Mme Cora faisait elle-même le service et s'efforçait à des gestes

gracieux qui la rendaient parfaitement ridicule.

Qu'était-ce au juste que cette logeuse? Malgré ses petits airs de

franchise et d'abandon, elle ne m'inspirait qu'une médiocre confiance.

J'étais, à n'en pas douter, tombé dans une de ces maisons louches

comme il y en a tant à Whitechapel, et si j'étais relativement

tranquille au sujet de ma personne, je l'étais beaucoup moins pour ma

bourse.

Tout en mangeant, avec des minauderies de petite maîtresse, Mme Cora

me posait une foule de questions qui ne laissaient pas que de

m'embarrasser un peu. Quand serré de trop près, je ne savais que

répondre, je passais mon doigt sur la tête de Bobby, lequel s'était

pris pour moi d'une subite affection. Il me regardait continuellement

de son gros oeil rond, en se tortillant maladroitement sur son

perchoir et se rapprochait de plus en plus. Au dessert, il grimpa sur

mon épaule et se mit à tirer les cheveux de ma perruque, tout en

laissant tomber sur ma jaquette les shillings qu'il posait d'ordinaire

sur le tapis.

La grosse dame était dans le ravissement.

--Croyez-vous qu'il est mignon, disait-elle... Regardez donc comme il

est drôle... il veut jouer avec vous... c'est la première fois que je

le vois si familier avec un étranger... Sans doute que vous lui

plaisez... les bêtes ont parfois un flair étonnant... Bobby a compris

que vous étiez un brave homme, et il est tout de suite devenu votre

ami. Ah! ce n'est pas à M. Bill Sharper qu'il ferait une fête

pareille! Je ne sais pourquoi, il ne peut pas le souffrir... et

pourtant, ce n'est pas un mauvais garçon!...

Bill Sharper!

Ce nom me fit courir par tout le corps un long frisson, et Mme Cora

dut s'apercevoir de mon trouble, car elle demanda:

--Vous êtes indisposé?

--Non... non... répondis-je vivement, c'est Bobby qui vient de me

tirer les cheveux...

La grosse dame partit d'un bruyant éclat de rire.

--Ah! le gredin!... fit-elle en pouffant... ah! le petit espiègle...

Il veut sans doute s'assurer que vos cheveux tiennent bien... Alors,

c'est vrai?... il vous a fait mal?... Ah! ça, c'est curieux, par

exemple!... c'est même extraordinaire!...

Et Mme Cora se trémoussait sur sa chaise comme une petite folle.

Evidemment, elle s'était aperçue que j'avais une perruque...

Je ne savais plus quelle contenance prendre... je me sentais

profondément grotesque et ne trouvais rien à répondre.

--Bah!... dit la logeuse, il est bien permis à un homme de porter de

faux cheveux... les femmes en portent bien... En tout cas,

permettez-moi de vous dire que cela vous va très bien. Vous ressemblez

à Rico, un tzigane que j'ai beaucoup connu et avec lequel...

Elle s'arrêta subitement, craignant sans doute de se laisser glisser

sur la pente des confidences...

Mme Cora ne parut pas s'étonner outre mesure que je portasse une

perruque; d'ailleurs, elle ne s'étonnait de rien... C'était une

personne très avertie dont les clients s'étaient employés sans doute à

parfaire l'éducation. Peut-être même avait-elle déjà deviné d'où je

sortais, mais elle était trop bien élevée pour faire allusion à un

petit «accident» qui devait être assez commun dans le monde qu'elle

fréquentait.

Elle me comblait d'amabilités--peut-être en souvenir de Rico--et Bobby

qui avait décidément renoncé à me tirer les cheveux s'acharnait après

le bout de mon oreille...

Très habilement, je ramenai la conversation sur un sujet qui

m'intéressait plus que tout autre.

--Alors, dis-je, Bobby n'aime pas M. Bill Sharper...

--Oh, pas du tout, et cela est même assez singulier, car M. Bill

Sharper ne sait quelles gentillesses lui faire... il lui donne souvent

des friandises et je gage qu'à son retour de voyage, il va encore lui

apporter quelque chose...

--Ah! M. Bill Sharper est en voyage?

--Oui... jusqu'à la fin de la semaine... il se déplace beaucoup en ce

moment... c'est d'ailleurs son métier qui veut cela... C'est vraiment

dommage que Bobby ne l'aime pas, car c'est un bon garçon, et si drôle,

si amusant!... D'ailleurs, vous le verrez et je suis sûre qu'il vous

plaira tout de suite.

