Je n'étais pas dupe du «bon garçonnisme» de Bill Sharper et je savais

très bien que le drôle ne pensait pas un mot de ce qu'il disait, mais

comme ce qu'il nous proposait servait mes intérêts aussi bien que les

siens, je déclarai me rallier à sa proposition. Quant à Manzana,

fourbe comme toujours, il se fit tirer l'oreille, prétendit qu'il

n'avait pas très bien compris, mais finit par accepter. Alors, nous

dressâmes nos batteries et préparâmes les réponses que nous ferions au

chief-inspector.

Les choses se passèrent comme nous l'espérions. Manzana et Bill

Sharper avouèrent s'être trompés et m'avoir attaqué à tort, et moi, de

mon côté, je retirai ma plainte. Le chief-inspector, après nous avoir

adressé un petit speech aigre-doux, nous fit remettre en liberté.

Dès que nous nous retrouvâmes tous trois dans la rue, Bill Sharper et

Manzana, au lieu de me quitter, m'emboîtèrent le pas avec insistance,

sous prétexte que de bons camarades comme nous ne devaient plus se

séparer.

Je devinai immédiatement quel était leur but. Les misérables voulaient

m'entraîner dans quelque bouge et là renouveler sur moi la tentative

qui avait échoué la veille.

L'expérience m'avait rendu prudent et je me tenais sur mes gardes.

--Voyez-vous, me dit Bill Sharper, le tout est de s'entendre,

camarade. Maintenant que la paix est faite, nous allons dîner ensemble.

--Avec plaisir, répondis-je, mais il faut auparavant que j'aille

retrouver le capitaine Wright qui doit certainement se demander ce que

je suis devenu...

--Le capitaine Wright! s'écria Bill Sharper, je le connais, c'est un

de mes meilleurs amis... J'irais bien le voir avec vous, mais je suis

obligé de retourner à Pensylvania Road. Vous me retrouverez au Swan

Hôtel, où je vous attendrai avec Manzana.

--C'est cela, dis-je... dans une heure, je serai au Swan...

Nous nous serrâmes la main et nous nous séparâmes.

J'avais à peine fait une centaine de mètres que je m'arrêtai soudain:

je venais de remarquer que j'étais suivi. Je m'en doutais, d'ailleurs,

car j'avais, l'instant d'avant, remarqué que Manzana avait fait un

petit signe à deux affreux mendiants.

Il y a entre les malfaiteurs de Londres une sorte de franc-maçonnerie;

ils se soutiennent et se reconnaissent à certains gestes, ou même à un

simple coup d'oeil.

Mes ennemis me faisaient «filer».

M'approchant brusquement des ignobles individus qui m'emboîtaient le

pas, je leur dis en les menaçant du doigt:

--Vous autres, si vous continuez à me suivre, je vous signale à un

policeman...

Les deux drôles jouèrent l'étonnement et jurèrent leurs grands dieux

qu'ils ne me suivaient pas...

Pendant qu'ils se répandaient en protestations, je hélai un taxi,

jetai une adresse quelconque au cabman et les laissai, tout interdits,

au milieu de la rue.

Lorsque j'eus roulé pendant une demi-heure, je descendis, réglai le

chauffeur et m'enfonçai dans la première rue qui se trouva devant moi.

Mon intention n'était pas, comme on le suppose, de retourner à bord du

_Humbug_... Je ne savais pas encore ce que j'allais faire, mais

j'étais résolu à quitter Londres coûte que coûte... Par bonheur, Bill

Sharper et Manzana n'étaient point parvenus à me «subtiliser» mon

portefeuille. Je pouvais donc monter dans un train quelconque et

mettre plusieurs dizaines de kilomètres entre mes ennemis et moi.

Comme je me trouvais dans les environs de Waterloo-Station, je résolus

de prendre un billet pour Southampton. Une fois dans ce port, je

tâcherais de me faire embarquer sur quelque bâtiment en partance pour

l'étranger.

Après avoir jeté un rapide coup d'oeil derrière moi, je m'apprêtais à

entrer dans la gare, quand un gentleman vêtu à la dernière mode me

posa familièrement la main sur l'épaule, en disant:

--Tiens! M. Edgar Pipe!...

C'était Allan Dickson, le roi des détectives, celui qui, on se le

rappelle, m'avait arrêté quelques années auparavant, dans cet hôtel de

Kensington où je me croyais si bien caché.

