réapprovisionner...
--Et où comptez-vous donc vous réapprovisionner?
--A Santa-Cruz... c'est le point le plus proche...
--Et vous pensez y arriver quand?
--Demain soir, si le vent le permet...
--Le diable soit du vent... Ah! on ne m'y reprendra plus, je vous
assure, à prendre passage sur des navires à voiles...
--En ce cas, répondit humblement Master Ross... je n'aurai plus
l'honneur de vous transporter... et je le regrette...
--Bah!... avec l'argent que je vous ai donné, vous aurez presque de
quoi vivre de vos rentes...
--Monsieur oublie sans doute que mon équipage ne travaille pas pour
rien.
J'aurais pu donner un cinglant démenti au capitaine Ross, mais, je me
gardai bien de le faire... Lui, de son côté, craignait sans doute que
je ne protestasse, car pour m'amadouer, il daigna sourire...
--C'est bien, trancha Pickmann... faites pour le mieux...
--Monsieur peut compter sur moi... c'est moi-même qui tiendrai la
barre, afin de tracer la route au plus juste... C'est tout ce que
monsieur avait à me dire?
--Oui...
Le capitaine Ross salua et il allait se retirer quand Pickmann le
retint.
--Ah! à propos, dit-il... vous savez, je n'aime pas à être dérangé...
j'espère qu'à notre arrivée à Santa-Cruz vous m'éviterez les
désagréments d'une visite à bord...
--Je ne puis vous le promettre, monsieur... Tout dépendra des
autorités maritimes... Si elles jugent à propos de venir à bord, je ne
pourrai pas les en empêcher...
--Mais je suis chez moi ici... Personne n'a le droit de venir voir ce
qui se passe sur mon bateau...
--Les autorités maritimes ont toujours le droit de visiter un navire...
--Même un yacht?
--Oui, monsieur...
--Et si vous refusiez?
--On nous enverrait d'abord un coup de canon à blanc, puis, si nous
n'obtempérions pas aux ordres de ces messieurs, on nous canonnerait
pour de bon et on nous coulerait.
--Mais ce sont là des moeurs de sauvages?
--Ce sont les lois en usage sur mer...
--Et quelle est donc la brute qui les a faites, ces lois?
--Je l'ignore, monsieur.
--C'est bien... allez!... Cent livres pour vous si vous, parvenez à
évincer les gêneurs...
--J'essaierai, monsieur.
Quand le capitaine fut sorti, Pickmann me regarda en souriant:
--Hein? dit-il, vous avez vu comme je lui ai parlé, à votre capitaine?
--Oui, vous l'avez un peu secoué...
--Il faut les mener comme ça, ces gaillards-là... sans quoi, ils
n'auraient aucun respect pour vous...
Pickmann et sa femme, j'en avais la certitude, étaient des malappris.
Vraiment de telles gens ne sont pas dignes d'êtres riches...
XVI
UNE VOIX DANS LA NUIT
Le lendemain soir, comme l'avait annoncé le capitaine Ross, le
_Sea-Gull_ mouillait à un mille de Santa-Cruz. Le canot était armé
aussitôt et se dirigeait vers la côte. Il fit quatre voyages, puis
quand le réapprovisionnement eut été effectué, on leva l'ancre et l'on
se remit en route.
Pickmann était rayonnant.
--Vous voyez, me dit-il, personne n'est venu nous déranger... Je crois,
mon cher Colombo, que vous exagériez un peu... Les autorités
maritimes n'en finiraient pas, si elles devaient visiter tous les
navires qui s'arrêtent dans les ports.
--Il n'en sera pas de même à Rio-de-Janeiro, je vous l'assure...
--Vous croyez?
--Je puis vous l'affirmer.
--Ah!...
