Et tout en parlant, j'enfilais à la hâte mes bottines, ces précieuses

bottines dont l'un des talons contenait une fortune. J'étais, on le

sait, en pyjama mais j'avais conservé en dessous ma chemise de jour et

mon gilet dans les poches duquel j'entendais sonner les pièces d'or de

miss Mellis. Quant au portefeuille contenant les bank-notes, j'avais

eu soin, avant de descendre, de le glisser sous le lit. Je le ramassai

vivement sans attirer l'attention d'Edith et l'introduisis entre mon

gilet de flanelle et ma peau. J'étais prêt aussi à endosser mon

pardessus, quand Allan Dickson entra sans frapper, et cette

incorrection me prouva qu'il ne me considérait déjà plus comme un

simple témoin, mais comme un inculpé envers qui toute politesse est

superflue.

--Monsieur Pipe, dit-il en entrant, nous avons à causer sérieusement.

Et aussitôt, il s'assit dans l'unique fauteuil qui garnissait notre

chambre.

--Oui, reprit-il, il faut que nous tirions au clair cette

affaire-là... et vous allez m'y aider, j'en suis sûr. Voyons... vous

avez une autre pièce que celle-ci?...

--Oh! un simple cabinet de toilette.

--Il donne sur la rue?

--Oui... sur la rue...

--Bien... Vous habitez ici avec Mme Pipe?

--Oui...

--Personne n'est venu vous rendre visite ce soir?

--Personne...

--Ah!... Voilà qui est curieux... Figurez-vous, monsieur Pipe, que

j'ai, de la rue, aperçu à l'une de vos fenêtres, un homme qui allait

et venait...

--C'était moi, assurément...

--Alors, c'est vous qui avez ouvert tout à coup la fenêtre et lancé

ceci dans la rue?

Et Allan Dickson, tirant de sa poche la poignée de crin qui avait

servi à mon camouflage, me la présenta en disant:

--Quelle idée vous avez eue, cher monsieur, d'arracher le crin de ce

fauteuil... Tenez, on voit très bien, ici, l'ouverture que vous avez

pratiquée dans l'étoffe...

J'étais perdu, je le sentais bien, mais j'essayais quand même de

conserver mon calme.

Allan Dickson fixait sur moi son oeil d'acier, cet oeil terrible, aigu

et térébrant comme une mèche de scalpel, cet oeil qui avait déjà percé

tant de consciences et extirpé des aveux à tant de malfaiteurs...

--Vous avez eu tort, ajouta-t-il en riant, d'abîmer ainsi ce

fauteuil... votre logeuse vous fera certainement payer cette

dégradation...

Je ne trouvais rien à répondre et Allan Dickson jouissait de ma

confusion... Il me tenait et jouait avec moi comme un chat avec une

souris.

Je crus devoir payer d'audace:

--Pardon, monsieur, fis-je d'un ton sec, est-ce un interrogatoire que

vous avez l'intention de me faire subir?

--Peut-être, répondit le détective... Mon devoir est de me

renseigner... et vous seul pouvez me donner les éclaircissements dont

j'ai besoin. Vous êtes un habile homme, monsieur Pipe, malheureusement

pour vous, les imprudences auxquelles vous vous êtes livré pourraient

très bien vous attirer des ennuis... et, croyez-le, c'est dans votre

intérêt que je vous pose toutes ces questions afin que vous soyez

préparé à vous défendre dans le cas où la justice vous demanderait des

comptes...

--Et pourquoi me demanderait-elle des comptes?... N'a-t-on pas le

droit d'arracher, si cela vous plaît, une poignée de crin à un

fauteuil?

--Evidemment, mais on a aussi le droit de vous demander quel usage

vous vouliez faire de ce crin? Etait-ce pour vous fabriquer une

perruque ou une fausse barbe?

Un rire nerveux s'empara de moi et je balbutiai, en regardant fixement

le détective:

--Ah! ah! ah!... une perruque!... une fausse barbe!... et pourquoi?...

oui, pourquoi, je vous le demande?

