--Ce n'est pas fini, cette affaire-là... non, ce n'est pas fini... Il

faudra bien que je la tire au clair...

Je devinai sans peine ce qui s'était passé. Le pauvre Crafty, dans son

délire, avait dû parler, un gardien avait surpris ses paroles et «en

avait référé» au directeur, qui avait immédiatement ordonné une

enquête. Elle avait abouti à la constatation que l'on sait et,

maintenant, tout le personnel de Reading cherchait mes bottines...

Cet incident n'était pas fait, on le suppose, pour hausser la moyenne

de mes notes et me valoir la «cote d'amour» sur laquelle comptait le

pasteur. Je m'aperçus que l'on redoublait de surveillance et qu'un

oeil était continuellement fixé sur moi, un oeil vert, sans éclat,

mauvais et sinistre, qui me donnait le frisson.

--Cela va mal pour vous, mon fils, me dit le pasteur à quelque temps

de là... Je viens de consulter votre dossier et je me suis aperçu

qu'on y avait ajouté quelques lignes vraiment regrettables... Je doute

que, maintenant, nous puissions obtenir facilement votre libération

conditionnelle... C'est dommage!... Oui, c'est vraiment dommage, car

l'affaire était en bonne voie, et vous arriviez presque en tête de

liste... Ah! quel malheur, mon Dieu, quel malheur!... vous n'aviez

plus que quelques mois à attendre!...

Le plus navré, c'était certainement moi, et je tombai, à partir de ce

jour, dans un douloureux abattement...

Ainsi, je sombrais au moment d'atteindre le port!... J'étais,

brusquement, replongé dans l'abîme.

Si cuirassé que je fusse contre l'adversité, je supportai

difficilement ce coup-là!

Mon diamant ne suffisait même plus à me consoler et il y avait des

moments où je le chargeais de toutes les malédictions!

Je n'avais eu que du malheur, depuis que je m'en étais emparé. Tout

s'était effondré autour de moi et je finissais par croire qu'il était

ensorcelé... Ah!... j'étais bien puni de mon ambition!... J'avais

voulu conquérir la fortune, mener une vie calme, paisible, redevenir

un honnête homme et j'avais chaque jour roulé, d'échelon en échelon,

jusqu'au fond du gouffre où s'éteignent tous les espoirs.

Moi, qui avais réussi les plus dangereux cambriolages, moi qui avais

toujours glissé avec une adresse merveilleuse entre les mains de la

police, j'étais arrivé à me faire prendre, comme le dernier des

débutants, à l'heure même où j'avais si vaillamment gagné ma retraite!

Je finissais par croire qu'il y a, sur terre, une somme de bonheur

dont on peut disposer, à un certain moment de la vie, mais que l'on ne

retrouve jamais, une fois qu'on l'a épuisée. J'avais, comme on dit,

mangé mon pain blanc en premier... Maintenant, je goûtais au pain amer

de l'adversité. Ma vie d'aventures avait pris fin, et au lieu des

espaces ensoleillés prometteurs de délices infinies, dont je rêvais

encore, quelques semaines auparavant, je voyais se dresser devant moi

un grand mur sombre, infranchissable, dont la crête se perdait dans le

ciel gris.

Ma pensée se reportait sans cesse au cimetière de Reading où dormait

mon pauvre Crafty et il me semblait entrevoir, au milieu des herbes

folles, une petite croix de bois noir avec cette courte inscription en

lettres blanches:

_Here lies Edgar Pipe_[7]

[7] Ci-gît Edgar Pipe.

Je me faisais l'effet d'un vieillard accablé d'infirmités, qui

souhaite la mort afin de ne plus souffrir...

Quand on en est arrivé à ce fâcheux état d'esprit, rien ne saurait

plus vous émouvoir.

Il y eut encore une exécution à Reading, celle d'un nommé «148», qui

avait, dans un accès de rage, étranglé un geôlier. Eh bien! le

croirait-on? j'enviai le sort de ce condamné.

Le pasteur m'avait pris en pitié. Il venait, chaque jour, me lire la

Bible, mais cette lecture, au lieu de me consoler, me rendait fou

furieux... On voit à quel degré de mécréance j'étais descendu.

--Mon fils, me dit un soir le ministre, je considère que mes visites

sont inutiles...

Et il s'en alla navré, après un grand geste de suprême miséricorde...