--Je n'en doute pas. Il revient, avez-vous dit à la fin de la semaine?

--Oui, il sera ici samedi... ou dimanche, au plus tard...

--Je serai fort heureux de faire sa connaissance...

Le repas s'achevait. Bobby, que la chaleur avait fini par engourdir,

dormait, la tête sous son aile.

La bonne, que nous n'avions pas vue de la soirée, ouvrit tout à coup

la porte de la pièce et fit un signe à sa maîtresse.

--Je vous demande pardon, dit Mme Cora, mais on a besoin de moi... Je

reviens dans un instant.

A travers la baie vitrée, j'avais aperçu la longue silhouette d'un

horse-guard qui titubait légèrement et, à côté de lui, l'ombre menue

d'une femme coiffée d'un grand chapeau à plumes.

Il y eut dans l'escalier un bruit de pas, un murmure confus parvint

jusqu'à moi, puis le silence se rétablit.

Cinq minutes après, Mme Cora, encore tout essoufflée, avait repris sa

place en face de moi.

Elle m'offrit un verre de whisky que j'acceptai, mais cette liqueur

exquise dont j'avais perdu le goût à Reading, ne tarda pas à me

tourner la tête et, bien que la conversation de la logeuse, qui avait

rapproché sa chaise de la mienne, commençât à devenir intéressante, je

me vis obligé de prendre congé, en prétextant--ce qui était vrai

d'ailleurs--un léger étourdissement.

Cette brusque retraite parut contrarier vivement Mme Cora qui aurait

voulu causer plus longuement sans doute, mais j'étais vraiment trop

malade pour accéder à son désir.

Une fois dans ma chambre, je me passai immédiatement un peu d'eau sur

le visage, me déshabillai, après avoir fermé ma porte à double tour et

jeté un coup d'oeil sous le lit et derrière les doubles rideaux, puis

j'essayai de dormir, mais le horse-guard et sa compagne faisaient un

tel vacarme dans la chambre voisine qu'il me fut à peu près impossible

de fermer l'oeil de la nuit. Je croyais, à chaque instant que le bruit

avait cessé, mais bientôt il reprenait de plus belle!

Un peu avant le jour, je m'assoupis cependant, puis ne tardai pas à

m'endormir profondément.

Quand je me réveillai, les douze coups de midi sonnaient à une église

voisine. Je me levai et, tout en procédant à ma toilette, je réfléchis

sur ma situation présente. L'asile que j'avais momentanément choisi

n'était décidément pas sûr; il me fallait en trouver un autre. Pour ma

première démarche, je n'avais vraiment pas de chance, car avouez que

c'était jouer de malheur que d'avoir arrêté mon choix sur une maison

meublée qu'habitait justement Bill Sharper!

La logeuse ne m'avait nommé que celui-là, mais qui sait si je n'allais

pas apprendre que Manzana logeait aussi dans cet hôtel borgne. Il

fallait que je déguerpisse au plus vite, car j'étais exposé, à chaque

minute, à faire chez Mme Cora de mauvaises rencontres.

D'ailleurs, de toute façon, je ne serais pas resté dans ce

boarding-house. La propriétaire était trop aimable, et cette amabilité,

que j'attribuais à ma ressemblance avec le regretté Rico, m'eût

obligé à des sacrifices vraiment trop héroïques.

J'annonçai donc à Mme Cora que je ne rentrerais probablement pas dîner,

et je partis après avoir amicalement serré la patte à Bobby.

J'allai déjeuner dans un restaurant italien tenu, comme toujours, par

un Allemand, puis je me mis à la recherche d'un nouveau logement.

VIII

CELLE QUE JE N'ATTENDAIS PAS

Une heure après, je m'arrêtais devant un énorme bâtiment sur la façade

duquel courait une longue bande de calicot avec ces mots: «Caledonian

Hotel».

C'était une sorte de caravansérail fréquenté par le peuple des docks,

les mariniers de la Tamise et les matelots en congé... On entrait

là-dedans et on en sortait sans que personne vous remarquât. L'hôtel

avait deux cents chambres, ainsi que l'attestait la petite notice

collée sur la vitre du bureau et il était, on en conviendra, bien

difficile au logeur de surveiller tant de locataires.

Je résolus donc de m'établir au Caledonian Hotel, mais avant d'y

pénétrer, je me rendis chez un fripier de Shadwell et troquai contre

une vareuse, un caban, un béret et un pantalon de matelot, les effets

trop élégants que je portais et qui compromettaient ma sécurité.

