ronde passa dans le couloir... Peut-être avait-il entendu quelque
chose, car il demeura assez longtemps immobile, devant ma cellule.
Il s'éloigna enfin et, quand la lueur jaune de son falot eut cessé
d'éclairer la petite ouverture circulaire placée au-dessus de ma porte,
je repris avec mon voisin la conversation interrompue.
J'eus, pendant un certain temps, beaucoup de peine à saisir ce que
Crafty voulait me dire, mais j'y arrivai enfin, grâce à cette curieuse
faculté d'intuition que les prisonniers arrivent à acquérir.
Et voici ce que m'apprit mon camarade:
Il était parvenu à s'emparer de mes bottines et les avait rapportées
de l'atelier. Pour les cacher, il avait soulevé la trappe qui faisait
communiquer sa cellule avec le Tread-Mill... Il était sûr que l'on ne
pouvait les découvrir, car elles étaient placées dans une
anfractuosité de la muraille, au niveau de l'arbre de couche du moulin.
Il me donna ces indications, moitié en frappant, moitié en collant sa
bouche à la muraille et en parlant très bas.
Ainsi, mon diamant était là, à deux mètres de moi à peine... une
planche seule m'en séparait!... mais était-il sûr que j'allais le
retrouver?... N'avait-il pas disparu du talon qui le contenait?...
Pourvu, au moins, que les cordonniers de la prison n'aient pas eu
l'idée de ressemeler mes chaussures!
On devine l'angoisse qui s'était emparée de moi...
Je demandai à Crafty comment il s'y était pris pour ouvrir la trappe,
et il me donna aussitôt le moyen de soulever la mienne, mais soit que
le système de fermeture ne fût pas le même dans les deux cellules,
soit que je ne susse point m'y prendre, je n'arrivai pas à faire jouer
la ferrure qui supportait l'énorme bloc de chêne...
Je passai une nuit épouvantable et je me relevai même plusieurs fois
pour me livrer à de nouveaux essais qui ne donnèrent aucun résultat.
Pour la première fois, depuis que j'étais à Reading, j'attendis avec
une impatience folle le coup de cloche qui annonçait le Tread-Mill.
Enfin, il retentit et nos boxes s'ouvrirent.
Au lieu de m'installer sur la sellette de fer, comme je le faisais
chaque jour, je me glissai entre la muraille et la roue et parvins, en
m'aplatissant, comme un chat qui passe sous une porte, à atteindre
l'endroit où Crafty avait caché mes bottines. Je les saisis d'une main
prompte, et les glissai entre ma chemise et ma peau, puis je
m'apprêtai à regagner ma place, mais à ce moment, le surveillant
lançait son terrible: _Take care, forwards_!
La roue allait se mettre en mouvement!
J'eus l'idée de crier, d'appeler à l'aide, mais je compris que tout
était inutile. Déjà l'énorme treuil démarrait en grinçant, actionné
par les pieds des détenus.
Aujourd'hui encore, quand je songe à cette minute terrible, affolante,
je me demande comment j'arrivai, sans me faire broyer, à atteindre
l'extrémité inférieure de ma sellette, à m'y hisser et à reprendre
avec les autres condamnés «la cadence du Moulin». Cela est pour moi
une énigme. Tout ce que je me rappelle, c'est que, quand le supplice
eut pris fin, j'avais les mains et les genoux en sang.
Mais, à ce moment, j'étais insensible à tout... j'eusse été écorché
vif que je ne m'en serais même pas aperçu... Je n'avais qu'un désir:
retrouver mon diamant, le prendre dans ma main, le contempler
longuement à la lumière diffuse qui passait par mon vasistas.
Cette minute arriva enfin et j'oubliai toutes mes souffrances, toutes
mes angoisses...
Les ouvriers de la cordonnerie n'avaient pas touché à mes
chaussures... elles étaient intactes et je retrouvai la petite
rondelle de cuir vissée sous le talon droit telle que je l'avais
laissée... Cependant, elle tenait bien, et, pour l'arracher, il m'eût
fallu un outil.
Je la rongeai avec mes dents et parvins à extraire le diamant de sa
gangue...
Dieu! qu'il me parut beau!... Comme il brillait!... quels feux il
jetait. On eût dit un soleil! Je le baisai à plusieurs reprises dans
une sorte de joie fébrile, et telle était mon exaltation que je
n'entendais plus rien de ce qui se passait autour de moi... Je
n'entendais même point ce pauvre Crafty qui frappait au mur comme un
sourd, pour me demander si j'avais retrouvé mes bottines.