Le lendemain, je le faisais appeler... C'était le seul être humain

avec qui je pusse causer et si sa présence et ses lectures m'étaient

pénibles, son absence l'était davantage encore...

Il me fallait quelqu'un à qui me raccrocher, car je sentais bien que

si je ne voyais plus personne, j'allais finir par me tuer...

VI

LE «SINISTRE» PROVIDENTIEL

Le printemps était revenu, et le soleil qui visitait de temps à autre

ma cellule (oh bien peu!... quelques minutes seulement) ne fit

qu'aggraver ma peine... Sa lumière, au lieu de me réchauffer le coeur,

me rendait plus triste que jamais, car elle me rappelait la vie... la

vie que je cherchais à oublier!

Je me cachais la figure dans mes draps pour ne point le voir, mais je

crois que jamais il ne brilla plus que ce printemps-là... L'Angleterre

elle-même semblait s'être débarrassée de ses éternels brouillards...

Je me sentais «descendre» de jour en jour, et j'avais conscience

d'être devenu complètement une brute, quand il se produisit, à Reading,

un événement que les journaux enregistrèrent sous le mot de

«sinistre» et qui eut sur ma destinée le plus heureux effet.

Une nuit, le feu prit à la prison. Il débuta par les magasins et les

ateliers et, malgré les efforts des «fire-men» accourus de Londres et

des environs, se propagea jusqu'aux bâtiments cellulaires.

On ouvrit aussitôt les portes de nos boxes, et le directeur donna

l'ordre de nous conduire dans la cour. Je pris mon diamant, le fixai à

la hâte, au moyen d'un noeud, dans le pan de devant de ma chemise et

suivis mes compagnons.

Une fois que nous fûmes dans le grand «yard» pavé qui s'étend devant

la chapelle, on s'aperçut tout à coup que l'on avait oublié d'évacuer

les prisonniers qui se trouvaient à l'infirmerie. Il y eut alors une

minute d'affolement parmi le personnel.

En présence du danger qui menaçait les pauvres malades, j'avais

retrouvé toute mon énergie et j'étais redevenu, par un phénomène que

j'attribue à une subite excitation nerveuse, l'Edgar Pipe des anciens

jours.

Sans que personne me l'eût commandé, je m'élançai avec les «fire-men»

dans la fournaise, gravis en courant un escalier que les flammes

commençaient à lécher, empoignai dans mes bras un malheureux

immobilisé dans son lit, le descendis rapidement dans la cour et

retournai ensuite, au risque de me faire griller, en chercher un

autre. A la fin, comme personne n'osait plus s'aventurer dans

l'escalier en feu, je me dévouai, aux applaudissements de tous et fus

assez heureux pour ramener le dernier malade, un vieillard paralysé

que la terreur rendait fou et qui poussait des cris déchirants.

Je n'étais que légèrement brûlé aux mains et aux bras, car pour

pénétrer dans le brasier, j'avais eu soin de m'envelopper d'une

couverture mouillée. Je fus le seul, avec deux autres détenus, à

coopérer au sauvetage et chacun s'accorda à reconnaître que j'avais

été le plus audacieux...

De l'avis même des «fire-men» j'étais un héros... et mon

numéro--j'allais dire mon nom--circula bientôt dans tous les groupes.

A cinq heures du matin, on était enfin parvenu à noyer l'incendie. Les

magasins et les ateliers avaient été en partie détruits. Quant à la

maison de détention proprement dite, ainsi que le pavillon où logeait

le directeur, ils étaient intacts. Par contre, le hangar qui abritait

la machinerie du Tread-Mill et celui où se trouvait la fameuse

«chambre» de justice, avaient flambé comme un feu de paille et je

soupçonne fort les détenus, qui faisaient la chaîne et se passaient

les seaux d'eau, de n'avoir pas montré beaucoup d'empressement à

protéger ces deux affreuses bicoques.

J'avais eu la chance, en opérant mes sauvetages, de ne pas perdre mon

diamant... Je le sentais toujours sur mon abdomen... je le sentais

d'autant plus qu'il s'était, sous l'effort que j'avais déployé,

profondément enfoncé dans ma chair où il avait même, par endroits,

produit de légères érosions.

Je m'apprêtais à prendre la file, à la suite de mes compagnons que

l'on allait reconduire dans leurs cellules quand le directeur me fit

appeler, ainsi que les deux autres détenus qui s'étaient en même temps

que moi distingués par leur courage.

