--Comment cela? m'écriai-je... De qui tiens-tu ce renseignement?
--De missié Cardiff... Li a dit faire déjeuner pour dix heures et
demie...
Je regardai l'heure au coucou de notre cabine. Il était neuf heures
vingt. Je m'habillai à la hâte, car j'étais encore en tenue de corvée,
puis, quand je fus prêt, je pris un flacon de rhum, remplis deux
petits gobelets d'étain que je pris sur une étagère, et dis à Zanzibar:
--A ta santé! mon vieux...
--A la tienne! missié Colombo, répondit le brave nègre en me regardant
avec étonnement... Ti bois beaucoup de rhum aujourd'hui!
--Oui, Zanzibar... car je me sens un peu malade, et j'ai besoin de me
redonner du cran... beaucoup de cran...
Nous trinquâmes. Zanzibar vida son gobelet d'un trait, le reposa sur
la planchette placée à côté du fourneau, et me regarda longuement. On
eût dit que le pauvre garçon devinait que j'allais le quitter...
--Ti tout drôle, missié Colombo, me dit-il... ti devrais ti couchi un
peu...
Il était maintenant neuf heures et demie. Je m'assurai que mon
revolver était toujours dans ma poche, tirai de mon carnet une carte
que j'avais précieusement conservée, sans me douter qu'un jour elle me
serait _si utile_, et je m'engageai dans le couloir cloisonné
conduisant au logement de M. et Mme Pickmann.
Devant la porte, je me recueillis un instant, puis je frappai.
Ce fut Pickmann qui vint m'ouvrir.
--Ah! Colombo... mon cher Colombo, s'écria-t-il, quoi de neuf, ce
matin?
Sans répondre, je fermai la porte au verrou, puis tendant à Pickmann
la carte d'Allan Dickson, cette carte que le grand détective m'avait
remise naguère à la station de Waterloo, je prononçai, d'un ton
solennel:
--Richard Stone... au nom du Roi, je vous arrête!
XX
UNE SCÈNE NAVRANTE
Pickmann se retint à un meuble pour ne pas tomber... Il voulut parler,
mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge...
Ce fut sa femme qui, la première, parvint à articuler quelques paroles:
--Colombo... mon petit Colombo... Voyons... vous voulez plaisanter...
vous savez bien que nous sommes d'honnêtes gens.
--Richard Stone, répétai-je... au nom du Roi, je vous arrête...
Pickmann se ressaisit:
--D'abord, pourquoi m'appelez-vous Richard Stone?... mon nom est
Pickmann...
--Richard Stone, répliquai-je (et j'appuyai sur les syllabes), inutile
de nier... je sais tout... C'est vous le voleur de la Banque
d'Angleterre... Je vous ai reconnu, quand vous vous êtes embarqué à
Southampton... J'avais en poche votre signalement ainsi que celui de
votre maîtresse...
--Pardon, se récria la femme, je suis l'épouse légitime de M. Pickmann.
Je crus inutile de répondre... Posant ma main gauche sur l'épaule de
Richard Stone, je repris, en enflant la voix:
--Préparez-vous à me suivre... Mais auparavant, veuillez me remettre
les clefs de vos malles...
--Voici, fit Stone d'une voix blanche, en me tendant un trousseau de
clefs.
--C'est bien... passez devant moi... et vous aussi, madame...
--Oh! mon petit Colombo, gémit la triste compagne du voleur.
--Il n'y a plus de Colombo, répondis-je sèchement... vous avez devant
vous M. Allan Dickson, détective... Allons, hâtons-nous...
--C'est dégoûtant d'agir ainsi, murmura Mme Pickmann.
--Il est encore plus dégoûtant, répliquai-je, en la regardant
sévèrement, de s'approprier le bien d'autrui.
Pickmann ne disait rien. Tout à coup, il fit un signe à sa femme, mais
j'avais deviné leurs intentions: ils voulaient se jeter sur moi.
Braquant sur l'homme le canon de mon revolver, je dis d'un ton sec:
--A la moindre velléité de résistance, je vous tue sans pitié... c'est
mon droit.
Les Pickmann étaient atterrés.
--Allons... ouvrez-moi vos malles!
Nous étions maintenant dans la chambre à coucher.
Il y avait là une armoire en pitchpin encastrée dans la cloison et
formant placard.