Allan Dickson avait maintenant une mine sévère:

--Allons, dit-il, n'essayez pas de plaisanter, monsieur Pipe...

Défendez-vous, au contraire, cela vaudra mieux... ou sinon...

--Sinon?

--Je me verrai obligé de vous arrêter.

--M'arrêter... moi! vous voulez rire, monsieur... on n'arrête que les

malfaiteurs... M'arrêter, parce que j'ai arraché une poignée de crin à

un fauteuil... ah! ah! ah!... je crois que vous cherchez à m'intimider.

--Ecoutez, reprit le détective...

--Je vous écoute.

--Avez-vous quelquefois, de la rue, observé la maison où nous sommes,

en ce moment?

--Ma foi, j'avoue que...

--Eh bien, si, un soir, vous vous étiez posté sur le trottoir d'en

face, vous auriez pu vous convaincre que, malgré les rideaux qui

garnissent vos fenêtres, on voit tout ce qui se passe ici... Votre

cabinet de toilette, surtout, est très lumineux...

Je compris qu'Allan Dickson m'avait aperçu au moment où je procédais à

la petite opération que l'on sait..., je compris qu'il me tenait...

que le fil conducteur qu'il avait dans la main allait bientôt se

changer en lasso et que je serais bel et bien à la merci de cet homme.

--Défendez-vous, mais défendez-vous donc, me cria Edith, à travers les

rideaux du lit, vous ne voyez donc pas que l'on cherche à vous

compromettre...

Je ne le voyais que trop, mais tout ce dont j'aurais pu arguer pour ma

défense n'eût servi absolument à rien.

En ce moment, je songeais à autre chose...

Allan Dickson qui lisait sans doute dans ma pensée, s'était levé

brusquement. Je le vis mettre la main à sa poche, pour y prendre sans

doute son revolver, mais avant qu'il eût achevé ce geste, je m'étais

précipité vers la porte dont la clef était demeurée à l'extérieur, et

l'avais vivement refermée à double tour.

Avant que le détective eût pu faire sauter la serrure, j'étais déjà

dans la rue.

Soudain, une silhouette se dressa devant moi, puis une autre, un

policeman émergea de l'ombre... une affreuse voix hurla à deux ou

trois reprises: «Arrêtez-le!... arrêtez-le!» Une balle siffla à mon

oreille, mais j'échappai aux mains tendues qui essayaient de me saisir,

je glissai entre les gens qui s'efforçaient de me barrer le chemin,

et bientôt je m'enfonçais dans une rue obscure, puis dans une autre et

réussissais à faire perdre ma trace à ceux qui me poursuivaient.

Je suis sûr qu'il ne s'était pas écoulé deux minutes entre le moment

où j'avais si brusquement lâché Allan Dickson et celui où je me

retrouvai, seul, essoufflé, flageolant sur mes jambes devant un grand

bâtiment au fronton duquel je pouvais lire, à la lueur d'un réverbère

clignotant dans la nuit:

_Robinson brothers and Co_

Je n'étais pas encore sauvé. Mes ennemis étaient sans doute parvenus à

retrouver ma piste, car j'entendis bientôt, au bout de la rue, un

bruit de pas précipités. J'étais à ce moment en pleine lumière et si

je me mettais à fuir, on m'apercevrait certainement.

Ma décision fut vite prise. Je longeai le mur du bâtiment contre

lequel je m'adossais et apercevant une petite porte couronnée d'une

imposte que l'on avait laissée ouverte, je me hissai jusqu'à cette

baie, à la force du poignet, et me glissai dans l'intérieur de la

maison.

XXIII

LA MAISON DU BON DIEU

J'étais maintenant dans un couloir encombré à droite et à gauche, de

caisses et de ballots symétriquement rangés et sur lesquels on avait

étalé une grande bâche de toile cirée.

