dans un port... Comme Santa-Cruz est le port le plus rapproché, c'est
celui-là qu'il a choisi... Ne vous tourmentez pas... Reposez-vous, je
reviendrai vous voir avant le déjeuner.
J'avais déjà la main sur le bouton de la porte, quand Pickmann lança
d'une voix pâteuse:
--Rien... à part ça, Colombo?
--Non... rien...
--Vous n'avez toujours pas vu _l'autre_ passager?
--Vous y tenez, décidément...
--Cherchez bien... car je suis sûr...
Une violente nausée l'empêcha de continuer.
--Ce pauvre homme, dit Mme Pickmann, voyez comme il est malade... Vous
ne connaissez pas un remède contre le mal de mer, mon bon Colombo...
Je souffre horriblement, moi aussi... c'est affreux... Ce mauvais
temps ne va donc pas cesser!
--Couchez-vous, dis-je... dans une heure je vous apporterai du thé...
D'ailleurs, nous serons bientôt en eau calme...
--Vous croyez?
--Oui... lorsque nous aurons atteint le port de Santa-Cruz...
--Ah!
Mme Pickmann ne paraissait pas convaincue... Elle eût voulu sans doute
m'interroger encore, mais les forces lui manquèrent, et elle se laissa
tomber sur le divan, à côté de son mari...
XVIII
OU JE MURIS MON PLAN
J'allai retrouver Zanzibar qui préparait en chantant une horrible
mixture destinée à l'équipage.
--Ti sais pas, dit-il... Bateau retourni Canaries... Ça bon,
Canaries... plein de bananes... moi m'en coller plein le fisil...
Là-bas, chez nous, bananes plus jolies encore, ti verras ça si ti
viens avec moi... et pis beaucoup de dattes aussi... et noix de
coco... tout plein... tout plein... Ti verras, Colombo, ti verras...
Je n'écoutais point... Trop de pensées, pour l'instant, se heurtaient
dans ma tête... Ce qui m'inquiétait surtout, c'était cette escale que
nous allions être obligés de faire à Santa-Cruz... Toutes mes
combinaisons, tous mes projets s'effondraient soudain... ou étaient
pour le moins retardés...
Quelles nouvelles complications allaient surgir encore?
Ah! décidément, je n'étais pas au bout de mes peines...
Jamais je n'ai tant réfléchi que pendant les six heures que le
_Sea-Gull_ mit à atteindre Santa-Cruz. Et ces réflexions, comme on le
verra bientôt, ne furent pas inutiles. Mon imagination un peu endormie
depuis quelque temps s'était brusquement réveillée et avait échafaudé
tout un scénario qui eût certainement émerveillé Allan Dickson. Cet
homme qui m'avait tant fait souffrir, puisque c'était à cause de lui
que j'avais tâté du «Tread Mill», allait sans doute devenir ma
Providence...
Mais n'anticipons pas... J'estime que lorsque l'on écrit ses mémoires,
on doit classer par ordre tous les événements qu'on y relate, et
donner à chacun l'importance et la place qu'il convient. J'ai lu
beaucoup de mémoires, dans ma vie: les Confessions du grand
Jean-Jacques, les Mémoires du Chevalier de Grammont, ceux de
Chateaubriand et de l'inimitable Berlioz, mais tout en admirant ces
chefs-d'oeuvre, je trouve que leurs auteurs, et M. de Chateaubriand
surtout, ont trop insisté sur certains détails, qui eussent
certainement gagné à être un peu écourtés... Je ne doute pas que cette
appréciation d'un cambrioleur ne fasse sourire certains critiques,
mais chacun juge à sa façon... avec son bon sens. Ce que j'apprécie
surtout dans les mémoires, c'est la franchise. Or, à part Rousseau qui
a tout avoué (même les choses les plus _schocking_) je suis obligé de
reconnaître que les autres mémorialistes se sont un peu trop flattés,
et n'ont pas hésité à allonger leur récit, pour nous faire mieux
savourer les beautés de leur éloquence, et les brillantes qualités
dont les avait doués la nature.
Je n'ai point l'outrecuidance de me comparer à ces maîtres, mais j'ai
le mérite de ne rien céler de mes défauts et de ne point me regarder
dans un miroir avec trop de complaisance. Je dis ce qui est, un peu
brutalement parfois, et ne me fais jamais meilleur que je ne suis;
j'ai le malheur d'être un triste individu et j'ai le courage de
l'avouer.