Quand je fus enfin revenu à la raison, je lui répondis, mais comme il
avait l'air de vouloir prolonger la conversation, je prétextai un
malaise subit, pour qu'il me laissât en paix.
Cependant, la première effervescence calmée, je me sentis de nouveau
en proie à une mortelle inquiétude...
Où cacher mon diamant?
L'administration de la geôle de Reading n'a pas jugé à propos de
mettre des poches à nos vêtements et les sandales qu'elle nous alloue
n'ont même pas de talon. Je ne pouvais donc replacer le Régent dans sa
«niche», car, pour cela, j'eusse été obligé de conserver mes bottines,
et il n'y fallait pas songer.
Toute la nuit, je réfléchis, tenant mon diamant dans ma main.
Enfin, au jour, je trouvai une cachette provisoire.
Je le glissai dans mon traversin et logeai mes bottines dans ma
paillasse.
Au coup de cloche annonçant le Tread-Mill, j'étais le premier installé
sur ma sellette et... je pédalai ce jour-là avec une ardeur
juvénile... J'aurais, je crois, pédalé toute la journée sans éprouver
la moindre fatigue.
Tant il est vrai que le moral commande en maître au physique, et que
les défaillances du corps proviennent presque toujours d'une mauvaise
disposition d'esprit.
Une subite transformation s'était opérée en moi: j'avais rajeuni de
dix ans!
Il faut croire que la joie que j'avais au coeur se reflétait sur mon
visage, car le gardien Jimb qui m'apportait, chaque jour, ma cruche
d'eau, s'écria dès qu'il ouvrit la porte:
--Peste! trente-trois, vous avez l'air joliment heureux aujourd'hui,
est-ce que votre libération serait proche?
--Hélas! non, répondis-je... j'ai encore, je crois, plus d'un millier
de jours à tirer... mais j'ai reconnu qu'il était stupide de se faire
du mauvais sang...
--Bien sûr... bien sûr... murmura le gardien, en jetant autour de lui
un coup d'oeil méfiant... Il y a des détenus ici qui se minent et ils
ont bien tort... aussi, ils tombent malades et finissent par se
laisser «glisser»... Encore deux, ce matin, qui sont allés dormir sous
la pelouse de Green-Park... C'est effrayant ce que ça se dégarnit
ici... Bientôt, il n'y aura plus assez de monde pour faire marcher le
Tread-Mill.
Et le gardien sortit en chantonnant.
C'était la première fois que cet homme m'adressait la parole, et j'en
conclus que s'il ne me parlait jamais, c'était à cause de mon air
maussade et triste.
On n'aime guère les «faces ténébreuses», et souvent, au lieu d'attirer
la pitié, elles n'inspirent à certaines gens que du dédain et parfois
de la haine.
Depuis que j'étais en possession de mon diamant, je vivais une vie
nouvelle faite de résignation et d'espoir... d'espoir surtout!
Les beaux projets que j'avais naguère abandonnés, je les reprenais
l'un après l'autre et je me remettais à penser à Edith... Oui, à
mesure que mon sang recommençait à bouillonner, je songeais à l'amour
que je croyais avoir enterré définitivement, le jour où j'avais
franchi le seuil de la geôle de Reading.
Edith, à présent, occupait avec le diamant toutes mes pensées, et je
ne désespérais pas de la reconquérir.
Maintenant, je pourrais tout lui dire, lui révéler mes fautes passées.
D'abord, elle me repousserait, cela était à peu près certain;
cependant, quand je ferais miroiter à ses yeux (non pas mon diamant,
car les femmes sont trop bavardes), mais la radieuse existence que je
pouvais lui offrir, elle serait sans doute désarmée.
Son rigorisme ne tiendrait point devant des millions.
Ce qui d'ailleurs m'incitait à supposer que je ne lui faisais pas tout
à fait horreur c'est que, lors de mon procès, où elle avait été, bien
entendu, citée comme témoin, elle ne m'avait point chargé... Je me
rappelle même qu'à une question d'un des juges qui lui demandait ce
qu'elle pensait de moi, elle avait répondu: «M. Edgar Pipe est
peut-être un malhonnête homme, mais je suis obligée de reconnaître
qu'il a un coeur d'or.»
Or, une femme qui trouve que l'on a un coeur d'or, ne peut vous tenir
rigueur de quelques peccadilles.