Je saluai le gentleman et allais continuer mon chemin, quand il me

retint:

--Eh quoi! monsieur Pipe, dit-il, vous ne semblez pas satisfait de me

revoir... Est-ce que vous me garderiez rancune au sujet du petit

incident du Victoria Palace? Si cela était, vous auriez tort, car si

je vous ai arrêté, avouez que c'était un peu votre faute... Vous

m'avez demandé, alors, je suis venu...

--C'est vrai, dis-je en souriant, excusez-moi... mais vous comprenez...

--Oui... oui... je comprends... on n'aime guère revoir les gens qui...

enfin... vous n'avez plus rien à craindre, maintenant, puisque vous

avez payé votre dette... J'avoue que le tribunal vous a un peu «salé»,

mais vous êtes malheureusement tombé sur des juges très sévères... Une

semaine plus tard, vous auriez eu la chance de vous en tirer avec deux

ans, car c'était M. Serey, le bon Juge, comme nous l'appelons, qui

présidait les audiences... Que voulez-vous?... on ne peut pas toujours

avoir de la chance... Mais à propos, il paraît que vous êtes un héros?

--Moi?

--Oui, vous...

Et, comme j'avais l'air étonné:

--Quel homme modeste vous faites, monsieur Pipe, et moi qui vous

croyais vaniteux en diable... Voyez comme on se trompe parfois...

Ainsi, vous ne vous souvenez même plus de l'acte de courage qui vous a

valu récemment une réduction de peine...

--Ah! oui, l'incendie de Reading...

--Il paraît que vous avez été merveilleux...

--J'ai fait mon devoir, voilà tout.

--Vous avez fait plus que votre devoir, mon ami, car rien ne vous

forçait à vous jeter au milieu des flammes pour sauver vos

camarades... Je suis au courant, le directeur m'a tout raconté et je

vous avoue que j'ai été émerveillé de votre audace... oui, là,

sérieusement... et, tenez, je vais vous faire un aveu: maintenant que

je vous connais mieux, je serais désolé d'avoir à vous arrêter de

nouveau.

--Je pense que vous n'aurez pas cette peine, car je suis décidé à

redevenir un honnête homme.

Allan Dickson me regarda en souriant, et me frappant sur l'épaule:

--C'est très bien cela, dit-il... et je suis heureux de vous voir

adopter cette belle résolution... Que faites-vous, à présent?... vous

êtes marin, ce me semble?... Très bien, cela... Rien de tel que les

voyages pour vous changer les idées... Et vous partez bientôt?

--Je devais partir, mais le bateau à bord duquel j'étais engagé a eu

une avarie...

--De sorte que vous êtes encore à Londres pour quelque temps?

--A moins que je ne trouve un autre bâtiment prêt à appareiller...

Pendant que je parlais, Allan Dickson regardait de temps à autre

autour de lui, d'un air méfiant...

--Est-ce que ce n'est pas un de vos amis qui vous attend là-bas?...

demanda-t-il, en me désignant d'un coup d'oeil un individu de mauvaise

mine qui se tenait près du guichet des billets...

--Non... répondis-je, personne ne m'attend... et, d'ailleurs, je n'ai

plus d'amis...

--Cependant, cet homme semble singulièrement s'intéresser à vous...

--Possible!... mais je ne le connais pas... à moins... mais, oui, j'y

songe...

--A moins? fit Allan Dickson en me regardant fixement...

--Ecoutez, lui dis-je, vous pouvez me rendre un grand service et, du

même coup, débarrasser Londres de deux gredins dangereux.

--Je suis tout oreilles... De quoi s'agit-il?

--Voici: Je vous ai dit, tout à l'heure, que je m'efforçais de

redevenir un honnête homme...

--Et je vous félicite de cette résolution...

--Oui... mais c'est plus difficile que je ne croyais...

--Et pourquoi?

--Parce que, lorsqu'on a vécu, comme moi, au milieu de gens sans aveu,

on retrouve toujours sur sa route des misérables prêts à vous faire

chanter... On est rempli de bonnes intentions, on s'efforce de

reprendre sa place dans la société, de vivre honnêtement de son

travail, mais on a compté sans les gredins qui vous ont connu

autrefois et qui se dressent toujours devant vous, au moment où l'on

voudrait les savoir à dix pieds sous terre... Depuis que je suis sorti

de prison, je n'ai pas eu, je vous l'assure, une minute de

tranquillité...

--Mais, objecta Allan Dickson, qu'avez-vous à craindre des gens dont

vous parlez?... Vous avez payé votre dette, la justice n'a rien à vous

reprocher...

