l'argent... et vous voyez, son truc réussit, puisqu'il est parvenu
aujourd'hui à me chiper mon portefeuille... Il joue du diamant comme
d'un appât... c'est un prétexte, voilà tout... c'est de cette façon
qu'il amorce la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me
retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs et leur dit:
«Je connais un homme qui a sur lui un diamant évalué à plusieurs
millions... voulez-vous m'aider à le lui prendre?» Bien entendu, il
trouve toujours des amateurs et, à défaut de diamant, il me soulage
des bank-notes que j'ai sur moi.
--Mais ce misérable peut vous poursuivre toute votre vie... Pourquoi
n'avez-vous pas raconté cela au constable?
--Parce qu'on eût commencé une enquête et que ces formalités
judiciaires eussent retardé, sinon compromis, mon voyage en Hollande...
--Cependant, l'enquête se fera quand même?
--Oui, mais elle ne nécessitera pas ma présence continuelle à
Londres... On classera l'affaire dans la catégorie des cambriolages
ordinaires... tandis que si je me prétendais victime d'une bande de
maîtres chanteurs, les interrogatoires n'en finiraient plus.
--Cependant, le constable qui a reçu notre déposition a bien écrit sur
son registre «Tentative de chantage»...
--Vous en êtes sûre?...
--Oh! oui... pendant qu'il écrivait, je lisais par-dessus son épaule...
--Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse passer en
Hollande le plus tôt possible...
Avais-je convaincu Edith? Cela était douteux, car je crois qu'en lui
fournissant toutes ces explications, j'avais bafouillé quelque peu.
J'étais, en ce moment, dans la situation d'un homme que se noie et se
débat furieusement.
On reconnaîtra qu'il me fallait une jolie présence d'esprit, pour ne
pas perdre la tête, au milieu de toutes ces tribulations... Jamais,
peut-être, je n'avais été si menacé... Toutes les complications
fondaient sur moi, dru comme grêle... J'étais pris dans un filet qui
se resserrait peu à peu... D'un bond je pouvais encore me dégager,
peut-être, mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour résultat de me
faire trébucher et tomber dans un nouveau piège ouvert sous mes pas!
XXI
UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE
Le plus cuisant de mes soucis, celui qui me hantait à présent, c'était
la question d'argent... J'avais eu la chance, quelques jours
auparavant, de dévaliser une bonne dame victime d'un accident, mais il
ne fallait plus compter sur semblable aubaine.
D'ailleurs, j'étais surveillé... Outre Manzana et ses deux acolytes,
je serais certainement filé par l'élégant gentleman qui avait bien
voulu si spontanément s'intéresser à moi.
Celui-là était sans doute un détective.
Si d'un côté, il me protégeait contre mes ennemis, de l'autre, il
m'enlevait tous moyens d'existence, puisqu'il m'empêchait d'exercer le
petit métier auquel je devais le plus clair de mes ressources.
Et pourtant, il me fallait de l'argent si je voulais passer en
Hollande.
Edith qui me supposait pourvu d'oncles généreux ne se montrait pas
trop inquiète, mais moi, au fur et à mesure que les heures filaient,
je sentais grandir mon angoisse.
Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs s'est jamais trouvé dans une
situation analogue à la mienne (ce que je ne crois pas), mais s'il en
existe un, celui-là pourra comprendre ma détresse.
Il y a vraiment des heures dans la vie où l'on souhaiterait que la
foudre vous tombât sur la tête et vous pulvérisât, mais ces
accidents-là n'arrivent généralement qu'à ceux qui ne les souhaitent
pas.
Edith ayant manifesté le désir d'aller dîner au restaurant, je lui fis
comprendre que cela serait imprudent.
--Mes ennemis me guettent peut-être en bas, lui dis-je... A quoi bon
nous exposer à une nouvelle aventure?
--Alors, demanda-t-elle, nous ne pourrons plus nous risquer dehors?
--Je n'ai pas dit cela... Je tiens simplement à vous mettre en garde
contre ce qui pourrait nous arriver aujourd'hui... Demain, il y aura
du nouveau...
--Et du bon?
--Je l'espère...
