Le lecteur a pu se rendre compte par la courte description que j'ai

faite du «moulin de discipline» de l'effet que ce supplice quotidien

doit avoir sur l'organisme déjà affaibli des détenus. Les solides, les

robustes résistent; les faibles succombent.

Un de moins! dit la justice...

Une victime de plus, répond l'humanité!

La justice anglaise est certes une belle institution... Je dirai même

que notre code, qui n'est point tout à fait _up to date_, protège assez

le criminel, et s'efforce d'éviter les condamnations injustes... On

peut aussi affirmer qu'en Angleterre, lorsqu'un homme est condamné, il

l'est presque toujours _justement_.

Ce qu'il y a d'horrible, dans nos institutions, c'est la répression.

Les juges condamnent un homme au «hard labour» pour vol et à la

pendaison pour crime. Or, cette dernière peine est la plupart du temps

moins cruelle que la première... et il vaut souvent mieux être pendu

que de tourner la roue pendant cinq ans...

A l'heure où j'écris ces lignes, dans ma villa d'été de Ramsgate, face

à la mer, devant un joli bureau d'acajou, je me demande si c'est bien

moi, Edgar Pipe, qui suis encore là, et si je ne suis pas la

réincarnation du malheureux détenu qui «pédalait» à Reading, matin et

soir, en compagnie de deux cents autres camarades, sous l'oeil placide

du surveillant Ruggle...

Oh! ce Ruggle!... je le revois encore et je ne puis songer à lui sans

un mouvement de colère. C'était un être impitoyable qui n'avait jamais

dû s'émouvoir de sa vie.

Il me rappelle ces froids inquisiteurs qui regardaient torturer les

gens avec une impassibilité de statue.

Nous l'avions surnommé «Jack Ketch» et nous le haïssions tous, de ce

qui nous restait de coeur et d'âme.

J'avais eu, un jour, affaire à lui. Je me sentais malade et craignais

de m'évanouir en tournant la roue. Eh bien, le misérable me força à me

lever et, comme je lui faisais remarquer que je n'aurais certainement

pas la force de faire marcher mes jambes, il répondit, avec un affreux

ricanement:

--Tant pis, alors, vous serez broyé... des individus de votre espèce,

il y en a trop ici.

Je ne sais à quelle espèce appartenaient mes codétenus, mais je ne

crois pas me vanter en soutenant que je valais mieux que la plupart

d'entre eux, qui étaient tous des chevaux de retour, et appartenaient

à cette basse pègre que les Londoniens désignent avec mépris sous la

nom de «Black Rascals».

Ce jour-là, je faillis bien me faire broyer les tibias, mais la

Providence veillait sans doute sur moi, car j'eus la force d'accomplir

jusqu'au bout ma pénible tâche.

Je ne cherche pas à me faire plaindre, loin de là, et que le lecteur

ne s'imagine point que je dose à dessein mes effets, dans le but de

l'émouvoir sur ma triste personne, mais puisque j'écris mes mémoires,

j'estime que je dois tout dire.

Avouez qu'il ne serait pas juste tout de même que je me donnasse

continuellement le vilain rôle... Il faut bien que, de temps à autre,

je parle de mes souffrances... c'est même nécessaire, je dirai plus,

très moral, car, en me lisant, les jeunes gens qui auraient

l'intention de mal faire seront certainement retenus sur la pente

fatale, par la crainte de terribles répressions.

Au bout d'un an de Tread-Mill, je n'étais plus que l'ombre de

moi-même. J'étais devenu un véritable squelette, et le médecin de la

prison jugea prudent de m'envoyer à l'infirmerie...

Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant là le jeune homme au

complet neuf et aux bottines vernies dont j'avais fait, une nuit, la

connaissance, sous un des comptoirs de la maison Robinson and Co.

--Eh! quoi, lui dis-je, vous êtes ici?

--Vous le voyez...

--Pour longtemps?

--Deux ans.

--Seulement?

--Vous trouvez que ce n'est pas suffisant?... Deux ans de «hard

labour» pour une paire de boucles d'oreilles, je trouve au contraire

que c'est bien payé.

Et le jeune homme, profitant de ce que le gardien qui nous surveillait

s'était approché de la fenêtre, me confia brièvement son aventure...

