Pendant près d'une heure, nous demeurâmes en face l'un de l'autre,
sans parler. Cardiff, toujours assis sur sa caisse, moi, debout devant
lui. De temps à autre il me décochait un regard en dessous, puis
retombait dans son assoupissement de brute.
Quel singulier type que ce maître d'équipage sous les ordres duquel
j'allais me trouver désormais! Tout d'abord, je l'avais pris pour un
Gallois, mais à quelques mots qu'il prononça enfin je reconnus qu'il
était Ecossais.
Lorsqu'il eut fumé deux pipes, il se leva, mais il était tellement
grand qu'il était obligé de marcher en baissant la tête, car l'endroit
où nous nous trouvions n'avait pas plus d'un mètre soixante-quinze de
hauteur et Cardiff, je l'ai dit, était un géant. Après avoir tourné
dans la chambre, il sortit d'un équipet une grosse bouteille verte, la
déboucha lentement, puis en porta le goulot à ses lèvres. Quand il
remit le bouchon, une forte odeur de gin se répandit dans la pièce.
Cardiff me regarda; ses yeux gris luisaient comme des projecteurs et
son affreux visage avait maintenant une expression étrange.
Il ralluma sa pipe et reprit son impassibilité de Bouddha.
Je commençais à trouver le temps long en compagnie de ce marin
silencieux, lorsqu'un coup de sifflet retentit soudain sur le pont du
navire.
Cardiff eut un grognement, s'étira en faisant craquer ses énormes
membres, puis se dressa, comme à regret, en disant:
--_Come, mate!_[9]
[9] Viens, camarade.
Et il me poussa doucement devant lui.
Ce qui me surprit, ce fut que Cardiff m'appelât _mate_. Ce mot, en
argot maritime, signifie camarade, et n'est guère employé qu'entre
matelots de même grade ou de même spécialité. Il est très rare qu'un
maître d'équipage appelle ainsi un subordonné.
J'en conclus que Cardiff, malgré son apparence bestiale, n'était pas
au fond un méchant homme... c'était un ours, un ours mal léché sans
doute, mais avec lequel il serait peut-être possible de s'entendre.
Sur le pont du _Sea-Gull_, nous trouvâmes tout l'équipage réuni... et
quel équipage, grand Dieu! Il y avait là des nègres, des Malais, des
Hindous, des Chinois et des hommes de race indécise.
L'Europe était représentée par le capitaine, Cardiff, trois matelots
et moi.
Tous ces marins semblaient très dociles, et rompus à la plus sévère
discipline. L'appareillage se fit avec un ensemble parfait; les ordres
étaient exécutés avec une merveilleuse précision et dans le plus
profond silence.
On eût cru assister à une de ces scènes de féerie magistralement
réglées comme on en voit quelquefois à l'Olympia de Londres.
J'aidai mes nouveaux camarades à étarquer la grand'voile, pendant que
d'autres hissaient le foc et le grand foc.
Le capitaine, sûr de sa manoeuvre, avait refusé l'aide d'un remorqueur.
Sur les quais, une foule de curieux assistaient à l'appareillage, se
demandant sans doute comment le _Sea-Gull_ arriverait à se déhaler, au
milieu de tous les bateaux qui encombraient le port.
Les amarres furent larguées et le navire, plein vent arrière, glissa
doucement sur le Southampton Water. Le capitaine se tenait à la barre,
attentif, le sourcil froncé, modifiant insensiblement, pour éviter un
empannage, la direction de son bâtiment. Lorsque nous atteignîmes la
pointe de Calshot, comme nous avions maintenant de l'espace devant
nous, il lança un coup de sifflet. Tous les hommes de l'équipage se
rangèrent au pied des haubans de bâbord et de tribord attendant les
ordres.
Je m'étais joint à eux, mais j'avoue qu'à ce moment mon coeur battait
plus vite que l'habitude... Je comprenais que nous allions monter dans
la mâture et je me sentais plutôt mal à l'aise, car c'était la
première fois que je remplissais les délicates et périlleuses
fonctions de gabier.
J'aurais préféré faire partie de l'équipe du grand mât qui, elle,
n'était astreinte à aucune gymnastique et n'avait qu'à peser sur les
drisses de grand'voile et de flèche, mais j'étais désigné pour la
misaine où il y avait cinq vergues à guinder: le cacatois, le
perroquet, le volant, le fixe et la vergue basse. Il faudrait
assujettir les voiles d'étai et, pour cela, demeurer en équilibre sur
les barres, au risque de piquer une tête dans le vide.