Combien consentiraient à en faire autant?... Qu'on me pardonne encore
cette petite digression, mais elle était, je crois, nécessaire, ne
serait-ce que pour rappeler à mes lecteurs qu'Edgar Pipe leur livre sa
vie tout entière, comme à des juges impartiaux. Puisse l'aveu que je
fais de mes fautes me valoir quelque pitié de la part de ceux qui
n'ont jamais cessé de suivre la belle ligne droite de l'honnêteté, et
que l'amour du travail a préservés des «écarts» dont je me repens
aujourd'hui...
Le _Sea-Gull_, sous son grand foc et sa voile d'artimon, filait en
tanguant vers les Canaries. Il avait marché plus vite que nous ne nous
y attendions, car avant la nuit il mouillait en rade de Santa-Cruz, en
face de Ténériffe.
L'île de Ténériffe réunit, grâce à ses vallées, à son plateau et à ses
côtes, tous les genres de température, excepté celle de l'hiver.
Beaucoup d'Anglais préfèrent même le séjour de Ténériffe à celui de
l'Italie, aussi Santa-Cruz est-elle très fréquentée. J'eus l'occasion
de le constater, car le capitaine Ross, dès que nous fûmes stabilisés
sur nos ancres, fit armer le canot et m'envoya à terre avec quelques
matelots pour chercher des provisions.
La ville me parut agréable.
Ses rues droites, larges, aérées, ont des trottoirs pavés de pierres
rondes et inégales que bordent des dalles de lave. On rencontre là
nombre d'étrangers: des négociants des différentes parties du monde
que distingue leur costume national.
Après avoir fait nos achats, nous nous offrîmes quelques «chiroutes»
et plusieurs verres de vin de Madère, puis nous regagnâmes le bord.
Cette petite promenade n'avait pas été inutile. Elle m'avait permis de
jeter un coup d'oeil sur le port où de nombreux bâtiments, les uns
chargés de bananes, les autres de tonneaux de vin, s'apprêtaient à
prendre le large. Je vis aussi deux ou trois vapeurs dont l'un, qui
portait le pavillon espagnol, allait se mettre en route pour Cadix,
ainsi que me l'apprit un marin anglais qui fumait sa pipe à l'ombre
d'une véranda, devant un flacon de whisky.
Dès que j'eus rallié le _Sea-Gull_, et rendu compte de ma mission à
Maître Ross, j'allai porter à M. et Mme Pickmann le repas qu'avait
préparé Zanzibar. Je les trouvai complètement remis de leur malaise.
Ils avaient fait toilette, et semblaient m'attendre avec impatience.
--Ah! mon bon Colombo, s'écria Mme Pickmann dès que j'entrai dans la
salle à manger, quelle aventure! Jamais je n'aurais cru que le mal de
mer pût rendre si malade... Si cela devait recommencer, j'aimerais
mieux débarquer tout de suite.
--Libre à vous, répondis-je... la ville est curieuse à visiter... et
si vous voulez, après déjeuner, aller vous dégourdir un peu les
jambes...
--Non... répondit sèchement Pickmann... D'ailleurs, je ne me sens pas
bien...
Il s'assit avec sa femme devant la table où je venais de déposer un
plat de poisson, et demanda soudain:
--Est-ce anglais, Santa-Cruz?
J'eus peine à réprimer un sourire devant tant d'ignorance.
--Non... répondis-je... c'est une possession espagnole...
--Ah! oui... c'est vrai... je ne sais où j'avais la tête... J'espère
qu'on ne va pas venir à bord opérer une visite, au moins?
--Ma foi, je n'en sais rien... mais il est plus que probable que,
lorsque nous serons amarrés à quai, la douane fera son apparition.
--Quoi! nous n'allons pas demeurer en rade?
--Non... dans quelques heures, nous allons gagner le port... c'est
nécessaire... on ne peut pas «réparer» en pleine mer...
--Vous êtes sûr de ce que vous dites, Colombo?
--Oui...
Pickmann lança un coup d'oeil à sa femme qui ne broncha pas.
Il y eut un silence, puis il reprit:
--Bah! la douane se contentera d'examiner les bagages... les grosses
malles, les caisses. Je ne pense pas qu'elle ouvre les valises et les
sacs à main...
--Qui sait? Les douaniers prennent parfois plaisir à ennuyer le
monde... Ce sont des êtres maussades qui, furieux de voir les gens
voyager et se payer des distractions, quand eux demeurent rivés à leur
poste, se vengent en soumettant le touriste à une foule de formalités
qu'ils compliquent à plaisir. J'ai connu un douanier anglais, du nom
de Nasty, qui n'était jamais si heureux que lorsqu'il avait obligé une
dame à déballer toutes ses toilettes, et jusqu'à son linge le plus
intime.