Je demeurai un instant immobile, craignant que mes bottines en

touchant un peu trop brutalement le sol n'eussent éveillé dans ce

couloir des échos inquiétants, mais rien ne bougea autour de moi.

Ceux qui me cherchaient ne tardèrent pas à passer devant la maison, et

j'entendis ces mots prononcés par une grosse voix enrouée: «Il a dû

filer par Wardour Street».

A n'en pas douter, c'était la voix de Bill Sharper... Ainsi, je

n'avais pas seulement à mes trousses le détective Allan Dickson...

J'étais aussi poursuivi par les acolytes de Manzana. Si je parvenais à

échapper à tant d'ennemis, j'aurais vraiment de la veine!

Pendant près d'un quart d'heure, je demeurai blotti contre les

marchandises qui s'entassaient dans le couloir, puis, certain que l'on

avait perdu ma trace, je commençai à envisager avec plus de calme la

situation.

Deux solutions s'offraient à moi: ou repasser par l'imposte et revenir

dans la rue, ou demeurer jusqu'au jour dans le magasin qui me servait

momentanément de refuge. Je le connaissais bien ce magasin, pour y

être venu souvent, lorsque j'avais besoin de quelque objet de

toilette. Je savais où étaient situés tous les rayons auxquels je

m'étais, maintes fois, approvisionné, sans bourse délier, bien entendu.

Après m'être orienté un instant, je finis par m'y reconnaître...

J'étais dans la partie affectée à la quincaillerie. En montant un

étage, j'arriverais à l'ameublement et au deuxième, je trouverais le

rayon de confections pour hommes. Je venais de m'apercevoir que

j'étais en pyjama et que je ne pourrais m'exhiber en cette tenue dans

les rues de Londres... Mon signalement avait dû déjà être donné à tous

les postes de police et il convenait que je fisse choix d'un complet

plus décent.

Tout en gravissant à pas de loup un large escalier recouvert d'un

tapis rouge, je me félicitais d'être justement tombé dans une maison

où je pourrais réparer, à peu de frais, le désordre de ma toilette. Il

y a vraiment des hasards providentiels et j'étais encore une fois

servi par la chance. J'étais déjà arrivé au premier étage, quand

j'entendis soudain un bruit de voix. Je me jetai à plat ventre le long

d'un meuble et demeurai immobile. Deux veilleurs de nuit passèrent

près de moi. Ils tenaient chacun une petite lampe électrique qui

mettait sur le parquet un long cône lumineux. Quand ils eurent disparu,

je continuai mon ascension et arrivai enfin au rayon de confections

pour hommes... Là, s'ouvraient, à droite et à gauche, de petits

couloirs où j'apercevais à la lueur d'une ampoule électrique en verre

dépoli des rangées d'habits suspendus à une longue tringle. Çà et là,

un mannequin sinistre dans son immobilité se dressait à l'extrémité

d'une travée, pareil à un malfaiteur méditant un mauvais coup. Je

faillis en renverser un qui gémit lamentablement sur son socle. En le

remettant d'aplomb, je constatai qu'il avait absolument la même taille

et la même carrure que moi. Je le pris à bras-le-corps, l'étendis

doucement sur le parquet et commençai de le déshabiller, mais chaque

fois que je le remuais un peu fort, il faisait entendre un petit

grincement qui ressemblait à une plainte... Je lui enlevai sans

difficulté sa jaquette et son gilet, mais je mis au moins un quart

d'heure à lui retirer son pantalon.

Par bonheur, le rayon était très mal gardé ce soir-là, de sorte que je

ne fus point dérangé pendant cette opération. Lorsque j'eus

complètement déshabillé le mannequin, je le repoussai sans bruit sous

un comptoir et revêtis les habits que je lui avais volés. Ils

m'allaient dans la perfection. Je glissai dans une des poches de ma

jaquette le portefeuille qui contenait les bank-notes de miss Mellis

et que j'avais eu, comme on sait, la précaution de dissimuler entre ma

chemise et ma peau, fis passer de mon ancien gilet dans le neuf les

livres et les shillings que j'avais répartis dans les deux goussets de

côté, puis je me mis en quête d'un pardessus.