Le capitaine, qui tenait le gouvernail d'une main et son sifflet de
l'autre, lança un nouveau commandement et les matelots s'accrochant
aux échelles de haubans montèrent dans la mâture. J'eus la chance
d'être désigné pour la vergue basse et me tirai assez bien de l'effort
que l'on exigeait de moi. S'il m'eût fallu grimper jusqu'au cacatois,
je crois bien que je n'aurais pas tardé à décrire dans l'espace une
fâcheuse trajectoire.
Lorsque les vergues furent brassées, un coup de sifflet nous rappela
tous sur le pont et je commençai à respirer plus librement.
Maintenant, Cardiff avait remplacé le capitaine à la barre. Nous
étions dans le Solent et le navire filait grand largue avec un petit
clapotement qui devenait de plus en plus bruyant à mesure que la
vitesse augmentait.
A présent, j'étais libre: bientôt plusieurs milles me sépareraient de
la Grande-Bretagne et comme nous n'avions pas la T. S. F. à bord, nous
allions nous trouver pour longtemps sans communication aucune avec la
terre. Manzana et Bill Sharper n'étaient décidément plus à craindre.
Edgar Pipe et son diamant fuyaient vers les régions lointaines!...
XIII
PASSAGERS MYSTÉRIEUX
J'avais entendu dire que nous allions aux Indes, mais je n'en étais
pas sûr. Je cherchai à me renseigner auprès des trois matelots
européens qui étaient à bord. L'un d'eux, un Français, affirma que
nous allions tout simplement en Espagne; l'autre, un Anglais, soutint
que nous ne dépasserions point le Cap de Bonne-Espérance; quant au
troisième, un Irlandais, il avoua qu'il ne savait rien.
La curiosité qui me poussait à m'informer de notre itinéraire était
assez ridicule, en somme, car le but du voyage serait toujours le même
pour moi. Que nous allions aux Indes ou en Chine, cela importait peu.
Le principal était que je m'éloignasse le plus possible de
l'Angleterre et le _Sea-Gull_ semblait aussi pressé que moi de fuir la
côte.
Dès que nous eûmes dépassé les «Needles», récifs dangereux qui se
trouvent, comme on sait, à la pointe extrême de l'île de Wight, nous
mîmes le cap au sud-quart-sud-ouest.
Malheureusement, le vent qui jusqu'alors avait été favorable, changea
brusquement, et nous fûmes obligés de louvoyer, ce qui retarda
beaucoup notre marche.
Néanmoins, le _Sea-Gull_ tenait merveilleusement le «près» et faisait,
avec le vent, un angle de quatre quarts, soit quarante-cinq degrés. Il
avait cependant un défaut, il gîtait beaucoup et, à certains moments,
le pont offrait une déclivité telle que nous devions nous cramponner à
la lisse et aux superstructures pour ne pas être envoyés par-dessus
bord. Ce brick-goélette, comme tous les bateaux de plaisance, était
très fin de formes, et il y avait lieu de s'étonner que le capitaine
eût choisi un tel bâtiment pour faire de longs voyages. D'ailleurs,
tout était mystère sur le _Sea-Gull_. J'avais cru jusqu'alors que
celui qui le commandait en était le propriétaire, mais j'appris
bientôt par le matelot irlandais que nous avions deux passagers à
bord: un homme et une femme.
Il me semblait en effet étonnant que le capitaine voyageât pour son
seul plaisir.
* * * * *
La première journée que je passai sur le _Sea-Gull_ fut des plus
calmes. On ne m'employa qu'à des manoeuvres insignifiantes et j'eus la
chance, lorsque la brise fraîchit et qu'il fallut carguer perroquet et
cacatois, de ne pas faire partie de la bordée de service.
A la nuit, le capitaine--je ne sais si j'ai dit qu'il s'appelait
Ross--fit, selon la vieille coutume maritime, à laquelle certains
navigateurs sont restés fidèles, prendre un ris dans la voilure et il
ne resta plus sur le pont que le marin de quart, la bordée de tribord
et l'homme de barre.
Mes camarades et moi, après avoir pris notre repas, nous nous
réfugiâmes dans le gaillard d'avant et installâmes nos hamacs.
Cardiff, son éternelle pipe aux dents, assista à notre coucher, puis,
quand il vit que tout était en ordre, il se retira dans sa chambre.