J'avais dit cela machinalement, pour dire quelque chose, car, à ce
moment, ma pensée était ailleurs... Oui, je venais d'avoir une idée,
mais une idée qui n'avait rien à voir avec les préoccupations
d'Edith... et je me demandais comment je pourrais bien la mettre à
exécution. C'était tellement fou, tellement audacieux que je la
repoussai tout d'abord, mais peu à peu, je finis par la trouver plus
réalisable...
Je me gardai bien de faire part à Edith du projet que je roulais dans
ma tête, car ma maîtresse n'était point une confidente. J'étais obligé
de lui cacher tout de ma vie et de mentir continuellement avec elle.
Peut-être est-ce à ce manque de sincérité que je devais le vif amour
qu'elle avait pour moi--car Edith m'aimait, j'en étais sûr... Dire que
cet amour serait allé jusqu'à un sublime dévouement, cela paraîtrait
sans doute exagéré, mais enfin ma maîtresse avait pour moi une réelle
affection, surtout depuis qu'elle connaissait l'existence de l'oncle
Chaff, ce brave homme qui voulait, avant de mourir, remettre toute son
immense fortune entre mes mains. Des oncles comme ceux-là ne se
douteront jamais combien ils sont chéris non seulement de leurs neveux
mais encore des maîtresses de ces derniers.
* * * * *
La nuit était maintenant complète. Je tournai le commutateur et une
éblouissante clarté emplit notre chambre.
--Je crois, dis-je à Edith, qu'il serait temps de dîner...
--C'est aussi mon avis, Edgar, mais je n'oserai jamais, après ce qui
s'est passé, descendre commander notre repas à miss Mellis.
--Et pourquoi cela?... Ne l'avons-nous pas payée ce matin? Attendez,
je vais aller la trouver, moi, et vous allez voir qu'elle fera
absolument ce que nous voudrons. Nous ne lui devons rien, en somme; je
ne vois pas pourquoi nous hésiterions à lui demander quelque chose.
Edith ne paraissait pas convaincue.
Quant à moi, je n'étais rien moins que rassuré, car je m'étais déjà
aperçu que miss Mellis, notre logeuse, était plutôt froide avec moi.
Je serais obligé de déployer tous mes talents de séduction pour
l'amadouer.
Réussirais-je?
Je trouvai miss Mellis dans son petit salon. Elle était assise devant
un bureau d'acajou et serrait dans un petit sac de toile des pièces et
des bank-notes.
En m'apercevant, elle glissa vivement le sac dans un tiroir et me
regarda par-dessus ses lunettes.
Miss Mellis était une petite femme au teint fade, aux cheveux très
blonds bien qu'elle approchât de la soixantaine. Son unique oeil
bleu--elle était borgne--avait la fixité inquiétante d'un oeil de
serpent.
--Que désirez-vous? demanda-t-elle d'un ton sec.
--Madame, fis-je en m'inclinant de quarante-cinq degrés, je tenais à
vous présenter mes excuses, bien que je ne sois pour rien dans le
pénible incident que vous savez... Il a pu m'échapper, tantôt,
quelques mots un peu vifs, et croyez que je le regrette sincèrement.
Néanmoins, comme cela était décidé, nous quitterons demain notre
logement.
--J'y compte bien, répondit la désagréable petite femme... si c'est
tout ce que vous aviez à me dire...
--Je voulais vous dire aussi que nous avons l'intention de dîner dans
notre chambre.
--C'est bien, quand Mary sera rentrée, je vous ferai monter à dîner...
Il y a ce soir du fillet-steak et des cauliflowers...
Miss Mellis, qui ne tenait point sans doute à prolonger la
conversation, remit ses lunettes qu'elle avait posées à côté d'elle
sur un tabouret et se plongea dans la lecture d'un livre de religion.
--Et alors? fit Edith lorsque je reparus...
--Tout s'est bien passé, répondis-je... nous aurons notre dîner...
Et je me laissai tomber dans un fauteuil, pendant qu'Edith attachait
avec des faveurs les pièces de lingerie que les grosses mains de Bill
Sharper avaient quelque peu froissées.
Nous demeurâmes longtemps silencieux; ma maîtresse eût bien voulu
causer, mais moi j'avais besoin de me recueillir un peu.