--C'est vrai, mais supposez que demain, je trouve une situation

honorable, ces misérables ne manqueront pas de faire savoir à celui

qui aura consenti à m'employer que je suis un ancien pensionnaire de

Reading...

--Vous n'ignorez pas que la loi punit les calomniateurs...

--Oh... si peu!... et puis ceux qui emploient de pareils moyens

demeurent, la plupart du temps, introuvables... n'empêche que leur

coup a porté... Un beau matin, on est congédié, sans motif, et on doit

se mettre à la recherche d'un nouvel emploi... Pendant ce temps, on

tombe souvent dans la misère et on en arrive à perdre tout courage...

--Mon cher Pipe, me dit Allan Dickson, vous m'avez l'air, en ce moment,

de voir tout en noir... Il faut vous remonter, _by God_!

--Hélas! je le voudrais, mais la fatalité me poursuit...

--N'employez donc pas de ces grands mots-là... Est-ce que ça existe,

la fatalité?... Allons, au revoir... tâchez de persévérer dans vos

bonnes intentions et si quelqu'un cherche à vous nuire, venez me

trouver... j'aurai vite fait de vous débarrasser de ce gêneur...

--Merci... il se pourrait que j'eusse besoin de vous avant peu...

--Tout à votre disposition, mon cher Pipe, vous savez où je

demeure?... Non?... tenez, voici ma carte... Je suis toujours chez moi

le matin, de dix heures à midi... Allons, _good bye_!... et bon

courage!

Et le détective, tournant les talons, disparut dans une des salles

d'attente de la gare.

Resté seul, je réfléchis un instant et j'étais, je l'avoue, assez

perplexe.

Devais-je quitter Londres avant d'avoir dénoncé à Allan Dickson Bill

Sharper et Manzana? J'avais eu un moment l'idée de raconter au

détective les petites expéditions de ces deux bandits, mais l'affaire

du diamant m'avait retenu.

Je me dirigeai donc vers le ticket-office et pris modestement un

billet de troisième. Un train partait pour Southampton à six heures

trente... Il était six heures, j'avais par conséquent une demi-heure

devant moi. J'entrai dans un petit restaurant situé en face de la gare

et me fis servir un «ox-tail soup», une tranche de roast-beef et une

bouteille de bière. J'avais à peine absorbé mon «ox-tail» que la porte

du restaurant s'ouvrait tout à coup, livrant passage à deux hommes:

Bill Sharper et Manzana!

Etait-ce le hasard qui les avait conduits dans l'établissement où je

me trouvais? M'avaient-ils fait suivre? Cette dernière hypothèse était

la plus admissible.

Ils s'avancèrent vers moi, d'un air grave, comme des gens qui ont une

importante mission à remplir, et, arrivés devant ma table,

s'arrêtèrent brusquement, en me regardant de façon inquiétante. Ils

étaient tous deux très pâles et je remarquai que les mains de Manzana

étaient agitées d'un tremblement convulsif.

--Tiens! vous voilà, dis-je, sans paraître remarquer le trouble de mes

ennemis... mais asseyez-vous donc, je vous en prie... Voulez-vous

accepter quelque chose?

--Il ne s'agit pas de cela, répondit Bill Sharper... nous avons une

explication à vous demander...

--Une explication?... parlez... je vous écoute.

--Non... pas ici... sortons.

--Comme vous voudrez... mais laissez-moi au moins achever cette

tranche de roast-beef...

--Non... sortons immédiatement.

J'affectais toujours le plus grand calme, mais je sentais mon coeur

battre à coups précipités dans ma poitrine.

--Très bien, dis-je, je suis à vous.

Et, après avoir réglé ma note, je me levai et suivis Bill Sharper et

Manzana.

Ils m'entraînèrent dans la gare de Waterloo et là, en un coin désert,

ils s'expliquèrent enfin. Ce fut Manzana qui prit la parole. Sa voix

tremblait et il avalait la moitié de ses mots:

--Monsieur Pipe, me dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre

solennel, vous êtes un traître.

--Un traître?

--Oui, ne faites pas l'étonné, vous savez parfaitement ce que je veux

dire.

--Je vous assure...

--N'assurez rien... je vous répète que vous êtes un traître... et je

le prouve...

--Oui, parfaitement... nous pouvons le prouver, appuya Bill Sharper de

sa grosse voix de basse...