Dès qu'il eut disparu, quelqu'un ralluma la camoufle, la voila
prudemment avec l'étamine bleue d'un pavillon et une partie de
l'équipage se mit à jouer aux cartes. Je remarquai que les plus
acharnés parmi les joueurs étaient les nègres et les Chinois. Ces gens
ne se comprenaient pas entre eux, mais ils suppléaient aux paroles par
une mimique étrange, coupée de temps à autre, d'interjections rauques
et traînantes. Je fus assez étonné de ne pas voir circuler d'argent,
mais l'Irlandais, qui était mon voisin de hamac, m'apprit qu'ils
jouaient sur parole et qu'ils régleraient leurs comptes à la fin de la
traversée, lorsqu'ils auraient touché leur solde.
Il y eut, à un certain moment, une vive discussion qui se termina par
un assaut de boxe entre un nègre et un Chinois. Le nègre mit son
adversaire knock out et la partie recommença, pendant que deux
matelots relevaient le Chinois, qui était quelque peu meurtri et le
couchaient dans son hamac.
Mon voisin de lit, l'Irlandais (je me rappelle qu'il s'appelait Solway),
bavard comme tous ses compatriotes, avait fait glisser sur leur
tringle les garcettes de son hamac et s'était rapproché de moi.
--Sur quel bateau étiez-vous avant de venir ici? demanda-t-il.
--Sur le _Black-Star_, répondis-je...
--Un long courrier?
--Oui...
--Moi, j'étais sur le _Newcastle_, un vieux bâtiment plein de rats qui
repose maintenant par le fond, dans le canal de Saint-Georges.
--C'est la première traversée que vous faites sur le _Sea-Gull_?
--Oui... d'ailleurs tout l'équipage est dans mon cas... nous sommes
tous nouveaux à bord...
--Pas possible?
--Quoi?... vous ne le saviez pas?
--Non, je vous assure... mais à qui appartient le bateau sur lequel
nous sommes?
--A personne... ou du moins si, il appartient à un armateur anglais
qui l'a loué aux deux passagers qui sont à bord... Ce sont eux qui ont
engagé le capitaine Ross et l'ont chargé de recruter l'équipage.
--Ah!... et sait-on quels sont ces gens?
--On dit--mais je ne pourrais rien affirmer--que c'est un lord qui
voyage avec sa maîtresse... Je l'ai aperçu avant-hier, quand il a
embarqué... Il a une drôle de tête...
--Et la femme?
--Elle était tellement emmitouflée qu'on ne lui voyait que les yeux et
le bout du nez...
--Ils ont des domestiques avec eux?
--Non...
--Comment... pas même un groom?
--Je ne crois pas...
--Et depuis leur embarquement, ils n'ont point paru sur le pont?
--Non... ils ne bougent pas de leur appartement... il n'y a que le
capitaine et le steward qui les approchent...
--Bizarre!...
--Oui... bizarre, comme vous dites... moi, j'ai dans l'idée que ces
particuliers-là ont fait quelque sale coup et qu'ils ont frété le
_Sea-Gull_ pour échapper à la police...
--Mais avant le départ, il y a eu une visite à bord?
--Oui... j'y ai même assisté, mais le capitaine avait eu soin de
cacher les deux passagers dans la cale avec tous leurs bagages...
--Alors, le capitaine est de mèche avec eux?
--Probable!
Cette conversation fut interrompue par l'arrivée brusque de Cardiff.
En apercevant le falot qui était toujours allumé, il poussa un
hurlement de fauve, se précipita sur les joueurs, leur administra une
volée de coups de poings, déchira les cartes, puis éteignit la lumière
et disparut. Cardiff, on le voit, s'y entendait à maintenir l'ordre à
bord. Quand il eut refermé la porte, les nègres et les Chinois
regagnèrent à tâtons leurs hamacs et jusqu'à la relève de minuit le
silence le plus complet régna dans la chambrée.
Au matin, quand je parus sur le pont, le capitaine Ross m'appela:
--Venez dans ma cabine, j'ai à vous parler...
Je le suivis en tremblant.
Quelle nouvelle tuile, pensai-je, vais-je encore recevoir sur la
tête?...