Pickmann devint songeur. Il se ressaisit cependant et proposa un poker,
mais au bout d'une demi-heure, il posa les cartes et se remit à
bavarder. Il fallait à tout prix que cet homme parlât... Il avait
besoin de s'étourdir pour chasser les noires pensées qui
l'assaillaient sans trêve. Il parla à tort et à travers, raconta des
histoires stupides qui faisaient rire Mme Pickmann aux éclats, lança
des plaisanteries de table d'hôte, puis éprouva le besoin de s'occuper
un peu de l'avenir.
--Une fois à Rio-de-Janeiro, dit-il, je louerai une villa, quelque
chose de grand, de luxueux et je donnerai des soirées... J'aurai une
auto, des chevaux et de nombreux domestiques... Je ne sais pourquoi,
mais il me semble que je me plairai au Brésil... J'ai entendu dire que
Rio était une ville très agréable et que l'on y menait la grande
vie... Vous resterez avec nous, Colombo... vous serez notre intendant
et je vous payerai grassement...
--Je vous remercie, répondis-je... mais je ne puis accepter votre
offre...
--Et pourquoi cela?
--Parce que j'ai en Angleterre une femme et quatre enfants...
--Une femme, passe encore, mais quatre enfants... je vous plains!...
Enfin, on peut arranger cela... Vous ferez venir votre femme... elle
sait coudre, au moins?
--Oui.
--Eh bien, nous lui confierons la direction de la lingerie... quant à
vos enfants, je trouverai bien le moyen de les employer.
--Nous verrons, dis-je... je réfléchirai.
--C'est cela, Colombo, réfléchissez... rien ne presse. Nous avons
encore vingt jours devant nous... un mois peut-être... Allons, je
crois qu'il est temps de se mettre au lit... Bonsoir!
En rentrant dans ma chambre, je trouvai Zanzibar tout en larmes.
--Qu'as-tu donc? demandai-je...
Le pauvre nègre ne parvenait pas à articuler une parole. Enfin, il
finit par me faire comprendre que, pendant mon absence, Cardiff était
venu, l'avait surpris en train de jouer de la «misique» et avait brisé
nos deux boîtes à cigares... La perte de ces instruments mettait le
désespoir dans l'âme de l'infortuné Zanzibar. J'arrivai cependant à le
consoler en lui promettant de lui confectionner un banjo.
--Oh! soupira-t-il... un banjo!
Et il sauta de son lit pour venir m'embrasser les mains. Il fallut que
je lui expliquasse comment je le fabriquerais ce banjo, avec quoi, et
c'est seulement quand j'eus satisfait sa curiosité qu'il consentit à
se recoucher.
Pauvre garçon! Sa vie n'était pas compliquée à celui-là... Pourvu
qu'il eût une «misique» et qu'on ne lui donnât pas de coups de corde,
il était heureux comme un roi.
Pendant qu'il reposait en rêvant sans doute de banjo, moi dont la tête
était bourrée de projets, j'étais plongé dans de ténébreuses
méditations.
Soudain, une idée me vint à l'esprit et je résolus immédiatement de la
mettre à exécution.
Je me levai, ouvris sans bruit la porte de la chambre et, pieds nus,
me glissai dans la coursive. Arrivé devant la cloison de pitchpin
derrière laquelle je savais que se trouvait le lit de Pickmann, je
donnai deux grands coups de poing dans le panneau...
--Qu'y a-t-il?... qu'y a-t-il? demanda Pickmann réveillé en sursaut.
Alors, collant ma bouche contre le bois, je prononçai d'une voix
nasillarde:
--Richard Stone!...
--Qui m'appelle? bégaya Pickmann encore à moitié endormi.
--Richard Stone! répétai-je en haussant le ton... m'entendez-vous?
Cette fois, Pickmann ne répondit pas.
Le coup était porté. Je regagnai ma chambre à pas de loup et me remis
au lit.