Mes anciens «amis» avaient maintenant une mine si bouleversée que,
vraiment, ils me faisaient de la peine, mais ce n'était pas le moment
de se laisser apitoyer... Il fallait mener cette affaire vite... et
bien.
Docilement, avec des gestes maladroits, l'homme sortait d'une malle de
pauvres nippes toutes fripées, du linge commun, sans marque, et qui
avait encore la raideur du neuf. La femme s'était jetée dans un
fauteuil, et sanglotait, la tête entre les mains.
J'étais de plus en plus ému devant cette détresse, et dus me faire
violence pour continuer à jouer mon rôle... Ces gens, après tout,
avaient été bons pour moi, ils me considéraient comme leur ami, et je
les avais trahis.
Oh! argent! maudit argent! quelles vilenies tu nous fais parfois
commettre!
Les malles étaient vides... Pickmann--ou du moins Richard
Stone--tourna vers moi une pauvre figure décomposée:
--Voyez... il n'y a rien, dit-il.
--Bon... les valises, maintenant...
Les sanglots de la femme redoublèrent. Richard Stone, toujours à
genoux sur le parquet, demeurait immobile.
--Eh bien!... avez-vous entendu... répétai-je, vos valises!
--Je n'en ai qu'une... elle contient seulement des papiers sans
importance.
--Ouvrez-la.
Le malheureux se mit debout. En chancelant, il se dirigea vers un coin
de la pièce, et faisant glisser un rideau sur sa tringle, découvrit un
petit réduit qui servait de cabinet de débarras. Il y avait là une
valise toute neuve, une de ces valises en pégamoïd comme en ont les
gens modestes qui vont en villégiature dans les «petits trous pas
chers».
Cependant Richard Stone ne parvenait pas à l'ouvrir. Je lui donnai un
coup de main et arrivai assez facilement à faire jouer la serrure
récalcitrante--l'habitude!...
--Je vous l'avais bien dit, murmura le malheureux Stone... elle ne
contient que des papiers... et des faux-cols sales.
--C'est bien... à l'autre...
--Quelle autre?
--Mais votre mallette en peau de porc.
Stone devint blême... sa bouche s'agita comme s'il mâchait du
caoutchouc... Quant à sa femme, elle se laissa glisser de son fauteuil,
et s'agenouilla en bégayant:
--Oh! Colombo!... pardon... monsieur Allan Dickson, ayez pitié de
nous... Vous savez bien que nous ne sommes pas de méchantes gens...
Nous vous l'avons prouvé... Nous avions pour vous beaucoup d'amitié...
nous...
--La mallette! fis-je d'un ton impératif... Si vous ne voulez pas me
la remettre, je vais la prendre moi-même.
Stone comprit que tout était perdu. Il s'exécuta.
--Oh! oh! fis-je, après avoir ouvert la mallette coffre-fort, voilà
des papiers qui ressemblent joliment à des bank-notes... Mais vous en
avez une vraie collection... _By God_, quand vous vous y mettez,
Richard Stone... c'est pour de bon... Combien cela représente-t-il de
livres?
--Je ne sais... balbutia le malheureux.
--Ah! vous ne savez pas?... Eh bien! nous allons compter un peu... Si
j'en crois les journaux, il doit y avoir là deux cent mille livres...
Voyons... Vous avez eu soin de faire des liasses... c'est une bonne
précaution... Richard Stone. On voit que vous avez l'habitude de
manier des fonds... Si je ne me trompe, vous étiez sous-caissier
adjoint à la Banque d'Angleterre... Ah! il est fort heureux que la
banque n'ait pas plusieurs employés comme vous... car elle serait vite
à sec... Permettez-moi de vous dire cependant que vous avez eu la main
un peu lourde... Ne pouviez-vous vous contenter d'une vingtaine de
mille livres?... Vous vous êtes dit sans doute que lorsque l'on prend
on ne saurait trop prendre... mais vous avez fait un faux calcul... Le
«trou» était vraiment trop considérable, aussi s'en est-on aperçu tout
de suite... Il est vrai que vous eussiez «payé» autant pour vingt
mille livres que pour deux cent mille... Cinq ans de «hard labour»
pour le moins... plus peut-être, car on vous refusera certainement le
bénéfice des circonstances atténuantes... Ah!... la cellule, le moulin
de discipline!... le mal de mer n'est rien à côté de cela... Vous
résisterez peut-être à la terrible vie de Reading... mais votre
complice... quel sort sera le sien!... pauvre femme!