L'idée dont j'ai parlé plus haut m'obsédait de plus en plus.
La bonne apporta le dîner. Je remarquai que miss Mellis nous avait
réduits à la portion congrue. Décidément, il était temps que nous
quittions sa pension.
Pendant tout le repas, Edith ne me parla que du diamant. A présent
qu'elle était plus calme, elle commençait à raisonner et ses questions
ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand les femmes se
mettent à vous interroger, elles deviennent insupportables. Je
répondis comme je pus, mais je vis bien qu'un doute subsistait dans
l'esprit de ma maîtresse.
A la fin, elle laissa tomber ces mots:
--Vous êtes, mon cher, un être bien énigmatique...
--Ah! fis-je en m'efforçant de rire, vous vous en apercevez
aujourd'hui...
--Oui, aujourd'hui seulement.
--Cela prouve alors que vous êtes peu perspicace...
La discussion s'envenima. Edith me décocha une épithète qui me déplut;
je ripostai par une autre. Alors, elle se monta:
--C'est bien, dit-elle, je vous connais maintenant... Vous cachiez
votre jeu, mais votre mauvais naturel a quand même repris le dessus...
Je sais ce qui me reste à faire.
Elle prit son chapeau, l'épingla dans sa chevelure d'une main nerveuse,
jeta son manteau sur ses épaules et me dit en me regardant fixement:
--Inutile de m'attendre, vous savez!
--Voyons, Edith, insistai-je, cherchant à la retenir... Si je vous ai
dit quelque chose de blessant, je le regrette sincèrement et je vous
fais toutes mes excuses...
--Non!... non! laissez-moi!
--Allons! soyez raisonnable... Vous avez dit tout à l'heure que
j'étais un être énigmatique... c'est possible, mais vous voudrez bien
reconnaître cependant que je ne suis pas un mauvais diable... et si
l'un de nous deux a des raisons pour se plaindre de l'autre, il me
semble que c'est moi...
--Que voulez-vous dire?
--Voyons... vous le savez bien...
--Non... je ne saisis pas...
--Vous oubliez vite...
Edith avait certainement compris à quoi je faisais allusion, car elle
devint toute rouge et ne répondit pas.
--Allons, fis-je en l'embrassant, soyez raisonnable... j'ai tout
oublié...
Elle résistait encore, mais mollement et je me montrai si tendre, si
câlin, si caressant qu'elle finit par jeter son manteau sur une chaise
et par ôter son chapeau.
La paix était faite et nous la scellâmes d'un long baiser...
Je n'étais plus maintenant un être énigmatique mais un amour
d'homme... un petit Edgar chéri... le plus parfait des amants.
La soirée s'acheva en délicieuses causeries, en projets, en espoirs.
Je promis à Edith de l'emmener le lendemain à Douvres, puis de là en
Hollande et je lui jurai que sur le premier argent provenant de
l'héritage de l'oncle Chaff, je lui paierais un joli collier de perles
et une superbe aigrette en diamants... Bref, je l'éblouis, et la
pauvre petite, fascinée par l'éclat des cadeaux que je faisais
miroiter, je ne dirai pas à ses yeux, mais à son esprit, tomba dans
mes bras en murmurant:
--Oh! Edgar! Edgar! que vous êtes gentil et comme je vous aime!...
J'étais à peu près sûr de mon effet, car je sais par expérience que
les femmes ne résistent jamais à l'appât d'un bijou... Edith était
vaincue... du moins je l'avais reconquise... C'est tout ce que je
désirais. Il n'eût plus manqué qu'elle devînt une ennemie, elle aussi!
Manzana, Bill Sharper et Edith, c'eût été trop vraiment et j'eusse
fatalement succombé sous le poids de tant d'inimitiés.
Je la déshabillai et la mis au lit comme un petit enfant. Elle ne
tarda pas à s'assoupir et à rêver sans doute de colliers de perles et
d'aigrettes de diamants...
Quand j'eus acquis la certitude qu'elle était bien endormie, je pris
mon canif et, tout doucement, fis une profonde entaille dans le
fauteuil d'où je retirai une grosse poignée de crin noir. Passant
ensuite dans le cabinet de toilette, je procédai, sans bruit, à un
camouflage des plus habiles.