Ici, je me le rappelle, se place un incident qui faillit m'être fatal.

Un gardien que je n'avais pas entendu venir, se montra tout à coup. Il

arrivait droit vers moi et il m'était impossible de l'éviter. Fort

heureusement, je ne perdis pas mon sang-froid. Je demeurai immobile,

les bras raides, les deux talons réunis, la tête légèrement inclinée à

droite et le veilleur me prenant pour un mannequin, passa près de moi

sans s'arrêter. L'alerte avait été vive et j'eus quelques secondes de

terrible émotion. Je redoublai de prudence et atteignis enfin le rayon

des pardessus. J'en avais déjà essayé plusieurs, quand je tombai sur

une magnifique pelisse qui m'allait comme un gant. Je pensai qu'une

fourrure me serait plus utile qu'un overcoat de drap, aussi gardai-je

la pelisse sans hésiter. Autant que j'en pouvais juger, elle devait

être doublée de loutre et l'étoffe qui la recouvrait était soyeuse et

douce au toucher. Il ne me manquait plus qu'un chapeau, mais je mis

bien une demi-heure à trouver le rayon de chapellerie. Je le découvris

enfin et arrêtai mon choix sur un chapeau mou. J'étais maintenant

équipé de pied en cap, il ne me restait plus qu'à attendre l'ouverture

du magasin pour me glisser dehors. J'ignorais quelle heure il était,

car j'avais laissé ma montre chez moi... Cet oubli était heureusement

réparable. Au rayon de la bijouterie, je choisis un superbe

chronomètre en or avec une chaîne de même métal et passai à mes doigts

quatre ou cinq bagues qui me parurent d'un bon poids. Pendant que j'y

étais, je fis aussi ample provision de bijoux de femme... Je ne savais

pas, à ce moment, si je reverrais jamais Edith, mais si ce bonheur

m'était refusé, je ferais facilement accepter à une remplaçante cette

orfèvrerie de luxe.

Mes «emplettes» terminées, je me blottis sous un comptoir et attendis

le jour.

Quelques veilleurs de nuit se montrèrent bientôt et je les entendis,

pendant près de vingt minutes, ouvrir et refermer les «boîtes de

ronde».

Dix minutes plus tôt, je me serais sans doute fait prendre, mais

j'avais eu la chance de pénétrer dans le magasin au moment où les

hommes de garde venaient justement de finir leur tournée.

Je n'avais plus qu'une inquiétude. Parviendrais-je sans être remarqué

à sortir de la maison Robinson and Co?

A l'heure de l'ouverture des magasins, les employés se précipiteraient

en foule dans les différents rayons... Comment les éviter?

Je songeai à descendre dans les sous-sols, mais à la réflexion, je

compris que cela ne m'avancerait à rien. On me découvrirait aussi bien

en bas qu'en haut. Le plus simple était de me dissimuler sous un

comptoir, le plus près possible de la porte, et c'est ce que je fis.

Dieu que cette nuit me parut longue!

Enfin le jour parut, un jour terne et triste d'hiver. Le magasin fut

éclairé d'une lueur grise et froide qui filtrait à travers les stores,

puis, dans la rue, les voitures des laitiers commencèrent à rouler...

Bientôt, des garçons se mirent en devoir d'enlever les housses qui

recouvraient les vitrines et les comptoirs, pendant que d'autres

roulaient de petits chariots qui faisaient un vacarme de tous les

diables... Là-bas, dans la lumière plus vive d'un hall vitré, je

distinguais un homme galonné qui donnait des ordres d'une voix

tonitruante.

Soudain, j'entendis remuer à quelques pas de moi et j'aperçus un jeune

homme qui me regardait avec de gros yeux ronds. Il était accroupi sous

le même comptoir que moi et je ne l'avais pas remarqué tout d'abord

car le coin où il se trouvait était très sombre...