J'abandonnai aussi ma perruque au marchand, qui me la paya deux

shillings.

Quand je sortis de chez lui, personne n'eût pu reconnaître sous son

costume de marin le gentleman ridicule qui, la veille, dînait en tête

à tête avec la logeuse de Limehouse.

J'avais enfin trouvé le seul déguisement qui me convînt, celui qui me

permettrait de passer partout sans me faire remarquer.

Je ne pouvais plus rester à Londres, où j'étais exposé à rencontrer

Bill Sharper et peut-être Manzana. Mon seul désir était de m'embarquer,

de gagner les régions lointaines, de vendre mon diamant et de

redevenir un honnête homme.

Je m'engagerais à bord d'un bateau quelconque comme soutier, comme

aide-chauffeur, ou comme graisseur, mais ce que je souhaitais, c'était

quitter au plus vite le sol de l'Angleterre.

Je me présentai donc au Caledonian Hôtel, m'inscrivis sur le livre de

police sous le nom de Jim Perkins, et obtins, sans autres formalités,

une chambre au quatrième étage. Pour la première fois depuis ma sortie

de Reading, je me sentis enfin tranquille et pus dormir tout à mon

aise. Je prenais mes repas dans la salle commune de l'hôtel, en

compagnie de matelots et de mariniers et ne tardai pas à me lier avec

quelques braves garçons qui promirent de me trouver un engagement. En

attendant, j'errais sur les quais, causant avec les dockmen,

m'intéressant à l'arrivée et au départ des navires, m'offrant même

parfois pour un coup de main, lorsque j'en trouvais l'occasion.

Un soir, un de mes nouveaux camarades m'annonça que le capitaine du

_Humbug_, un voilier de trois cent cinquante tonneaux, en partance

pour l'Amérique du Sud, cherchait à compléter son équipage. Je me

présentai à ce capitaine qui s'appelait Wright et j'eus la chance

d'être accepté.

--Jeudi le départ, me dit le capitaine Wright... A la tombée de la

nuit, il faudra rallier le bord.

Je promis d'être exact au rendez-vous et retournai au Caledonian Hotel.

J'avais encore une journée à passer à Londres, et je résolus de me

payer un peu de bon temps. En compagnie de deux nouveaux amis nommés

Dick et Funny, j'allai dîner à la «Tortue Volante», un restaurant de

matelots réputé pour ses «sheep's trotters», et ensuite, nous

résolûmes de finir notre soirée au concert.

Il y a dans Pennington street un music-hall très mal famé où les

marins en bordée vont faire un peu de boucan avant de se rembarquer.

C'est une étroite construction précédée d'un long couloir dans lequel

on rencontre les demi-mondaines du Wapping. La salle, garnie de bancs

à dossier solidement scellés au parquet, est flanquée d'une galerie,

sorte de promenoir demi-circulaire où l'on peut consommer pour six

pence des boissons frelatées.

Ce soir-là, c'était «great event»... On annonçait les débuts d'une

chanteuse qui avait modestement pris le nom de «miss Nightingale»,

c'est-à-dire «Mlle Rossignol».

Des affiches la représentaient avec un corps d'oiseau et les boniments

les plus outranciers la désignaient à la curiosité des spectateurs,

comme «une des étoiles les plus brillantes du firmament artistique».

En compagnie de Dick et de Funny, je pris place aux premiers rangs et,

comme le spectacle ne commençait pas assez vite, nous donnâmes le

signal du «branle-bas».

Immédiatement, des centaines de pieds chaussés de gros souliers à

clous se mirent à frapper en cadence les planches du parquet, d'où

monta bientôt une poussière jaune, aussi opaque, aussi épaisse qu'un

brouillard londonien.

L'orchestre préluda enfin par la «Marche des Joyeux Garçons de

Southwark», et toute la salle reprit en choeur le refrain:

_With his nancy on his knee,

And his arm around her waist..._

Une gaieté folle s'était emparée de la salle entière, et les

spectateurs hurlaient avec une telle force que l'on n'entendait plus

la musique dans laquelle cependant dominaient les instruments de

cuivre.

Enfin, la partie de concert commença. Le public emballé par le nom de

«Miss Nightingale» la réclamait à grands cris et les modestes

chanteuses qui précédaient la grande étoile ne parvenaient pas à se

faire entendre.