Au moyen des diverses pâtes dont Edith se servait pour sa toilette, je
me teignis la peau en rouge, dessinai un cercle noir autour de mes
yeux, puis éparpillant le crin sur ma tête, je me fis une perruque
frisée (une vraie perruque de Papou). Je me confectionnai ensuite une
barbe et une moustache que je collai sur mon visage avec un peu de
seccotine.
Afin que ma tignasse de crin ne pût tomber, je coiffai une casquette
de voyage, puis, après avoir retourné mon veston qui était doublé
d'une étoffe à carreaux verts et rouges, et l'avoir endossé à l'envers,
je relevai mon pantalon jusqu'aux genoux, ôtai mes bottines et mis
des pantoufles de feutre.
Ainsi camouflé, j'étais horrible, tellement horrible qu'en me
regardant dans la glace je me fis peur... oui, là, sérieusement.
Le lecteur se demandera sans doute ce que signifiait cette mascarade...
On va voir qu'elle avait un but... un but utile.
Edith dormait toujours; j'entendais à travers le rideau du cabinet de
toilette sa respiration régulière et douce.
J'éteignis alors l'électricité, revins dans la chambre, gagnai la
porte à pas de loup, et m'engageai dans l'escalier, mon étui de pipe à
la main.
Arrivé sur le palier où se trouvait le salon de miss Mellis, je
m'arrêtai. Par la baie vitrée, j'aperçus la logeuse. Elle était assise
devant son bureau et je crus tout d'abord qu'elle lisait, mais l'ayant
observée plus attentivement, je remarquai que, de temps à autre, sa
tête s'inclinait brusquement, puis se relevait de même comme si elle
saluait quelqu'un.
Miss Mellis dormait.
J'ouvris la porte du salon et m'avançai vers la logeuse, le bras tendu,
comme prêt à faire feu sur elle... avec mon étui de pipe.
Elle se réveilla en sursaut, m'aperçut, voulut crier, mais les mots
s'étranglèrent dans sa gorge; elle se dressa, battit l'air de ses
mains et tomba évanouie.
Sans perdre une seconde, j'ouvris le tiroir de son bureau, y pris le
sac de toile dans lequel je l'avais vue serrer son argent, quelques
heures auparavant, puis d'un pas léger, je regagnai ma chambre.
Edith ne s'était pas réveillée.
Passant dans le cabinet de toilette, j'ouvris la fenêtre, lançai dans
le vide ma perruque et ma barbe de crin, me débarbouillai à grande eau,
puis quand j'eus fait disparaître les dernières traces de mon
horrible maquillage et remis un peu d'ordre dans ma tenue, j'ouvris
doucement le sac de miss Mellis et fis l'inventaire de ce qui s'y
trouvait...
Il contenait quatre-vingts livres en bank-notes, dix couronnes et
vingt-cinq shillings...
On voit que ma petite expédition n'avait pas été inutile.
J'eus un moment l'idée de jeter par la fenêtre le sac de toile, mais
je jugeai plus prudent de le brûler dans la cheminée où flambait un
bon feu de houille.
--Que faites-vous donc, Edgar, bredouilla Edith qui s'était à demi
réveillée, vous ne vous couchez donc pas?
Elle n'entendit probablement point la réponse que je lui fis, car elle
se rendormit presque aussitôt.
Je venais de passer mon pyjama et je m'apprêtais à boire un peu de
whisky, quand des cris affreux retentirent dans l'escalier...
Cette fois, Edith se dressa d'un bond sur son lit.
--Mon Dieu!... s'écria-t-elle... qu'y a-t-il donc?... Le feu est-il à
la maison?
Courageusement, je m'étais précipité vers la porte.
--Oh! Edgar! Edgar! où allez-vous?
--Mais porter secours à la personne qui appelle... il me semble
reconnaître la voix de miss Mellis... Si elle est menacée, puis-je la
laisser assassiner?
Et malgré les supplications de ma maîtresse, je me lançai dans
l'escalier.
Je trouvai miss Mellis sur le palier du premier étage. Sa bonne Mary
se tenait à côté d'elle. Toutes deux tremblaient affreusement et
poussaient des cris perçants.