Dès que nous fûmes seuls, le capitaine me dit:
--Je vous ai observé hier pendant toute la journée et j'ai pu me
convaincre que vous êtes marin, comme moi je suis évêque... vous vous
tenez sur les barres comme un dromadaire sur une balançoire et vous ne
savez même pas déborder la vergue de la hune et frapper les palans sur
les galhaubans... Je pensais que vous pourriez faire un gabier
supplémentaire de basse-voile, mais vous ne seriez même pas capable de
larguer le dormant de l'écoute... et d'amarrer le conducteur sur les
cosses d'empointure lorsqu'elles sont larguées...
Tout ce que me disait le capitaine était pour moi de l'hébreu, mais
comme j'avais l'air de protester, il s'écria:
--Un gabier, vous?... Jamais de la vie!...
--Cependant, je vous assure qu'à bord du _Black-Star_...
--Quoi?... que faisiez-vous à bord du _Black-Star_?... vous briquiez
la poulaine, hein?... c'est tout ce que vous pouvez faire... Tenez, je
vais vous prouver que vous êtes nul en navigation... que vous n'avez
jamais mis les pieds sur un navire à voiles... Je suppose que le
hale-bas du foc soit cassé... par quoi le remplacez-vous?... Ha! vous
restez là comme un cachalot qui a avalé une gaffe... vous ne savez
pas!... Et quand un hunier se déchire, comment vous y prenez-vous pour
le réparer sans le carguer?... Vous voyez, vous demeurez bouche bée...
Vous êtes gabier comme la tige de mes bottes et vous m'avez monté le
coup, quand vous vous êtes présenté!... Je ne sais ce qui me retient
de vous débarquer séance tenante...
Le capitaine Ross, d'un tour de langue changea sa chique de côté, puis
après avoir juré tout ce qu'il savait, et m'avoir prodigué un tas de
noms qu'un horse-guard n'eût pas entendus sans rougir, il parut se
calmer un peu...
--C'est bien, dit-il... cela m'apprendra à engager un matelot sans lui
faire faire un petit voyage dans les vergues... Je vous avais promis
vingt-cinq livres pour la traversée... je vous diminue de moitié... et
dorénavant, au lieu de grimper dans la mâture, vous resterez à la
cuisine, avec le maître-cook... Vous savez éplucher les oignons et les
pommes de terre, je suppose?... Allez, rompez, et que je ne vous voie
plus... descendez trouver Zanzibar et dites-lui de ma part que, comme
vous étiez trop bête pour faire un gabier, je vous ai nommé laveur de
vaisselle...
Je saluai et sortis, affectant d'être navré de ma disgrâce, mais très
heureux, au fond, de ce changement de situation... J'étais maintenant
certain de ne pas me rompre le cou en tombant des hunes.
Je m'engageai dans le petit escalier à pente roide qui conduisait à la
cuisine et, cinq minutes après, je me présentais à M. Zanzibar, un
nègre du plus beau noir dont la peau humide luisait comme celle d'un
phoque sortant de l'onde.
Lorsque j'entrai, Zanzibar était en train de moduler sur un énorme
ocarina de métal blanc une mélodie tropicale. Tout en jouant, il
remuait la tête, roulait de gros yeux blancs et, de ses pieds nus,
frappait le sol en cadence. Dès qu'il me vit, il ôta l'ocarina de ses
lèvres et demanda:
--Qui tu veux-ti, missié?
A défaut de lettre d'introduction, je lui exposai de vive voix le but
de ma visite.
Il m'écouta en souriant, puis, quand j'eus terminé:
--Mi, bi content, dit-il... Oui bi content d'avoir camarade... Triste
ici!... Tous deux nous rigoli, nous joui ocarina, pi dansi... Comment
ti t'appelles?
--Colombo, répondis-je (on se rappelle que c'était le nom que m'avait
donné le capitaine).
--Mi, Zanzibar... mais pas vrai... mi pas Zanzibar... Mi Batouala.
Nous nous serrâmes la main et Zanzibar, pour fêter ma bienvenue,
déboucha une fiole de rhum.
Au bout de quelques jours nous étions les meilleurs amis du monde et
nous passions notre temps à nous raconter des histoires et à jouer de
l'ocarina. J'avais autrefois pratiqué cet instrument stupide et j'en
jouais assez bien, mais pour Zanzibar j'étais un artiste.
Quand je voulais le charmer, je lui disais de chanter sa mélodie et je
l'accompagnais à la tierce.
Alors, il ne se tenait plus de joie et nous recommencions vingt fois
de suite le même air. Cependant, ce concert déplut aux passagers
mystérieux dont l'appartement se trouvait situé au bout de la coursive
d'entrepont. Ils se plaignirent au capitaine et celui-ci, non content
de confisquer l'ocarina, fit donner vingt-cinq coups de corde à
Zanzibar.