Soudain je tressaillis. Je venais d'apercevoir dans une travée voisine

de la mienne une femme à la toilette minable, une de ces pauvres

roulures comme on en rencontre dans les rues de Whitechapel, et cette

femme, je ne me trompais point... c'était Edith!

Quel contraste offrait aujourd'hui la malheureuse fille avec la belle,

l'éblouissante, la brillante Edith que j'avais, trois années

auparavant, retrouvée dans un des plus grands concerts de Londres...

Que lui était-il donc arrivé?... Quel terrible événement avait ainsi

précipité sa chute?

Le sentiment qui s'empara de moi, à cet instant, fut celui de la

pitié...

Sans plus me soucier de mes camarades que s'ils n'existaient pas, je

me levai et allai m'asseoir à côté de mon ancienne maîtresse.

Tout d'abord, elle ne me reconnut pas et comme je m'étais approché

d'elle, mon épaule contre la sienne, elle me repoussa d'un geste

rageur en m'appelant «ivrogne».

Alors, je la regardai bien en face et d'une voix dans laquelle je

m'efforçai de mettre toute la douceur possible, je l'appelai par son

nom:

--Edith!

Elle eut un petit soubresaut, suivi d'un mouvement de recul, puis, me

reconnaissant enfin, murmura tristement:

--Edgar!...

Et je vis qu'elle pleurait.

--Venez, lui dis-je...

Elle obéit et nous allâmes nous asseoir dans le pourtour à un endroit

qui était à peu près désert...

Dans la salle, le boucan était à son comble et le régisseur avait dû

paraître sur la scène, pour annoncer que si le bruit continuait on

allait suspendre la représentation...

--Edith!... fis-je, en prenant les mains de la jeune femme... vous ne

m'en voulez pas?

Elle leva vers moi ses grands yeux bleus embués de larmes:

--Vous en vouloir, Edgar... et pourquoi?

--Mais... à cause de... l'affaire...

--Oh! non... je ne vous en veux pas... vous avez pu avoir des torts...

mais vous avez toujours été bon pour moi... tandis que...

Elle n'acheva pas.

--Que voulez-vous dire?... voyons... parlez...

--Je vous assure, Edgar, que je n'en ai pas la force...

--Vous êtes malade?...

--Non... j'ai faim...

Cela avait été dit d'une voix si basse que c'est à peine si je pus

entendre ce navrant aveu...

--Que dites-vous, Edith... que dites-vous?... Vous avez faim?...

--Oui...

Et elle ajouta, honteuse, en détournant la tête:

--Voilà deux jours que je n'ai pas mangé...

--Cependant, vous êtes venue au concert... vous avez dû payer votre

place?

--Ici... les femmes comme moi... ne payent pas.

J'étais ému plus que je ne saurais le dire et je sentais mes yeux se

mouiller.

Je pris Edith par le bras et l'entraînai hors de la salle, au moment

même où miss Nightingale commençait ses roulades.

Il y avait, en face du music-hall, un petit restaurant brillamment

éclairé.

Je voulus y faire entrer Edith, mais elle me saisit vivement le bras,

en disant:

--Oh non... non! pas ici!

Et elle me guida vers une rue sombre, m'entraîna dans une autre et

enfin, s'arrêtant devant une petite boutique peinte en rouge:

--Là! si vous voulez, dit-elle.

Nous entrâmes. La salle était presque vide. Nous nous assîmes, dans le

fond et je commandai à dîner... Edith ne mangeait pas, elle dévorait.

Ainsi, c'était donc vrai, la malheureuse mourait de faim!

J'aurais voulu connaître immédiatement son histoire, apprendre comment

elle avait pu tomber dans une telle misère, mais je n'osais

l'interroger.

Quand elle eut terminé son repas, elle demanda:

--Où allez-vous maintenant? Edgar.

--Mais chez vous, si vous voulez...

--Chez moi! fit-elle tristement... chez moi!... mon domicile

maintenant, c'est la rue!...

Je n'en pouvais croire mes oreilles... Etait-il possible que mon Edith

en fût arrivée là?

--Venez à mon hôtel.

Et je l'emmenai au Caledonian.

Lorsque nous fûmes seuls, je la fis asseoir et lui prenant les mains:

--Edith!... Edith!... je vous en prie... dites-moi tout, confiez-vous

à moi... Vous savez que je suis votre ami, moi... que je vous ai bien

aimée... que je vous aime toujours.

Elle éclata en sanglots.