--Cependant, nous ne faisons pas de contrebande... Si on nous a
laissés partir d'Angleterre, c'est que nous étions en règle avec la
douane...
--Avec la douane anglaise, oui... mais ici, n'oubliez pas que nous
sommes en Espagne.
--Eh bien, dit Mme Pickmann, pour que ces messieurs du Custom-House
n'aient pas le plaisir de chiffonner mes toilettes, je vais les étaler
dans cette pièce.
Mme Pickmann exagérait évidemment quand elle parlait de ses toilettes,
car sa garde-robe, comme la mienne, n'était pas des mieux «fournies».
Elle possédait en tout et pour tout une cape de drap noir, ornée
d'arabesques grenat, un costume tailleur, une jupe foncée et quelques
corsages aux tons criards. Quant à son mari, il n'avait que deux
pauvres complets, celui qu'il portait tous les jours et un autre de
teinte verdâtre, accroché dans une armoire. Et quels complets! grand
Dieu!... Ils eussent tout au plus convenu à Bill Sharper ou à Manzana.
Comme on voyait bien que ces gens-là étaient dans une purée noire
avant le coup qui devait les enrichir!... Tout ce qu'ils possédaient
était neuf: malles, habits, linge, bottines... Ils s'étaient renippés
vivement, au décrochez-moi ça, pressés qu'ils étaient de quitter
Londres.
Il était même assez extraordinaire qu'ils fussent parvenus à fuir,
puisque, avant leur embarquement, les journaux avaient déjà parlé
d'eux... L'affaire avait fait beaucoup de bruit, beaucoup plus de
bruit que celle du Régent, car les journaux français (que j'avais lus
avec la plus grande attention) n'avaient pas soufflé mot de la
disparition de _mon_ diamant.
A quoi devais-je attribuer ce silence? Etait-ce un piège? Espérait-on
ainsi donner confiance au voleur et le pincer plus facilement? Je
crois plutôt que l'administration du musée du Louvre, après avoir
prévenu la police, avait jugé inutile d'ébruiter un vol qui devait la
«gêner» un peu, et qu'en attendant l'arrestation du coupable elle
avait remplacé le Régent par un bouchon de carafe quelconque.
Tout en mangeant, Pickmann et sa femme continuaient de bavarder, mais
on les sentait inquiets. Je m'efforçai d'ailleurs d'augmenter cette
inquiétude. Cela faisait partie du plan que j'avais élaboré... Je
dosais mes effets, avec l'habileté d'un Allan Dickson qui s'apprête à
confondre un malfaiteur.
--Bah! qu'avez-vous à craindre, fis-je d'un petit air sournois, vos
papiers sont en règle, n'est-ce pas?
--Oh!... certes... très en règle, bégaya M. Pickmann en devenant rouge
comme un piment.
--Alors... tout est pour le mieux...
--D'ailleurs, les douaniers ne nous demanderont pas nos papiers...
--Les douaniers... non, mais les gens de police.
--Les gens de police! Ont-ils le droit de pénétrer ici?
--Pourquoi pas?
Pickmann sursauta:
--Mais je ne suis pas un malfaiteur! s'écria-t-il... je...
--Voyons, calmez-vous... y a-t-il là de quoi se monter?... Vous êtes
un honnête homme, vous avez des papiers... Que pouvez-vous craindre?
--Rien... rien, assurément... Mais je me rappelle maintenant que je
n'ai pas fait viser nos passeports...
--On ne les examinera pas à la loupe. Il suffira de les présenter, et
si on s'apercevait, par hasard, qu'ils n'ont pas été timbrés au départ,
vous diriez qu'en Angleterre certains personnages connus sont
dispensés de cette formalité... Est-ce que vous croyez que M. Lloyd
George lorsqu'il va de Londres à Cannes ou à Paris fait chaque fois
viser ses passeports?...
--Je ne suis pas M. Lloyd George.
--Vous pouvez être un homme de qualité quand même... Il y a à Londres
beaucoup de Pickmann... Il en existe même un qui, si je ne me trompe,
est allié à la famille de Connaught... Ne seriez-vous pas celui-là?
--Non...
Mme Pickmann qui, jusque-là, était demeurée silencieuse, ce qui me
surprenait fort, crut devoir ajouter:
--Nous sommes des gens de modeste condition...
