devenais difficile depuis que j'avais de la

fortune... Ce luxe que j'avais toujours envié, j'allais donc enfin

pouvoir me le payer!...

Ah! brave Richard Stone, quelle reconnaissance je vous devais, et

comme je regrettais de vous avoir si odieusement trompé!

C'est vraiment une chose dégoûtante que ce que nous appelons en

Angleterre le _struggle for life_. Comme cette maudite question

d'argent rend parfois les hommes cruels et féroces... pas tous,

cependant, car j'étais bien sûr que le pauvre Zanzibar, qui n'était

qu'un nègre, eût été incapable d'une lâcheté.

Je pourrais vous raconter comment j'allai de Cadix à Madrid et de

Madrid à Saint-Sébastien, mais j'écris des mémoires et non un roman de

voyages.

Mon récit ne reprend d'ailleurs quelque intérêt qu'à Saint-Sébastien.

J'étais là, tout près de la France, il ne s'agissait plus que de

passer la frontière sans attirer l'attention des douaniers. Je résolus

de me reposer quelques jours, avant de me remettre en route. J'avais

besoin de réfléchir longuement, car j'arrivais à ma dernière escale,

et il eût été stupide de tout compromettre par une imprudence au

moment de toucher au port.

J'avais décidé, je crois l'avoir dit, de me fixer momentanément à

Paris.

A Paris! quelle audace! diront certains lecteurs... Non, je savais ce

que je faisais, on le verra plus loin... Avec moi, on va toujours de

surprises en surprises.

Une fois à Paris, je déposerais petit à petit ma fortune dans

plusieurs banques, mais il me fallait pour cela me procurer un état

civil. Les papiers du colonel Flick ne pouvaient me servir, d'abord

parce que le colonel pouvait un jour apprendre que j'usurpais son nom,

ensuite, parce que ce nom qui est très bien porté en Angleterre, sonne

très mal en France... J'arriverais bien, avec de l'argent (que

n'a-t-on pas quand on y met le prix?) à faire établir toutes les

pièces d'identité qui m'étaient nécessaires. Je sais que l'on peut

très bien vivre dans une ville sans avoir à produire à chaque instant

son acte de naissance ou son casier judiciaire, mais il faut toujours

être muni de papiers... D'ailleurs, pour effectuer mes dépôts en

banque, des pièces d'identité me seraient nécessaires.

J'avais pris une chambre sur la Concha, dans un splendide hôtel dont

les fenêtres donnaient sur la mer. C'était la saison à Saint-Sébastien.

Le roi et la reine venaient d'arriver, et toute l'aristocratie

espagnole les avait suivis... Je profitai de mon séjour dans cette

ville pour monter ma garde-robe. Je me fis faire plusieurs complets,

un smoking, des chaussures, et redevins tout à fait un gentleman.

Cependant, avec ma valise en cuir jaune que je traînais toujours avec

moi, je finissais par me faire remarquer. On me prenait pour un

marchand de diamants, et un jour, un client de l'hôtel me demanda si

je n'avais pas quelques perles à vendre... Une autre fois, une vieille

dame offrit de me céder des rubis, et un garçon d'hôtel me pria de lui

expertiser une bague ornée de pierres fines qu'un voyageur lui avait

laissée en gage. C'était à devenir fou.

Ce qui m'ennuyait aussi, c'était de voir les autres s'amuser et de ne

pouvoir les imiter. Avec cette valise que je n'osais pas abandonner

cinq minutes, je ne pouvais aller ni au casino, ni au théâtre, ni au

dancing. Je trouvai, cependant, le moyen de m'en débarrasser, et voici

comment... J'achetai deux grosses serviettes de maroquin, dans

lesquelles je serrai mes précieuses bank-notes, et me rendis à la

Banco de España. Là, je louai un coffre dont on me donna le clef, et

je pus, dès lors, jouir un peu de la vie.

Je me fis inscrire au casino, taillai un petit bac, et gagnai

cinquante mille pesetas. Le lendemain j'en gagnai soixante mille, et

le surlendemain quatre-vingt mille... Cette veine insolente me rendit

un moment suspect, et les inspecteurs ne me quittèrent plus des

yeux... Je finis par perdre fort heureusement, et, dès lors, les

joueurs me rendirent leur estime... Je perdis même assez gros, mais je

sus m'arrêter à temps.

Tous les jours, j'allais à la banque, ouvrais mon coffre, m'y

enfouissais à demi, et comptais mes bank-notes.

J'avais fait la connaissance au cercle d'un jeune Américain, nommé

James Bruce, qui jouait un jeu d'enfer. J'avais beau lui conseiller de

se modérer, il ne m'écoutait pas, et comme la guigne le poursuivait,

il finit par se ruiner. Ce qui devait arriver arriva... Un soir qu'il

avait joué sur parole, il perdit cent mille pesetas.

--C'est la fin, me dit-il.

--Comment cela? demandai-je.