Cependant, le temps avait marché depuis que j'avais quitté Edith...
Elle avait certainement rencontré un nouveau protecteur, car elle
détestait la solitude, et elle devait avoir oublié déjà le malheureux
Edgar Pipe.
Je me trouverais donc en face d'un rival qu'il serait pourtant, je
crois, assez facile de supplanter, à moins qu'il ne fût un nabab, ce
qui me paraissait peu probable. Enfin, nous verrions... Il était
possible aussi que je rencontrasse une autre Edith, qui me ferait vite
oublier la première.
J'avais d'ailleurs l'intention de quitter l'Angleterre et d'aller
faire un séjour aux Indes, où j'espérais vendre mon diamant à quelque
maharadjah «multimillionnaire».
Une ombre, cependant, obscurcissait ces jolis projets d'avenir:
Manzana!!
Le drôle pouvait me guetter à ma sortie de prison, s'attacher à mes
pas et empoisonner de nouveau mon existence. Comme il n'avait pas été
question du diamant au procès et que, depuis, aucun journal n'avait
annoncé qu'on l'eût découvert sur le condamné de Reading, il
demeurerait persuadé que je l'avais vendu, que j'avais caché l'argent
quelque part et, de complicité avec cet affreux Bill Sharper, il
essayerait encore de me faire chanter.
Qui sait même, si, en désespoir de cause, il ne me dénoncerait pas à
la police française... La prescription ne m'était pas encore acquise
et l'on m'arrêterait sûrement.
Il est vrai qu'il faudrait prouver que c'était moi le voleur du
Régent... Or, qui m'accuserait? Manzana?... _Testis unus, testis
nullus_...
Toutes ces noires réflexions finirent par influer sur mon moral et me
rendirent de nouveau taciturne et maussade. Je ne retrouvais un peu de
tranquillité que lorsque je songeais à cette fameuse fête du New
Year's Day, dont m'avait parlé le pasteur.
Si, à cette occasion, j'avais la chance de bénéficier d'une réduction
de peine, j'étais sauvé, car Manzana, qui me croyait condamné pour
cinq ans, me «manquerait» à la sortie.
Au moment où j'aurais eu besoin de toute ma tranquillité d'esprit,
voilà que justement j'étais tracassé, tourmenté par mon ami Crafty,
qui me demandait à chaque instant, à travers la muraille:
--A quand notre évasion?... Vous en occupez-vous?... Je ne puis plus
résister au Tread-Mill... Si nous ne quittons pas cette maudite prison
je serai mort avant un mois.
J'essayai de le rassurer, et j'y réussis, pendant quelques jours, mais
le pauvre garçon devenait de plus en plus pressant.
--Hâtez-vous, disait-il... Je suis décidé à tout...
Certes, moi aussi, j'étais décidé à tout... mais pas pour l'instant.
Le pasteur, dont je recevais la visite trois fois par semaine,
s'occupait toujours de moi et se faisait fort d'obtenir ma grâce, en
raison de ma bonne conduite et de mon sincère repentir.
Devais-je, par une tentative d'évasion qui avorterait sans doute,
compromettre une affaire qui s'annonçait si bien? Devais-je, pour
tenir parole à Crafty, m'exposer à voir ma peine doublée, et laisser
mes os à Reading?
Cependant, le pauvre Crafty s'impatientait.
--Voyons... pour quand? demandait-il... Je vous assure que je n'en
puis plus... Mes forces sont à bout!
Pendant plusieurs jours, il frappa furieusement au mur, exigeant une
réponse que je donnais immédiatement et qui tenait toujours dans ces
quatre mots: «Patience!... l'heure est proche!»... puis les coups
cessèrent, la cellule devint silencieuse...
J'appris que Crafty avait été transporté à l'infirmerie...
--Bah! me dis-je, il se reposera pendant quelques semaines.
Au fond, je n'étais point fâché de ne plus être obligé de lui
répondre... J'avais cru m'apercevoir qu'un gardien que nous avions
surnommé «Oeil de crabe» s'arrêtait souvent dans le couloir entre la
cellule de Crafty et la mienne, sans doute pour nous épier.
Un jour où l'autre, il nous aurait surpris, et mes notes de conduite
eussent été diminuées de plusieurs points, ce qui était la façon de
punir les condamnés qui attendaient leur «conditionnelle».