Je le voyais bien, parbleu! elle n'avait pas besoin de le dire.
Décidément, ils étaient plus stupides encore que je ne le supposais,
et j'avais la partie belle avec eux.
Comme ils s'étaient un peu rassurés, je crus devoir, avant de les
quitter, leur donner un premier «coup d'assommoir».
--Ah! à propos, fis-je d'un air distrait, vous me souteniez l'autre
jour qu'il y avait à bord de ce bateau un personnage mystérieux... Eh
bien! c'est vous qui aviez raison...
--Vous l'avez vu? demanda Pickmann, d'une voix tremblante.
--Oui... Il y a une heure à peine.
--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit plus tôt?
--Je n'y ai pas songé...
--Comment est-il?
--Grand... entièrement rasé... assez élégant, ma foi... Il me semble
avoir déjà vu cette tête-là quelque part... à Londres, probablement...
--C'est lui! lança imprudemment Mme Pickmann.
Je la regardai.
Pour expliquer le trouble qui l'agitait, elle ajouta en me prenant le
bras:
--Ecoutez, mon bon Colombo... Puisque vous êtes un ami, nous pouvons
tout vous dire... Eh bien!... cet homme est un de nos parents...
--Ah!
--Oui... un affreux gredin qui nous a joué des tours pendables, et qui
veut aujourd'hui s'emparer de notre fortune... Il est capable de tout,
même de nous assassiner...
--Ne craignez rien... Je suis là.
--Ne pourriez-vous, demanda Pickmann, le faire expulser du bateau par
le capitaine?... Si Maître Ross arrive à nous en débarrasser, d'une
façon ou d'une autre, il y a mille livres pour lui.
--Non... c'est moi qui vous en débarrasserai...
--Oh! mon cher Colombo... que vous êtes gentil!... Alors, les mille
livres seront pour vous... Je vous le promets... Voulez-vous un
acompte?
--Non... j'ai confiance en vous.
--Et comment nous en débarrasserez-vous?
--Mais d'une façon bien simple... En lui faisant piquer une tête
par-dessus bord.
Mme Pickmann se jeta dans mes bras, et me serrant à m'étouffer:
--A la bonne heure! s'écria-t-elle... au moins vous, vous êtes un
homme!
--Oui, approuva Pickmann... et un homme de décision... mais prenez
garde... le gaillard est habile... Et que dira le capitaine quand il
s'apercevra de la disparition de ce passager?
--Soyez tranquille, je saurai m'y prendre... On croira à un
accident... Il paraît que cet homme, qui reste tout le jour enfermé
dans sa cabine, se promène, la nuit, sur le pont. Je me dissimulerai
derrière le rouf et, au moment où il ne s'y attendra pas, je me
précipiterai sur lui, et l'enverrai par-dessus le bastingage.
--C'est cela! c'est cela! fit Pickmann en battant des mains...
par-dessus le bastingage... Ah! décidément, Colombo, vous êtes notre
providence!... Et, tenez... ce n'est pas mille livres que je vous
donnerai... mais deux mille... oui, deux mille, ma parole d'honneur.
Je pris congé des Pickmann, écoeuré. Décidément, ces gens-là étaient
d'affreuses canailles, et je n'avais plus à les ménager.
XIX
«ALEA JACTA EST»
Le soir même, le _Sea-Gull_ entrait dans le port de Santa-Cruz, et
s'amarrait à quai, en face d'un dock. Après l'allumage des feux de
position, Maître Ross nous réunit tous et nous adressa le petit speech
suivant:
--Vous savez, sans doute, que nous allons demeurer ici une huitaine...
peut-être plus... Nous allons donc profiter de cette relâche pour
briquer le pont, et faire les cuivres. Il faudra aussi laver les
voiles et, quand la toilette de l'extérieur sera faite, nous nous
occuperons de l'entrepont et de la cale. Je ne veux point cependant
vous traiter en esclaves. Je suis un brave homme, moi, et tous mes
matelots sont mes enfants... Je vais établir un roulement... Un jour,
ce sera la bordée de tribord qui sera libre, un autre jour, celle de
bâbord... Seulement, je vous préviens, celui qui rentrera en état
d'ivresse sera bouclé jusqu'à l'appareillage... Quant aux cuisiniers
(et il désigna Zanzibar et moi), ils seront exempts de service un jour
sur deux, à tour de rôle... Ceux qui voudront toucher une avance sur
leur décompte n'auront qu'à venir me trouver... Je sais ce que c'est
que s'amuser, j'ai été jeune, moi aussi... Rompez, mes enfants.
