--Vous connaissez Madagascar?

--Oh! très bien, mentis-je avec aplomb.

--Ah! vraiment! s'écria Mme Pickmann vivement intéressée...

donnez-nous donc quelques détails, alors?... mon petit Colombo...

--Volontiers... mais je crains de vous désillusionner un peu...

--Ça ne fait rien... dites toujours.

--Eh bien, Madagascar n'est point, à mon avis, le pays rêvé pour des

gens riches comme vous et qui désirent profiter de la vie... Le climat

y est très rude, c'est plein de moustiques dont la piqûre donne des

fièvres et les habitants sont loin d'être hospitaliers. Ils sont

méfiants, détestent l'étranger et ne savent quelles vexations lui

faire subir... Tenez, un exemple... Il y a cinq ans, j'étais à

Majunga...

--Tiens! glapit Mme Pickmann, c'est justement à Majunga que nous

allons...

Je secouai tristement la tête et continuai:

--Oui... j'étais à Majunga. Le bateau sur lequel je me trouvais avait

fait escale dans ce port à la suite d'une avarie de machine, et comme

la réparation devait prendre au moins quinze jours, j'avais obtenu,

ainsi qu'une partie de l'équipage, l'autorisation de descendre à terre

et de vivre à l'hôtel... Ah! les hôtels de Majunga!... Mais cela n'est

rien encore... Figurez-vous qu'à peine débarqué, je me vois suivi par

deux grands escogriffes qui, finalement, m'arrêtent et me demandent

mes papiers... Je les leur montre et je croyais en avoir fini avec les

formalités... ah bien oui!... ça ne faisait que commencer... On

m'emmène au bureau de police et l'on me fouille... J'avais beau

protester, affirmer que je faisais partie de l'équipage du _Quickly_,

les policiers ne voulaient rien entendre... Ils prétendaient que

j'étais un individu de sac et de corde, venu à Majunga pour échapper à

la justice de mon pays... Bref, mon incarcération dura deux jours et,

sans l'intervention du Consul britannique, je crois que je moisirais

encore dans les prisons de Madagascar... Je ne suis pas le seul,

d'ailleurs, à qui pareille mésaventure soit arrivée... le second de

notre bâtiment, un Anglais comme moi, fut aussi arrêté et maintenu au

secret, pendant huit jours... Ah! ne me parlez pas de Madagascar, mes

amis, c'est le pays de la méfiance et du soupçon... Il suffit qu'on

soit Anglais pour qu'immédiatement on devienne suspect... Cela tient à

ce que l'île est en butte aux querelles religieuses... Les catholiques

et les protestants, qui sont à couteaux tirés, ne savent quelles

niches se faire... Si l'on est sujet du Royaume-Uni, immédiatement on

a contre soi tous les prêtres de l'île qui sont heureux d'embêter les

pasteurs...

Pendant que je débitais cette histoire imaginée de toutes pièces,

j'observais attentivement M. et Mme Pickmann et je voyais leurs

figures changer à vue d'oeil... J'avais touché juste... mes deux

nouveaux riches ne tenaient pas à faire connaissance avec la

justice... C'étaient deux escrocs, deux voleurs plutôt et ils étaient

loin de se douter que leur ami Colombo, qui les renseignait si

complaisamment sur Madagascar où il n'avait jamais mis les pieds,

était un confrère...

--Alors, demanda Pickmann, quelle région me conseilleriez-vous?

--Ma foi, je ne sais, répondis-je... Cela dépend de vous... Puisque

vous avez loué un yacht, c'est que vous désirez voyager, voir du

pays...

--Ah! oui, dit Mme Pickmann d'un ton grincheux, parlons-en du yacht!

Ce qu'on s'y ennuie, grand Dieu!

--Pourquoi avoir loué ce bateau, où vous êtes plutôt à l'étroit, au

lieu de prendre quelque bon paquebot sur lequel vous auriez eu de

belles cabines et une nourriture de choix?...

Cette question parut gêner M. et Mme Pickmann...

--Nous voulions être seuls, déclara enfin le mari... Nous désirions

aussi éviter un tas de formalités...

--En ce cas, vous avez fait un mauvais calcul, car un yacht est soumis

à plus de formalités qu'un paquebot... Vous allez voir ça quand vous

débarquerez...

Pour le coup, Pickmann se troubla et je vis sa femme pâlir... Mes

soupçons se précisaient de plus en plus... J'avais bien affaire à deux

filous cherchant--assez maladroitement d'ailleurs--à dépister la

police.