--Oui, je suis arrivé au bout de mon rouleau... J'ai tenu un coup sur

parole... Je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.

--Vous êtes fou, lui dis-je... Est-ce qu'on se brûle la cervelle pour

cent mille pesetas... Venez me voir demain à mon hôtel, je vous

prêterai cette somme.

--Merci, me dit-il...

Nous nous quittâmes.

Le lendemain, à mon réveil, le valet de chambre m'apportait une

lettre. Je déchirai l'enveloppe et lus:

«Mon cher monsieur Flick,

«Hier soir vous avez bien voulu m'offrir cent mille pesetas. J'avais

accepté, mais depuis, j'ai réfléchi... Ces cent mille pesetas, je les

perdrai sûrement, car la déveine me poursuit. Je suis ruiné, et ne me

relèverai jamais... Il ne me reste qu'à me brûler la cervelle, et

c'est ce que je vais faire... Adieu!...

«Votre reconnaissant quand même,

«James BRUCE.»

Je me levai, m'habillai à la hâte, et courus Calle del Retiro où

habitait le malheureux. Je trouvai son domestique éploré, Bruce

s'était tué. Pauvre garçon! Comme j'avais été son dernier ami, je

m'occupai de le faire enterrer et payai tous les frais. Nous fûmes

trois à suivre le convoi: son valet de chambre, sa logeuse et moi, car

l'enterrement avait lieu à neuf heures du matin, et les joueurs, en

général, se lèvent fort tard. Pendant qu'un corbillard traîné par deux

chevaux maigres le transportait à sa dernière demeure, sous une pluie

battante, ceux qu'il avait enrichis (car Bruce avait laissé plus de

quatre millions de pesetas sur le tapis) dormaient tranquillement dans

une chambre bien chaude.

Sur les instances de la logeuse, une brave femme que ce suicide avait

affolée, je consentis à examiner les papiers laissés par Bruce. Il

n'avait pour toute famille qu'un vieil oncle éloigné qui habitait

Baltimore, et avec lequel, d'après ce qu'il m'avait confié, il

n'entretenait plus de relations. Je jugeai inutile de prévenir le

vieux Yankee...

Bruce n'avait pas d'héritiers. Il était donc assez naturel que je

gardasse tout ce qu'il possédait: une montre marquée à ses initiales,

deux bagues et divers papiers d'identité.

Je réglai la logeuse, ainsi que le valet de chambre, et regagnai mon

hôtel. Si j'ai été guéri de la passion du jeu, c'est à ce pauvre ami

que je le dois... Depuis cet affreux drame, je n'ai jamais touché une

carte.

Après avoir longtemps réfléchi, je finis, non sans répugnance, par

prendre une résolution qui s'imposait: me substituer au disparu... Une

fois que je serais à Paris, je me ferais appeler James Bruce... Le

signalement de ce joueur malheureux correspondait assez exactement au

mien: même figure rasée, même taille, même corpulence, même couleur

d'yeux et de cheveux... Si l'on me demandait des papiers lorsque

j'effectuerais mon dépôt en banque, je pourrais au moins en fournir.

J'eusse préféré user d'un autre moyen, mais en attendant que je

changeasse encore «d'identité», j'adopterais le nom de Bruce.

Cette importante question réglée, il me fallait gagner la France.

J'avais pour cela deux raisons que l'on connaîtra bientôt.

Depuis que je pouvais montrer des papiers, j'avais repris confiance,

mais ce que je pouvais montrer plus difficilement, c'étaient mes

bank-notes.

Les déposer dans une banque espagnole, il n'y fallait pas songer.

D'autre part, les emporter dans ma valise, c'était bien compromettant.

Il est vrai que j'étais maintenant sujet américain, et que les

Américains passent à tort ou à raison pour des originaux, mais

vraiment, c'était pousser l'originalité un peu loin que de voyager

avec cent cinquante mille livres dans une valise!

A Hendaye, on visite les bagages, et les douaniers qui ouvriraient ma

valise ne manqueraient pas de prévenir le commissaire spécial de

service à la gare. Ces douaniers ont beau voir beaucoup de choses,

dont ils ne s'étonnent pas, ils éprouveraient certainement quelque

surprise en découvrant mon trésor... Un homme qui voyage sans le sou

est toujours suspect, mais celui qui a trop d'argent sur lui ne l'est

pas moins.

Je pris le parti de bourrer mes poches de bank-notes et d'en loger la

plus grande partie dans la doublure de mon pardessus. J'allai donc

chercher mes serviettes à la Banco de España, et de retour à l'hôtel,

après avoir eu soin de boucher avec une cigarette le trou de la

serrure, je procédai à mon «matelassage». Ce travail accompli, je me

regardai dans l'armoire à glace, en tenant mon pardessus sous le bras,

et certain que je pouvais circuler dans les rues sans me faire

remarquer, je réglai ma note d'hôtel, hélai un cocher, et me fis

conduire à la gare... Ce jour-là, c'était course de taureaux à

Saint-Sébastien, et ma voiture se fraya difficilement un chemin à

travers la foule qui se dirigeait vers la plazza. Enfin, j'arrivai à

la station de chemin de fer... Un quart d'heure après, j'étais

confortablement installé dans un wagon de première, et bientôt, je

filais vers la France.