Il parut d'abord effrayé, puis voyant que j'étais aussi étonné que lui,

il se rapprocha doucement et me dit à voix basse:

--Vous attendez l'ouverture?

--Oui.

--Encore dix minutes... C'est la première fois que vous venez

«travailler» ici?

--Oui...

--Alors, je vais vous donner un conseil... Ne vous pressez pas de

sortir... Ici, nous sommes en sûreté... nous sommes sous le comptoir

des emballages et il est bien rare que l'on commence les paquets avant

neuf heures... Quand vous entendrez sonner la cloche, vous n'aurez

qu'à me suivre, mais par exemple, il faudra enlever votre chapeau et

le tenir à la main.

--Et pourquoi cela? demandai-je, un peu méfiant.

--Parce que, de la sorte, on vous prendra pour un employé...

D'ailleurs, fiez-vous à moi, voilà quinze jours que je viens ici...

j'ai l'habitude de la maison...

J'admirai le sang-froid de ce jeune homme.

Je l'avais d'abord pris pour un détective, mais son superbe complet,

ses bottines neuves, son chapeau neuf et le joli pardessus qu'il

tenait roulé sous son bras prouvaient suffisamment qu'il venait comme

moi, de se vêtir, sans bourse délier, aux rayons si bien assortis de

la maison Robinson and Co. Il avait, ma foi, une figure des plus

sympathiques.

--Vous comprenez, me dit-il sur un ton de confidence, ils gagnent

assez d'argent dans cette boîte-là, ils peuvent bien, de temps en

temps, nous offrir quelques vêtements...

Ce débutant avait, comme on le voit, de bons principes. J'en eusse

certainement fait un habile «opérateur» si j'avais pu m'occuper de lui,

mais d'autres préoccupations m'assiégeaient... j'avais trop

d'affaires sur les bras. Tout ce que je souhaitais pour l'instant,

c'était de sortir du magasin et de m'éloigner de Londres le plus vite

possible. Je n'avais pas encore de plan bien arrêté, mais je mettrais

tout en oeuvre pour échapper à Allan Dickson.

Celui-là seul était à craindre, car avec lui, il était impossible de

ruser, tandis qu'avec Manzana et Bill Sharper, je pouvais encore m'en

tirer.

--Attention! me dit soudain mon «confrère»... on ouvre les portes.

Il y eut un roulement prolongé, puis un bruit de pas rapides, qui

s'accentua, devint formidable.

Une cloche se mit à tinter.

Et, peu à peu, le silence se fit, troublé seulement de temps à autre

par un ordre lancé à haute voix, un chiffre annoncé à la caisse.

--C'est le moment, me dit le jeune homme... ôtez donc votre chapeau.

Nous sortîmes tous deux de dessous notre comptoir.

--Tiens, s'écria un employé qui nous avait aperçus, d'où viennent-ils

ceux-là... Vite! Vite! Mac Ferson, appelez un policeman!

Mais, avant que le nommé Mac Ferson, un gros lourdaud d'inspecteur qui

était en train de rajuster sa cravate blanche devant une glace, eût eu

le temps de se retourner, mon compagnon et moi étions déjà sur le

trottoir.

Un taxi passait, je le hélai et laissant là le jeune homme qui

semblait fort désireux de faire plus ample connaissance avec moi, je

disparus en moins de dix secondes, roulant à toute allure vers un

quartier plus sûr.

J'avais jeté une adresse quelconque au chauffeur, mais quand nous

eûmes atteint Trafalgar Square, je lui dis:

--East Finchley, faites vite... bon pourboire!

East Finchley se trouve dans la banlieue de Londres, au-dessus de

Middlesex, c'est-à-dire fort loin de l'hôtel de miss Mellis et des

magasins Robinson.

Je voulais, comme on dit, me donner de l'air, et j'en avais besoin,

après les terribles émotions que je venais d'avoir.