--Vraiment! s'écria Mme Pickmann, qui ne pouvait tenir sa langue, ce

n'était pas la peine de payer si cher la location de ce maudit yacht...

--Serait-il indiscret, dis-je, de vous demander combien vous avez loué

ce bateau?

--Un prix fou, monsieur... un prix fou... tenez, vous ne devineriez

jamais...

--Cinq mille livres?

--Ah! vous n'y êtes pas... Quinze mille, monsieur... oui, quinze

mille... pour deux mois...

--C'est un peu cher, en effet...

--Parbleu, mon mari s'est fait rouler... Si encore pour ce prix, nous

étions dispensés de toutes les formalités de douane et de police.

--N'y comptez pas...

--Cependant, si nous nous faisions débarquer dans quelque petit

port?...

--Vous auriez encore plus d'ennuis...

Il y eut un silence.

Ce fut M. Pickmann qui reprit:

--Ecoutez, Colombo, vous m'avez l'air d'un brave garçon... vous avez

pu constater que nous sommes pour vous des amis... que nous vous

traitons en camarade...

--Et je vous en sais gré, répondis-je...

--Eh bien! donnez-nous un conseil... Vous êtes très au courant, en

votre qualité de marin, des différents usages de la navigation...

Comment pourrions-nous débarquer sans être importunés par les

douaniers, les officiers de port et les inspecteurs de police?... Cela

va vous paraître bizarre, mais je suis d'une nervosité telle que je ne

puis me soumettre, sans devenir fou furieux, à toutes les chinoiseries

administratives auxquelles sont astreints les voyageurs ordinaires...

C'est stupide, direz-vous, mais on ne se refait pas...

Je pris un air grave et parus réfléchir longuement...

M. et Mme Pickmann ne me quittaient pas des yeux, attendant avec une

visible inquiétude les paroles que j'allais prononcer.

--Ma foi, dis-je enfin, la question est très embarrassante, et

j'avoue...

--Voyons, voyons! cherchez bien, supplia Mme Pickmann, vous êtes un

homme de ressource et je suis sûre que vous allez trouver quelque

chose...

Je demeurai silencieux pendant quelques secondes, puis laissai tomber

ces mots:

--Il y aurait peut-être un moyen de tout arranger, mais il faut que je

m'informe... Patientez un jour ou deux... surtout ne consultez pas le

capitaine.

--Nous ne lui dirons rien, répondit Mme Pickmann, d'ailleurs, il me

déplaît souverainement ce bonhomme-là...

--Bien... fiez-vous à moi...

Pickmann me prit les mains et me dit d'une voix qui tremblait un peu:

--Ecoutez, Colombo..., il y a mille livres pour vous, si vous arrivez

à nous éviter les formalités du débarquement...

Je pris un air indigné:

--Je ne fais jamais payer mes services, quand il s'agit d'obliger des

amis... Vous êtes de braves gens, vous avez eu pour moi trop de bontés

pour que j'accepte quoi que ce soit... Je ne suis qu'un simple marin,

mais j'ai du coeur... et quand je me dévoue, c'est sans

arrière-pensée...

M. et Mme Pickmann étaient ébahis. Jamais ils ne se seraient attendus,

c'est certain, à rencontrer tant de désintéressement chez un vulgaire

matelot...

Ils me serrèrent les mains avec effusion, les larmes aux yeux, en me

comblant de bénédictions.

Les deux nigauds étaient pris au piège et j'étais, maintenant, le

maître de la situation.

A quelques jours de là, au moment où nous approchions des Canaries, je

simulai tout à coup une vive inquiétude, et Mme Pickmann, remarquant

mon air soucieux, me demanda avec intérêt:

--Qu'avez-vous donc, mon bon Colombo, vous serait-il arrivé quelque

chose?

--Non... répondis-je... non... rien du tout...

--Mais vous paraissez préoccupé?

--En effet... il y a en ce moment de vilains nuages à l'horizon.

--Grand Dieu!... allons-nous avoir une tempête?

--Non... il ne s'agit pas de cela. Demeurez dans votre cabine... N'en

bougez pas surtout avant que je revienne...

Et je sortis, laissant mes deux oiseaux dans les transes.

Suivant ma tactique habituelle, je graduais savamment mes effets,

sachant par expérience que c'est le meilleur moyen d'affoler ceux que

l'on veut perdre.

Au bout d'une heure, je reparus, complètement rasséréné.