--Je le prouve, reprit Manzana, qui devenait de plus en plus

nerveux... Vous vous êtes sans doute imaginé que nous sommes des

imbéciles auxquels on peut monter le coup comme à des conscrits...

mais nous sommes plus malins que vous, monsieur Pipe... oui, dix fois

plus malins que vous... Nous avons aussi plus d'honnêteté, car lorsque

nous donnons notre parole, nous avons l'habitude de la tenir...

--Parfaitement, grogna Sharper...

--Mais vous, monsieur Pipe, poursuivit Manzana, vous ignorez ce que

c'est qu'une parole d'honneur...

Ces circonlocutions ridicules commençaient à m'agacer...

--Au fait, dis-je... où voulez-vous en venir?

--Ne faites pas votre petit saint Jean, railla mon ex-associé... vous

savez très bien ce que je veux dire...

--Pas le moins du monde... expliquez-vous... je commence à perdre

patience...

--C'est dommage... oui, c'est vraiment dommage!... Ah! monsieur Edgar

Pipe perd patience... Monsieur Edgar Pipe est devenu bien irritable.

Et, tout en parlant, Manzana se rapprochait de moi, menaçant,

agressif... Bill Sharper ricanait en balançant son énorme tête...

--Vous voulez des explications, dit Manzana... eh bien! nous allons

vous en donner, canaille... traître! mouchard!... Oui, nous sommes

fixés sur votre compte... vous êtes un «indicateur»... vous renseignez

les détectives... on vous a vu faire vos confidences à Mr Allan

Dickson... mais je vous préviens que vous êtes «filé»... que vous

aurez continuellement quelqu'un à vos trousses et--retenez bien

ceci--si vous avez le malheur de revoir Allan Dickson... eh bien...

nous vous saignerons comme un poulet... vous entendez... comme un

poulet...

--Parfaitement, grinça Bill Sharper en tirant à demi de sa poche un

énorme couteau à cran d'arrêt...

Je consultai l'horloge de la gare... Il était exactement six heures

vingt-neuf, le train de Southampton partait dans une minute et

quelques retardataires piquaient, dans la direction du quai

d'embarquement un pas de gymnastique effréné.

--Au revoir, messieurs, m'écriai-je subitement.

Et plantant là mes deux ennemis, je pris ma course vers le train...

Manzana et Sharper se lancèrent à ma poursuite, mais quand ils

arrivèrent à l'entrée du quai, la grille se referma brusquement.

Pendant qu'ils couraient à la porte de la salle des bagages, le train

se mit en marche et j'aperçus de loin Manzana qui me montrait le poing.

XII

«LE SEA-GULL»

J'avais «semé» mes ennemis, mais je n'étais pas encore sauvé. Les

drôles étaient bien capables de me signaler à la police et de me faire

arrêter, au débarcadère de Southampton. Il leur suffisait d'aller

trouver le chef de gare, de lui raconter une histoire quelconque et la

farce était jouée. On me ramènerait à Londres et c'était tout ce que

désiraient les affreux chenapans qui avaient juré d'avoir ma peau.

Je résolus donc de descendre en cours de route.

A Byfleet, la première station à laquelle s'arrêtait le train,

j'ouvris la portière et sautai sur le quai. Ce n'est que le

surlendemain seulement que je me risquai à gagner Southampton.

Maintenant, il s'agissait de quitter l'Angleterre le plus vite

possible et je m'abouchai immédiatement avec quelques matelots qui

m'indiquèrent les bâtiments en partance.

Je m'étais imaginé que j'arriverais facilement à m'embarquer, mais je

m'aperçus bientôt que tous les capitaines n'étaient pas aussi

«coulants» que le capitaine Wright. Tous me demandèrent des papiers,

exigèrent des références et je me vis blackboulé partout où je me

présentai.

Je commençais à perdre courage, quand un matelot qui fumait sa pipe,

assis sur une borne, me donna un renseignement utile:

--Ecoutez, camarade, me dit-il, si vous tenez absolument à trouver un

engagement, je connais un bateau sur lequel on vous prendra sans doute,

mais vous savez, c'est un bateau bizarre...

--Qu'importe... comment s'appelle-t-il?

--Le _Sea-Gull_... Tenez, c'est ce voilier blanc qui est amarré à quai,

entre le paquebot de France et la malle de Jersey.

--Vous pourriez me recommander?

--Oh! pour ça, non!... Je ne connais personne à bord... Présentez-vous

vous-même, vous verrez bien ce qu'on vous dira... Le patron de ce

_Sea-Gull_ recrute en ce moment son équipage... Il y a quatre garçons

qui ont déjà été engagés. Essayez toujours, vous verrez.