La fête du New Year's Day approchait et ce n'était pas le moment de se
faire signaler au surveillant général.
V
PAUVRE CRAFTY!
Ma seule préoccupation, pour l'instant, était de me débarrasser de mes
bottines; nous aurions sûrement, avant peu, une visite de literie, et
il était temps que je les fisse disparaître.
Je les déchirai donc à coups de dents, roulai les semelles, les
aplatis en pesant dessus de tout mon poids, et en fis une sorte de
boule que je lançai, à l'heure du travail, dans le trou du Tread-Mill.
Si l'on retrouvait quelque jour ce paquet informe, on supposerait
qu'il avait été déchiqueté par les rats, très nombreux à Reading, à
cause du voisinage de la Tamise.
Restait mon diamant.
Je le roulai dans le pan de devant de ma chemise, et l'attachai
solidement au moyen de deux ou trois lisières arrachées à mes
sandales. Bien malin serait celui qui viendrait le chercher là!...
D'ailleurs, ce n'était qu'une cachette provisoire, car j'avais
l'intention de soulever une lame de parquet et de l'introduire dessous,
mais cela demanderait de longues heures de travail.
J'étais à peu près tranquille pour le moment, cependant la fatigue ne
tarda pas à me reprendre et j'eus de fréquents étourdissements. Une
fois même, je dus m'évanouir, car je me retrouvai couché sur le
plancher de ma cellule, la tête près de la porte. Par bonheur, aucun
gardien ne m'avait aperçu.
Si «Oeil-de-Crabe» avait eu la malencontreuse idée de regarder par le
guichet de mon box, il aurait aussitôt appelé, croyant que j'avais
voulu me donner la mort, et on m'eût incontinent transporté à
l'infirmerie. Là, on m'aurait aussitôt déshabillé pour me mettre au
lit et mon diamant eût certainement été découvert.
Je devais, sans tarder, le mettre en lieu sûr, et c'est ce que je fis,
mais comme je n'arrivais pas à soulever la lamelle du parquet, je le
calai solidement dans la partie inférieure de la planche inclinée qui
garnissait la fenêtre de ma cellule.
Maintenant, je pouvais m'évanouir tout à mon aise, le diamant était en
sûreté. Je n'avais plus qu'une crainte--je devenais méfiant en
diable--c'était qu'on ne me transportât à l'infirmerie, que je n'y
demeurasse plusieurs semaines et qu'une fois que je serais rétabli on
ne me changeât de cellule, mais cette éventualité ne se produirait
certainement point.
Je dépérissais de jour en jour, et les troubles que j'ai signalés
devenaient plus fréquents. Il m'arrivait parfois de tomber brusquement
comme si j'avais reçu un coup de massue, et je perdais connaissance
pendant quelques minutes. Quand je revenais à moi, j'y voyais à peine
et mes oreilles bourdonnaient avec une telle force que je n'entendais
plus rien... J'étais en outre agité d'un tremblement convulsif des
jambes et me trémoussais de façon désordonnée.
--Quand vous aurez fini de danser, me dit un jour «Oeil-de-Crabe» qui
m'observait par le guichet.
Lorsqu'il vit que, malgré son avertissement, je n'en continuais pas
moins à gigoter, il appela le surveillant-chef.
--Vous ne voyez donc pas, dit le gradé, que cet homme est atteint de
«quaker's dance»... allez vite chercher le docteur Murderer.
J'appris bientôt par ce digne praticien, un petit vieillard paternel
et doux, que le «quaker's dance», qui a beaucoup d'analogie avec le
_delirium tremens_ des alcooliques, est une maladie très commune à
Reading. Elle est, paraît-il, provoquée par l'anémie des prisons, et
le tremblement qui l'accompagne est dû au travail épuisant du
Tread-Mill. Lorsque l'on a «tourné le moulin» on conserve, toute sa
vie, dans les jambes, un petit sautillement auquel les gens de police
ne se trompent jamais.
Pour ma part, j'ai eu la chance d'échapper à cette dégradante
infirmité, parce que j'étais jeune et vigoureux, mais combien de
pauvres détenus en sont restés affligés!
--Mon ami, me dit le bon docteur Murderer, tous les médicaments que je
pourrais vous donner ne vous procureraient aucun soulagement... il n'y
a qu'un remède... la liberté... Néanmoins, comme le règlement
m'autorise à vous exempter de Tread-Mill, un jour sur deux, je vais
donner des ordres en conséquence...