Et, en disant ces derniers mots, je regardais d'un air attendri Mme
Richard Stone, qui, debout, au milieu de la pièce, semblait ne plus
avoir conscience de ce qui se passait.
Pourtant, elle entendit ce que je venais de dire, un long frisson
l'agita, elle poussa un cri rauque, et vint de nouveau se jeter à mes
pieds, en bégayant:
--Oh! pitié!... monsieur... pitié!... Si vous nous arrêtez... c'est la
mort pour mon mari et pour moi...
Stone, ahuri, ne disait rien. Son regard était celui d'un fou.
--Pitié! continuait la femme en m'embrassant les genoux... Nous sommes
des misérables... et je me repens de ce que nous avons fait... Vous
êtes, je le sais, obligé d'accomplir votre devoir, car vous êtes un
honnête homme, vous, mais je vous en supplie... laissez-vous
attendrir... Vous avez du coeur, n'est-ce pas?... Vous ne voudriez pas
envoyer à la mort deux pauvres êtres qui ont cédé à un moment de
folie... Nous étions si malheureux, mon mari et moi!... Il se tuait à
travailler pour arriver à peine à gagner de quoi nous faire vivre...
J'avais beau faire mon ménage moi-même, dépenser le moins possible, il
nous était impossible de joindre les deux bouts... On est si peu payé
à la Banque d'Angleterre... Si les grands chefs s'allouent des
traitements scandaleux, les pauvres petits employés comme mon mari ont
des appointements dérisoires... Tenez, monsieur, vous ne le croiriez
pas. Il y a quelques mois, j'ai été malade, eh bien! nous n'avons pas
pu acheter des médicaments... c'est la vérité, je vous le jure...
Richard souffrait, car c'est un brave homme que Richard... Un jour, il
a perdu la tête... Alors... alors! Oh! c'est affreux!... Je vous en
supplie, monsieur Dickson, au nom de l'amitié que nous avions pour
vous quand nous vous considérions comme un simple matelot...
épargnez-nous. Prenez-le, ce maudit argent... rendez-le à la Banque
d'Angleterre, mais ne nous arrêtez pas... J'en mourrais... et Richard
aussi...
J'étais ému... je sentais mes yeux se mouiller... Quel homme ne se fût
pas apitoyé devant une telle détresse?... J'avais honte de ma conduite
à l'égard de ces malheureux que j'avais indignement trompés... C'était
lâche ce que j'avais fait... c'était ignoble... Pour un peu, j'eusse
tout avoué à ces pauvres gens, mais le sens pratique qui ne
m'abandonne jamais, même dans les circonstances les plus graves,
refréna le mouvement de générosité auquel j'étais près d'obéir... Moi
aussi j'avais souffert... et j'allais souffrir encore si je ne
profitais pas de l'occasion qui m'était offerte de m'enrichir enfin...
Je relevai la femme, toujours prostrée à mes pieds, la regardai
longuement, et laissai tomber ces mots:
--Croyez, madame, que je souffre autant que vous... Jamais, depuis que
j'exerce le métier de détective, je n'ai été si troublé que je le suis
en ce moment... Moi aussi, je m'étais attaché à vous, et j'ai hésité
longtemps avant de me décider à accomplir ce que je considère comme
mon devoir... Je vous plains, oui, je vous plains de tout mon coeur...
et, tenez, dussé-je un jour payer cher ce geste d'humanité, je
consens...
Richard Stone s'était approché. Sa femme m'embrassait les mains en
bégayant:
--Oh! je savais bien que vous étiez bon... je savais bien que vous
aviez du coeur... monsieur Dickson...
--Je consens, repris-je, presque à voix basse, en courbant la tête
comme un homme écrasé par l'aveu qu'il va faire... je consens à vous
sauver...
--Oh! merci!... merci!... s'écria Stone. Je vous dois plus que la
vie... et tenez... cet argent... eh bien! je vous en donne la
moitié... oui, la moitié... ce n'est pas trop, pour récompenser un tel
service.
Je pris un air offensé:
--Vous ne m'avez pas compris... et la proposition que vous me faites
me blesse profondément... Je croyais que vous m'aviez mieux jugé...
--Pardon... fit Mme Stone... mon mari supposait...