--Certes, dit-il à voix basse, depuis que je «travaille», j'ai bien

mérité vingt ans de Tread-Mill, mais on ne m'a jamais inquiété pour

les autres «affaires»... Il a fallu que je me fasse prendre bêtement

chez un bijoutier de Russel street, un vieux juif rusé comme un

renard... Je dois vous dire que j'ai une petite amie, une ravissante

«girl» qui a nom Maisie... Je l'aime à la folie, ce qui est assez

naturel, et lui fais de temps à autre quelques petits cadeaux, sans

bourse délier, bien entendu. Mais vous, qui êtes de la partie, vous

savez comme moi que ces cadeaux-là coûtent souvent fort cher... et la

preuve, c'est que je suis ici pour deux ans!... Bref, j'étais entré

chez ce juif qui s'appelle Manassé, dans l'intention de choisir un

cadeau pour Maisie, dont c'était la fête, le lendemain. Après m'être

fait montrer des bracelets, des bagues et des pendentifs, j'arrêtai

mon choix sur une superbe paire de boucles d'oreilles et, profitant

d'un moment où le marchand avait le dos tourné, je la mis vivement

dans ma poche. Par malheur, le vieux grigou avait aperçu mon geste

dans une glace. Il ne dit rien, mais m'enferma dans sa boutique et

alla chercher un policeman.

--Vous n'avez pas eu l'idée de vous débarrasser des boucles d'oreilles?

--Non... car cela a été si vite fait que je n'y ai vu que du «bleu».

D'ailleurs, je croyais toujours le père Manassé derrière moi, dans une

petite pièce attenant à la boutique... J'ai donc été pris, en flagrant

délit... jugé, condamné... et voilà...

--Le châtiment est dur, en vérité!...

--Oui, mais jusqu'à présent je suis parvenu à couper au Tread-Mill.

--Ah! et comment cela?

--En entretenant une plaie que j'ai à la jambe...

--Et vous restez couché toute la journée?

--Non... Dans l'après-midi, on m'emploie à la cordonnerie...

--Ah!... et vous ressemelez les chaussures?

--Non... je mets des pièces invisibles... c'est ma spécialité... Je

travaille même pour les surveillants...

--De sorte que vous tirerez vos deux années de «hard labour» sans

avoir tâté du moulin?

--Je l'espère... mais, je crains bien qu'on ne me fasse redoubler...

--Ah!

--Oui... il en est déjà question...

Il y eut un long silence... Le gardien s'était rapproché. Nous prîmes

tous deux des poses alanguies et quand il se fut éloigné de nouveau,

je dis à mon «camarade»:

--Il est presque certain que l'on vous fera faire ce qu'ils appellent

du «rabiot»... le mieux, voyez-vous, serait de vous évader.

--Vous en parlez à votre aise, vous!... Si vous croyez que c'est

facile...

--Et si je vous en donnais les moyens?

--Vous?

--Oui, moi...

--Je vous bénirais jusqu'à la fin de mes jours... mais c'est sérieux,

ce que vous dites?

--Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

--Oh!... expliquez-moi cela!

--Plus tard... Pour le moment, il faut que vous me rendiez un

service...

--Si je le puis, je ne demande pas mieux... De quoi s'agit-il?

J'hésitai un instant, puis me rapprochant du lit de mon compagnon:

--Allez-vous tous les jours à la cordonnerie?

--Oui, dans l'après-midi...

--Bien... écoutez attentivement ce que je vais vous dire...

--J'écoute...

--Pourriez-vous retrouver une paire de bottines qui portent sous

chaque semelle le numéro 33 et me les apporter ici?

--Oh! oh!... ce que vous me demandez là est bien difficile... enfin,

j'essaierai... Vous tenez beaucoup à rentrer en possession de ces

chaussures?

--Oui... car c'est grâce à elles que nous pourrons nous évader...

--Pas possible?

--Je vous l'affirme.

--Je vous promets d'essayer... mais deux bottines, c'est difficile à

dissimuler... Peut-être pourrai-je en apporter une d'abord...

--Dans ce cas, apportez le pied droit...

--Entendu...

III

HORRIBLE VISION

Je regrettai, quelques instants après, ce que je venais de dire, mais,

tant pis! le sort en était jeté...