Il nous félicita et eut même quelques paroles émues assez «réussies»,

mais ce fut moi qui recueillis la plus grande part de cette gerbe

d'éloges:

--Numéro trente-trois, me dit-il, vous venez, en quelques minutes, de

racheter un passé regrettable et je ne veux plus voir en vous qu'un

héroïque et brave garçon... Dès aujourd'hui, je vais rendre compte de

votre belle conduite au lord Chief of Justice et je ne doute pas qu'il

ne vous accorde à bref délai une sérieuse réduction de peine... et

peut-être votre grâce... Allez!... Ayez confiance! Pour vous l'heure

de la libération est proche.

Et, chose stupéfiante, inouïe, inimaginable, le directeur de la prison

de Reading serra la main au numéro trente-trois...

C'était la première fois qu'on voyait chose pareille, et les gardiens,

quand je passai devant eux, me saluèrent militairement.

Au déjeuner, j'eus double ration avec une pinte de pale-ale et une

tasse de thé; au dîner, on me servit une excellente oxtail soup, du

roast-beef avec des pickles, un pudding et du stout... et je

recommençai à trouver la vie agréable.

De Tread-Mill, il n'en fut plus question, d'abord parce que le moulin

ne fonctionnait plus, ensuite parce que j'étais en instance de

libération et que, comme tel, je devais être dispensé de tout travail.

Quinze jours après, le 17 avril (j'ai retenu la date), le directeur me

faisait appeler et me lisait un long factum duquel il ressortait que

M. «Trente-Trois», condamné à cinq ans de Hard Labour pour cambriolage

à main armée, bénéficiait d'une mesure de clémence et obtenait sa

grâce immédiate «eu égard au grand courage et à la parfaite abnégation

de soi-même qu'il avait montrés en sauvant lors de l'incendie de la

prison de Reading, et ce dans des circonstances particulièrement

périlleuses, les numéros 29, 56 et 127, tous trois en danger de mort.»

L'Association d'Assistance aux Condamnés Repentants que dirigeait le

pasteur de la maison pénitentiaire m'allouait, en outre, afin de me

permettre de reprendre ma place dans la société, une somme de

cinquante livres, payable à la caisse de l'économat, le jour de ma

sortie... De plus,--oh! ce n'est pas fini--la Fondation Evangélique de

Londres me faisait don de vingt autres livres et l'Armée du Salut de

cinq, total soixante-quinze livres qui, ajoutées à ma masse, laquelle

se montait à seize livres et aux quatre-vingts livres de miss Mellis

dont je gardais la propriété, portaient mon avoir à cent soixante et

onze livres!...

Je trouvai que ce petit dédommagement était assez juste et que, somme

toute, il y avait encore de braves gens en Angleterre.

La santé m'était revenue tout d'un coup et j'attendais avec une

impatience que comprendront tous ceux qui ont, comme moi, tâté de la

prison, l'heure de ma levée d'écrou.

Elle arriva enfin!...

On me rendit les effets que j'avais, on s'en souvient, achetés à si

bon compte aux magasins Robinson and Co, mais comme je n'avais plus de

bottines, le pasteur voulut bien me faire cadeau d'une paire qu'il ne

mettait plus et je me trouvai de nouveau habillé en «gentleman».

Je devais, à la vérité, avoir plutôt triste mine avec ma tête rasée,

mon chapeau défoncé, mes habits chiffonnés et mes larges chaussures à

bouts carrés, mais quand on a porté, pendant près de trois ans, la

combinaison ornée de fleurs de trèfle qui est l'uniforme des prisons

anglaises, on n'a pas le droit de se montrer difficile. D'ailleurs on

arrive, après un long séjour en cellule, à ne plus avoir, faute de

glace, la notion de l'élégance.

Lorsque je franchis le seuil trop hospitalier de la prison de Reading

et que je me trouvai dans la rue, que je vis autour de moi des hommes,

des femmes, des enfants, des chiens, des chevaux, des autos, je

demeurai un instant ébloui, comme un hibou surpris par l'aurore, mais

presque aussitôt, je me ressaisis et jetai un rapide coup d'oeil

autour de moi.

Bientôt, j'eus un soupir de satisfaction... car je venais d'acquérir

la certitude que Manzana n'était point parmi les passants qui

m'environnaient... Cela m'encouragea à me rendre à Londres. C'était

encore là, ma foi, que je serais le plus en sûreté.