J'attendis que la crise fut calmée, puis la suppliai de parler.

Elle y consentit enfin, d'une voix hésitante:

--Aussitôt après votre malheur, dit-elle, j'ai été obligée de quitter

le petit appartement que nous occupions chez miss Mellis... et de me

réfugier dans le Strand. J'étais encore toute bouleversée par cette

«histoire»... Et d'abord, je vous ai maudit, Edgar... mais depuis...

depuis que j'ai appris à mieux connaître la vie, je vous ai excusé...

Elle s'arrêta un instant, comme si elle cherchait à rassembler ses

idées, et poursuivit:

--Oui... je vous ai excusé... car, en somme, si à Paris, je n'avais

pas pris les deux mille francs qui se trouvaient dans votre

secrétaire... peut-être bien que...

--Ne parlons plus de cela, Edith, je vous en prie... Ne vous ai-je

point pardonné depuis longtemps?...

--Oui, je sais... mais j'ai honte de cette vilaine action... j'étais

heureuse, à ce moment, vous ne me refusiez rien...

--Mais puisque c'est oublié, vous dis-je... Continuez votre récit...

--Mon... récit!... ah oui!... Où en étais-je donc?...

--Au moment où vous avez quitté le logement de miss Mellis...

--Ah! oui... c'est vrai... J'étais donc allée m'installer dans un

boarding-house du Strand... quand, un jour, en descendant de chez moi,

je me suis trouvée nez à nez dans la rue avec cet horrible individu

qui nous a fait une telle peur, vous savez... ce Bill Sharper...

--Oui... oui... je me souviens de ce bandit.

--Oh!... un bandit, vous pouvez le dire, mais en comparaison de

l'autre... c'est encore un gentleman...

--L'autre?...

--Oui, vous savez bien, Manzana...

--Le gredin! en voilà un qui a fait mon malheur!

--Et le mien aussi, Edgar...

--Comment cela?

--Attendez, vous allez tout savoir et si vous avez souffert, vous

verrez que, moi aussi, j'ai été bien malheureuse... Donc, Bill Sharper

a commencé par m'intimider. «Ah! vous voilà, vous, m'a-t-il dit...

vous ferez bien de vous cacher, car la police vous recherche... vous

allez probablement être arrêtée... Votre amant a parlé... Il paraît

que vous étiez sa complice et que c'est à votre instigation qu'il a

commis le vol que vous savez...»

Je me récriai, naturellement, mais il insista et me terrorisa à tel

point que je m'enfuis de mon logement pour me réfugier dans celui

qu'il m'avait offert...

--Comment? vous êtes allée chez Bill Sharper?

--J'étais folle... je ne savais plus ce que je faisais, et la crainte

d'être arrêtée m'eût fait commettre les pires folies... Chez lui, je

trouvai l'autre... Manzana, celui qui prétend que vous l'avez volé...

Ils me parlaient toujours de mon arrestation prochaine et semblaient

s'efforcer de me soustraire à la justice... Bref, je suis devenue leur

chose... ils ont fait de moi ce qu'ils ont voulu... Après m'avoir

terrorisée, ils m'ont compromise en m'emmenant avec eux dans leurs

expéditions et, finalement, je suis restée seule avec Manzana. Vous

dire ce que ce misérable m'a persécutée, non, c'est à n'y pas

croire... Il me battait, oui. Edgar, ce misérable a osé me battre...

Il me faisait horreur... mais je n'osais le quitter, car il m'avait

menacée de me tuer si je tentais de fuir... Il me surveillait

continuellement et... même quand je descendais dans la rue pour

exercer l'infâme métier auquel il m'avait contrainte, je le voyais

toujours derrière moi, avec ses yeux brillants qui me donnaient le

frisson...

--Ainsi, malheureuse, depuis le jour où j'ai été arrêté...

--Oh! Edgar! Edgar! je vous en supplie, pardonnez-moi... je vous l'ai

dit, j'étais folle. Cet homme m'avait terrorisée, compromise, et une

fois dans l'engrenage...

--Et vous êtes toujours avec lui?

--Non... Edgar... non, j'ai enfin eu le courage de le quitter...