J'étais sûr maintenant que Richard Stone, le voleur de la Banque
d'Angleterre, habitait bien dans la peau de Pickmann. En répondant
«qui m'appelle?» le misérable s'était trahi. Il s'était ensuite
ressaisi, mais trop tard. Je m'étais donc assuré de la véritable
identité du personnage. A présent, je le tenais. Avant huit jours, il
serait à ma merci.
Le lendemain, quand je servis le déjeuner de mes deux «amis», je
remarquai qu'ils étaient très pâles. C'est à peine s'ils touchèrent
aux plats que je leur présentai... Eux qui d'ordinaire étaient si
loquaces demeurèrent muets pendant tout le repas.
--Que vous est-il donc arrivé? demandai-je, vous êtes tout drôles
aujourd'hui?...
Pickmann jeta un coup d'oeil à sa femme, puis répondit, en s'efforçant
de sourire:
--Nous avons mal reposé, cette nuit! la mer était un peu dure et nous
avons encore le coeur tout barbouillé!
--Ce ne sera rien, dis-je en regardant fixement Pickmann... Allez vous
étendre au grand air, là-haut, sur le pont, et vous verrez que, dans
une heure, vous ne ressentirez plus rien... Voulez-vous que j'aille
vous préparer vos rockings-chairs?
--Non, c'est inutile, je vous remercie.
--Vous avez tort... l'air vous ferait du bien...
Pickmann ne voulut rien entendre... Il était bien décidé à rester dans
sa cabine.
--Ce sera comme vous voudrez, lui dis-je... en tout cas, si vous avez
besoin de quelque chose, je suis à votre disposition... vous n'aurez
qu'à me sonner...
Et je fis un pas vers la porte.
--Non... ne vous en allez pas, Colombo, s'écria Pickmann... restez...
Mme Pickmann avait regagné sa chambre.
Son mari s'était étendu sur le sopha du salon et s'efforçait de fumer
un cigare qu'il rallumait à chaque instant. Pour m'occuper, je
frottais avec un chiffon de laine les meubles en acajou qui
garnissaient la pièce.
Tout à coup, Pickmann se leva, fit quelques pas de long en large, puis
vint se planter devant moi. Il voulait me demander quelque chose, cela
était visible; pourtant, il hésitait.
--Mon cher Colombo, dit-il enfin... vous devez être au courant de tout
ce qui se passe sur ce navire?
--Ma foi... pas plus que ça, car je vis presque continuellement dans
l'entrepont.
--Oui... je sais... mais avant d'être à mon service, vous faisiez
partie de l'équipage... vous circuliez partout...
--A peu près.
--Par conséquent, vous avez dû voir l'_autre_ passager.
--L'autre passager?
--Oui, il paraît qu'il y a à bord un gentleman qui ne bouge pas de sa
cabine...
--Qui vous a dit cela?
--Quelqu'un qui est bien renseigné.
--Le capitaine?
--Non...
Je voyais bien que Pickmann était gêné. Il plaidait le faux pour
savoir le vrai, mais il s'y prenait d'une façon stupide.
Il reprit, d'un petit air entendu:
--Hein? Colombo, vous ignoriez que nous eussions un étranger à bord...
Je ne sais quel est cet individu, ni pourquoi il se cache avec tant de
soin... Ce doit être quelque original... à moins que ce ne soit un
malfaiteur... Informez-vous donc... tâchez de savoir quelque chose...
Il serait vraiment scandaleux que le capitaine eût embarqué un homme
sans me prévenir!... J'entends être seul à bord de ce bateau... seul,
entendez-vous... J'ai payé assez cher pour avoir le droit d'être le
maître ici...
--Evidemment, approuvai-je...
--Ne perdez pas un instant, Colombo, faites une enquête... au besoin,
donnez quelque argent aux matelots pour provoquer leurs confidences...
Tenez...
Et Pickmann me glissa dans la main une poignée de livres.
--Non... non! m'écriai-je, gardez cela... je les ferai bien parler...
soyez-en sûr...