--Pardon!... la gare?... demandai-je avec une extrême politesse à un

gros policeman qui trônait au milieu d'un refuge, comme un Bouddha sur

un piédestal.

L'homme eut un regard ironique et répondit en me toisant des pieds à

la tête:

--Ah! ah!... on sort du bocal, hein?... Riche idée... voici la belle

saison!... Et alors, comme cela, on retourne à Londres voir ses

amis!... et on va s'en donner tant que ça pourra jusqu'à ce qu'on

revienne ici.

--Pardon, sir, répondis-je très digne, je vous ai demandé le chemin de

la gare...

Le policeman s'inclina cérémonieusement:

--Gentleman... excusez-moi... vous êtes sans doute le prince de

Galles... pardon!... je m'étais mépris... tout le monde n'est pas

physionomiste... La gare?... elle est là, devant vous, mais je dois

prévenir Votre Excellence que le train de Londres vient de partir...

et que le prochain est à cinq heures cinquante-quatre...

«Imbécile!» pensai-je en tournant les talons...

Ainsi, à peine rendu à la liberté, j'étais déjà la risée des gens de

police!...

Ce premier contact avec le monde «civilisé» m'avait désagréablement

impressionné, mais je n'étais pas au bout de mes surprises.

Un peu plus loin, un bon bourgeois tenant par la main un petit garçon

me désigna au gamin qui fixa sur moi des yeux effarés. Sur le pas des

portes, les boutiquiers me regardaient avec mépris, et j'entendis l'un

d'eux dire à son voisin:

--On les relâche donc tous à la prison de Reading... cela promet...

la rubrique des faits divers ne chômera pas...

--Je trouve, répondit un autre, que l'on est trop indulgent pour ces

oiseaux-là... Si j'étais quelque chose dans le gouvernement, je

proposerais une bonne loi qui nous débarrasserait pour longtemps de

canailles pareilles...

La voilà bien la charité sociale! Un homme sort de prison, il ne

trouvera personne pour lui tendre la main... personne ne l'aidera à se

relever. Il expiera sa réhabilitation plus durement que son crime. Et

l'on s'étonne après cela qu'il y ait tant de récidivistes!...

J'étais, je l'avoue, quelque peu refroidi, et moi qui avais quitté

Reading avec de bonnes pensées plein la tête, je commençais à sentir

la haine s'amasser dans mon coeur.

En passant devant la glace d'une devanture, je me regardai à la

dérobée et j'eus peine à me reconnaître.

Comment! c'était moi, cet individu grotesque et repoussant... C'était

moi cet affreux chemineau, à la peau couleur safran, aux yeux caves et

farouches, à l'allure minable et inquiétante... Ah! je comprenais

maintenant pourquoi tout le monde me regardait... Je mettais une tache

sombre sur la gaieté de la ville... Pour ces gens paisibles, j'étais

le vagabond dont il faut se méfier, le spectre du Mal, l'homme prêt à

tout, le fauve redoutable sorti de la Ménagerie de Reading!...

A la gare, dès que j'eus pris mon billet, un employé m'invita poliment

à ne pas stationner dans la salle d'attente, et comme je m'étais

réfugié sur le trottoir, un policeman m'ordonna de descendre sur la

chaussée.

Un autre détenu qui avait été libéré en même temps que moi arpentait

librement, la pipe à la bouche, la cour de la gare, et personne ne

faisait attention à lui. Cela m'étonna tout d'abord, mais je finis par

comprendre...

Cet homme portait un costume d'ouvrier, et il y en avait vingt comme

lui qui attendaient le train... Rien ne le différenciait de ceux qui

l'entouraient et il avait l'air d'être de leur compagnie, tandis que

moi, avec ma pelisse sous le bras, ma jaquette chiffonnée, mon chapeau

déformé, ma chemise fripée qui, faute de doubles boutons, bâillait sur

la poitrine, j'attirais immédiatement l'attention des passants.

Des centaines d'yeux étaient braqués sur moi et je sentais le rouge de

la honte me monter à la face.

Si jamais j'ai désiré voir la nuit arriver, ce fut bien ce jour-là!...

Ce jour-là aussi je pus mesurer la profondeur de la muflerie humaine!...