Je n'avais jamais vu le capitaine Ross si aimable... Je crois qu'il
avait peur que quelques-uns de ses marins ne le quittassent pour
s'engager sur un «bananier». Les engagements contractés à bord du
_Sea-Gull_ n'avaient pas été visés par l'Inscription maritime, et il
n'avait, par conséquent, aucun moyen de retenir ses hommes.
Je trouvai Zanzibar désolé. Il se faisait une fête, le pauvre nègre,
de descendre à terre avec moi pour «rigoli un pitit peu», et voilà que
le capitaine nous consignait l'un après l'autre à la cuisine. Cette
décision n'était pas pour me déplaire, car j'avais besoin d'être seul,
aussi bien à bord qu'à terre. Le grand coup que je méditais devait
être préparé en secret. Zanzibar ne m'eût pas trahi, cela était
certain, mais il m'eût gêné, et j'étais heureux de me sentir libre.
Il était facile maintenant d'aller à terre... Il suffisait pour cela
de franchir la passerelle qui reliait le navire au quai. Je n'abusais
cependant point des «sorties», car je craignais que, pendant mon
absence, mes deux Pickmann ne commissent quelque imprudence.
Chaque fois que je les voyais, ils me demandaient si j'avais aperçu le
passager qu'ils désignaient maintenant sous le nom de Dickie, et sur
lequel ils me fournirent un tas de renseignements stupides. Ne
fallait-il point qu'ils parussent documentés sur ce parent scélérat
qui convoitait leur fortune?
Et les niais se figurant que je «donnais dans le panneau», comme on
dit vulgairement, me bourraient le crâne avec ardeur. Ils allaient
même un peu fort, surtout Mme Pickmann, qui s'était prise pour moi
d'une chaude... trop chaude amitié et m'embrassait avec une passion
vraie ou simulée dès que je me trouvais seul avec elle.
Allait-elle me proposer aussi d'assassiner son mari? Ma foi, je
commençais à le croire.
Mme Pickmann était certes une assez jolie brune, bien qu'elle fût déjà
un peu marquée, mais elle ne «m'inspirait» guère car j'aime les femmes
avec lesquelles on peut encore causer, quand on a fini de rire, et la
conversation de cette opulente lady était d'une banalité désespérante.
Son mari lui était certainement supérieur, quoiqu'il n'eût rien d'un
intellectuel. C'était un gros roublard, capable de rouler certaines
gens, mais absolument sans défense lorsqu'il se trouvait en face de
quelqu'un qui le dominait. Il était, de plus, dépourvu de sens moral,
on en a eu la preuve. Trop lâche pour se débarrasser d'un ennemi, il
n'hésitait pas à payer pour le faire supprimer. J'avais éprouvé, je
l'avoue, quelque pitié pour lui, en le voyant effaré, larmoyant, tassé
dans son fauteuil comme un impotent, mais à présent, il me dégoûtait,
et sa vue même m'était odieuse.
Heureusement que j'allais bientôt lui tirer ma révérence.
En attendant que tous mes «préparatifs» fussent terminés, je
continuais de le terroriser en lui parlant du passager imaginaire, ce
Dickie qui faisait, paraît-il, le déshonneur de la famille Pickmann.
Chaque matin, je lui rendais compte des faits et gestes de Dickie...
Tantôt, je l'avais aperçu en ville, tantôt je l'avais surpris rôdant
dans la coursive d'entrepont.
--Ce misérable, me dit un soir Pickmann, a dû s'entendre avec le
capitaine, et lui promettre une forte prime...
--C'est possible, répondis-je...
--Alors, ce Ross serait un affreux gredin... J'ai bien envie de le
faire appeler et de lui demander de quel droit il a accepté un
étranger sur un bateau qui m'appartient pour deux mois encore...
--Gardez-vous en bien... Si vous voulez tout compromettre, vous n'avez
que ça à faire... Au lieu d'avoir un ennemi, vous en aurez deux à bord,
et, ma foi, je ne réponds plus de rien...
--Oui, Colombo a raison, intervint Mme Pickmann, ce serait la dernière
des gaffes... Laisse donc agir Colombo... C'est un homme intelligent,
lui, et qui a de la décision.
Certes, j'avais de la décision, elle allait bientôt s'en apercevoir!
Cependant, il fallait se hâter. Le capitaine Ross avait eu la chance
de trouver un mât de goélette qui, une fois raboté à sa base,
s'adapterait parfaitement dans l'emplanture de l'ancien, et sous deux
jours au plus tard, le _Sea-Gull_ serait en état de reprendre la mer.