Et je rendis à Pickmann les pièces d'or qu'il m'avait données.
Bien entendu, je ne fis aucune enquête, et pour cause. Après avoir
quitté mon «voleur», j'allai retrouver Zanzibar et me mis à
confectionner le banjo que je lui avais promis. Cela me prit près de
quatre heures, mais je fis un instrument très présentable qui avait,
de plus, une sonorité merveilleuse.
Le nègre ne se tenait plus de joie... Il s'empara du banjo et se mit à
en jouer avec amour...
J'avais fait un heureux!
* * * * *
Quand je revis Pickmann, je le trouvai un peu plus calme.
--Et alors? demanda-t-il en me frappant sur l'épaule.
--Rien!
--Le passager?
--Il n'y a pas de passager.
--Cependant... je vous affirme...
--J'ai visité le bateau de fond en comble... du pont à la cale, et je
puis vous assurer que Mme Pickmann et vous êtes les seuls maîtres à
bord...
Pickmann me regardait avec deux yeux inquiets... Supposait-il que je
ne lui disais pas la vérité?... Se méfiait-il de moi?
Il crut devoir, pour se concilier mes bonnes grâces, jouer une petite
scène d'attendrissement qui était assez nature.
--Mon bon Colombo, dit-il, vous savez l'amitié que Mme Pickmann et moi
avons pour vous... nous sommes prêts à tous les sacrifices pour
assurer votre avenir et celui de votre famille... Voyons, parlez-moi
franchement, comme à un ami... Ne craignez pas de vous confier à
moi... Je sais que Master Ross est votre chef et que vous lui devez
obéissance, mais cet homme ne fera jamais pour vous ce que je suis
disposé à faire... Il vous donne des gages ridicules, il abuse de
vous...
Ici, Pickmann s'interrompit, cherchant ses mots, puis, il reprit:
--Entre le capitaine et moi, vous ne devez pas hésiter... Il est votre
maître, mais moi, je suis votre ami... Dites-moi la vérité, toute la
vérité, et je vous jure que ce que vous me confierez ne sera point
répété... Master Ross vous a défendu de parler, n'est-ce pas?...
--Je vous assure...
--Si... si, il vous a défendu de parler, il vous a intimidé, menacé,
mais vous n'avez rien à craindre... vous pouvez tout me dire... Qu'il
y ait un passager à bord, cela m'est égal, mais je veux le connaître...
--Je vous donne ma parole que personne ne se cache sur ce navire... on
vous a mal renseigné... ou plutôt on a cherché, dans un but que je ne
puis comprendre, à jeter le trouble dans votre esprit...
Pickmann parut très embarrassé.
--C'est bien, dit-il... mais, vous savez, vous ne m'avez pas
convaincu...
--Je le regrette.
--Malgré tout, vous êtes encore mon ami, n'est-ce pas?
--Pouvez-vous en douter?
--Et... si, par hasard, vous appreniez qu'il se trame quelque chose
contre moi, vous m'avertiriez, je suppose?
--Je vous le promets.
--Bien, Colombo, merci!... Je vois que vous êtes un brave garçon et
que je puis compter sur vous... Ouvrez l'oeil, écoutez ce qui se
dit... répétez-moi tout... un mot qui pour vous n'aurait aucune
importance peut être pour moi une indication précieuse... Plus tard,
vous comprendrez... Je ne vous en dis pas plus pour l'instant...
Pickmann, en parlant, avait les larmes aux yeux et j'avoue qu'il me
fit pitié, mais je ne pouvais plus revenir sur la décision que j'avais
prise.
La partie était engagée, j'avais de sérieux atouts dans mon jeu, il
s'agissait de ne pas perdre la tête...
Avant huit jours, je serais le maître de la situation...