VII

OU JE DEVIENS L'AMI DE Mme CORA ET DE M. BOBBY

Quand j'arrivai à Londres, mon premier soin fut de courir chez un

chemisier et chez un bottier, puis j'allai ensuite chez un petit

tailleur de Commercial Road qui consentit, moyennant deux shillings, à

donner un coup de fer à mes habits.

Cet homme aussi vit bien que je sortais de prison, mais il se garda de

me questionner...

Il y avait chez lui une glace dans laquelle je pus me regarder à

loisir et je remarquai que ce qui me rendait surtout affreux c'était

ma tête rasée, sur laquelle oscillait un chapeau trop grand. J'eus

l'idée d'acheter une perruque que je porterais jusqu'à ce que mes

cheveux eussent repoussé. Je fus longtemps à la découvrir, cette

perruque, mais enfin j'y parvins et celui qui me la vendit, un vieux

receleur de Johnson Street, me la fit payer très cher, car il me prit

sans doute pour quelque malfaiteur qui voulait échapper à la police.

Je coiffai aussitôt ce «postiche» d'occasion qui s'adaptait assez

exactement à ma tête et pris congé du «broker» qui crut devoir me

serrer la main et me décocher un petit coup d'oeil malicieux.

Je me mis ensuite à la recherche d'un logement et cela me prit deux

bonnes heures. Je ne pouvais, on le comprend, m'installer dans un

bouge, et ma mauvaise mine m'empêchait d'arrêter mon choix sur un

hôtel de second et même de troisième ordre. Fort heureusement, le

hasard vint à mon secours, une fois encore.

Dans une petite rue de Limehouse, un des bas quartiers de Londres, un

écriteau attira mes regards:

_Bedroom to let._

J'hésitai un instant, puis me décidai à entrer. La maison avait plutôt

mauvaise apparence.

C'était une affreuse bâtisse aux murs fendillés sur la façade de

laquelle on avait récemment passé une couche de badigeon rouge qui

s'effritait déjà par endroits.

Je suivis un étroit couloir et arrivai dans une petite cour vitrée où

j'aperçus une servante qui lavait du linge.

--C'est ici, demandai-je, qu'il y a une chambre à louer?

La maid me regarda un instant avec de gros yeux ronds, essuya ses

mains à son tablier et répondit, avec un affreux accent gallois:

--Attendez, j'vas chercher Mme Cora.

J'attendis près du baquet de la laveuse, les pieds dans l'eau.

Soudain, un joyeux éclat de rire retentit près de moi. Je me retournai

vivement mais je n'aperçus personne... Presque aussitôt une horrible

voix canaille qui rappelait celle des beggars de Whitechapel entonna

une chanson de matelots ordurière et stupide.

J'allais fuir, quand une grosse dame parut.

C'était Mme Cora. Elle avait une perruque rousse; sa bouche était d'un

rouge exagéré et ses yeux que surmontaient des sourcils d'un noir de

jais décrivaient deux courbes tellement régulières qu'on les devinait

tracées avec un pinceau. Quant à son teint, il avait cet incarnat

factice que donne à la peau le «crayon Primrose» et son visage luisait

comme un phare. Elle était vêtue d'un peignoir de soie bleue sous

lequel ballottait une poitrine molle, maintenue par un large ruban de

faille.

En m'apercevant, elle inclina légèrement la tête, esquissa un sourire

et demanda, d'une petite voix d'enfant:

--Monsieur désire?

--J'ai vu que vous aviez une chambre à louer, madame, et je désirerais

en connaître le prix.

--C'est quinze shillings par semaine... ameublement confortable, vue

sur la rue...

A ce moment, les éclats de rire se firent entendre de nouveau.

--Ne faites pas attention, me dit Mme Cora, c'est Bobby qui s'amuse...

Nous disions donc: vue sur la rue... tranquillité parfaite... On peut

sortir et rentrer à volonté... mais vous savez, je ne veux pas de

chiens ici... je les ai en horreur car ils font peur à Bobby... Il est

si impressionnable, ce pauvre Bobby... Figurez-vous que l'autre jour,

il a été pris d'une crise terrible et j'ai bien cru que j'allais le

perdre... Un maudit bull s'était introduit dans cette cour et aboyait

avec fureur... il a même eu l'audace de monter au premier, dans la

chambre où se trouve Bobby... Mais je suis là qui vous parle de mon

coco adoré, et j'oublie de vous montrer la chambre... Voulez-vous

prendre la peine de me suivre, monsieur?