D'ailleurs, qu'avais-je à craindre?... De deux choses l'une: ou mon

codétenu parviendrait à s'emparer de mes bottines, ou cela lui serait

impossible... Il n'aurait certainement pas l'idée de regarder dans le

«talon droit»... Il n'y avait qu'une chose à craindre: c'était qu'il

ne se fît pincer, mais il saurait probablement déjouer la surveillance

des gardiens. Une fois en possession de ma précieuse chaussure, je

retirerais du talon le diamant qui s'y trouvait caché et le

dissimulerais habilement dans quelque coin de ma cellule...

Quant au projet d'évasion, j'y songerais ensuite, mais rien n'était

moins sûr que sa réussite.

Ma foi, tant pis!... le principal était, pour l'instant, de rentrer en

possession de mon diamant!

Ah! avec quelle joie je le palperais de nouveau!... Avec quel bonheur

je le regarderais, la nuit, dans ma cellule, à la lueur de la petite

ampoule placée près de mon lit!... Cette fois, j'en étais sûr,

personne ne viendrait me le prendre, car je lui trouverais une petite

cachette bien close, une petite niche invisible...

Il me semblait que je supporterais tout sans me plaindre, que je

«pédalerais» même avec une joie féroce, si je pouvais retrouver mon

Régent...

Ce serait certes la première fois que l'on verrait un «détenu

millionnaire» faire tourner la roue de Reading...

Oui, mais voilà!... si toute évasion était impossible, aurais-je la

force de supporter quatre ans encore les tortures du «hard labour»?

Chaque jour, j'encourageais mon codétenu, qui s'appelait Crafty, en

faisant allusion à notre fuite prochaine... Je lui tenais, comme on

dit, la dragée devant les lèvres et il était prêt à tout tenter pour

s'emparer de mes chaussures. Malheureusement, le temps passait, je

voyais arriver le moment où on me renverrait en cellule et les

recherches de Crafty n'avaient encore donné aucun résultat.

Enfin, l'avant-veille du jour où l'infirmier-chef allait signer mon

exeat, Crafty me dit, le soir, à son retour des ateliers:

--Je sais enfin où sont vos bottines, mais il m'est impossible de m'en

emparer... car on les a enfermées à clef dans un casier à

claire-voie...

--Forcez la serrure...

--Vous n'y pensez pas... D'ailleurs, c'est une serrure énorme... il

faudrait un merlin pour en venir à bout...

--Alors, fis-je d'un air désappointé, vous êtes encore ici pour deux

ans et moi pour quatre... Vous ne tenez donc pas à revoir votre Maisie?

--Si j'y tiens!... pouvez-vous me demander cela... mais j'en meurs

d'envie, j'en deviens fou...

--Alors, de l'audace... et de la ruse... Ah! si je pouvais

m'introduire dans les ateliers, je vous assure que j'arriverais bien à

forcer cette maudite serrure...

--Non... vous n'y arriveriez pas, je vous l'affirme.

--Alors... j'essaierais d'un autre moyen.

--Je voudrais bien vous y voir...

--Où se trouvent les ateliers de cordonnerie?

--Comment? vous ne savez pas? Ils sont juste au-dessous de nous...

La conversation en resta là.

Deux jours après, j'étais de nouveau en cellule et j'avais une fois

encore perdu confiance.

Crafty, malgré toute l'audace qu'il avait pu déployer, n'avait abouti

à rien...

Avant que nous nous quittions, il m'avait serré la main d'un air

désolé, puis m'avait dit:

--J'ai fait tout ce que j'ai pu... j'essayerai encore... mais si je

m'emparais des bottines, que devrais-je en faire?

Je n'avais pas eu le temps de répondre à cette question, car déjà un

gardien m'entraînait.

Rentré dans mon box, je fis plutôt de tristes réflexions.

Quelle imprudence j'avais commise en chargeant Crafty d'une mission

qu'il ne pouvait véritablement point mener à bien. Maintenant, il

était capable de commettre quelque «gaffe», de vouloir quand même

s'emparer des bottines, dans l'espoir d'y trouver quelqu'un de ces

menus outils qui servent aux détenus à scier les barreaux de leur

cellule...

Et puis, je ne le connaissais pas plus que cela, ce Crafty...

N'était-ce pas un de ces individus que les gardiens placent auprès des

autres détenus, dans le but de provoquer leurs confidences? S'il

allait parler?

Cette histoire de bottines paraîtrait assez bizarre... On

rechercherait les chaussures numéro 33, et on en examinerait semelles

et talons, afin de s'assurer qu'elles ne recélaient rien de suspect...