--Tout va bien, maintenant, dis-je d'un ton joyeux...

--Que s'est-il donc passé, mon bon Colombo? demanda Mme Pickmann...

--Oh! rien, répondis-je, mais j'ai craint un moment que nous n'ayons

une visite... Une chaloupe à vapeur venait droit sur nous... Il paraît

que ceux qui la montaient se sont contentés des signaux que leur a

faits le capitaine car ils ont immédiatement viré de bord...

Puissions-nous être aussi heureux une autre fois...

M. et Mme Pickmann étaient maintenant tranquillisés... Ils se mirent à

table et firent honneur au repas que je leur servis.

Certes, ces repas étaient loin d'être succulents!... Ils étaient,

comme on sait, préparés par Zanzibar, et le brave nègre nous

confectionnait des plats qui eussent sans doute flatté le palais des

Canaques mais qui n'avaient rien pour flatter celui des Européens...

C'étaient toujours des salmis épicés, pimentés, où dominait un affreux

goût de cannelle et de clou de girofle...

Heureusement M. et Mme Pickmann, comme tous les gens habitués aux

tristes nourritures de Soho Square, n'étaient pas difficiles. Ils

mangeaient comme quatre, buvaient comme six et se déclaraient

satisfaits du régime du bord. Moi qui étais plus délicat, je préparais

mes plats moi-même, au grand désespoir de ce pauvre Zanzibar qui

multipliait ses mélanges, persuadé qu'un jour ou l'autre, je finirais

bien par le féliciter sur sa cuisine.

Brave Zanzibar! c'était un bon celui-là et il s'était sincèrement

attaché à moi. Il n'y a que dans ces coeurs simples que l'on trouve

une réelle affection. Il était aux petits soins pour moi et

s'ingéniait à m'être agréable.

C'était le seul être que je fréquentasse à bord--hormis M. et Mme

Pickmann, bien entendu.

D'ailleurs, je ne me trouvais point en contact avec les hommes de

l'équipage, car je ne couchais même plus dans mon hamac. J'occupais

avec Zanzibar une cabine d'entrepont où il y avait deux lits--deux

cadres plutôt. Le capitaine avait bien fait quelques difficultés avant

de m'autoriser à prendre un de ces lits qui était celui du steward,

mais enfin, il y avait consenti en maugréant. Master Ross n'ignorait

point que j'étais au mieux avec ses deux passagers et, bien que cela

lui déplût souverainement, il avait assez d'esprit pour ne rien

laisser paraître de sa mauvaise humeur.

Un jour, cependant, il me fit appeler et me dit:

--J'ai remarqué que M. et Mme Pickmann vous traitent, non pas en

domestique, mais en ami. Vous êtes un roublard, vous avez su les

empaumer... Moi, je m'en fiche... du moment qu'ils sont satisfaits de

vous, je n'ai rien à dire... Cependant, puisqu'ils vous ont pris tout

à fait à leur service, il est assez naturel qu'ils vous paient...

Arrangez-vous avec eux comme vous l'entendrez, mais moi, je vous

supprime votre solde.

--C'est bien, dis-je, je m'entendrai avec eux...

Je me gardai, bien entendu, de rapporter cette conversation à mes

amis... D'ailleurs, je m'en moquais de ma solde... N'était-ce pas moi

le plus riche du bateau? Il est vrai que ma fortune reposait

uniquement sur un diamant dont je ne pouvais me débarrasser, mais

j'espérais bien qu'avant peu ma situation se modifierait sérieusement

et que je jouirais enfin d'une tranquillité bien gagnée.

Oh! ce diamant! Quelles tortures il m'avait fait endurer! Ce n'est

qu'à force d'émétique que j'étais parvenu à le «désingurgiter», mais

il avait dû sérieusement me détériorer l'estomac, car j'étais parfois

pris d'atroces douleurs, qui me faisaient pousser des hurlements.

XV

LA MALLETTE EN PEAU DE PORC

Le _Sea-Gull_ filait toujours et se comportait à la lame de façon

merveilleuse. Il est juste de dire aussi qu'il était supérieurement

gouverné, car le capitaine Ross était un maître ès-navigation. Quant à

Cardiff, malgré son apparence de brute, il possédait aussi de réelles

qualités de marin. Certes, tous deux ne valaient pas cher et je les

soupçonnais d'avoir quelques «pavés» sur la conscience, mais qui n'en

a pas?... L'équipage, lui, était un ramassis de vagabonds, de coureurs

de quais, de forbans et je crois bien que le seul honnête homme du

bord, c'était Zanzibar.