--Merci, dis-je, je vais suivre votre conseil.

Et je me dirigeai vers le _Sea-Gull_.

C'était un grand yacht blanc gréé en brick-goélette; le mât de misaine

était à phares carrés; le grand mât avait une voile à corne et un

«flèche». A l'arrière, on voyait un capot vitré sur les côtés duquel

étaient accrochées deux bouées.

Aucune passerelle ne reliait le yacht au quai.

--Pourrais-je parler au patron? demandai-je à un matelot qui était en

train de briquer avec ardeur le tillac du bateau...

L'homme me regarda d'un air ahuri... puis mit son index à son oreille

et secoua négativement la tête, pour me faire comprendre qu'il était

sourd.

Je m'adressai à un autre marin, un grand diable, maigre comme une

flamme de sémaphore, et jaune comme un citron.

Il fit un geste auquel je ne compris rien et disparut par une

écoutille.

Ils sont bizarres, en effet, pensai-je, les gens du _Sea-Gull_...

Après avoir interpellé encore deux autres matelots, sans obtenir de

réponse, j'allais battre en retraite, quand un gros homme vêtu d'un

complet de molleton bleu et coiffé d'une casquette galonnée, apparut

sur le pont.

--Pardon, monsieur, lui criai-je... je désirerais parler au patron du

_Sea-Gull_.

--Le patron du _Sea-Gull_, c'est moi... Que me voulez-vous?

--J'ai entendu dire que vous cherchiez des hommes d'équipage... et...

je viens me proposer.

--J'ai en effet besoin de matelots... mais ce qu'il me faut surtout,

ce sont de bons gabiers... êtes-vous gabier?

--Oui, patron...

--Il y a longtemps que vous servez?

--Oh! dix ans au moins.

--C'est bien, embarquez...

Je crus que l'on allait m'envoyer la passerelle, mais personne ne

bougea à bord du yacht...

--Eh bien? avez-vous entendu?

--Oui, patron... mais...

--Mais quoi?

--La passerelle?...

--La passerelle... est-ce que vous supposez qu'on va la placer exprès

pour vous?... Sautez dans les haubans...

Au risque de me rompre le cou, je pris mon élan, fis un bond de deux

mètres, parvins à saisir un des haubans de bâbord et me laissai

glisser sur le pont du bateau. Je m'étais affreusement écorché les

mains, mais il faut croire que la petite gymnastique à laquelle je

venais de me livrer avait émerveillé le gros homme, car il dit en

hochant la tête:

--Parfait!... vous jouez la difficulté, à ce que je vois... vous avez

voulu m'épater... approchez un peu...

Je m'avançai, joignis les talons et demeurai immobile...

Le patron m'examina pendant quelques instants, envoya par-dessus bord

un jet de salive noire et me dit:

--Vous avez toujours servi sur les bâtiments de commerce?

--Oui, patron...

--Appelez-moi capitaine...

--Oui, capitaine.

--Etes-vous déjà allé aux Indes?

--Oui, capitaine.

--Par le canal ou par le Cap?

--Plaît-il?

--Je vous demande si c'est par Suez ou par le Cap?

--Par Suez...

--Bien entendu!... par Suez!... Ils sont tous les mêmes... Ça ne pense

qu'à se faire remorquer ces cocos-là... Eh bien, moi, tel que vous me

voyez... j'ai trente ans de navigation... vous entendez... trente

ans... et je ne l'ai seulement jamais vu votre sale canal... Moi, ma

route, c'est le Cap... oui, mon ami... Southampton, Lisbonne, Madère,

Bonne-Espérance, Zanzibar, les Maldives et Ceylan... Voilà la vraie

route des Indes et celui qui me dirait le contraire, je lui enverrais

immédiatement ma botte dans le bas des reins... Il n'y a que les

marins d'occasion qui passent par le canal...

Le capitaine cracha de nouveau et reprit d'un ton méprisant:

--Oui, les marins d'occasion... ceux qui apprennent la navigation dans

les écoles... mais les vieux routiers comme moi doublent toujours le

Cap...

--Le fait est, approuvai-je, que par le Cap...

--C'est bon... montrez-moi un peu vos papiers...

--Mes papiers?... Je vais vous dire... hier soir, je les avais encore,

mais ce matin, en me réveillant...