Il y avait dans mon compartiment deux messieurs qui m'avaient l'air

d'affreux rastas et une dame très maquillée. Me rappelant la petite

aventure qui m'était arrivée avec Manzana dans le train du Havre, je

me gardai bien d'engager la conversation avec ces voyageurs. Dès que

nous eûmes dépassé la frontière, les deux messieurs s'endormirent, et

la dame se mit à lire un roman français... A Bayonne, ils descendirent,

et je demeurai seul jusqu'à Bordeaux. Là montèrent trois gentlemen,

qui, durant tout le trajet, ne parlèrent que des Balkans et de la

question d'Orient. L'un d'eux, ainsi que je l'appris en écoutant leur

conversation, était un ministre français, un petit barbu à binocle,

dont j'ai oublié le nom. Les deux autres devaient être des députés.

Avec de tels compagnons, je me sentais en sûreté. Je ne dormis point

cependant, et quand on annonça le premier service du restaurant, je

demeurai dans mon wagon.

Dieu! que le voyage me parut long. Il me semblait que jamais je

n'atteindrais Paris... Enfin, le train s'arrêta. Nous étions à la gare

d'Orsay.

J'arrêtai une chambre au Terminus et me fis servir à dîner, après

avoir remis dans mes deux serviettes de maroquin mes précieuses

bank-notes.

Paris comptait un millionnaire de plus!

* * * * *

Le lendemain, je pris un taxi, me fis conduire dans quatre banques, où

j'effectuai le dépôt de ma fortune, et à midi j'étais enfin

tranquille. J'avais gardé sur moi une centaine de livres.

Pour la première fois, depuis longtemps, je commençai à respirer. Je

fis une promenade à pied, aux Champs-Elysées, déjeunai dans un grand

restaurant, et me dirigeai ensuite vers Montmartre.

On se rappelle que j'avais recommandé à Edith de s'installer dans

notre ancien quartier. J'espérais que peut-être le hasard me la ferait

rencontrer, mais j'eus beau parcourir toutes les rues de la Butte, je

ne l'aperçus point... Etait-elle à Paris?... Bien qu'elle m'eût promis

de s'y rendre, ne s'était-elle pas ravisée à Southampton, au moment de

s'embarquer?

Mais non, cela était impossible.

Il y avait trop de sincérité, trop d'amour dans son regard, lorsque

nous nous étions séparés. D'ailleurs, ne désirait-elle pas échapper à

ce Bill Sharper et à cet horrible Manzana qui la terrorisaient?

Je résolus donc de m'établir momentanément à Montmartre. C'est un

quartier que j'ai toujours aimé. On y rencontre des artistes, des

littérateurs et de jolies femmes... et l'on n'y voit point de ces

bourgeois stupides qui s'offusquent de tout et se calfeutrent dans

leurs appartements à partir de neuf heures du soir. Montmartre est le

quartier de la joie, de l'esprit... et on y travaille aussi, quoi

qu'en disent certains grincheux qui ont peiné toute leur vie pour

n'arriver à rien.

XXIII

LA PETITE OUVRIÈRE QUI TROTTE SOUS LA PLUIE

Je m'installai rue de Maistre, dans une chambre meublée des plus

modestes. De ma fenêtre, j'apercevais le cimetière Montmartre qui est,

sans contredit, l'un des plus gais de Paris, avec ses arbres où

chantent des milliers d'oiseaux, et ses jolies allées bordées de

géraniums et de fusains... C'est aussi un cimetière «artistique» (si

je puis m'exprimer ainsi). Là dorment J.-J. Henner, Paul Delaroche,

Horace Vernet, A. de Neuville, Ary Scheffer, Berlioz, Henri Heine,

Stendhal, Alfred de Vigny, les frères Goncourt et Emile Zola. Ces

illustres défunts n'y sont pas enfermés entre deux murailles grises

comme à Westminster... Ils ont au-dessus d'eux le grand ciel bleu,

l'immensité.

Ceux qui trouvent que la vue d'un cimetière a quelque chose de triste

sont, à mon avis, des gens primitifs qui ne comprennent rien, dont

l'esprit obtus est incapable de penser... et de se souvenir.

Chaque jour, je faisais une longue promenade dans les rues qui montent

vers le Sacré-Coeur, espérant enfin rencontrer Edith... Mais les jours

succédaient aux jours, et je commençais à croire que, décidément, ma

maîtresse n'avait pu se résoudre à quitter l'Angleterre. Ainsi, elle

m'avait trompé, l'astucieuse créature! Ses pleurs, ses serments, tout

cela c'était du «chiqué», comme on dit en France, et je rageais

d'avoir, dans toute cette affaire, joué le rôle de M. Jobard.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 26 / 28 段