Maintenant, j'étais libre... il s'agissait de ne plus retomber sous la

coupe d'Allan Dickson.

J'avais de l'argent en poche, j'étais vêtu de neuf, je pouvais donc

envisager l'avenir avec quelque confiance... A moins de jouer tout à

fait de malheur, je devais réussir à quitter l'Angleterre qui,

décidément, devenait trop dangereuse. J'étais forcé de renoncer à

Edith, mais pouvais-je faire passer l'amour avant ma sécurité

personnelle?

XXIV

UN MAUVAIS RÊVE

Le taxi venait de quitter Marylebone Road et s'engageait dans Albany

street, quand je crus remarquer qu'une auto rouge nous suivait.

C'était peut-être une idée, mais, pour en avoir le coeur net, je

commandai à mon chauffeur de tourner brusquement à droite, ce qu'il

fit à la première rue qui se présenta.

L'auto rouge tourna également et je ne tardai pas à la revoir, à cent

mètres environ derrière moi.

--Activez... activez!... dis-je au chauffeur... il y a deux livres

pour vous si vous semez la voiture qui nous suit.

L'homme mit toute l'avance à l'allumage, mais je voyais bien que

l'auto rouge gagnait sur nous.

Il y avait dans mon taxi, dissimulées dans un petit coffre, trois

bouteilles que le cabman avait mises en réserve. Je les pris les unes

après les autres et les lançai par la portière de façon qu'elles

tombassent presque au milieu de la rue. Elles se brisèrent avec fracas,

semant sur le sol de gros éclats de verre...

L'un d'eux fut fatal à l'auto rouge.

Bientôt, je la vis qui ralentissait, puis s'arrêtait.

--Ça y est! s'écria mon chauffeur... ça y est!... Ils ont crevé!

--Marchez... marchez toujours!

J'avais décidément plaqué ceux qui me suivaient, car, le doute n'était

pas possible, on s'était mis à ma poursuite.

Probablement qu'un détective m'avait pris en filature à la sortie des

magasins Robinson, et cela, sur les indications de l'inspecteur à

cravate blanche qui avait tenu à faire montre de zèle. En tout cas, le

détective en était pour ses frais. Ce gentleman ne ferait jamais ma

connaissance.

Arrivé à East Finchley, je réglai mon chauffeur et lui donnai un royal

pourboire. Quand il eut disparu, je me dirigeai rapidement vers la

gare du métro, pris le train pour une destination quelconque, roulai

pendant trois quarts d'heure, changeai de ligne deux ou trois fois,

puis, finalement, m'arrêtai à Kensington.

Là, j'entrai dans un grill-room, ingurgitai un beefsteak arrosé d'une

pinte d'ale, puis je me mis en quête d'un hôtel.

Elégant comme je l'étais, depuis ma visite aux magasins Robinson, je

ne pouvais loger dans un bouge, aussi fus-je obligé de prendre une

chambre au Victoria Palace.

Allan Dickson et Bill Sharper n'auraient certes pas l'idée de venir me

chercher là!

Je n'y séjournerais pas longtemps d'ailleurs, car mon intention était

de quitter Londres le plus tôt possible.

J'avais pensé tout d'abord à me rendre en Hollande, mais pouvais-je

risquer ce voyage, maintenant que Manzana, Bill Sharper, Allan Dickson

et Edith allaient être ligués contre moi. Ma maîtresse, en apprenant

quel genre d'individu j'étais, n'hésiterait point, pour s'innocenter

et prouver qu'elle ignorait mes louches trafics, à raconter l'histoire

de l'oncle Chaff. Manzana, de son côté, parlerait du lapidaire

d'Amsterdam, et Allan Dickson, qui n'était pas un imbécile,

comprendrait sans peine pourquoi je tenais tant à passer en Hollande.

Ah! je n'étais pas encore près de le vendre, mon diamant!