--Que j'étais un de ces individus que l'on peut acheter... il s'est
grossièrement trompé... Si je cède en ce moment à la pitié, je ne
saurais le faire au détriment de ma dignité... et ternir, par un acte
indélicat, toute une vie d'honneur et de droiture. Les fonctions que
j'exerce me mettent parfois dans des situations bien pénibles, et il
me faut souvent une réelle volonté pour les remplir. Cependant, si je
suis impitoyable quand je me trouve en présence de bandits
professionnels, je sais aussi faire preuve d'indulgence à l'égard des
malheureux qui, dans une heure d'égarement, ont commis une lourde
faute...
M. et Mme Stone me regardaient, anxieux.
--Je vous remercie avec reconnaissance, dit Stone, en s'inclinant.
Il ignorait où je voulais en venir, mais il avait quand même repris
confiance.
--Oui, monsieur Dickson... nous vous remercions du fond du coeur,
ajouta la femme d'une voix sanglotante.
Je conservais toujours un air grave, l'air qui sied à l'homme de
police obligé d'accomplir une pénible mission.
--Je dois, repris-je, après avoir réfléchi un instant, prendre avant
tout les intérêts de ceux dont je suis le représentant... Or, ici, je
représente la Banque d'Angleterre... Elle a été lésée... Deux cent
mille livres manquent dans ses caisses... Vous me direz qu'elle est
assez riche pour supporter une pareille perte, mais si l'on raisonnait
ainsi, où irions-nous? grand Dieu!... Du moment que la Banque rentrera
dans son argent, elle devra s'estimer satisfaite, mais la sanction sur
laquelle elle compte pour inspirer à ceux qui seraient tentés de vous
imiter une crainte que j'appellerai salutaire... cette sanction lui
échappera. Il faut que vous disparaissiez à jamais...
Stone roulait des yeux égarés.
Je ménageais mes effets, comme l'avait fait avec moi Allan Dickson, et
je crois que si le grand détective avait pu me voir et m'entendre, il
n'eût rien trouvé à reprendre à ma façon de procéder. La leçon qu'il
m'avait donnée--et qui m'avait coûté si cher--n'avait pas été inutile.
--Oui, Stone, repris-je... vous allez disparaître... Pour tout le
monde, mais surtout pour la Banque d'Angleterre, il faut que vous
soyez rayé du nombre des vivants...
--Comment, monsieur Dickson! s'écria le pauvre Stone effaré... vous
voulez...
--Laissez-moi donc achever, voyons... Oui, il faut que vous
disparaissiez... A partir de ce jour, vous n'existez plus... Je dirai
qu'au moment où je me suis présenté pour vous arrêter, vous vous êtes
donné la mort... et que votre femme affolée, s'est jetée à la mer...
et s'est noyée, bien entendu... Voilà donc une première question
réglée. Les voleurs ont, par le suicide, échappé à la Justice, mais
reste la question d'argent. Si je vous enlève la totalité de la somme
qui se trouve ici, il vous sera impossible de payer la location du
_Sea-Gull_, et le capitaine vous fera arrêter... La police officielle
s'emparera de l'affaire et le vol de la Banque reviendra sur l'eau...
Vous serez jugés, condamnés, et je ne pourrai point vous sauver, cette
fois... Donc, voici ce que j'ai décidé... Je rendrai à la Banque
d'Angleterre cent cinquante mille livres, et vous en laisserai
cinquante mille... Avec cela, vous pourrez vous tirer d'affaire, et
mener au Brésil ou ailleurs, sous le nom de Pickmann, une petite vie
tranquille...
--Oh! merci! merci! monsieur Dickson, s'écria Mme Stone en couvrant
mes mains de baisers... Vous êtes un brave coeur... Oui, cinquante
mille livres nous suffiront... Nous avons des goûts modestes... vous
le savez bien.
Richard Stone me remerciait, lui aussi, et appelait sur ma tête toutes
les bénédictions du ciel... Il alla prendre dans la mallette en peau
de porc les cent cinquante mille livres que je devais rendre à la
Banque d'Angleterre, et me les remit, en disant:
--Voici, monsieur Dickson... Veuillez vérifier.
--Inutile, j'ai confiance en vous... Au moment où je vous sauve la vie,
vous ne voudriez pas me tromper, je suppose.
Et j'enfouis les liasses dans les poches de ma vareuse, dans celles de
mon pantalon, puis entre ma chemise et ma peau.
Cela fait, je dis à mes deux voleurs:
--Maintenant, vous allez continuer à faire route pour le Brésil, à
bord de ce bâtiment...
--Et le capitaine... fit Stone... que dira-t-il?... Il sait que...