Et Mme Cora s'engagea dans l'escalier. Elle avait pour gravir plus

facilement les marches, retroussé son peignoir bleu et me montrait des

mollets énormes emprisonnés dans des bas transparents, de couleur

claire.

--Oh! oh!... faisait Bobby de sa vilaine voix nasillarde...

Je l'aperçus enfin, ce Bobby. C'était un gros perroquet gris qui

circulait librement dans une pièce du premier étage, semant sans

pudeur sur le grand tapis rouge des ordures larges comme des shillings.

--Croyez-vous qu'il est joli, s'extasia Mme Cora. Un connaisseur me

disait dernièrement qu'il n'en avait jamais vu de pareil... et je le

crois sans peine... Bobby vaut au moins cent livres... oui,

monsieur... mais pour mille, je ne le céderais pas... Et si vous

saviez comme il est intelligent... il comprend tout... je n'ai qu'à

lui donner un ordre pour qu'il m'obéisse aussitôt...

Je pensai, à part moi, que Mme Cora aurait bien dû donner à son

perroquet l'ordre de respecter un peu plus le tapis rouge.

Nous arrivâmes à la chambre. Elle était, je dois le dire, presque

confortable, quoique d'une propreté douteuse.

La grosse dame fit glisser sur leur tringle les doubles rideaux afin

que sans doute je pusse mieux voir la poussière qui garnissait les

meubles et les taches répandues sur le fauteuil et le couvre-lit, puis

elle me demanda si «je me décidais».

Je répondis affirmativement, car je ne me sentais plus le courage de

chercher un autre logement.

Alors, elle devint aimable, presque provocante...

--Vous serez très bien ici, dit-elle... et si vous vous ennuyez, je

pourrai de temps en temps vous tenir compagnie... Chez moi, vous savez,

c'est la vie de famille et tous mes locataires sont un peu mes

enfants.

--Vous avez d'autres locataires?

--Oui, quatre, mais des garçons très sérieux qui partent le matin et

ne rentrent que le soir. Deux sont employés aux Docks.

--Ah!... et les deux autres?

--L'un est commis voyageur, et l'autre coiffeur pour dames... Vous les

verrez, d'ailleurs, car le samedi soir, nous avons l'habitude de nous

réunir pour jouer au poker... Ce sont des locataires tout ce qu'il y a

de plus comme il faut... le commis voyageur surtout...

Et, tout en me donnant ces explications, la grosse dame me frôlait

légèrement en me faisant les yeux doux, mais voyant que je ne

répondais pas à ses avances, elle me dit brusquement:

--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? La chambre vous plaît... eh bien,

c'est une affaire entendue... quinze shillings par semaine et payables

d'avance...

Je lui tendis une livre, et comme elle n'avait pas de monnaie sur elle,

je lui dis de remettre les cinq shillings à la bonne...

J'avais absolument besoin de repos et désirais me débarrasser au plus

vite de cette logeuse un peu trop familière.

Elle me laissa enfin.

Dès qu'elle fut partie, je donnai un tour de clef et m'assis dans

l'unique fauteuil qui, avec deux chaises de velours grenat, garnissait

la pièce.

Mon séjour prolongé à la geôle de Reading m'avait fait perdre

l'habitude de la marche et j'étais tellement éreinté, tellement fourbu

que je m'endormis presque aussitôt.

Quand je me réveillai, il faisait nuit. La lueur d'un réverbère placé

en face, dans la rue, éclairait ma chambre. Une faim atroce me

tenaillait l'estomac. Je me levai, assujettis ma perruque qui s'était

un peu dérangée pendant mon sommeil, m'assurai que mon diamant était

toujours dans la pochette de ma chemise de dessous, puis, je mis mon

chapeau, ouvris la porte et m'engageai à tâtons dans un escalier

obscur. En m'entendant descendre, le maudit perroquet se mit à pousser

des exclamations auxquelles se mêlaient quelques mots de «slang»...

--Ah! vous voulez probablement dîner, me dit Mme Cora, en s'avançant

sur le palier... Vous savez, je donne également à manger... c'est deux

shillings six par repas.

J'acceptai l'offre de la grosse dame et, quelques instants après,

j'étais installé entre elle et Bobby devant une petite table

recouverte d'une nappe à carreaux jaunes et rouges.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 17 / 28 段