Ereinté, fourbu, n'en pouvant plus, je me couchai, après avoir vérifié

la petite cachette où reposait le Régent. Comme une vis du talon de ma

bottine s'était un peu desserrée, je la fixai avec la pointe de mon

canif.

Un quart d'heure après, je dormais comme un bienheureux.

Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Un rayon de soleil,

semblable à une longue flèche d'or, se jouait sur mon lit... et ce

rayon de soleil si rare à Londres, surtout en hiver, me parut

d'heureux augure. Il symbolisait pour moi l'espérance et la réussite,

il semblait me dire: «Ta vie jusqu'alors si triste va enfin s'éclairer

pour toujours».

Je me levai, procédai avec soin à ma toilette, puis sonnai pour me

faire monter à déjeuner.

Le garçon qui répondit à mon appel avait l'air tout drôle... Il me

regardait comme si j'eusse été une bête curieuse.

--Eh bien, lui dis-je... avez-vous entendu?

Il ne répondit pas.

Quelques instants après, il revenait avec un plateau sur lequel il y

avait deux tasses et des toasts.

Cette fois encore il me regarda de façon bizarre.

--Vous croyez me reconnaître, sans doute? lui dis-je d'un ton sec.

Il s'inclina et sortit.

«C'est un fou», pensai-je... Et, sans plus me soucier de lui, je

m'attablai et me versai du thé.

Tout en croquant mes rôties, je regardais ma jaquette et ma pelisse

que j'avais étalées sur le dossier d'un fauteuil. J'avais eu

décidément la main heureuse en choisissant ces habits. Le complet

était d'une couleur discrète, agréable à l'oeil. Quant à la pelisse,

c'était une vraie pelisse de millionnaire. Au lieu d'être doublée en

loutre d'Hudson (c'est-à-dire en rat d'Amérique), elle l'était en

vraie loutre et devait valoir au moins dans les cinq à six mille

francs. Il ne me manquait plus qu'un peu de linge, et j'eus un moment

l'idée d'aller visiter, durant la nuit, quelques-uns des rayons de la

maison Robinson, mais je renonçai à ce projet. Puisque j'avais de

l'argent en poche, à quoi bon risquer une expédition semblable qui

pouvait très mal finir? Maintenant que j'étais délivré de mes ennemis,

il s'agissait de manoeuvrer avec prudence jusqu'à ce que j'eusse mis

entre eux et moi plusieurs centaines de kilomètres.

J'en étais là de mes réflexions, quand il me sembla entendre dans la

chambre voisine de la mienne un bruit étouffé. Je prêtai l'oreille et

perçus une sorte de bredouillement confus; par instants, une porte

s'ouvrait sur le palier; des gens allaient et venaient dans le couloir,

d'un pas rapide et feutré. Je pensai tout d'abord qu'il y avait un

malade dans l'hôtel, mais bientôt des rires étouffés se firent

entendre.

Une porte condamnée se trouvait à gauche de la table devant laquelle

j'étais assis, et je crus remarquer que, de temps à autre, une ombre

venait intercepter le petit filet de lumière qui passait par la

serrure.

J'étais très inquiet. Quand on a, comme moi, la conscience un peu

chargée, on se tient continuellement sur ses gardes.

J'allais sonner pour demander ma note, quand on frappa à la porte.

C'était le garçon.

--Monsieur, me dit-il avec une politesse que l'on sentait de commande,

il y a quelqu'un qui voudrait vous parler.

--A moi?

--Oui, monsieur.

--Je n'attends personne... il y a certainement une erreur... que

celui qui veut me voir fasse passer sa carte.

--La voici, monsieur, le visiteur m'a justement prié de vous la

remettre.

Et en disant ces mots, il me tendait un petit carré de bristol que je

pris d'un geste brusque et sur lequel je lus avec effarement: _Allan

Dickson, détective_.

Ce fut, on peut le dire, un terrible coup de foudre que je supportai

assez vaillamment.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 13 / 28 段