Je passai ma jaquette, rectifiai le noeud de ma cravate, puis dis au

garçon qui attendait toujours, balançant son plateau, d'un air stupide:

--Faites entrer ce gentleman!

Allan Dickson parut. Il était d'une élégance impeccable et j'admirai

la belle assurance avec laquelle il pénétrait dans ma chambre. Au lieu

de se jeter sur moi, et de me passer les «handcuffs» il s'assit

tranquillement dans l'unique fauteuil qui garnissait la pièce, croisa

sans façon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son index,

d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son monocle:

--Monsieur Edgar Pipe, vous êtes un habile homme... tous mes

compliments!... C'est la première fois, je l'avoue, qu'un «client» me

brûle ainsi la politesse...

Ce détective était vraiment un homme bien élevé... D'autres eussent

dit «malfaiteur», mais lui, par un euphémisme charmant dont je lui sus

gré, me qualifiait indulgemment de «client»...

J'eus une légère inclination de tête et répondis, d'un ton dégagé:

--Je crois, mon cher maître, qu'il y a entre nous un petit

malentendu... et si vous le permettez... je vais, en deux mots...

--Inutile... cher monsieur... ce serait du temps perdu... Vous vous

expliquerez devant le constable..., lui seul a qualité pour vous

entendre... moi, je dois simplement me borner à vous conduire à Bow

Street.

Il n'y avait qu'à se soumettre et c'est ce que je fis... J'eus bien,

un moment, l'idée de sauter dans la rue par la fenêtre qui était

grande ouverte, mais ma chambre se trouvait au quatrième étage et je

n'eus pas le courage de tenter un pareil saut.

Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avançai vers la porte...

Allan Dickson s'était levé d'un bond et m'avait empoigné par la manche.

--Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai nullement

l'intention de vous fausser compagnie... Mon unique désir est de

comparaître le plus tôt possible devant la justice, afin de me laver

de l'accusation qui pèse sur moi... Vous voyez que je suis un «client»

raisonnable... Cependant, en raison de la docilité même dont je fais

preuve, j'ose espérer que vous aurez pour moi quelque indulgence et ne

refuserez pas de répondre à une question qui me brûle les lèvres...

Comment avez-vous pu me découvrir ici?...

--Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, répondit Allan Dickson...

J'avais, je l'avoue, tout à fait perdu votre piste et je n'espérais

même plus vous retrouver, quand j'ai reçu, à mon bureau, un coup de

téléphone... C'est vous-même qui me demandiez, paraît-il... alors, je

suis venu.

--Vous voulez rire, je suppose?

--Non... pas du tout... c'est l'exacte vérité... vous m'avez appelé,

sans vous en douter, peut-être. Alors, une personne obligeante qui

vous a entendu a bien voulu me prévenir... Ah! monsieur Pipe, il est

parfois dangereux de rêver et surtout de parler en rêvant... On laisse

ainsi échapper certaines confidences qui vous trahissent, car il y a

toujours, derrière les murs, des oreilles indiscrètes... surtout dans

les hôtels... Vous comprenez, maintenant?

Hélas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'étais dénoncé moi-même...

Décidément, la fatalité me poursuivait.

J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant; mais tous mes

efforts avaient été vains et j'étais, à l'heure présente, entraîné

vers l'abîme!!...

DEUXIÈME PARTIE

I

OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING

Je juge inutile de rappeler ici les diverses péripéties de mon procès.

Il a fait d'ailleurs assez de bruit.

Je fus condamné pour cambriolage à main armée, bien que le solicitor

désigné d'office pour me défendre eût essayé de prouver que l'arme

dont je m'étais servi n'était qu'un vulgaire étui de pipe, mais la

déposition de miss Mellis fut accablante. Cette respectable personne

soutint, avec un acharnement féroce, qu'elle avait parfaitement vu le

canon d'un revolver de gros calibre braqué sur elle, et le tribunal la

crut. Malgré l'éloquence un peu théâtrale de mon solicitor je me vis

donc octroyer cinq ans de «hard labour»! Par bonheur pour moi, il

n'avait pas été question de l'affaire Robinson...

A la fin de l'audience, on me conduisit au «Justice box» et, le

lendemain, après une foule de formalités odieuses et ridicules,

j'étais transféré à la geôle de Reading.

Nombre de touristes français connaissent Reading, cette charmante

localité des environs de Londres, située entre Maidenhead et

Basingstoke, dans un site agréable, presque au bord de la Tamise.

C'est là que l'été, les «clerks» et les «shopkeepers» de Londres vont

se remettre des fatigues de la semaine, avec leurs petites amies ou

leurs épouses. Au temps de ma prime jeunesse, j'étais souvent venu à

Reading avec mes parents, mais, à cette époque, le paysage n'était pas

encore gâté par la silhouette imposante et hostile d'un pénitencier.

La campagne s'étendait verdoyante, coupée, çà et là, de larges allées

de sable, que bordaient de riants cottages. Il paraît que c'est lord

Strange, un philanthrope de la nouvelle école, qui a eu l'idée de

faire édifier une prison à Reading, parce que l'air y est très pur, et

que l'on doit prendre soin de la santé des criminels. Cette fausse

humanité n'est-elle pas révoltante? Quelle influence peut avoir sur la

santé des détenus un air salubre qu'ils ne respirent jamais,

puisqu'ils sont continuellement confinés dans une cellule où le jour

ne pénètre que par un étroit vasistas ouvrant la plupart du temps sur

les cuisines, la buanderie ou l'usine servant à produire la lumière

électrique?

Toutefois, il est juste de reconnaître que les cellules de ce «home

forcé» sont des mieux aménagées.

Outre l'éclairage électrique, elles comportent une table, une chaise

en bambou et une crédence où voisinent, avec des commentaires de la

Bible, quelques livres de voyage et d'histoire.

Le lit très simple, monté sur un sommier métallique, a cet aspect

d'élégance sobre que donnent l'extrême propreté et le luisant du

cuivre soigneusement entretenu.

C'est, en réalité, un asile confortable et je comprends très bien

maintenant que de pauvres diables préfèrent cette hospitalité à l'abri

précaire des garnis borgnes ou des logis de rencontre. Cependant, ce

luxe «pénitentiaire» a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux

malheureux qui viennent échouer dans la geôle de Reading: «Voyez comme

on est bien ici...» Mais une trappe aux ferrures énormes, qui se

dessine sur le parquet, ne tarde pas à refroidir l'enthousiasme des

détenus et à leur rappeler les anciens supplices imaginés par les

bourreaux de la Tour de Londres...

Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une affreuse odeur de

catacombes, c'est la trappe du «Tread Mill», et l'on verra bientôt ce

que signifient ces deux mots, qui évoquent à l'esprit du profane la

reposante vision d'un spectacle champêtre!...

* * * * *

Dès que j'arrivai à Reading, un gardien galonné, qui semblait

m'attendre, me conduisit au «Record Office» où je trouvai un gentleman

imposant, lequel consigna sur un grand registre à coins de cuivre mes

nom, prénoms et qualité. Il écrivait lentement, les lèvres et l'oeil

gauche plissés avec effort, comme s'il eût été pris soudain d'une

violente colique.

--Pipe! Edgar Pipe!... répéta-t-il plusieurs fois...

Le gardien galonné lui remit alors l'argent que l'on avait trouvé sur

moi et que la loi anglaise voulait bien considérer comme «ma

propriété». J'en allais payer les intérêts à un taux assez élevé, et

il me semblait juste qu'on le portât à mon actif.

--On vous rendra cette somme à votre sortie, me dit le comptable...

mais le règlement vous autorise à prélever sur ce dépôt deux shillings

par semaine... sur lesquels on vous retiendra six pence pour

l'entretien de la chapelle...

Mon geôlier m'emmena ensuite dans un petit vestibule aux murs blanchis

à la chaux, et là, me pria poliment de lui remettre mes bottines et

mes bretelles... Je lui tendis mes bretelles, sans hésiter, mais quand

il s'agit de lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont

on devine la cause...

Je m'exécutai cependant:

--Voici, fis-je, d'une voix émue, en lui présentant mes chaussures...

ces chaussures précieuses dont l'une contenait des millions... Et, à

cette minute, je sentis mes yeux se mouiller...

Ainsi, c'était fait de mon avenir... le beau rêve que j'avais caressé

s'envolait pour toujours!...

Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit à la hâte

sur les deux semelles le chiffre 33. C'était mon matricule!...

Maintenant Edgar Pipe n'existait plus... il serait, pendant cinq ans,

rayé du nombre des humains... Il n'était plus qu'un numéro!

--On vous les rendra, quand vous sortirez...

--Vraiment? fis-je incrédule.

--Mais bien sûr... les effets des détenus demeurent leur propriété...

Bien plus... comme ces bottines sont usées, on vous les ressemelera

dans les ateliers... à vos frais, bien entendu...

Je ressentis un choc au coeur... et l'espoir que j'avais eu, un moment,

fit place à un accablement profond...

J'essayai, néanmoins, de soutenir que mes bottines étaient encore en

très bon état et qu'il était inutile de les réparer.

L'homme les examina, puis répondit, avec un hochement de tête:

--L'administration jugera... moi, ça ne me regarde pas...

Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une petite porte et

me poussa devant lui. Nous suivîmes un long couloir, montâmes un petit

escalier en colimaçon et arrivâmes devant une grille à travers les

barreaux de laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait

sur un large comptoir des paquets numérotés...

--Eh! père Bowspritt, cria mon geôlier, un complet pour ce gentleman,

s'il vous plaît!

Le petit homme chauve leva la tête, me toisa un instant, puis articula

d'une voix aigre:

--Taille numéro 2, carrure moyenne... J'ai justement là quelque chose

qui fera l'affaire...

Et il ajouta, en riant:

--C'est presque neuf... car celui qui l'a porté ne l'a pas gardé

longtemps... Certes, il eût sans doute préféré l'user, mais M. John en

a jugé autrement... Voici le complet... je n'ai plus qu'à coudre le

matricule. Si je ne me trompe, c'est le numéro 33...

--C'est bien cela, dit le gardien.

Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille, chercha pendant

un instant dans un tiroir, puis fixa au vêtement qui allait devenir le

mien une étiquette de toile. Cela fait, il prit dans une armoire une

calotte de drap qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le

paquet à travers la grille.

--Déshabillez-vous, me dit le gardien.

J'obéis, et troquai l'élégant costume que je devais à la générosité de

MM. Robinson and Co contre l'affreuse houppelande des détenus, une

sorte de «combinaison» de toile grise parsemée d'as de trèfle[3].

[3] C'est l'uniforme des prisonniers anglais.

J'étais maintenant métamorphosé en clown, et je suis sûr que j'eusse

obtenu un joli succès en figurant, sous cet accoutrement, dans une

pantomime de l'Olympia.

Je fus ensuite conduit chez le «hair dresser» qui me rasa le visage et

la tête à la tondeuse, puis, après avoir assisté à un office que

marmotta exprès pour moi l'aumônier de la prison (coût: un shilling

six pence), je fus «incarcerated» dans la cellule 33 qui devait,

pendant cinq années, abriter feu Edgar Pipe!

Seul... j'étais seul!...

A partir du moment où j'avais franchi le seuil de ma geôle, je

demeurerais séparé du monde... Le seul être que j'apercevrais--et

encore à travers un judas--serait un gardien indifférent et maussade.

Je devrais souffrir en silence, ronger mon frein dans l'isolement le

plus complet, oublier jusqu'à la voix humaine... Les printemps

succéderaient aux hivers, les automnes aux étés, et je serais toujours

là, entre ces quatre murs, pendant qu'au dehors, sur les jolies

pelouses de Reading, les bourgeois de Londres, ivres de soleil et le

coeur en fête, célébreraient joyeusement les jours de repos avec leurs

familles ou leurs maîtresses...

Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant...

En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur, je savais certes

à quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas qu'un jour ou l'autre la

société me contraindrait à une villégiature forcée dans quelque geôle

du Royaume-Uni, mais je ne m'étais jamais imaginé que la claustration

fût une chose aussi pénible.

D'abord, je fus en proie à une sorte d'anéantissement, de stupeur,

puis une rage folle s'empara de moi et je me demandai un moment si je

n'allais pas me briser la tête contre la muraille.

A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de calme et fis

honneur au maigre repas qu'on me passa par un guichet.

Je me déshabillai dès que retentit la cloche du coucher et me glissai

sous ma couverture, mais il me fut impossible de fermer l'oeil.

Quand neuf heures sonnèrent à l'horloge de Reading Gaol qui possède,

par parenthèse, un carillon des plus sonores, je me levai, en proie à

une impatience fébrile et me mis à arpenter, pieds nus, ma cellule. Je

montai ensuite sur une chaise et cherchai à jeter un coup d'oeil par

la fenêtre. Au prix de difficultés inouïes, je parvins à me hisser

jusqu'à l'entablement et y demeurai suspendu.

Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour à demi

obscure; c'étaient probablement des gardiens qui allaient prendre leur

service de nuit.

De temps à autre j'entendais de longs appels, un grand bruit de

verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement sourd et régulier de

la machine à vapeur qui distribue l'électricité dans la prison.

Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fenêtres des cellules

furent moins lumineux et un silence relatif remplaça le vacarme de

tout à l'heure.

Je me recouchai. Mille idées plus confuses les unes que les autres se

heurtaient dans mon cerveau, et parmi elles, il en était une qui

m'obsédait, me revenait continuellement à l'esprit: «Si je m'évadais?»

La chose ne me semblait pas impossible, en somme. Ma cellule était au

rez-de-chaussée, et j'avais remarqué que les barreaux de la fenêtre

étaient très espacés... l'un d'eux n'avait même pas l'air bien

solide...

Pendant quelques instants, j'élaborai tout un programme d'évasion, que

le raisonnement me fit bientôt repousser.

M'enfuir? Est-ce que je le pouvais?

Et mon diamant?...

Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à l'expiration de ma

peine, rien ne m'autorisait non plus à supposer qu'on le

découvrirait... Mes bottines n'avaient nullement besoin d'être

ressemelées et il se pouvait très bien qu'on les laissât telles

qu'elles étaient. De plus, si les semelles étaient un peu usées, les

talons n'étaient même pas tournés... Il faudrait vraiment que les

cordonniers de la prison manquassent de travail pour entreprendre une

réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être tort de

m'alarmer ainsi... et puis... et puis...

Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté d'affreux

cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan Dickson... Tous deux me

regardaient en riant et me prodiguaient les plus basses injures;

ensuite, c'était l'horrible visage de Manzana qui m'apparaissait... Le

gredin avait en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un

tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir qui

cachait le diamant. Il clignait de l'oeil d'un air narquois et

chantonnait une romance ridicule que j'avais entendue autrefois, à

Londres, dans un music-hall... Puis, Edith revenait, appuyée cette

fois sur l'épaule de Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses

cheveux et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de ma

maîtresse était rayonnante et, parfois, après un bruyant éclat de rire,

elle attirait vers elle l'ignoble Manzana, et le baisait sur les

lèvres.

Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser des cris

épouvantables, car le guichet de ma geôle s'ouvrit avec un bruit sec,

et je vis l'oeil sévère d'un gardien qui me regardait fixement...

Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de nouveau, mais pour

être aussitôt repris par une affreuse vision... Mr John Ellis, le

bourreau de Londres, tressait délicatement une énorme corde de chanvre

et me la montrait de temps à autre, en faisant le geste de se la

passer autour du cou...

Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais brisé, moulu,

anéanti. Je me levai cependant, et endossai mon horrible livrée. Comme

je l'avais mise à l'envers, je la retirai pour la retourner, et une

petite étiquette que je n'avait pas remarquée la veille frappa mes

regards. Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner:

«Calcraft!...»

Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même écrit son

nom sur l'étroite bande de toile, et ce nom était celui d'un dangereux

malfaiteur pendu récemment à Reading.

Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution qui avait été

très mouvementée, car Calcraft, qui tenait à la vie, s'était débattu

avec fureur entre les mains du bourreau...

Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme chauve avait tenu à

faire remarquer que ce vêtement avait été «très peu porté», et je me

souvenais de la plaisanterie macabre qu'il avait lancée en faisant

allusion à M. John...

Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort!

On avouera que c'était jouer de malheur... et que je ne pouvais

vraiment pas conserver cette «tunique de Nessus» qui me brûlait le

corps. On a beau ne pas être superstitieux, il y a quand même des

coïncidences fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le

cerveau le mieux équilibré.

Je me mis à cogner à la porte de ma cellule, fis un vacarme de tous

les diables et exigeai que l'on me donnât un autre vêtement... On

finit par y consentir, mais cela prit plus de deux heures. Il fallut

qu'on en référât au gardien-chef, que celui-ci allât trouver le

surveillant général, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin,

après une longue suite de pourparlers, on m'apporta un «complet neuf».

Le scandale que j'avais provoqué dans la prison me fit considérer

comme un détenu «rebellious» et je fus, à partir de ce moment, regardé

d'un mauvais oeil par mes gardiens...

Hélas! tout cela était de peu d'importance, en comparaison de ce qui

allait m'arriver...

Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon pain blanc...

L'heure du supplice allait bientôt sonner!

II

LE SUPPLICE DE LA ROUE

J'ai parlé plus haut de cette trappe mystérieuse qui s'ouvre dans les

cellules des prisons anglaises. Les planches dont elle est formée sont

au nombre de quatre, solides, rugueuses, et offrent un contraste

frappant avec les lamelles de parquet qui l'entourent.

Ceux qui la voient pour la première fois la regardent avec effroi,

même s'ils ignorent à quoi elle sert... Quand on l'a vue s'ouvrir,

hélas! on y songe toute la vie!...

Cette trappe est celle du «Tread-Mill», cet instrument de torture

digne du moyen âge et que la barbarie des lois anglaises a conservé

dans son arsenal judiciaire.

J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais, ne faisant pas ma

société habituelle des malfaiteurs, je n'avais pu recueillir aucun

renseignement sur cette terrible punition. Je m'imaginais qu'elle

devait manquer d'agrément, mais j'étais loin de supposer qu'elle pût

être aussi cruelle.

J'allais bientôt, moi, Edgar Pipe, le gentleman élégant, à qui tout

travail manuel répugnait, faire connaissance avec le fameux «moulin de

discipline»... J'allais savoir ce que c'est que la torture physique,

après avoir enduré, sans faiblir, toutes les tortures morales.

S'il est vrai que l'on doive tout pardonner à ceux qui ont beaucoup

souffert, je pense que le lecteur, dès qu'il aura lu le récit de mon

douloureux séjour à Reading, aura pour moi quelque pitié. Jusqu'alors,

il n'a connu qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois même un peu

cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance en soi...

Bientôt, il verra un Edgar Pipe déprimé, affaibli, désespéré,

terrassé... un Edgar Pipe qui ne sera plus que l'ombre de lui-même,

une sorte de brute aux yeux caves, aux gestes endoloris, un spectre

ambulant insensible à tout, un déchet d'humanité... une épave!...

Et je suis sûr que les gens de coeur seront, malgré eux, amenés à se

dire: «Un simple cambrioleur méritait-il pareil châtiment?»

C'est généralement à l'heure où l'homme qui a souffert recommence à

espérer que la lourde main de la destinée s'abat de nouveau sur lui.

Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais à prendre mon

mal en patience et à m'accoutumer au régime cellulaire si dur pour

ceux qui, comme moi, aiment la société bruyante, quand un matin, à

huit heures vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme un

glas.

A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi, comme à

l'approche d'un malheur.

Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, une sonnette

s'agita, et une affreuse voix enrouée que j'entends encore se mit à

répéter sur un ton monotone:

--_Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there_[4].

[4] Moulin à pédales... Moulin à pédales... Gare là!

Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, je fus poussé

vers la trappe par des mains brutales, et je me trouvai assis sur une

sellette de fer pendant que mes pieds reposaient sur une large lame de

bois à demi inclinée. Instinctivement je jetai un coup d'oeil dans le

trou noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une énorme

solive munie de palettes, qui ressemblait absolument à la roue d'un

moulin à eau.

--Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première fois que vous

faites du Tread-Mill... pédalez, pédalez ferme! Surtout, ne manquez

par les aubes!... Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites

accrocher les jambes...

--_Take care_! hurla quelqu'un... _forwards_[5].

[5] Attention!... En avant!...

La roue commença à tourner doucement. Elle était dure à mettre en

marche et, bien que des centaines de pieds appuyassent à la fois sur

les palettes fixées dans l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait

que difficilement.

Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus rapide, et l'on

entendit un ronflement sonore pareil à celui d'un volant de machine.

Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que l'une avait

passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant à chaque seconde de

la manquer et de me faire broyer les jambes.

Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant ces lignes

je suis encore si troublé que ma plume tremble dans ma main et que ma

tête s'égare.

Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne peuvent se rendre

compte du danger qu'à chaque seconde court le malheureux détenu

astreint à ce travail d'écureuil.

Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer pied, mais,

à la longue, j'acquis plus d'habileté. J'avais à peu près «attrapé» ce

que les prisonniers appellent la «cadence»... et je menais

régulièrement le «train».

J'étais cependant à la merci d'une défaillance...

Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe immobilisât mes

muscles et c'était la catastrophe...

Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de cloches et des

papillons de feu dansaient devant mes yeux... Les veines de mon cou

étaient gonflées à éclater et il me semblait que je ne pourrais plus

tenir longtemps. Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour

ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce supplice allait

prendre fin.

Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon diamant... que

dis-je... vingt ans de ma vie.

Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, un de ces

cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... puis ce fut le

silence...

Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit de pas

précipités, de sourds gémissements, puis le calme se rétablit et le

surveillant-chef lança de nouveau son lugubre avertissement:

--_Take care!... Forwards!..._

Et la roue se remit à tourner.

* * * * *

J'apprenais, quelques instants après, par une conversation entre

gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de la geôle, s'était fait

couper les jambes par le Tread-Mill...

Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était dit.

Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur ceux qui s'évadent

par la mort de la prison modèle de lord Strange?

Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant vingt minutes, le

matin, et une demi-heure, l'après-midi.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 14 / 28 段