J'étais malade, ceci se passait avant-hier... il m'a quand même

obligée à me lever pour aller faire dans le Strand ma triste promenade

quotidienne... Alors, profitant d'un moment où il était entré dans un

débit de tabac... je me suis enfuie... Je me suis mise à courir droit

devant moi. Arrivée sur les quais, j'ai eu un moment l'idée de me

jeter dans la Tamise et si je ne l'ai pas fait, c'est parce qu'un

policeman qui m'avait aperçue m'a forcée à m'en aller... Depuis, j'ai

erré comme une âme en peine, m'écartant le plus possible du quartier

où se trouve Manzana... Voilà deux nuits que je passe dehors... et,

quand vous m'avez rencontrée, j'étais entrée au music-hall pour me

reposer un peu, car je ne tenais plus sur mes jambes... Je savais que

là on ne me chasserait pas, puisque les rôdeuses des quais sont

admises gratuitement dans ces affreux endroits, pour servir

d'amusement aux matelots... Vous le voyez, Edgar, j'ai bien

souffert... Condamnez-moi si vous voulez, mais c'est la fatalité qui

m'a conduite là!...

Pour toute réponse, j'attirai Edith contre moi et déposai sur son

front pâle un baiser de pardon...

C'était moi, en réalité, qui avais fait le malheur de cette femme...

c'était moi qui l'avais poussée au bord de l'abîme... Manzana avait

fait le reste!

Il y eut entre Edith et moi un long silence; elle avait appuyé sa tête

sur mon épaule et sanglotait doucement.

J'évitais de prononcer un mot, craignant de raviver sa douleur. Enfin,

quand elle parut plus calme, je lui dis:

--Et maintenant, Edith, qu'allez-vous faire?

Elle me regarda avec étonnement, puis comme je demeurais silencieux,

elle se remit à pleurer...

J'avais lu dans ses yeux la question qu'elle n'osait me poser, et je

souffrais autant qu'elle...

--Ne vous ai-je pas dit, fis-je doucement, que je quittais

l'Angleterre... Je m'embarque demain pour l'Amérique du Sud.

La secousse avait été trop violente, je le vis bien au geste de

désespoir d'Edith, et je repris aussitôt:

--Mais, soyez tranquille... je ne vous abandonnerai pas. Ecoutez moi,

je vous en prie, et vous allez voir que je ne veux que votre bien...

Je suis, pour des motifs que vous comprendrez plus tard, forcé de

m'expatrier... Vous, de votre côté, vous ne pouvez demeurer à

Londres... Il n'y a qu'un endroit où vous puissiez être en sûreté...

et cet endroit, c'est Paris, car Manzana a de sérieuses raisons pour

ne pas retourner dans cette ville... Or, vous allez, dès demain,

partir pour la France... et vous prendrez une chambre dans notre

ancien quartier... Dans un mois, ou plutôt non, un mois et demi, vous

irez tous les jours à la poste restante de la place des Abbesses...

vous y trouverez bientôt une lettre à votre adresse... Je vous

apprendrai où je suis, vous me répondrez, et quand je le pourrai, ou

je vous dirai de venir me rejoindre, ou c'est moi qui viendrai... De

temps à autre, je vous enverrai quelque argent... Je compte cependant

que vous redeviendrez une honnête femme... comme moi je tâcherai de

redevenir un honnête homme... Il y a entre nous un fossé de boue... il

faut laisser au soleil le temps de le dessécher peu à peu... Lorsque

nous nous retrouverons, le passé sera oublié, et nous vivrons

heureux... Peut-être reviendrons-nous en Angleterre, car c'est notre

pays à tous deux et si misérable, si criminel qu'on ait été, on

n'oublie jamais son pays...

Edith leva vers moi ses grands yeux que l'espoir rendait plus

brillants et balbutia ce simple mot:

--Merci!

IX

CE QUI DEVAIT ARRIVER

Le lendemain, je conduisis Edith à la station de Waterloo, pris son

billet, lui remis cinquante livres et ne quittai la gare que lorsque

j'eus vu le train disparaître. Nos adieux furent touchants et je puis

dire que de part et d'autre les paroles que nous échangeâmes étaient

sincères.

Il ne me restait plus qu'à regagner le _Humbug_. Le capitaine ne

m'attendait qu'à la fin de l'après-midi, mais je jugeai plus prudent

de monter à bord avant l'heure fixée, car une fois sur le bâtiment, je

n'aurais plus à redouter les mauvaises rencontres.

C'est souvent--j'en ai fait la constatation--à l'heure où l'on se

croit à l'abri de tout danger qu'une tuile vous tombe sur la tête et

j'en avais reçu trop, depuis quelque temps, pour ne pas chercher à

protéger ma triste personne.

Le capitaine Wright me reçut avec cordialité...

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 18 / 28 段