Oui... parmi tous ces blancs, ces jaunes et ces «peaux cuivrées»,

c'était sûrement mon ami Zanzibar qui détenait le record de

l'honnêteté. Il m'avait, un jour, raconté sa vie, une vie simple,

exempte de complications, une vraie vie d'enfant, et j'avais été ému

jusqu'aux larmes de la candeur et de l'innocence de ce colosse de six

pieds...

Il était originaire du Congo et n'avait qu'une ambition: amasser

quelques milliers de francs et retourner en Afrique auprès de sa

vieille mère Maouda dont il me parlait sans cesse.

J'avais décidé M. et Mme Pickmann à monter, de temps à autre, sur le

pont quand la mer était belle et le vent presque nul. Je ne les

accompagnais point, car on eût pu s'étonner de l'intimité qui existait

entre deux richards et un simple matelot... Bientôt, ils prirent goût

à ces cures d'air et il arrivait souvent qu'ils demeurassent sur le

pont du _Sea-Gull_ des journées entières enfouis dans leurs

rocking-chairs.

Nous ne nous retrouvions que le soir, et c'étaient alors

d'interminables parties de poker, coupées de confidences et

d'interrogations. Jusqu'alors, ils ne m'avaient dit de leur vie que ce

qu'ils en pouvaient livrer sans se compromettre, et c'était vraiment

trop peu pour moi qui suis curieux de nature et avais, en outre, de

sérieuses raisons pour me documenter complètement sur ces deux

mystérieux personnages.

Un jour, profitant de ce qu'ils étaient mollement étendus dans leurs

confortables fauteuils, le long du rouf arrière, je résolus d'opérer

dans leur appartement une petite perquisition. J'aime à savoir à qui

j'ai affaire, à être «renseigné» sur ceux que je fréquente.

Je pénétrai donc chez eux, après avoir eu soin de semer des coquilles

de noix dans la coursive de l'escalier d'entrepont de façon à être

prévenu de leur arrivée, dans le cas où ils abrégeraient leur sieste

en plein air.

L'appartement qu'ils occupaient, à bord du _Sea-Gull_, se composait de

quatre pièces: salle à manger, drawing-room, chambre à deux lits et

cabinet de toilette. La porte de la salle à manger était grande

ouverte, celle du drawing-room aussi, mais la chambre (je m'en doutais

un peu) était fermée à clef. Je me glissai alors jusqu'à la

lampisterie où j'avais remarqué, au cours d'une brève visite, des

trousseaux de clefs accrochés à la cloison. Je fis mon choix parmi ces

trousseaux et revins à l'appartement de mes amis, en ayant bien soin

de ne pas écraser les coquilles de noix de la coursive.

A bord des yachts, les clefs ouvrent généralement toutes les

portes--j'ai souvent fait cette remarque--et cela tient à ce que les

propriétaires n'emportant jamais en croisière d'objets de valeur n'ont

point besoin de fermer leur «rooms», si ce n'est pendant la nuit, et

encore se servent-ils plutôt de verrous intérieurs appelés

«safety-locks».

Après deux ou trois essais infructueux, j'ouvris enfin la porte de la

chambre. Celle-ci ne contenait, en fait de bagages, qu'une valise bon

marché, une serviette de maroquin munie d'une serrure et une petite

mallette rigide en peau de porc.

Seules, la serviette et la mallette m'intéressaient, mais il eût été

de la dernière imprudence de les forcer. Je les secouai et constatai

qu'elles contenaient des papiers. Je songeai bien, un moment, à

dévisser les serrures, mais je reconnus que cela était impossible.

Alors, l'idée me vint de fouiller dans le tiroir d'une table fixée à

la cloison et je fus bien inspiré, car, sous un amas de chiffons, je

sentis deux petites clefs réunies entre elles par un anneau brisé.

C'étaient les clefs de la serviette et de la mallette. J'ouvris

d'abord la serviette. Elle contenait divers papiers et des coupures de

journaux. Je pris au hasard deux ou trois de ces coupures et les mis

dans ma poche. Cela fait, j'ouvris la mallette.

O stupéfaction!

Elle était remplie de bank-notes!... J'en fis à la hâte le

dénombrement et en comptai dix liasses de chacune vingt mille

livres!... soit environ deux cent mille livres! une fortune... une

fortune colossale!... de quoi mener jusqu'à la fin de ses jours une

existence de nabab!