--Le capitaine ne sait rien... Vous pensez bien que je n'ai pas été
assez sot, quand je me suis présenté à lui, pour lui révéler le but
exact de ma mission... J'avais en main un ordre du lord chief of
Justice et de l'inspecteur principal de Scotland Yard... Cet ordre
porte simplement ces mots: «Allan Dickson, détective accrédité auprès
des autorités judiciaires du Royaume-Uni, est à la recherche d'un
malfaiteur... Tous ceux à qui il montrera la présente sont invités à
le seconder et au besoin à lui prêter main-forte»... Le capitaine a
bien cherché à savoir quel était l'homme que je soupçonnais. Je me
suis retranché derrière le secret professionnel.
--Mais, demanda Stone... que lui direz-vous en quittant ce bateau?
--Je lui dirai que je croyais avoir découvert parmi les hommes de son
équipage un récidiviste dangereux, mais que j'avais été trompé par une
vague ressemblance...
--Et vous allez partir?
--Oui... aujourd'hui même... et si là-bas, vous lisez les journaux,
vous apprendrez un jour que la Banque d'Angleterre est rentrée en
possession de cent cinquante mille livres...
--Et comment expliquerez-vous la disparition des cinquante autres...
celles que vous avez la générosité de me laisser?
--Je dirai qu'au moment où vous vous êtes donné la mort, vous aviez
déjà dépensé cet argent... que vous l'aviez perdu au jeu dans un
casino quelconque... cela se voit journellement...
--Oh! monsieur Dickson... quelle reconnaissance nous vous devons, ma
femme et moi... et si, un jour, vous venez au Brésil...
--Il est possible que j'aille un jour vous rendre visite, car j'ai
pour vous une réelle sympathie--je viens de vous le prouver
d'ailleurs.--Puisse cette sympathie ne pas m'être funeste... Enfin!...
La Banque recouvrera une partie des fonds volés... ce sera déjà
quelque chose... Comme elle avait promis une prime de dix mille livres
à celui qui retrouverait le voleur... ou l'argent, je toucherai cette
prime... Ce sera ma commission dans cette affaire... et la Banque ne
perdra donc que soixante mille livres au lieu de deux cent mille...
Mais, attention! n'allez pas vous faire prendre... Voyez-vous que
là-bas, en Angleterre, on ait les numéros des bank-notes volées...
--Rien à craindre, répondit Stone... c'est moi qui, à la Banque,
comptais les liasses, et les serrais ensuite dans les coffres... Je
suis sûr qu'on ne possède pas les numéros des bank-notes...
--Vous en êtes absolument sûr?
--Oui... vous pouvez me croire.
Cette réponse que j'avais provoquée à dessein me rassurait
complètement.
On entendait dans le navire des pas précipités, des coups de sifflet,
des appels et un long grincement de poulies. Le _Sea-Gull_
appareillait. Il était temps que je file.
--Adieu, dis-je aux époux Stone... suivez bien exactement mes
recommandations. N'oubliez pas que le moindre mot, la plus légère
imprudence peuvent vous perdre. Si vous faisiez prendre, je ne
pourrais plus rien pour vous.
--Vous retournez en Angleterre? demanda Stone.
--Oui, et le plus vite possible.
--Vous êtes bien heureux... Nous autres, nous voguons vers l'exil et
nous ne reverrons jamais notre pays... c'est dur, croyez-le...
--Le «hard labour» est encore plus dur... Allons, séparons-nous...
Stone me serra la main et sa femme m'embrassa avec effusion.
Je brusquai la séparation, en disant:
--De la prudence, continuez à vivre sur ce bateau comme vous l'avez
fait jusqu'alors et... méfiez-vous du capitaine...
J'allais sortir quand Stone me retint:
--Et l'autre? demanda-t-il.
--Quel autre?
--L'individu qui ne sort jamais de sa cabine et se promène la nuit sur
le pont.
--Ne vous en inquiétez pas, je l'emmène avec moi. Adieu!
XXI
NOUVELLES INQUIÉTUDES
Au lieu de me diriger vers la cuisine où m'attendait ce pauvre
Zanzibar, je montai sur le pont par l'escalier du panneau arrière,
m'engageai sur la passerelle, et quittai pour toujours le _Sea-Gull_.
Libre! j'étais libre!... Libre avec cent cinquante mille livres en
poche... et un diamant qui en valait bien autant... J'étais
certainement, à l'heure actuelle, l'homme le plus riche de Santa-Cruz.