Je revois encore le malheureux garçon quand il revint à sa cuisine
après avoir subi ce châtiment barbare. Il avait les épaules et le dos
zébrés de grandes raies bleuâtres et souffrait atrocement. Je le
pansai du mieux que je pus et m'efforçai de le consoler.
Pauvre Zanzibar!
Ce qui l'affectait surtout, c'était d'être privé de son ocarina.
Je promis de lui confectionner un instrument plus harmonieux, et il
fallut qu'immédiatement je me misse au travail.
Avec une boîte à cigares, sur laquelle je tendis des fils de fer de
diverses grosseurs, je fabriquai une sorte de cithare d'une sonorité
parfaite. J'en fis aussi une pour moi et nous reprîmes enfin nos duos
que personne, cette fois, ne vint interrompre, car le bruit ne
parvenait point jusqu'aux oreilles des passagers.
A quelques jours de là le matelot qui remplissait les fonctions de
steward s'étant cassé le bras en tombant dans la cale, c'est moi qui
fus désigné par le capitaine pour le remplacer. Mon service consista
donc à servir à table les deux mystérieux personnages qui étaient, on
le sait, les vrais maîtres du navire.
La première fois que je parus devant eux, mes plats à la main, ils me
regardèrent avec méfiance. A la longue, ils s'habituèrent à moi et
devinrent même très familiers, ce qui dénotait chez eux un manque
complet d'éducation. Sûrement, ce gentleman n'était pas un lord, comme
le prétendait l'Irlandais. C'était un individu quelconque, aux gestes
gauches, à la physionomie commune et totalement dépourvu d'élégance
bien qu'il soignât beaucoup sa personne et se parfumât à outrance. On
voyait du premier coup d'oeil que cet homme-là n'avait pas toujours eu
de la fortune. Il avait dû s'enrichir tout d'un coup, soit par quelque
spéculation heureuse, soit par quelque entreprise louche... ou
peut-être par une colossale escroquerie.
Quant à la femme qui était assez jolie, mais maquillée comme une fille,
elle était digne de son seigneur et maître. Elle fumait les coudes
sur la table et bavardait à tort et à travers, avec une voix cassée de
noceuse.
Ils m'appelèrent d'abord M. Colombo, puis Colombo tout court, et enfin
«mon petit Colombo».
Ils devinrent même avec moi d'une telle liberté que je fus, une fois
ou deux, obligé de leur faire respectueusement observer qu'ils
allaient un peu loin. Ils n'en continuèrent pas moins à plaisanter
avec moi de façon stupide. Ils me posaient une foule de questions
indiscrètes, me forçaient à boire avec eux et bientôt, après leur
dîner, ils me retinrent à jouer aux cartes. Dès lors ce furent
d'interminables parties et je devins le commensal de ces gens louches.
J'avais d'abord résisté à leurs sollicitations, par crainte du
capitaine, mais quand je m'aperçus que ce dernier me traitait avec
plus d'égards, depuis que j'étais l'ami de ses passagers, je profitai
largement de leur hospitalité et ne vécus que très peu à la cuisine,
au grand désespoir de Zanzibar qui en était réduit à jouer seul de la
cithare...
Nous étions maintenant en vue des côtes de Portugal, mais
contrairement à ce que je croyais, le _Sea-Gull_ ne s'arrêterait pas à
Lisbonne. Ainsi en avaient décidé M. et Mme Pickmann--c'était le nom
que se donnaient les deux étranges passagers dont j'étais devenu le
familier. Ils ne semblaient pas tenir à descendre à terre, du moins
pour le moment.
XIV
OU JE MANOEUVRE AVEC ASSEZ D'HABILETÉ
Un jour, M. Pickmann, qui maintenant me consultait sur tout, me posa
quelques questions qui me parurent bizarres. Il me demanda entre
autres quelles étaient les formalités de débarquement dans les ports
et, quand je lui eus dit que tout navire était soumis à la visite, il
parut singulièrement troublé... et regarda sa femme d'un air inquiet.
Je ne tardai pas à acquérir la preuve que mes deux «amis» n'avaient
pas la conscience bien nette et je me mis à les surveiller de près.
L'homme, depuis quelque temps, était plus réservé, mais la femme, très
loquace, surtout après les repas, laissait parfois échapper des
paroles imprudentes.