Dès qu'elles m'aperçurent, elles se précipitèrent dans mes bras.
Pour elles, j'étais le sauveur, et il fallait voir comme elles me
serraient.
Ce fut miss Mellis qui recouvra la première l'usage de la parole:
--Oh! monsieur! s'écria-t-elle... oh! monsieur! si vous saviez! c'est
affreux... je... je...
Elle s'arrêta, suffoquant, puis reprit, en proie à une terreur folle:
--Je suis sûre qu'il est encore ici... oui... j'en suis sûre... j'ai
entendu marcher dans la cuisine...
Pour la rassurer, j'allai explorer l'office, la cuisine et une petite
lingerie qui donnait sur le palier, mais comme on doit s'y attendre,
je ne découvris point le malfaiteur...
--Il faudrait prévenir la police, bégaya la maid... allez-y vous...
Monsieur.
Une voix venant du rez-de-chaussée prononça ces mots:
--La police est prévenue, rassurez-vous.
Et un homme qui montait lentement l'escalier s'arrêta bientôt devant
nous.
XXII
OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION
C'était un gentleman de taille moyenne, solidement charpenté, vêtu
avec élégance. Son regard était si aigu que quelque chose persistait
encore de cette acuité, quand il ne vous regardait plus. Ses joues
glabres, très fermes, semblaient usées par le rasoir. Les maxillaires
en saillaient, plus robustes, agités vers les apophyses d'un petit tic
rapide et régulier.
Je le reconnus immédiatement, car il avait une de ces figures que l'on
n'oublie jamais lorsqu'on les a vues une fois. J'avais fait sa
rencontre, le jour même, au poste de police et c'était lui qui avait
paru s'intéresser si vivement à moi.
Il se présenta:
--Allan Dickson, détective.
A ce nom, je sentis mes jambes fléchir sous moi... et un petit frisson
me courut le long des reins...
Ainsi, c'était donc lui, lui dont le nom était dans tous les
journaux... cet homme terrible à qui on devait la capture de tant de
malfaiteurs. Jamais, fort heureusement, nous ne nous étions trouvés
face à face... Jamais, malgré toute son habileté, il n'avait eu
l'honneur de m'appréhender. S'il avait pu se douter qu'il avait devant
lui le «cambrioleur masqué d'Euston Road», le «voyageur invisible de
Gravesend», le «faux clergyman de Winchester», le «vagabond de
Ramsgate», et aussi le «possesseur du Régent»! Dans un ordre différent,
mes titres valaient certes les siens; nous étions deux adversaires
dignes l'un de l'autre...
Il s'agissait de jouer serré, car la moindre imprudence de ma part
pouvait me livrer à Allan Dickson.
Miss Mellis un peu revenue de son émotion avait fait entrer le
détective dans le salon et commençait à lui expliquer ce qui s'était
passé.
Comme, par discrétion, j'avais voulu me retirer, Allan Dickson me
retint:
--Non... non, restez, dit-il... vous habitez la maison... vous pourrez
peut-être me donner quelques précieuses indications.
Le ton avec lequel il avait prononcé ces mots me troubla légèrement...
Se douterait-il? Mais non, cela était impossible... mon coup avait été
trop bien combiné!
Une chose me tracassait toutefois. J'avais laissé les bank-notes de
miss Mellis dans ma chambre, mais les livres et les shillings se
trouvaient dans les deux poches de mon gilet et cliquetaient doucement
dès que je faisais le moindre geste.
Je pris le parti de faire le moins de mouvements possible.
--Voyons, articula Allan Dickson, vous dormiez, dites-vous, quand cet
homme est entré dans la pièce où nous sommes en ce moment?
--Oui, monsieur, répondit miss Mellis... je dormais en effet... ici
les journées sont très dures et quand arrive le soir...
--Vous avez cependant pu l'apercevoir?
--Oh! oui, monsieur... Comme je vous vois en ce moment... et...
tenez... rien que d'y penser, je suis près de m'évanouir...
--Rassurez-vous, voyons... vous savez bien que vous n'avez plus rien à
craindre maintenant...
--Je le sais, monsieur... mais c'est, plus fort que moi... tant que je
vivrai, j'aurai toujours présente à l'esprit la figure de cet affreux
individu...