Et il me quitta en hochant tristement la tête.
La liberté!... oui, je le savais aussi bien que lui! Il n'y avait
qu'elle qui pût me guérir, mais arriverait-elle assez vite?
Le lendemain, je n'allai pas au «moulin» et je profitai de ce jour de
repos pour demeurer étendu sur mon lit. J'aurais bien voulu dormir,
mais depuis longtemps, le sommeil me fuyait.
Je m'assoupissais pendant quelques minutes, puis me réveillais en
sursaut, trempé de sueur, en proie à une soif ardente que je ne
parvenais pas à apaiser, bien que je vidasse régulièrement ma cruche,
chaque jour. Ce qui m'était surtout désagréable, c'était d'entendre le
maudit carillon de Reading, qui, toutes les heures, répétait les
premières mesures d'un hymne intitulé _Nearer to Thee, my God_[6] et
qui me rappelait ce que l'homme cherche toujours à oublier,
c'est-à-dire «le grand saut dans l'éternité».
[6] Plus près de toi, mon Dieu!
Je trouve vraiment que les philanthropes qui ont présidé à
l'installation de la geôle modèle de Reading auraient pu se dispenser
d'ajouter cette note lugubre à tout leur arsenal de torture.
Pour le prisonnier, l'heure qui sonne est une distraction... elle
apporte aussi avec elle un espoir... Une de moins!... songe le
malheureux détenu! Et cette fuite du temps, trop lente à son gré, lui
semble malgré tout bien douce, puisqu'elle le rapproche insensiblement
du jour où il quittera sa défroque de clown pour retourner parmi les
vivants.
Pourquoi faut-il qu'un horrible carillon vienne, toutes les soixante
minutes, égrener ses tintements sinistres comme pour dire au
prisonnier avec une cruelle ironie: «Tu peux compter les heures, va,
mais il en est une que, bientôt, tu entendras pour la dernière fois.»
La loi anglaise est bien dure pour ceux qu'elle frappe, et il ne
serait pas trop tôt qu'elle s'humanisât un peu et marchât avec le
progrès... Je crois que cela arrivera lorsque les juges renonceront
enfin à siéger en perruque poudrée et remiseront parmi les curiosités
des siècles défunts leurs oripeaux ridicules.
Y renonceront-ils jamais?
Le code britannique aurait certes besoin d'être remanié, car il
retarde vraiment trop. Au moment où, dans le monde entier, tout est en
marche vers un système social plus en rapport avec les moeurs
actuelles, où chez tous les peuples les lois ont été «retouchées»,
pourquoi l'Angleterre continue-t-elle à marquer le pas avec tant
d'indolence?...
* * * * *
Le nouveau régime auquel j'avais été soumis, grâce au docteur Murderer,
apaisa un peu mes nerfs; les tremblements qui m'agitaient devinrent
moins violents, mais les étourdissements persistèrent, et c'étaient
eux qui m'inquiétaient le plus, car je craignais qu'ils ne me prissent
au moment où je serais en train de tourner le «moulin». De plus, je
faisais de la neurasthénie, ce qui n'a rien d'étonnant avec un régime
pareil, et la confiance que j'avais eue en l'avenir m'abandonnait peu
à peu...
Ce qu'il m'eût fallu, c'était une cure d'air mais peut-être
deviendrait-elle inutile si mon incarcération se prolongeait.
Un matin que j'étais exempt de Tread-Mill, la cloche de notre chapelle
se mit à sonner tristement, à petits coups étouffés, comme honteuse
d'avoir encore à annoncer la mort d'un détenu...
C'est effrayant ce qu'il mourait de monde à Reading, depuis quelques
semaines!
En entendant ce glas, je me mis à pleurer.
Pourquoi? Je n'aurais pu le dire. Ce n'était pas la première fois que
j'entendais tinter la «gloomy» (c'est ainsi que l'on appelait la
cloche du temple) et jamais je ne m'étais senti ému comme ce jour-là.
Etait-ce pressentiment, crainte ou pitié? Je n'aurais pu le dire. Ce
qu'il y a de certain, c'est que j'étais troublé au delà de toute
expression et que je souffrais le martyre.
Quand le geôlier vint m'apporter ma pitance, je ne pus résister au
désir de l'interroger. C'était un brave garçon qui ne dédaignait pas,
à certains moments, de tailler une bavette avec moi. Il avait fait la
guerre en Afghanistan et aimait à raconter ses exploits, comme la
plupart des militaires qui ont vu le feu de près ou même de loin.