XVII
UN COUP DE TRAFALGAR
Je ne sais à combien de milles nous étions des Canaries, quand un
matin, nous commençâmes à danser de façon inquiétante. J'ouvris le
hublot de ma chambre et observai la mer. La brise s'était levée. Le
ciel, qui s'assombrissait de plus en plus à l'horizon, passait
rapidement du gris plombé à la nuance terne de l'étain.
Par instants, de petites langues de feu couraient entre les nuages;
des vagues marbrées d'écume blanche se poursuivaient sans relâche et
l'eau prenait une teinte sinistre.
C'était le gros temps qui s'annonçait.
Bientôt, le vent se mit à chanter, puis à ronfler comme un orgue géant,
chassant devant lui des fumées d'embruns. Les lames s'élevaient de
plus en plus, et venaient s'abattre en claquant contre la coque du
_Sea-Gull_.
Je refermai le hublot par lequel venait de pénétrer un paquet de mer.
--Ça beaucoup mauvais, missié Colombo, me dit Zanzibar, qui se tenait
derrière moi... ti vas voir tout à l'heure.
Sur le pont, on entendait des pas précipités et la voix du capitaine
Ross qui hurlait comme un fou:
--_Up stairs, topmen! haul down topsails... lash up! Make haste!_
La goélette courait au plus près en faisant des sauts de carpe, et,
trop chargée de toile dans les hauts, gîtait sur bâbord, avec une
bande terrible.
Zanzibar et moi étions obligés, pour conserver notre équilibre, de
nous cramponner à l'épontille de notre cabine.
Le bon nègre, qui naviguait depuis longtemps, et avait déjà essuyé pas
mal de coups de Trafalgar, riait comme un enfant, et ne cessait de
répéter:
--Ti vas voir, missié Colombo... ça joli fox-trott tout à l'heure...
J'étais loin de partager la confiance du brave garçon, car je me
demandais avec angoisse si le _Sea-Gull_ résisterait à la tempête...
C'était, en somme, un bateau de plaisance, et bien qu'il parût robuste,
il était à craindre que la bourrasque ne l'endommageât sérieusement...
Il ne me manquerait plus que ça: faire naufrage en plein Atlantique,
et couler par le fond avec mon Régent.
Et la prophétie d'une vieille tireuse de cartes de Russel Street que
j'avais consultée quelques années auparavant me revenait à l'esprit.
Cette bonne femme, qui s'appelait miss Mowlouse, m'avait en effet
prédit que j'étais menacé de périr par immersion et que, par
conséquent, je devais redouter les «voyages sur l'eau».
Si tout de même elle avait dit vrai?...
Cependant, une chose me rassurait: ne m'avait-elle pas dit aussi que
je finirais mes jours dans l'opulence... Laquelle de ces deux
prédictions était la vraie? Je ne crois guère aux prophéties des
tireuses de cartes, mais le vieux fonds de superstition qui sommeille
au coeur de tout homme se réveillait en moi au moment du danger. On a
beau jouer à l'esprit fort, il y a des moments dans la vie où l'on est,
malgré soi, hanté par ces influences singulières que M. Lloyd George,
lecteur passionné du grand Will, et mystique comme tous les Gallois,
désigne dans ses mémoires (encore un qui écrit ses mémoires!) sous le
vocable assez abscons d'«advertisement».
Zanzibar, lui, qui n'était pas du pays de Galles, et n'avait jamais lu
Shakespeare, ne s'embarrassait pas de semblables futilités.
Il riait, imitait le bruit du vent, celui des vagues heurtant la coque
du _Sea-Gull_, et se livrait à des contorsions grotesques chaque fois
qu'une secousse menaçait de lui faire perdre l'équilibre.
Il y eut soudain une violente rafale suivie bientôt d'un claquement
sinistre. Le vent, comme je l'appris, quelques instants plus tard,
venait de déchirer un hunier que l'on n'avait pas eu le temps de
carguer, et la voile en lambeaux battait maintenant dans l'espace,
comme un énorme pavillon «fouettant» au bout de sa drisse. Je ne sais
rien de plus impressionnant que le crépitement d'une voile humide qui,
n'étant plus retenue par ses écoutes, se tourmente en tous sens pour
se débarrasser de sa vergue.