Cette minutieuse inspection amènerait certainement les gardiens à

découvrir le diamant et non seulement je me trouverais privé d'une

fortune sur laquelle je comptais pour «m'établir honnête homme», mais

je serais sous le coup de nouvelles poursuites... et il était possible

que cette autre affaire me valût encore quelques années de prison...

Il est vrai que ces années-là seraient plus douces, puisque je les

passerais en France où les prisons, au dire des criminalistes anglais,

sont plutôt des «sanatoria» que des geôles de punition...

Ces réflexions que je ressassais chaque jour eurent pour résultat de

me décourager tout à fait... Je tombai dans le marasme, et il

m'arrivait souvent de ne plus pouvoir marcher... J'avais les jambes

comme paralysées et elles ne retrouvaient leur vigueur que lorsque

j'étais obligé de les appuyer sur les «aubes» du Tread-Mill. Bientôt,

je n'eus même plus la force de penser. Je devenais stupide et

demeurais plusieurs heures à la même place, sans faire un mouvement,

les yeux fixés sur une fissure du plafond ou une lame du parquet. Je

m'étais amusé, au début de mon incarcération, à marquer sur la

muraille, avec la pointe d'une épingle, les jours que j'aurais à

passer dans la geôle de Reading... Cela faisait 1.825 jours... mais

j'avais fini par m'embrouiller au milieu de cette multitude de signes

gravés sur la pierre et avais abandonné le petit travail qui

consistait, chaque soir, à biffer un chiffre.

C'était maintenant l'indifférence la plus complète de ma part... Je

vivais comme un animal... comme une brute. Je n'avais même plus la

notion du temps... Les heures sonnaient, mais je ne les entendais pas.

Je me demandais parfois, quand une lueur de lucidité traversait ma

pauvre cervelle, si je vivais encore, si tout ce que je voyais autour

de moi était bien réel, et si, parti pour un autre monde, je ne

poursuivais pas un mauvais rêve commencé sur la terre.

Cet état d'hébétude, cette «asthénie» persistante avaient cependant

une heureuse influence sur mon état général, car elles me maintenaient

dans une sorte de somnolence qui apaisait mes nerfs... J'ai reconnu

d'ailleurs que, si j'étais resté à Reading l'homme que j'étais lorsque

j'y entrai, je n'aurais pu supporter plus de deux mois la vie terrible

qui m'était faite.

L'individu s'habitue à tout.

Prenez un élégant de Londres, emmenez-le dans le bouge le plus sordide

et dites-lui: «Tu vivras ici, pendant deux ans». Il vous répondra

immédiatement: «Vivre ici deux ans?... Jamais... j'aimerais mieux me

tuer!» Supposez qu'on le laisse croupir dans ce bouge, il ne se tuera

pas et s'accoutumera même peu à peu à cette ambiance de pourriture et

de misère.

S'il en était autrement, les hôtes de la geôle de Reading

pourraient-ils résister cinq ans... et même dix ans, à leur terrible

claustration?

Je recevais parfois, comme les autres détenus, la visite de l'aumônier,

le révérend Mac Laughan, mais tout ce qu'il me disait, au lieu de me

réconforter, me plongeait dans une tristesse profonde. Sa voix

monotone, ses gestes pleins d'onction, ses révérences, sa façon même

de lever l'index vers le plafond, en prononçant le nom du Très Haut,

finissaient par m'horripiler, et j'attendais avec impatience le moment

où il regagnerait la porte.

On voit à quel point d'affaiblissement j'étais arrivé... J'eusse

préféré quelques ronds de saucisson et un verre de stout à tous les

conseils spirituels du brave homme.

Il remarqua sans doute le peu d'attention que je prêtais à ses

discours, car il ne revint plus et je m'aperçus qu'à partir du jour où

il cessa ses visites, les gardiens se montrèrent immédiatement plus

sévères et plus injustes. Sans doute leur avait-il confié que j'étais

un individu de la plus basse espèce, un de ces criminels endurcis que

la religion elle-même est impuissante à relever.

Je fus dès lors classé dans la catégorie des «sauvages» et traité

comme un vulgaire Botocudo.

Un jour, je m'en souviens, le directeur de la prison vint me voir dans

ma cellule.

C'était un gentleman en jaquette noire et gilet blanc, très haut sur

jambes et affligé d'un tic ridicule de la face.