--Savez-vous qui est mort ce matin, lui demandai-je.
--Oui, dit-il à voix basse (car Oeil-de-Crabe rôdait dans les environs),
c'est le numéro 34...
--Le 34?...
--Oui, celui qui était votre voisin de cellule, il y a quelques jours
encore... Il paraît qu'il a eu une mort affreuse... Il était devenu
comme fou et on a été obligé de lui mettre la camisole de force... Ah!
certes, le pauvre diable est plus heureux «comme ça»... Au moins, il
ne souffre plus...
Et le geôlier qui avait encore conservé la faculté de s'émouvoir,
sortit en disant:
--Il avait pourtant l'air d'un bon garçon!... c'était doux comme une
petite fille... et si poli!... Sûr qu'on lui pardonnera là-haut!
Je me jetai sur mon lit et me mis à sangloter...
Pauvre Crafty!... Pauvre Crafty!...
Ainsi, c'était lui!... Ah! je m'expliquais maintenant pourquoi cette
maudite cloche m'avait tant troublé!... Il y avait entre Crafty et moi
un lien que la mort elle-même n'était point parvenue à rompre, et, par
une sorte de télépathie indéniable, nos deux âmes communiaient
étroitement dans la religion du souvenir... Sa pensée était venue à
moi, à travers les murs de la prison, et la mienne maintenant allait à
lui!...
Pauvre Crafty!... Il ne me trompait pas quand il disait qu'il n'en
avait plus pour longtemps... et me suppliait de «hâter notre évasion».
Il sentait déjà venir la mort et croyait l'éviter en fuyant, comme si
l'on échappait jamais à la «Rôdeuse» de Reading, lorsqu'elle vous a
une fois marqué de son doigt fatal!
Ainsi, mon camarade était mort, mort sans que je pusse rien faire pour
lui, moi qui aurais tant désiré lui être utile! Et c'était à ce
malheureux que je devais ma fortune. C'était grâce à lui que j'avais
retrouvé mon diamant!...
A quelques jours de là, le directeur, suivi du surveillant général et
d'un gardien, entra dans ma cellule.
Ces trois visiteurs avaient la mine sévère et je vis tout de suite
qu'il allait se passer quelque chose...
--Fouillez partout, commanda le directeur.
Immédiatement, le surveillant et le gardien se mirent à bouleverser
mon lit, à palper ma paillasse et mon traversin, puis, ils examinèrent
le parquet, introduisant la lame de leur couteau entre chaque rainure.
Ensuite, ils cherchèrent derrière la planche qui garnissait la fenêtre
et je tremblais qu'ils ne découvrissent mon diamant, mais il était
tellement bien dissimulé qu'il échappa à leurs regards.
Le directeur vint alors se planter devant moi et demanda d'un ton dur:
--Où sont vos bottines?
Je feignis le plus profond ahurissement, puis, ôtant une de mes
pantoufles, je la lui montrai, en disant:
--Voilà, monsieur le Directeur...
Il eut un haussement d'épaules:
--Ce ne sont pas vos sandales que je veux voir, ce sont vos bottines...
Je pris un air complètement idiot et répondis en roulant des yeux
stupides:
--Je n'ai pas de bottines, monsieur le Directeur... j'en ai eu,
autrefois, mais on me les a enlevées quand je suis entré ici...
--Oui... c'est de celles-là que je veux parler... elles ont disparu...
un complice les a volées dans le magasin et vous les a remises...
--Comment, fis-je, aurait-il pu me les remettre sans qu'on
l'aperçût... et puis, qu'en aurais-je fait?
--Elles contenaient sans doute quelque objet que vous teniez à ravoir?
--Monsieur le Directeur, je ne comprends rien à tout cela.
--Cependant, vos bottines ont disparu.
--Alors, je ne sais pas plus que vous ce qu'elles sont devenues...
Le directeur qui ne m'avait jamais pardonné de lui avoir ri au nez,
lors de notre première entrevue, me regarda en clignant de l'oeil et
en faisant aller sa bouche d'une oreille à l'autre (tic qui lui était
familier et que la colère semblait exagérer encore) puis, il me menaça
gravement de son index en bégayant:
--Prenez garde!... sacripant!... prenez garde!...
Je courbai la tête sans répondre.
Il sortit, suivi de ses deux subordonnés, et je l'entendis qui disait,
dans le couloir: