garçon qui attendait toujours, balançant son plateau, d'un air stupide:
--Faites entrer ce gentleman!
Allan Dickson parut. Il était d'une élégance impeccable et j'admirai
la belle assurance avec laquelle il pénétrait dans ma chambre. Au lieu
de se jeter sur moi, et de me passer les «handcuffs» il s'assit
tranquillement dans l'unique fauteuil qui garnissait la pièce, croisa
sans façon ses jambes, et me dit, en enroulant autour de son index,
d'un petit tournoiement rapide, le cordon de son monocle:
--Monsieur Edgar Pipe, vous êtes un habile homme... tous mes
compliments!... C'est la première fois, je l'avoue, qu'un «client» me
brûle ainsi la politesse...
Ce détective était vraiment un homme bien élevé... D'autres eussent
dit «malfaiteur», mais lui, par un euphémisme charmant dont je lui sus
gré, me qualifiait indulgemment de «client»...
J'eus une légère inclination de tête et répondis, d'un ton dégagé:
--Je crois, mon cher maître, qu'il y a entre nous un petit
malentendu... et si vous le permettez... je vais, en deux mots...
--Inutile... cher monsieur... ce serait du temps perdu... Vous vous
expliquerez devant le constable..., lui seul a qualité pour vous
entendre... moi, je dois simplement me borner à vous conduire à Bow
Street.
Il n'y avait qu'à se soumettre et c'est ce que je fis... J'eus bien,
un moment, l'idée de sauter dans la rue par la fenêtre qui était
grande ouverte, mais ma chambre se trouvait au quatrième étage et je
n'eus pas le courage de tenter un pareil saut.
Je pris donc mon chapeau et ma pelisse et m'avançai vers la porte...
Allan Dickson s'était levé d'un bond et m'avait empoigné par la manche.
--Oh! ne craignez rien, dis-je en souriant, je n'ai nullement
l'intention de vous fausser compagnie... Mon unique désir est de
comparaître le plus tôt possible devant la justice, afin de me laver
de l'accusation qui pèse sur moi... Vous voyez que je suis un «client»
raisonnable... Cependant, en raison de la docilité même dont je fais
preuve, j'ose espérer que vous aurez pour moi quelque indulgence et ne
refuserez pas de répondre à une question qui me brûle les lèvres...
Comment avez-vous pu me découvrir ici?...
--Oh!... c'est bien simple, Monsieur Pipe, répondit Allan Dickson...
J'avais, je l'avoue, tout à fait perdu votre piste et je n'espérais
même plus vous retrouver, quand j'ai reçu, à mon bureau, un coup de
téléphone... C'est vous-même qui me demandiez, paraît-il... alors, je
suis venu.
--Vous voulez rire, je suppose?
--Non... pas du tout... c'est l'exacte vérité... vous m'avez appelé,
sans vous en douter, peut-être. Alors, une personne obligeante qui
vous a entendu a bien voulu me prévenir... Ah! monsieur Pipe, il est
parfois dangereux de rêver et surtout de parler en rêvant... On laisse
ainsi échapper certaines confidences qui vous trahissent, car il y a
toujours, derrière les murs, des oreilles indiscrètes... surtout dans
les hôtels... Vous comprenez, maintenant?
Hélas! oui... Je ne comprenais que trop! Je m'étais dénoncé moi-même...
Décidément, la fatalité me poursuivait.
J'avais cru, un instant, pouvoir remonter le courant; mais tous mes
efforts avaient été vains et j'étais, à l'heure présente, entraîné
vers l'abîme!!...
DEUXIÈME PARTIE
I
OU JE QUITTE LE MONDE POUR ME RETIRER A READING
Je juge inutile de rappeler ici les diverses péripéties de mon procès.
Il a fait d'ailleurs assez de bruit.
Je fus condamné pour cambriolage à main armée, bien que le solicitor
désigné d'office pour me défendre eût essayé de prouver que l'arme
dont je m'étais servi n'était qu'un vulgaire étui de pipe, mais la
déposition de miss Mellis fut accablante. Cette respectable personne
soutint, avec un acharnement féroce, qu'elle avait parfaitement vu le
canon d'un revolver de gros calibre braqué sur elle, et le tribunal la
crut. Malgré l'éloquence un peu théâtrale de mon solicitor je me vis
donc octroyer cinq ans de «hard labour»! Par bonheur pour moi, il
n'avait pas été question de l'affaire Robinson...
A la fin de l'audience, on me conduisit au «Justice box» et, le
lendemain, après une foule de formalités odieuses et ridicules,
j'étais transféré à la geôle de Reading.
Nombre de touristes français connaissent Reading, cette charmante
localité des environs de Londres, située entre Maidenhead et
Basingstoke, dans un site agréable, presque au bord de la Tamise.
C'est là que l'été, les «clerks» et les «shopkeepers» de Londres vont
se remettre des fatigues de la semaine, avec leurs petites amies ou
leurs épouses. Au temps de ma prime jeunesse, j'étais souvent venu à
Reading avec mes parents, mais, à cette époque, le paysage n'était pas
encore gâté par la silhouette imposante et hostile d'un pénitencier.
La campagne s'étendait verdoyante, coupée, çà et là, de larges allées
de sable, que bordaient de riants cottages. Il paraît que c'est lord
Strange, un philanthrope de la nouvelle école, qui a eu l'idée de
faire édifier une prison à Reading, parce que l'air y est très pur, et
que l'on doit prendre soin de la santé des criminels. Cette fausse
humanité n'est-elle pas révoltante? Quelle influence peut avoir sur la
santé des détenus un air salubre qu'ils ne respirent jamais,
puisqu'ils sont continuellement confinés dans une cellule où le jour
ne pénètre que par un étroit vasistas ouvrant la plupart du temps sur
les cuisines, la buanderie ou l'usine servant à produire la lumière
électrique?
Toutefois, il est juste de reconnaître que les cellules de ce «home
forcé» sont des mieux aménagées.
Outre l'éclairage électrique, elles comportent une table, une chaise
en bambou et une crédence où voisinent, avec des commentaires de la
Bible, quelques livres de voyage et d'histoire.
Le lit très simple, monté sur un sommier métallique, a cet aspect
d'élégance sobre que donnent l'extrême propreté et le luisant du
cuivre soigneusement entretenu.
C'est, en réalité, un asile confortable et je comprends très bien
maintenant que de pauvres diables préfèrent cette hospitalité à l'abri
précaire des garnis borgnes ou des logis de rencontre. Cependant, ce
luxe «pénitentiaire» a quelque chose d'ironique. Il semble dire aux
malheureux qui viennent échouer dans la geôle de Reading: «Voyez comme
on est bien ici...» Mais une trappe aux ferrures énormes, qui se
dessine sur le parquet, ne tarde pas à refroidir l'enthousiasme des
détenus et à leur rappeler les anciens supplices imaginés par les
bourreaux de la Tour de Londres...
Cette trappe, par les rainures de laquelle monte une affreuse odeur de
catacombes, c'est la trappe du «Tread Mill», et l'on verra bientôt ce
que signifient ces deux mots, qui évoquent à l'esprit du profane la
reposante vision d'un spectacle champêtre!...
* * * * *
Dès que j'arrivai à Reading, un gardien galonné, qui semblait
m'attendre, me conduisit au «Record Office» où je trouvai un gentleman
imposant, lequel consigna sur un grand registre à coins de cuivre mes
nom, prénoms et qualité. Il écrivait lentement, les lèvres et l'oeil
gauche plissés avec effort, comme s'il eût été pris soudain d'une
violente colique.
--Pipe! Edgar Pipe!... répéta-t-il plusieurs fois...
Le gardien galonné lui remit alors l'argent que l'on avait trouvé sur
moi et que la loi anglaise voulait bien considérer comme «ma
propriété». J'en allais payer les intérêts à un taux assez élevé, et
il me semblait juste qu'on le portât à mon actif.
--On vous rendra cette somme à votre sortie, me dit le comptable...
mais le règlement vous autorise à prélever sur ce dépôt deux shillings
par semaine... sur lesquels on vous retiendra six pence pour
l'entretien de la chapelle...
Mon geôlier m'emmena ensuite dans un petit vestibule aux murs blanchis
à la chaux, et là, me pria poliment de lui remettre mes bottines et
mes bretelles... Je lui tendis mes bretelles, sans hésiter, mais quand
il s'agit de lui donner mes bottines, j'eus un petit tremblement dont
on devine la cause...
Je m'exécutai cependant:
--Voici, fis-je, d'une voix émue, en lui présentant mes chaussures...
ces chaussures précieuses dont l'une contenait des millions... Et, à
cette minute, je sentis mes yeux se mouiller...
Ainsi, c'était fait de mon avenir... le beau rêve que j'avais caressé
s'envolait pour toujours!...
Le gardien prit les bottines et avec de la craie inscrivit à la hâte
sur les deux semelles le chiffre 33. C'était mon matricule!...
Maintenant Edgar Pipe n'existait plus... il serait, pendant cinq ans,
rayé du nombre des humains... Il n'était plus qu'un numéro!
--On vous les rendra, quand vous sortirez...
--Vraiment? fis-je incrédule.
--Mais bien sûr... les effets des détenus demeurent leur propriété...
Bien plus... comme ces bottines sont usées, on vous les ressemelera
dans les ateliers... à vos frais, bien entendu...
Je ressentis un choc au coeur... et l'espoir que j'avais eu, un moment,
fit place à un accablement profond...
J'essayai, néanmoins, de soutenir que mes bottines étaient encore en
très bon état et qu'il était inutile de les réparer.
L'homme les examina, puis répondit, avec un hochement de tête:
--L'administration jugera... moi, ça ne me regarde pas...
Et jetant les chaussures dans un coin, il ouvrit une petite porte et
me poussa devant lui. Nous suivîmes un long couloir, montâmes un petit
escalier en colimaçon et arrivâmes devant une grille à travers les
barreaux de laquelle on apercevait un petit homme chauve qui empilait
sur un large comptoir des paquets numérotés...
--Eh! père Bowspritt, cria mon geôlier, un complet pour ce gentleman,
s'il vous plaît!
Le petit homme chauve leva la tête, me toisa un instant, puis articula
d'une voix aigre:
--Taille numéro 2, carrure moyenne... J'ai justement là quelque chose
qui fera l'affaire...
Et il ajouta, en riant:
--C'est presque neuf... car celui qui l'a porté ne l'a pas gardé
longtemps... Certes, il eût sans doute préféré l'user, mais M. John en
a jugé autrement... Voici le complet... je n'ai plus qu'à coudre le
matricule. Si je ne me trompe, c'est le numéro 33...
--C'est bien cela, dit le gardien.
Le petit homme, sans se presser, enfila une aiguille, chercha pendant
un instant dans un tiroir, puis fixa au vêtement qui allait devenir le
mien une étiquette de toile. Cela fait, il prit dans une armoire une
calotte de drap qui ressemblait au polo des Horse guards et passa le
paquet à travers la grille.
--Déshabillez-vous, me dit le gardien.
J'obéis, et troquai l'élégant costume que je devais à la générosité de
MM. Robinson and Co contre l'affreuse houppelande des détenus, une
sorte de «combinaison» de toile grise parsemée d'as de trèfle[3].
[3] C'est l'uniforme des prisonniers anglais.
J'étais maintenant métamorphosé en clown, et je suis sûr que j'eusse
obtenu un joli succès en figurant, sous cet accoutrement, dans une
pantomime de l'Olympia.
Je fus ensuite conduit chez le «hair dresser» qui me rasa le visage et
la tête à la tondeuse, puis, après avoir assisté à un office que
marmotta exprès pour moi l'aumônier de la prison (coût: un shilling
six pence), je fus «incarcerated» dans la cellule 33 qui devait,
pendant cinq années, abriter feu Edgar Pipe!
Seul... j'étais seul!...
A partir du moment où j'avais franchi le seuil de ma geôle, je
demeurerais séparé du monde... Le seul être que j'apercevrais--et
encore à travers un judas--serait un gardien indifférent et maussade.
Je devrais souffrir en silence, ronger mon frein dans l'isolement le
plus complet, oublier jusqu'à la voix humaine... Les printemps
succéderaient aux hivers, les automnes aux étés, et je serais toujours
là, entre ces quatre murs, pendant qu'au dehors, sur les jolies
pelouses de Reading, les bourgeois de Londres, ivres de soleil et le
coeur en fête, célébreraient joyeusement les jours de repos avec leurs
familles ou leurs maîtresses...
Je me jetai sur mon lit et pleurai comme un enfant...
En adoptant la dangereuse profession de cambrioleur, je savais certes
à quoi je m'exposais... Je n'ignorais pas qu'un jour ou l'autre la
société me contraindrait à une villégiature forcée dans quelque geôle
du Royaume-Uni, mais je ne m'étais jamais imaginé que la claustration
fût une chose aussi pénible.
D'abord, je fus en proie à une sorte d'anéantissement, de stupeur,
puis une rage folle s'empara de moi et je me demandai un moment si je
n'allais pas me briser la tête contre la muraille.
A la nuit tombante, je retrouvai cependant un peu de calme et fis
honneur au maigre repas qu'on me passa par un guichet.
Je me déshabillai dès que retentit la cloche du coucher et me glissai
sous ma couverture, mais il me fut impossible de fermer l'oeil.
Quand neuf heures sonnèrent à l'horloge de Reading Gaol qui possède,
par parenthèse, un carillon des plus sonores, je me levai, en proie à
une impatience fébrile et me mis à arpenter, pieds nus, ma cellule. Je
montai ensuite sur une chaise et cherchai à jeter un coup d'oeil par
la fenêtre. Au prix de difficultés inouïes, je parvins à me hisser
jusqu'à l'entablement et y demeurai suspendu.
Des ombres passaient et repassaient dans une grande cour à demi
obscure; c'étaient probablement des gardiens qui allaient prendre leur
service de nuit.
De temps à autre j'entendais de longs appels, un grand bruit de
verrous et, par-dessus tout cela, le ronflement sourd et régulier de
la machine à vapeur qui distribue l'électricité dans la prison.
Enfin, vers dix heures, les couloirs et les fenêtres des cellules
furent moins lumineux et un silence relatif remplaça le vacarme de
tout à l'heure.
Je me recouchai. Mille idées plus confuses les unes que les autres se
heurtaient dans mon cerveau, et parmi elles, il en était une qui
m'obsédait, me revenait continuellement à l'esprit: «Si je m'évadais?»
La chose ne me semblait pas impossible, en somme. Ma cellule était au
rez-de-chaussée, et j'avais remarqué que les barreaux de la fenêtre
étaient très espacés... l'un d'eux n'avait même pas l'air bien
solide...
Pendant quelques instants, j'élaborai tout un programme d'évasion, que
le raisonnement me fit bientôt repousser.
M'enfuir? Est-ce que je le pouvais?
Et mon diamant?...
Bien que je ne fusse pas certain de le retrouver à l'expiration de ma
peine, rien ne m'autorisait non plus à supposer qu'on le
découvrirait... Mes bottines n'avaient nullement besoin d'être
ressemelées et il se pouvait très bien qu'on les laissât telles
qu'elles étaient. De plus, si les semelles étaient un peu usées, les
talons n'étaient même pas tournés... Il faudrait vraiment que les
cordonniers de la prison manquassent de travail pour entreprendre une
réparation qui n'avait rien d'urgent... J'avais peut-être tort de
m'alarmer ainsi... et puis... et puis...
Le sommeil finit par me terrasser, mais il fut hanté d'affreux
cauchemars... Je voyais Edith, au bras d'Allan Dickson... Tous deux me
regardaient en riant et me prodiguaient les plus basses injures;
ensuite, c'était l'horrible visage de Manzana qui m'apparaissait... Le
gredin avait en main une de mes bottines et je le voyais qui, avec un
tournevis, s'apprêtait à enlever la petite rondelle de cuir qui
cachait le diamant. Il clignait de l'oeil d'un air narquois et
chantonnait une romance ridicule que j'avais entendue autrefois, à
Londres, dans un music-hall... Puis, Edith revenait, appuyée cette
fois sur l'épaule de Manzana. Elle avait mis le diamant dans ses
cheveux et j'étais ébloui par les feux qu'il jetait... La figure de ma
maîtresse était rayonnante et, parfois, après un bruyant éclat de rire,
elle attirait vers elle l'ignoble Manzana, et le baisait sur les
lèvres.
Je dus, à cette minute, me lever d'un bond et pousser des cris
épouvantables, car le guichet de ma geôle s'ouvrit avec un bruit sec,
et je vis l'oeil sévère d'un gardien qui me regardait fixement...
Je me laissai retomber sur mon lit et m'assoupis de nouveau, mais pour
être aussitôt repris par une affreuse vision... Mr John Ellis, le
bourreau de Londres, tressait délicatement une énorme corde de chanvre
et me la montrait de temps à autre, en faisant le geste de se la
passer autour du cou...
Le lendemain, quand sonna la cloche du réveil, j'étais brisé, moulu,
anéanti. Je me levai cependant, et endossai mon horrible livrée. Comme
je l'avais mise à l'envers, je la retirai pour la retourner, et une
petite étiquette que je n'avait pas remarquée la veille frappa mes
regards. Sur cette étiquette, je lus un nom qui me fit frissonner:
«Calcraft!...»
Le précédent propriétaire de ma houppelande avait lui-même écrit son
nom sur l'étroite bande de toile, et ce nom était celui d'un dangereux
malfaiteur pendu récemment à Reading.
Les journaux avaient longuement parlé de cette exécution qui avait été
très mouvementée, car Calcraft, qui tenait à la vie, s'était débattu
avec fureur entre les mains du bourreau...
Je comprenais maintenant pourquoi le petit homme chauve avait tenu à
faire remarquer que ce vêtement avait été «très peu porté», et je me
souvenais de la plaisanterie macabre qu'il avait lancée en faisant
allusion à M. John...
Ainsi, je portais la défroque d'un condamné à mort!
On avouera que c'était jouer de malheur... et que je ne pouvais
vraiment pas conserver cette «tunique de Nessus» qui me brûlait le
corps. On a beau ne pas être superstitieux, il y a quand même des
coïncidences fâcheuses bien faites pour jeter le trouble dans le
cerveau le mieux équilibré.
Je me mis à cogner à la porte de ma cellule, fis un vacarme de tous
les diables et exigeai que l'on me donnât un autre vêtement... On
finit par y consentir, mais cela prit plus de deux heures. Il fallut
qu'on en référât au gardien-chef, que celui-ci allât trouver le
surveillant général, lequel exposa l'affaire au directeur, et enfin,
après une longue suite de pourparlers, on m'apporta un «complet neuf».
Le scandale que j'avais provoqué dans la prison me fit considérer
comme un détenu «rebellious» et je fus, à partir de ce moment, regardé
d'un mauvais oeil par mes gardiens...
Hélas! tout cela était de peu d'importance, en comparaison de ce qui
allait m'arriver...
Pendant huit jours, je mangeai, comme on dit, mon pain blanc...
L'heure du supplice allait bientôt sonner!
II
LE SUPPLICE DE LA ROUE
J'ai parlé plus haut de cette trappe mystérieuse qui s'ouvre dans les
cellules des prisons anglaises. Les planches dont elle est formée sont
au nombre de quatre, solides, rugueuses, et offrent un contraste
frappant avec les lamelles de parquet qui l'entourent.
Ceux qui la voient pour la première fois la regardent avec effroi,
même s'ils ignorent à quoi elle sert... Quand on l'a vue s'ouvrir,
hélas! on y songe toute la vie!...
Cette trappe est celle du «Tread-Mill», cet instrument de torture
digne du moyen âge et que la barbarie des lois anglaises a conservé
dans son arsenal judiciaire.
J'avais souvent entendu parler du Tread-Mill, mais, ne faisant pas ma
société habituelle des malfaiteurs, je n'avais pu recueillir aucun
renseignement sur cette terrible punition. Je m'imaginais qu'elle
devait manquer d'agrément, mais j'étais loin de supposer qu'elle pût
être aussi cruelle.
J'allais bientôt, moi, Edgar Pipe, le gentleman élégant, à qui tout
travail manuel répugnait, faire connaissance avec le fameux «moulin de
discipline»... J'allais savoir ce que c'est que la torture physique,
après avoir enduré, sans faiblir, toutes les tortures morales.
S'il est vrai que l'on doive tout pardonner à ceux qui ont beaucoup
souffert, je pense que le lecteur, dès qu'il aura lu le récit de mon
douloureux séjour à Reading, aura pour moi quelque pitié. Jusqu'alors,
il n'a connu qu'un Edgar Pipe assez insouciant, parfois même un peu
cynique, se riant de tout et plein d'une folle confiance en soi...
Bientôt, il verra un Edgar Pipe déprimé, affaibli, désespéré,
terrassé... un Edgar Pipe qui ne sera plus que l'ombre de lui-même,
une sorte de brute aux yeux caves, aux gestes endoloris, un spectre
ambulant insensible à tout, un déchet d'humanité... une épave!...
Et je suis sûr que les gens de coeur seront, malgré eux, amenés à se
dire: «Un simple cambrioleur méritait-il pareil châtiment?»
C'est généralement à l'heure où l'homme qui a souffert recommence à
espérer que la lourde main de la destinée s'abat de nouveau sur lui.