--Numéro 33, me dit-il, en clignant de l'oeil et en ramenant sa bouche

vers son oreille... vous êtes, paraît-il, un incorrigible...

Son oeil reprit sa place normale, mais sa bouche fut agitée d'un petit

mouvement de gauche à droite qui me fit pouffer de rire.

Il me regarda sévèrement, cligna de l'oeil encore une fois et s'en

alla furieux, en disant:

--Numéro 33..., vous êtes un cynique personnage et... vous finirez

mal... je vous le prédis...

--_Good bye_! lui criai-je, en continuant de rire aux éclats...

Je ne devais certainement pas jouir de toute ma raison, car autrement,

j'eusse reçu avec plus de courtoisie ce pauvre homme qui remplissait,

somme toute, une pénible mission...

Le soir, je me vis réduit au quart de portion, et cette privation de

nourriture dura huit jours.

Le directeur s'était vengé.

N'eût-il pas été plus sage de me faire examiner par un médecin?

* * * * *

Je devenais sale et n'avais même plus le courage de me débarbouiller,

ce qui est un signe certain de déchéance physique... J'encourus deux

ou trois punitions pour ma mauvaise tenue et un jour--c'était en

hiver--deux gardiens m'entraînèrent dans la cour, à demi nu, et me

frictionnèrent pendant un quart d'heure avec une brosse de chiendent,

ce qui amusa beaucoup les autres geôliers qui formaient le cercle

autour de moi...

Je contractai une fluxion de poitrine et fus, pendant plusieurs jours,

entre la vie et la mort. J'aurais pu essayer de faire punir les deux

brutes, mais j'étais si heureux d'être exempt de Tread-Mill, que je ne

dis rien... D'ailleurs, à quoi cela eût-il servi de porter plainte? A

Reading, les détenus ont toujours tort! Est-ce que les procédés dont

on use envers les condamnés dans cette prison modèle ne sont pas tous

empreints de la plus grande bienveillance et de la plus large humanité?

Ceux qui en douteraient n'auraient, pour s'en convaincre, qu'à

consulter la grande affiche apposée dans le couloir du lavabo et qui

est signée et approuvée par trois des plus grands philanthropes

d'Angleterre.

Je ne connais pas ces trois gentlemen, mais je ne serais pas étonné

qu'ils eussent fait installer chez eux un Tread-Mill à côté d'une

pelouse de tennis, pour développer leurs muscles, ainsi que ceux de

leurs enfants et de leurs épouses.

Et même, je ne désespère pas de voir un jour ces grands philanthropes

préconiser, par raison d'hygiène, le Tread-Mill à domicile.

Ma fluxion de poitrine me fut très «salutaire», car elle me permit de

me reposer un bon mois dans un lit beaucoup plus moelleux que celui de

ma cellule. Je lus beaucoup, pendant ce mois-là, et mon cerveau qui

était presque vide recommença à se meubler un peu. L'aumônier qui

s'était décidé à revenir me voir me trouva dans de meilleures

dispositions d'esprit, et attribua ce brusque changement à la lecture

des livres saints.

A dater de ce jour, il multiplia ses visites et fut tellement touché

de mon attitude pieuse et recueillie qu'il me prit sous sa protection

et promit de faire abréger ma peine.

--Combien avez-vous encore de temps à faire? me demanda-t-il un jour.

--Je l'ignore, répondis-je.

--Est-ce possible?

--Hélas! c'est la vérité...

Cette étonnante amnésie parut le troubler.

--C'est bien, dit-il, je m'informerai.

Le lendemain, il m'apprenait que j'avais déjà tiré quatre cents jours

et qu'il m'en restait encore quatorze cent vingt-cinq à faire...

Et il ajouta:

--L'année prochaine, à l'occasion des fêtes du «New-Year's Day», Sa

Majesté le Roi graciera quelques condamnés... je tâcherai d'attirer

sur vous sa Très Haute bienveillance...

Je remerciai comme il convenait le digne révérend, bien que je n'eusse

qu'une médiocre confiance en sa promesse. La guigne me poursuivait et

je ne supposais pas qu'elle dût m'abandonner, tant que je serais à

Reading.

Je crois à l'influence des milieux, et suis persuadé qu'ils exercent

sur notre individu une sorte «d'envoûtement» que peuvent seuls

combattre les voyages et l'éloignement, car plus on reste dans un

endroit où l'on n'a eu que du malheur, plus on attire autour de soi ce

que j'appellerai les mauvais «fluides».