--Voyons, donnez-moi un signalement...
--Oh!... quelque chose d'horrible, de fantastique, de diabolique... Si
j'étais superstitieuse, je croirais que c'est Satan en personne qui
s'est introduit chez moi ce soir...
--Ce n'est pas un signalement que vous me donnez là... précisez, je
vous prie.
--Je précise... Il avait une affreuse figure rouge... et ses yeux
formaient comme deux trous noirs au milieu de son visage... Quant à
ses cheveux et à sa barbe, ils étaient noirs et frisés, mais
bizarres... on aurait dit des cheveux de nègre...
--Et son costume?
--Etrange aussi... un veston à carreaux... quelque chose comme un
habit d'arlequin...
--Cet homme vous a-t-il parlé?
--Non, monsieur... il m'a seulement regardée avec des yeux terribles
qui brillaient comme ceux d'un chat enragé.
--Y a-t-il une double issue dans cette maison?
--Non, monsieur... il n'y en a qu'une...
--Alors, le malfaiteur est ici... car je suis en faction depuis huit
heures, dans la rue, et n'ai vu sortir personne...
--Cependant, fit miss Mellis, cet homme a bien dû entrer par la porte?
--Avant huit heures, alors... Et encore, non, car l'agent que j'avais
posté devant votre maison n'a vu qu'une vieille dame et une bonne
pénétrer ici.
--La vieille dame est ma locataire du second... quant à la bonne,
c'est la mienne... la voici.
--Donc, pas d'homme... Votre agresseur se trouvait par conséquent dans
la maison depuis longtemps...
J'admirais, malgré moi, l'imperturbable logique du détective et je
commençais à être sérieusement inquiet...
Parfois il me regardait, comme pour me demander mon avis et je hochais
affirmativement la tête, d'un petit air entendu.
--Où se trouvait le sac que l'on vous a dérobé? continua Dickson.
--Ici, répondit Miss Mellis en désignant l'un des tiroirs de son petit
bureau d'acajou.
--Quelqu'un savait-il que vous le placiez là d'ordinaire?
--Mes locataires pouvaient le savoir...
Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai pas.
J'étais décidément mal à l'aise...
Il demanda tout à coup:
--Combien avez-vous de locataires?
--Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez aperçue, un officier
qui est en ce moment aux environs de Londres, un rentier paralysé qui
ne sort jamais de chez lui... puis monsieur Pipe ici présent et... sa
femme... miss Edith...
Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant sur moi ses
yeux gris qui avaient l'éclat de l'acier:
--Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe?
--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, répondis-je, je crois,
comme vous, que le malfaiteur devait être caché dans la maison... Il
m'a d'ailleurs semblé, pendant que je dînais dans ma chambre, entendre
quelqu'un descendre l'escalier...
--Ah! voyez-vous... fit le détective... En tout cas, l'homme est
encore ici...
--Si c'était... le rentier paralysé? dis-je à l'oreille d'Allan
Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent des infirmités, afin
de mieux dérouter la police...
--Peut-être, mais... pour l'instant, je ne vois rien à tenter...
demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur Pipe que vous
pourrez m'être très utile... En attendant, voulez-vous m'accorder
quelques minutes d'entretien... en particulier?
--Avec plaisir... où cela?
--Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
--Mais comment donc! Permettez cependant que je monte prévenir ma
femme... elle est couchée... je crois, et vous comprenez...
--Oui... oui, c'est tout naturel.
Je montai quatre à quatre les escaliers, en proie à une agitation que
le lecteur devinera sans peine. Je me voyais perdu...
Les réticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi cette entrevue
qu'il voulait absolument avoir avec moi, tout cela n'était pas
naturel. Le drôle me soupçonnait et il espérait, en venant chez moi,
trouver la preuve ou tout au moins l'indice qu'il cherchait. A cette
minute, j'étais décidé à tout, même à sauter du troisième étage dans
la rue.
--Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en me voyant si troublé.
--Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au secours de cette
vieille folle de miss Mellis... un détective l'a interrogée--vous
savez ce gentleman que nous avons rencontré au poste--et il va monter
ici pour causer un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith...
il ne serait pas convenable que cet homme vous vît au lit.