--Oui, je vois... vous vous êtes saoulé hier comme un Ecossais et vous

vous êtes fait dévaliser... Ah! bougre d'ivrogne, vous vous en êtes

envoyé des verres de gin et de whisky, hein? Combien?

--Je ne sais... une vingtaine, peut-être.

--Une vingtaine!... seulement... et c'est ça qui vous a tourné la

tête... Ah! ah! ah! les voilà bien les marins d'aujourd'hui, ça se

saoule avec vingt petits verres!... De mon temps, mon garçon, il

fallait deux pintes de schnick pour nous coucher par terre... oui,

deux pintes et il y en avait même qui allaient jusqu'à trois...

Décidément, il n'y a plus d'hommes aujourd'hui... Enfin, ça n'est pas

tout ça... vous n'avez pas de papiers... pas même un simple

certificat... Sur un navire de commerce, on vous ferait arrêter, mais

moi, je m'en moque... Ce ne sont pas les papiers qui font les bons

marins. Si je vous ai demandé les vôtres, c'était pour la forme... Ici,

à mon bord, personne n'a de papiers... Je ne sais même pas le nom de

mes hommes... Ils se présentent, je les accepte, et les baptise

aussitôt... Passons aux conditions. Nous allons aux Indes... c'est

vingt-cinq livres pour la traversée... autant pour le retour... ça

vous va?

--Oui, capitaine.

--Bon... maintenant, on ne descend pas à terre aux escales...

--Cela m'est égal.

--La discipline ici est très sévère... Comme je suis le maître, le

_seul_ maître, entendez-vous, à bord du _Sea-Gull_, j'ai tenu à y

maintenir les anciennes traditions de la marine à voiles... Je vous

donnerai d'ailleurs une copie du règlement. Donc, nous sommes d'accord,

n'est-ce pas?

--Oui, capitaine.

--Eh bien, vous êtes des nôtres... à partir d'aujourd'hui, vous vous

appelez «Colombo»... chaque marin du _Sea-Gull_ porte le nom d'une

ville maritime... Venez, je vais vous présenter à Cardiff, le maître

d'équipage.

Le capitaine s'engagea dans une écoutille et je descendis derrière

lui. Nous suivîmes la coursive d'entrepont et arrivâmes dans une

petite pièce carrée qui prenait jour par un hublot.

Un homme gigantesque, assis sur une caisse, se dressa à demi, dès que

nous pénétrâmes dans la chambre. C'était Cardiff. Jamais de ma vie je

n'ai vu pareil colosse. Je ne puis mieux comparer Cardiff qu'à un

gorille du Gabon. Sa tête énorme, au front bas, ses yeux gris mobiles

et perçants, enfouis sous des sourcils broussailleux, sa poitrine

vaste et velue, ses bras démesurément longs, ses jambes torses

reposant sur deux gros pieds plats, tout en lui rappelait le singe

anthropoïde de l'Afrique Equatoriale.

--Cardiff, dit le capitaine, voici un nouveau gabier... Il ne nous

manque plus que trois hommes... Dès que je les aurai trouvés, nous

appareillerons...

--Hon!... fit l'homme-gorille.

--Pour l'instant, gardez-le près de vous et faites-lui lire le

règlement du bord.

--Hon!...

--Ensuite, vous lui ferez préparer les feux.

--Hon!...

--Vous pourrez aussi lui faire faire quelques épissures...

--Hon!...

Lorsque le capitaine eut disparu, Cardiff s'assit sur son coffre,

alluma une petite pipe en terre, en tira quelques bouffées et prit

dans sa poche un carnet tout crasseux qu'il me tendit en disant:

--Règlement...

Il était plutôt dur, le règlement... mais bah!... j'étais prêt à tout

accepter pour échapper à Bill Sharper et à Manzana. Tant que nous

n'aurions pas quitté Southampton, je ne serais pas tranquille. Mes

ennemis pouvaient encore me découvrir. Il leur suffisait pour cela de

questionner quelques marins du port...

Bien que Manzana et Bill Sharper ne fussent point très perspicaces,

ils ne manqueraient pas quand même, en apprenant qu'il y avait à quai

un navire suspect, de venir s'informer si je ne faisais point partie

de l'équipage. Dans quel navire, en effet, pouvais-je me réfugier, si

ce n'était dans un navire suspect?

Je tremblais, à chaque instant, de voir apparaître mes deux gredins.

Quand j'eus parcouru le fameux règlement que Cardiff m'avait présenté,

je demandai au colosse s'il désirait que je lui rendisse quelque

service.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 20 / 28 段