C'est ainsi qu'un soir, tandis que nous émettions quelques idées sur
la vie et ses surprises, elle murmura tristement:
--Ah!... mon petit Colombo, la fortune ne fait pas le bonheur,
allez... et une bonne petite existence bien tranquille, exempte de
soucis, est cent fois préférable à une existence de luxe et de
plaisirs comme celle que nous pouvons mener maintenant, M. Pickmann et
moi.
--Certes, répondis-je... vous avez bien raison... Ce que nous devons
rechercher avant tout, c'est la tranquillité d'esprit.
M. Pickmann lança à sa femme un regard furieux, mais il était trop
tard, le coup était porté... Je commençais à comprendre pourquoi, à
certains moments, les deux passagers du _Sea-Gull_ étaient si tristes
et si préoccupés. Evidemment, le remords ou plutôt la crainte de
l'avenir commençait à les torturer. Je résolus d'user de diplomatie et
de provoquer des confidences.
Pendant quelques jours, M. et Mme Pickmann se tinrent sur leurs gardes,
et affectèrent une réserve qui ne pouvait durer. Ces gens étaient
trop exubérants, trop bavards pour cesser brusquement de raconter des
histoires. Peu à peu, ils redevinrent aussi loquaces, la femme surtout,
et nous reprîmes, en jouant aux cartes, nos petites conversations.
Mme Pickmann adorait le poker et tous les soirs, après dîner, me
provoquait à ce jeu, au grand mécontentement de son mari qui aurait
préféré faire une partie d'échecs...
Tout en taquinant les cartes, nous buvions, bien entendu et vers
minuit, Mme Pickmann--ma petite Dolly, comme l'appelait son
époux--était généralement grise. Alors, elle bavardait comme une pie
borgne et me documentait peu à peu sur son existence passée...
J'appris ainsi que son mari (ou du moins l'homme à qui elle donnait ce
nom) avait occupé une situation dans une grande banque de Londres. A
cette époque, le couple ne devait pas rouler sur l'or, puisqu'il
habitait dans les environs de Soho Square, quartier qui n'a rien
d'aristocratique. Ils n'avaient même pas de bonne et c'était Dolly qui
faisait la cuisine et lavait la vaisselle...
Cette dernière confidence, qui était au moins imprudente, valut à Mme
Pickmann, de la part de son mari, un coup d'oeil irrité, mais la
bavarde, très allumée par le whisky, n'en continua pas moins à étaler
devant moi les petites misères de sa vie d'antan.
--A quoi bon se gêner devant Colombo, dit-elle, n'est-il pas notre
ami? D'ailleurs nous n'avons pas à nous en cacher, nous n'avons pas
toujours été riches... Avant de devenir millionnaires, nous avons
joliment tiré le diable par la queue...
--Vous avez probablement fait un héritage? interrogeai-je, tout en
battant les cartes...
--Oui... répondit M. Pickmann... oui, nous avons eu la chance de faire
un héritage... Une vieille tante que nous voyions rarement nous a
laissé sa fortune...
--Et une jolie fortune, allez, s'écria Mme Pickmann... c'est à n'y pas
croire...
--Tous mes compliments, dis-je... Il y a bien des gens qui voudraient
être à votre place... mais comment se fait-il qu'au lieu de manger
cette belle fortune à Londres, vous alliez vous fixer à l'étranger?...
Cette question parut embarrasser beaucoup Mme Pickmann, aussi
laissa-t-elle son mari répondre.
--Vous comprenez, dit Pickmann qui ne manquait pas d'esprit d'à-propos,
à Londres, beaucoup de gens nous ont connus pauvres... Il nous serait
bien difficile, du jour au lendemain, de faire figure dans la haute
société... tandis qu'à l'étranger...
--Oui... vous avez raison... mais cela ne vous ennuie pas un peu de
quitter l'Angleterre?
--Certes. Mais nous y reviendrons dans quelques années...
--Pour l'instant, vous allez aux Indes?
--Non, à Madagascar...
--Tiens, quelle idée!
--Ah! tu vois, dit Mme Pickmann en regardant son mari, Colombo est de
mon avis... Il trouve étonnant que nous allions à Madagascar, dans un
pays de sauvages...
--J'ai mes raisons pour aller à Madagascar... répliqua sèchement
Pickmann... c'est une île ravissante, le climat y est très sain...
--Hum!... fis-je.