Depuis huit jours que j'étais à Reading, je commençais à prendre mon
mal en patience et à m'accoutumer au régime cellulaire si dur pour
ceux qui, comme moi, aiment la société bruyante, quand un matin, à
huit heures vingt exactement, la cloche de la prison résonna comme un
glas.
A ce tintement lugubre, j'avais tressailli malgré moi, comme à
l'approche d'un malheur.
Bientôt, des pas lourds retentirent dans les couloirs, une sonnette
s'agita, et une affreuse voix enrouée que j'entends encore se mit à
répéter sur un ton monotone:
--_Tread-Mill... Tread-Mill... Look out there_[4].
[4] Moulin à pédales... Moulin à pédales... Gare là!
Aussitôt, la porte de ma cellule s'ouvrit avec fracas, je fus poussé
vers la trappe par des mains brutales, et je me trouvai assis sur une
sellette de fer pendant que mes pieds reposaient sur une large lame de
bois à demi inclinée. Instinctivement je jetai un coup d'oeil dans le
trou noir qui béait au-dessous de moi, et je distinguai une énorme
solive munie de palettes, qui ressemblait absolument à la roue d'un
moulin à eau.
--Gare à vous, me dit un gardien. C'est la première fois que vous
faites du Tread-Mill... pédalez, pédalez ferme! Surtout, ne manquez
par les aubes!... Si vous vous arrêtez une seconde, vous vous faites
accrocher les jambes...
--_Take care_! hurla quelqu'un... _forwards_[5].
[5] Attention!... En avant!...
La roue commença à tourner doucement. Elle était dure à mettre en
marche et, bien que des centaines de pieds appuyassent à la fois sur
les palettes fixées dans l'arbre de couche, le démarrage ne se faisait
que difficilement.
Peu à peu, le mouvement s'accentua, devint plus rapide, et l'on
entendit un ronflement sonore pareil à celui d'un volant de machine.
Je sentais sous mes pieds tourner les aubes et, dès que l'une avait
passé, je rattrapais vivement l'autre, tremblant à chaque seconde de
la manquer et de me faire broyer les jambes.
Je ne sais si je me fais bien comprendre, car en écrivant ces lignes
je suis encore si troublé que ma plume tremble dans ma main et que ma
tête s'égare.
Ceux qui n'ont pas vu fonctionner un Tread-Mill ne peuvent se rendre
compte du danger qu'à chaque seconde court le malheureux détenu
astreint à ce travail d'écureuil.
Je suais sang et eau et je m'attendais toujours à manquer pied, mais,
à la longue, j'acquis plus d'habileté. J'avais à peu près «attrapé» ce
que les prisonniers appellent la «cadence»... et je menais
régulièrement le «train».
J'étais cependant à la merci d'une défaillance...
Qu'un malaise me prît, qu'une faiblesse ou une crampe immobilisât mes
muscles et c'était la catastrophe...
Mes oreilles tintaient, j'entendais un grand bruit de cloches et des
papillons de feu dansaient devant mes yeux... Les veines de mon cou
étaient gonflées à éclater et il me semblait que je ne pourrais plus
tenir longtemps. Néanmoins, je pédalais toujours, machinalement pour
ainsi dire, et je me demandais avec angoisse quand ce supplice allait
prendre fin.
Pour qu'il cessât immédiatement, j'eusse donné mon diamant... que
dis-je... vingt ans de ma vie.
Soudain, dans une des cellules retentit un cri sinistre, un de ces
cris qui glacent d'effroi ceux qui les entendent... puis ce fut le
silence...
Le Tread-Mill s'arrêta, il y eut, un instant, un bruit de pas
précipités, de sourds gémissements, puis le calme se rétablit et le
surveillant-chef lança de nouveau son lugubre avertissement:
--_Take care!... Forwards!..._
Et la roue se remit à tourner.
* * * * *
J'apprenais, quelques instants après, par une conversation entre
gardiens, qu'un vieux détenu, un vétéran de la geôle, s'était fait
couper les jambes par le Tread-Mill...
Le lendemain, on l'enterrait quelque part et tout était dit.
Est-ce qu'on a le temps à Reading de s'apitoyer sur ceux qui s'évadent
par la mort de la prison modèle de lord Strange?
Chaque jour, nous devions «tourner la roue» pendant vingt minutes, le
matin, et une demi-heure, l'après-midi.