Le lendemain (c'était mon tour de sortie), je fis dans une boutique de
Santa-Cruz achat d'un revolver d'occasion, puis me rendis sur le quai,
à un endroit où l'on procédait au chargement des bananes. Il y avait
là deux vapeurs espagnols: la _Dona-Isabelle_ et le _Pescador_...
J'appris par un homme d'équipage, un Anglais comme moi, que ces deux
bateaux se rendaient à Cadix, et que l'équipage de l'un, le _Pescador_,
n'était pas au complet. Je me fis présenter au capitaine, un gros
homme à la figure couturée de cicatrices, et qui baragouinait un peu
d'anglais.
--Il me faut un soutier, un graisseur et un aide-chauffeur, me dit-il.
--Je puis, répondis-je, remplir l'office de soutier...
--Je le pense bien, dit-il en riant... ce n'est pas un métier qui
exige un long apprentissage... Nous partons vendredi, c'est-à-dire
dans trois jours... Apportez-moi vos papiers au moment de
l'appareillage... Soixante-quinze pesetas par semaine... Ça vous va?
--Oui, capitaine.
--Bien... entendu... Au revoir!...
J'étais «embarqué». Il ne me restait plus qu'à trouver des papiers,
mais j'espérais bien m'en procurer à bord du _Sea-Gull_. Il me
suffirait pour cela d'aller faire une petite «perquisition» dans le
gaillard d'avant.
Cette nuit-là, je dormis mal. Le plan que j'allais mettre à exécution
était des plus audacieux, et aussi des plus délicats. Il s'agissait de
ne rien laisser au hasard. Je répétai mentalement plus de dix fois la
scène que j'allais jouer dans quelques heures, car j'avais appris en
revenant à bord que le _Sea-Gull_, complètement réparé, se remettrait
en route le lendemain dans l'après-midi. A côté de moi, Zanzibar
ronflait comme un orgue, et j'enviai la sérénité de ce bon nègre. Moi,
j'allais me relancer dans l'aventure, et Dieu seul savait comment tout
cela finirait.
Vers le matin, je m'assoupis, et dormis une heure environ, mais quand
je m'éveillai (j'ai toujours eu le réveil triste), je vis tout en
noir... Je n'avais plus aucune confiance en moi, et une crainte que le
raisonnement n'arrivait pas à vaincre me revenait continuellement à
l'esprit.
Je me levai, et après avoir bu un thé fortement additionné d'alcool,
je retrouvai un peu d'énergie.
--Ti pas bien gai ci matin, me dit le brave Zanzibar... Ti pas content
quitti Santa-Cruz... Ti malade, peut-être?
--Non... mais j'ai mal dormi.
--Mi trop ronfli, s'pas? Ti fallait siffli, si ronflais trop fort...
Le bon Zanzibar avait une mine piteuse, mais sa gaîté naturelle reprit
bien vite le dessus, et il s'efforça, par mille contorsions grotesques,
de me dérider un peu.
Je m'étais attaché à ce brave garçon, et cela me faisait de la peine
de l'abandonner. J'eus un moment l'idée de l'emmener avec moi, mais
j'y renonçai... Seul, j'aurais sans doute bien du mal à me tirer
d'affaire, mais avec un nègre pour compagnon, je risquais de
compromettre ma manière qui est, on le sait, de «passer inaperçu».
Pendant deux heures, j'errai comme une âme en peine dans la coursive
d'entrepont, puis, profitant d'un moment où les hommes étaient réunis
en haut pour l'appareillage, je me glissai dans le gaillard d'avant.
Il y avait là une dizaine de hamacs roulés sur leurs garcettes, et, en
face de ces hamacs, le long de la cloison, des boîtes de bois noir
portant toutes une étiquette, et dans lesquelles les matelots
serraient leurs effets de petit équipement et leurs papiers.
Sur l'une de ces étiquettes, je lus un nom: Jim Corbett. J'ouvris la
boîte qui était simplement fermée au moyen d'une petite lanière de
cuir passée dans deux pitons, m'emparai des papiers de Corbett, que je
mis vivement dans la poche de ma vareuse, et regagnai aussitôt la
coursive. Il était temps. Déjà l'escalier du panneau avant craquait
sous l'énorme poids de Cardiff.
J'allai retrouver Zanzibar, qui était en train de préparer le déjeuner
de l'équipage... et celui de M. et Mme Pickmann.