Je fus sur le point d'enfouir ces billets dans ma poche, mais je me

ravisai. Agir de la sorte eût été stupide... il y avait mieux à faire.

Je refermai serviette et mallette, remis les clefs où je les avais

prises et sortis de la chambre après avoir donné un tour de clef.

J'avoue que j'étais un peu troublé... la vue de ces bank-notes m'avait

ébloui et mille pensées confuses se heurtaient dans mon esprit.

Comme mon diamant que je sentais là, dans la pochette de ma chemise,

me semblait maintenant misérable et mesquin à côté de ces jolis

billets que je venais de voir et dont je croyais encore sentir sous

mes doigts le papier doux et satiné...

Je me ressaisis enfin et, m'approchant d'un hublot, me mis à lire les

coupures de journaux que j'avais dérobées.

La première contenait ces quelques lignes:

_«Le vol de la Banque d'Angleterre._

«Un vol considérable a été commis samedi dernier au préjudice de la

Banque d'Angleterre. Une liasse de billets représentant environ deux

cent mille livres a disparu du coffre où l'avait serrée le caissier

principal. A la dernière heure, on affirme que l'auteur de ce vol

serait un nommé Richard Stone, sous-caissier adjoint, jusqu'alors très

bien noté par ses chefs.»

L'autre coupure annonçait que les soupçons qui pesaient sur Richard

Stone venaient de se préciser et que la police était sur les traces du

voleur qui, en compagnie de sa maîtresse, avait précipitamment quitté

son domicile de Russel Street.

J'étais maintenant fixé sur l'identité du ménage Pickmann.

Ainsi, comme je m'en étais douté du premier coup, Pickmann était un

voleur, mais j'avoue que depuis que j'avais vu la mallette aux

bank-notes, j'éprouvais pour lui une réelle admiration... Deux cent

mille livres! En voilà un, ma foi, qui n'y allait pas avec le dos de

la cuiller. Quand il s'y mettait, c'était sérieux... Pour son coup

d'essai, il avait eu la main heureuse. Au moins, lui, avait eu

l'esprit de faire main basse sur des valeurs solides, facilement

négociables et cela lui avait coûté moins de peine que de subtiliser

un diamant au Musée du Louvre. Il n'avait eu qu'à allonger le bras,

enfouir les liasses dans ses poches, prendre son chapeau et quitter la

banque. Maintenant, fier comme un lord, il voguait sur mer, dans un

yacht frété pour la circonstance, vers des régions lointaines et s'il

n'avait pas eu le malheur de rencontrer Edgar Pipe sur sa route, son

bonheur était assuré.

Malheureusement, il avait rencontré Edgar Pipe, comme Edgar Pipe

lui-même avait rencontré Manzana! Ce qui prouve que l'on n'est jamais

complètement heureux et qu'il faut toujours que, dans la vie, on

trouve un caillou sur son chemin.

Je me sentais tout joyeux et je me mis à chanter.

Zanzibar qui m'entendit sortit aussitôt de sa cuisine et me dit avec

un large sourire qui découvrait ses dents blanches:

--Ti, content, Missié Colombo... ti chanti, je crois... Veux-tu faire

misique?...

--Si je le veux, mais certainement, mon bon Zanzibar... Tu es un ami,

toi... je ne puis rien te refuser...

--Oh! ti bi gentil, Colombo... ti bi bon pour pauvre nègre...

--Et je serai meilleur encore, mon ami, sois-en persuadé...

--Oh! s'écria le noir enthousiasmé, ti pas un homme, Colombo... ti le

bon Dieu, pour sûr!...

Zanzibar prit sur une étagère les deux boîtes à cigares, me tendit la

mienne et nous commençâmes à jouer sur ces cithares improvisées qui

rendaient un petit son aigre d'épinette.

Nous jouâmes une heure, nous jouâmes deux heures et je crois bien que

nous ne nous serions pas arrêtés, si je ne m'étais aperçu que c'était

l'heure du dîner et que M. et Mme Pickmann devaient attendre leur

repas.

Zanzibar remisa, bien à regret, les deux boîtes à cigares et s'occupa

de sa cuisine. Ce jour-là, les plats que je servis à mes «amis»

étaient plutôt étranges, mais le grand air leur avait donné de

l'appétit et ils ingurgitèrent sans broncher les ragoûts innommables

de Zanzibar.