--Du monde au cargue-point des basses voiles! commandait le capitaine
Ross d'une voix aiguë, qui se confondait parfois avec le sifflement
des cordages.
Le _Sea-Gull_ gémissait dans toute son armature, et la voile déchirée
continuait de battre avec un bruit d'ailes formidable. Ce qui devait
arriver, arriva. Le mât, sous la pression de la toile, se rompit et
tomba sur bâbord avec un fracas terrifiant.
--Oh! ça mauvais! cria Zanzibar qui ne riait plus.
Le _Sea-Gull_ s'était incliné de telle façon que sa lisse effleurait
l'eau. Il demeura dans cette position critique l'espace de trente
secondes environ, puis se redressa sous un coup de barre et, lentement,
vira de bord.
Maître Ross mettait le yacht debout au vent, afin de pouvoir prendre
des ris dans la voilure, manoeuvre qui s'exécuta rapidement, mais la
brise fraîchissait de plus en plus, et on fut bientôt forcé de
«capeyer».
Les matelots qui, je dois le reconnaître, avaient fait preuve d'une
habileté merveilleuse, pendant tout le temps que dura cette manoeuvre,
essayèrent ensuite de ramener sur le pont le mât qui pendait, retenu
par ses haubans, en dehors du _Sea-Gull_ et dont la partie supérieure,
toujours garnie de ses vergues, faisait fortement gîter le bateau. Le
capitaine Ross fit couper les haubans et les étais, et l'on parvint,
aux prix de difficultés inouïes, à ramener le maudit mât sur le pont.
Poussé par la curiosité, je m'étais hissé jusqu'au panneau avant. Une
vive agitation régnait parmi les matelots, qui après avoir tenté une
réparation de fortune, finirent par y renoncer. Sur un petit bateau,
on peut à la rigueur remplacer un mât par un espars, mais sur un
bâtiment d'un tonnage un peu élevé, cela est impossible.
Tout ce que l'on pouvait faire, c'était de résister à la bourrasque,
«d'étaler le coup», comme on dit, mais ensuite, il serait impossible
de continuer le voyage. Il faudrait rallier quelque port, afin de se
procurer un nouveau mât, ce qui demanderait au moins une huitaine, et
peut-être davantage.
Maître Ross était furieux, il s'en prenait à tous les hommes de
l'équipage, comme s'ils eussent été solidairement responsables de
l'accident, mais j'entendis son second qui disait, d'un ton maussade:
«On a cargué trop tard».
La vérité, c'est que ce jour-là maître Ross, qui était légèrement pris
de boisson (cela lui arrivait cinq jours sur sept), avait totalement
manqué de présence d'esprit, et soit que sa vue fût troublée, soit
qu'il pensât à autre chose, n'avait pas vu venir le grain... Quand il
avait commandé «d'arriser», il n'était plus temps.
Heureusement qu'il avait eu la précaution de faire, quelques heures
auparavant, rouler les hautes voiles, car sans cela nous n'aurions pas
pu éviter la catastrophe.
Pour le moment, nous fuyions vent arrière, et refaisions, par
conséquent, la route que nous avions déjà parcourue après avoir quitté
les Canaries. Quand la tempête se fut calmée, j'allai rejoindre M. et
Mme Pickmann, qui devaient être dans les transes. Je les trouvai, en
effet, très émus, et aussi très malades. Ils étaient étendus sur le
tapis de leur salle à manger, en proie à de terribles nausées. Tous
deux étaient encore en costume de nuit: le mari en pyjama, la femme en
chemise, et c'est à peine s'ils relevèrent la tête, lorsque j'entrai.