A peine sorti du _Sea-Gull_, j'allai m'installer sur un petit
promontoire situé à gauche du port.
De cet endroit, j'apercevais très distinctement le bassin où était
encore amarré le bâtiment du capitaine Ross. Je voyais les hommes
courir sur le pont et procéder à l'appareillage. Le _Sea-Gull_ allait
sortir sans se faire remorquer. On avait déjà hissé les focs et la
voile d'artimon.
Une demi-heure s'écoula, puis une heure...
La goélette était toujours à quai, et la passerelle n'avait pas encore
été enlevée.
Que se passait-il donc?
Les Stone auraient-ils parlé? Non. Cela était impossible... Ils
avaient tout intérêt à se taire... Alors?... Peut-être s'était-on
aperçu de mon absence et le capitaine me faisait-il rechercher? Je ne
vivais plus...
Enfin, les ailes blanches du _Sea-Gull_ battirent au vent, et il
glissa lentement le long du quai... Il allait prendre le large...
Pourvu qu'il continuât sa route et ne s'arrêtât point en rade.
Je le suivais d'un oeil inquiet.
Bientôt, il quitta le chenal et s'engagea en haute mer.
A cette minute, je me sentis rassuré. On hissait les huniers et le
«flèche» arrière... La brise était faible et le capitaine Ross étalait
toute sa toile...
Peu à peu, le _Sea-Gull_ diminua, parut s'enfoncer dans la mer, et
quand je n'aperçus plus à l'horizon que ses hautes voiles, je me mis à
fredonner gaiement le _Britannia, Britannia rules the waves_, qui est,
comme on sait, l'hymne de la marine anglaise. Maintenant, la goélette
semblait s'être engloutie dans les flots... Richard Stone et sa femme,
délestés de cent cinquante mille livres, voguaient vers le Brésil,
terre hospitalière s'il en fût et l'une des plus belles contrées du
monde.
De quoi pouvaient-ils se plaindre?... Ils avaient de l'argent, et
pourraient là-bas, filer une bonne petite existence, à l'ombre des
palmiers, des bambous et des cacaoyers... Ils n'avaient qu'une chose à
redouter: c'était que la police avisée par T. S. F. ne les arrêtât au
débarcadère de Rio... Mais cela était peu probable... En tout cas, si
on les arrêtait, qu'avais-je à craindre?... Rien... absolument rien...
Qui donc les croirait quand ils affirmeraient qu'un détective leur
avait «soulevé» cent cinquante mille livres?
J'étais donc tranquille de ce côté... de l'autre, c'est-à-dire en ce
qui concernait ma propre sécurité, je l'étais moins... J'allais de
nouveau voyager, retourner en Europe, et Dieu seul savait quelles
nouvelles surprises me réservait l'avenir... Il était à peu près
certain que je ne rencontrerais plus Bill Sharper, ni Manzana... mais
le hasard est si capricieux...
Enfin, je verrais bien... Ma situation s'était, en tout cas,
sérieusement améliorée, puisque j'étais maintenant en possession de
cent cinquante mille livres... Mon diamant me devenait inutile...
qu'en ferais-je à présent? Cependant, une nouvelle inquiétude ne tarda
pas à m'envahir.
S'il était facile de dissimuler le Régent, il était beaucoup moins
facile de dissimuler les liasses de bank-notes dont mes poches étaient
remplies. J'étais littéralement bourré de billets. J'en avais partout,
dans ma vareuse, dans mon pantalon, sur ma poitrine. Comment
pourrais-je, avec un pareil chargement, remplir mes fonctions de
soutier à bord du vapeur espagnol qui devait m'emmener à Cadix?
Avant de descendre en ville, je m'efforçai de mieux «arrimer» sur mon
individu le précieux «chargement» qui devait assurer mon existence
future... Je glissai toutes mes bank-notes entre ma chemise de
flanelle et ma peau, mais cela me donnait un tel embonpoint que je me
vis de nouveau obligé de répartir ces jolis papiers dans mes poches.
Décidément, il m'était impossible de m'embarquer avec ce matelas de
bank-notes... Que faire?
Jusqu'à la nuit, je demeurai sur le promontoire où je m'étais installé
pour surveiller le départ du _Sea-Gull_. Quand l'obscurité se fit,
assez brusquement, comme dans toutes les régions voisines des
tropiques, je rentrai en ville.