Après le dîner, ils me retinrent, comme d'habitude, pour faire la

partie, et nous parlâmes surtout des ports où les fameuses formalités

de débarquement seraient le moins compliquées.

--Je crois, leur dis-je, que le Congo français serait assez sûr...

--Oh! déclara Pickmann, pour rien au monde, je ne débarquerai au

Congo... Je veux un pays civilisé où il y ait des distractions... Vous

comprenez que si je me paye un voyage, ce n'est pas pour aller

m'enterrer dans une région peuplée de nègres...

--Et le Cap... que diriez-vous du Cap?

--Le Cap est une ville anglaise... et vous savez comme les Anglais

sont formalistes.

--Alors le Japon?

--Oh! non... pas le Japon, s'écria Mme Pickmann...

--Ma foi, fis-je... je ne vois pas... alors... Où sommes-nous,

maintenant?

--Le capitaine disait tantôt que nous étions à proximité du golfe des

Canaries.

--Eh bien... il n'y a qu'à dire au capitaine que vous avez changé

d'avis et, qu'au lieu d'aller à Madagascar, vous préférez vous diriger

sur le Brésil... Cela simplifiera même votre voyage.

--Oui, en effet, vous avez raison... c'est curieux que je n'aie pas

songé plus tôt au Brésil... Hein? qu'en dis-tu, Dolly?

Mme Pickmann approuva mon idée.

--D'autant plus, reprit Pickmann, que du Brésil on peut se rendre

facilement dans la République Argentine... Il faudrait tout de suite

prévenir le capitaine...

--Si vous voulez, proposai-je, je vais aller le chercher?

--Oui, c'est cela, Colombo, allez le chercher.

Quelques minutes après, j'étais devant Master Ross:

--Eh bien, qu'y a-t-il?

--Capitaine, les passagers veulent vous parler.

La figure du gros homme se rembrunit...

--Me parler? fit-il, et pourquoi? Ils ont à se plaindre de quelque

chose à bord?

--Non, capitaine, je ne crois pas...

--Alors?

--Je crois qu'ils veulent vous demander un conseil.

--Bien..., dites-leur que je descends...

J'allai retrouver M. et Mme Pickmann...

--Le capitaine vient tout de suite, leur dis-je... je vous laisse...

--Et pourquoi cela? protesta Pickmann... mais non, pas du tout, vous

allez rester... Est-ce que nous ne sommes pas libres d'avoir qui nous

voulons avec nous?... Il ne manquerait plus que le capitaine nous

adressât une observation à ce sujet... Nous payons assez cher pour

avoir le droit de faire ce qu'il nous plaît... Restez, Colombo...,

restez...

Il y eut bientôt à la porte un petit coup discret:

--Entrez! dit Pickmann d'un ton bref.

Master Ross entra.

Pour se présenter devant ses passagers, il avait revêtu sa tenue

numéro un.

Il se balançait gauchement, roulant sa casquette entre ses gros doigts

noueux, déformés par les rhumatismes.

M. et Mme Pickmann avaient pris un air digne... Ces parvenus

apparaissaient maintenant dans toute leur goujaterie et tenaient à

faire sentir à cet homme qu'il était à leurs ordres.

Habitué, depuis son enfance, à respecter ceux qui payent, Master Ross

conservait la position militaire.

--Capitaine, dit enfin Pickmann, après avoir allumé un cigare... je

vous ai fait demander pour vous ordonner de modifier notre

itinéraire...

--A votre gré, monsieur, répondit le capitaine avec une légère

inclination de tête.

--Oui, décidément, Madagascar est trop loin... et puis, c'est un pays

malsain... Maintenant, nous allons au Brésil.

--A votre gré, monsieur...

--Et nous voulons y arriver vite, vous entendez...

--Cela dépendra du vent, monsieur... c'est lui notre maître...

--Oui... oui, je sais, mais en admettant qu'il nous soit favorable,

combien mettrons-nous de temps pour atteindre Rio-de-Janeiro?

--Environ vingt jours... peut-être moins, peut-être plus... mais si

nous avons le vent contre nous, nous mettrons trente jours au moins...

--C'est une vraie maringote votre bateau.

--Il est bon marcheur, monsieur, mais comme tous les navires à voiles,

il est soumis aux caprices du vent...

--Enfin! il faut en prendre son parti... eh bien, changez votre route

dès maintenant.

--Cela ne m'est pas possible, monsieur.

--Pas possible! et pourquoi cela?

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 22 / 28 段