--Ah! c'est vous, mon bon Colombo, bégaya Mme Pickmann... Que s'est-il
passé? grand Dieu!...
--Nous avons eu une avarie, répondis-je...
--Grave? demanda Pickmann.
--Oui... notre mât de misaine s'est rompu.
--Alors?
--Alors!! Je ne sais ce que va faire le capitaine.
--Ah! soupira la femme, il n'y a qu'à nous que ces choses-là
arrivent... Tout avait si bien marché jusqu'ici...
--Espérons, dis-je, que ça s'arrangera...
Mme Pickmann, qui semblait moins malade que son mari, était parvenue à
se mettre debout. Elle était dans un état pitoyable. Ses faux cheveux
avaient glissé sur son oreille gauche, et sa chemise, déjà très
échancrée, avait glissé de ses épaules, découvrant une opulente
poitrine que j'aurais crue moins ferme...
--Voyons, mon petit Colombo, me dit-elle, parlez-nous franchement...
que va-t-il arriver? Nous ne sommes pas en danger, au moins? Vous avez
l'air inquiet, je suis sûre que vous ne dites pas tout ce que vous
savez...
Elle redressa ses faux cheveux, remonta vivement sa chemise, et reprit:
--Ne nous cachez rien... M. Pickmann et moi nous voulons tout savoir.
--Aucun danger ne vous menace, répondis-je.
--Bien sûr?
--Je vous l'affirme.
Pickmann s'était assis sur le divan et se tenait la tête à deux
mains... Il souffrait, cela était visible, et n'avait même pas la
force de m'interroger... Il me rappelait ce personnage d'opérette qui,
terrassé par le mal de mer, répond à un chef de pirates: «Pendez-moi,
mais ne me remuez pas.»
La femme, plus énergique, s'inquiétait de la situation. Elle me posait,
d'une voix entrecoupée de hoquets, des questions rapides dans
lesquelles cette même phrase revenait sans cesse:
--Si nous sommes en danger, dites-le...
Je la rassurai du mieux que je pus, et j'allais me retirer, quand on
frappa à la porte.
--Entrez, dit Mme Pickmann sans même prendre la peine de jeter un
manteau sur ses épaules.
La porte s'ouvrit doucement et la grosse figure rougeaude du capitaine
Ross apparut dans l'entre-bâillement.
--Pardon, dit-il, un peu confus... Je croyais...
Et il allait battre en retraite, quand Mme Pickmann le rappela:
--Voyons, capitaine... parlez... Qu'y a-t-il?
Le vieux loup de mer, sa casquette galonnée à la main, salua
gauchement:
--Je voulais dire à M. Pickmann, fit-il, que notre mât de misaine
s'est rompu, et que nous ne pouvons continuer notre route...
--Et alors?... et alors?... s'écria Pickmann, qui avait subitement
retrouvé son énergie.
--Alors, monsieur, nous allons être obligés de regagner les
Canaries... et de nous réfugier dans le port de Santa-Cruz afin de
réparer l'avarie... Cela demandera une huitaine de jours environ...
--Huit jours! murmura Pickmann...
--Oui, au moins... à condition, toutefois, que nous puissions trouver
des charpentiers qui exécutent immédiatement le travail...
--Et si nous n'en trouvons pas?...
--Oh! ce ne sont pas les charpentiers qui manquent à Santa-Cruz...
mais ce port est très fréquenté!... Peut-être y a-t-il dans les cales
d'autres bateaux que la tempête a endommagés... Dans ce cas, nous
serions obligés d'attendre notre tour...
--C'est bien, dit sèchement Pickmann, en se reprenant la tête entre
les mains.
L'effort qu'il venait de faire l'avait anéanti, et il se laissa
retomber sur son divan, où il demeura inerte.
Comme personne ne lui adressait plus la parole, le capitaine se retira.
--Tout cela ne vous semble pas louche? me demanda Mme Pickmann.