Je sortis de l'infirmerie un lundi matin, et, quand je traversai

l'étroite cour pavée qui conduisait au bâtiment où se trouvait ma

cellule, je fus singulièrement impressionné par un spectacle auquel

j'étais loin de m'attendre. Un détenu, encadré de deux hommes en noir,

s'avançait d'un pas chancelant. Derrière lui venaient le pasteur, le

directeur en redingote sombre, deux surveillants et un individu à mine

sinistre qui tenait à la main une petite valise verte.

En m'apercevant, le détenu me fit un signe de tête et s'écria d'une

voix vibrante:

--Adieu! camarade!... adieu! Priez pour moi! Je sentis un frisson

m'envahir.

--Où donc conduit-on cet homme? demandai-je au gardien qui

m'accompagnait.

--A la chambre de justice, dit-il en se découvrant. Je me découvris

aussi et demeurai cloué sur place, mon bonnet à la main.

Au fond de la cour, une petite porte s'ouvrit en grinçant et une

cloche se mit à tinter.

M. John Ellis, le bourreau de Londres, venait de prendre livraison du

condamné...

IV

OU JE LE REVOIS ENFIN!

Rentré dans ma cellule, je songeai longtemps au pauvre garçon que je

n'avais fait qu'entrevoir et je dis même pour lui une courte prière.

J'aurais bien voulu savoir quel était cet homme, et pourquoi on

l'avait condamné à mort, mais le gardien que j'interrogeai me répondit

d'un ton brutal:

--Cela ne vous regarde pas... C'était un numéro dans votre genre, et

vous pourriez bien, un jour, suivre le même chemin que lui...

Je n'insistai pas.

Pendant plusieurs jours, je demeurai très troublé.

L'adieu que m'avait lancé cet inconnu, au seuil de la mort, m'avait

profondément remué et je regrettai de ne pas lui avoir adressé les

paroles de paix que l'on dit au chevet des agonisants.

Cet homme, était mon frère, après tout, un frère malheureux, que la

fatalité avait sans doute poursuivi dès sa naissance!

Je revois toujours son visage pâle et ses grands yeux qui

ressemblaient à deux trous noirs. J'ai su plus tard, en consultant les

journaux de l'époque, qu'il s'appelait Gulf, un nom prédestiné!

Avec un nom pareil pouvait-il aller autre part qu'à l'abîme...

* * * * *

Mal remis de ma fluxion de poitrine, anémié par la manque de

nourriture, épuisé par le travail meurtrier du Tread-Mill, je n'avais

plus figure humaine. En dehors des heures de travail, j'étais toujours

étendu sur mon lit...

A force de vivre dans l'isolement et d'arrêter mon attention sur les

moindres bruits, mon oreille était devenue d'une finesse

extraordinaire, et cela au point que je ne pouvais presque plus dormir,

car le plus léger frôlement me réveillait.

Un soir, après une journée terriblement fatigante, je commençais à

fermer les yeux, quand un petit coup sec, suivi immédiatement de trois

autres, puis de trois autres encore, attira mon attention. Cela était

assez rapide, mais toujours très régulier, rythmé selon une certaine

cadence.

--Toc... toc, toc, toc!...

Celui qui frappait devait se servir de ses doigts et le bruit était

tout proche, il semblait venir de la cellule qui se trouvait à ma

droite...

J'avais souvent entendu dire que, parfois, les détenus, dans les

maisons centrales, s'entretiennent entre eux au moyen d'un «abécé»

appelé _Correspondance Knock_.

A tout hasard, je me mis à compter les coups en les faisant

correspondre dans mon esprit aux lettres de l'alphabet. Tout d'abord,

je n'obtins que des phrases confuses qui n'avaient aucun sens, mais

comme les frappements continuaient, je parvins à en assembler

quelques-unes parmi lesquelles je distinguai très nettement les mots

suivants: «Ami... ami... écoutez... vous aussi... répondez».

Je me levai, m'approchai de la muraille, et, avec mon index replié,

tapai plusieurs coups qui voulaient dire: «Qui êtes-vous?»

On répondit aussitôt, et je déchiffrai un nom: «Crafty?»...

Eh quoi! c'était mon compagnon d'infirmerie qui voulait causer avec

moi!... Qu'avait-il à me dire?

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 15 / 28 段