--Bien sûr... mais il espère ainsi m'intimider et me tirer de

l'argent... et vous voyez, son truc réussit, puisqu'il est parvenu

aujourd'hui à me chiper mon portefeuille... Il joue du diamant comme

d'un appât... c'est un prétexte, voilà tout... c'est de cette façon

qu'il amorce la convoitise de ses complices. Chaque fois qu'il me

retrouve dans une ville, il recrute quelques malfaiteurs et leur dit:

«Je connais un homme qui a sur lui un diamant évalué à plusieurs

millions... voulez-vous m'aider à le lui prendre?» Bien entendu, il

trouve toujours des amateurs et, à défaut de diamant, il me soulage

des bank-notes que j'ai sur moi.

--Mais ce misérable peut vous poursuivre toute votre vie... Pourquoi

n'avez-vous pas raconté cela au constable?

--Parce qu'on eût commencé une enquête et que ces formalités

judiciaires eussent retardé, sinon compromis, mon voyage en Hollande...

--Cependant, l'enquête se fera quand même?

--Oui, mais elle ne nécessitera pas ma présence continuelle à

Londres... On classera l'affaire dans la catégorie des cambriolages

ordinaires... tandis que si je me prétendais victime d'une bande de

maîtres chanteurs, les interrogatoires n'en finiraient plus.

--Cependant, le constable qui a reçu notre déposition a bien écrit sur

son registre «Tentative de chantage»...

--Vous en êtes sûre?...

--Oh! oui... pendant qu'il écrivait, je lisais par-dessus son épaule...

--Bah! nous verrons... le principal c'est que je puisse passer en

Hollande le plus tôt possible...

Avais-je convaincu Edith? Cela était douteux, car je crois qu'en lui

fournissant toutes ces explications, j'avais bafouillé quelque peu.

J'étais, en ce moment, dans la situation d'un homme que se noie et se

débat furieusement.

On reconnaîtra qu'il me fallait une jolie présence d'esprit, pour ne

pas perdre la tête, au milieu de toutes ces tribulations... Jamais,

peut-être, je n'avais été si menacé... Toutes les complications

fondaient sur moi, dru comme grêle... J'étais pris dans un filet qui

se resserrait peu à peu... D'un bond je pouvais encore me dégager,

peut-être, mais qui sait si ce bond n'aurait pas pour résultat de me

faire trébucher et tomber dans un nouveau piège ouvert sous mes pas!

XXI

UNE EXPÉDITION ASSEZ AUDACIEUSE

Le plus cuisant de mes soucis, celui qui me hantait à présent, c'était

la question d'argent... J'avais eu la chance, quelques jours

auparavant, de dévaliser une bonne dame victime d'un accident, mais il

ne fallait plus compter sur semblable aubaine.

D'ailleurs, j'étais surveillé... Outre Manzana et ses deux acolytes,

je serais certainement filé par l'élégant gentleman qui avait bien

voulu si spontanément s'intéresser à moi.

Celui-là était sans doute un détective.

Si d'un côté, il me protégeait contre mes ennemis, de l'autre, il

m'enlevait tous moyens d'existence, puisqu'il m'empêchait d'exercer le

petit métier auquel je devais le plus clair de mes ressources.

Et pourtant, il me fallait de l'argent si je voulais passer en

Hollande.

Edith qui me supposait pourvu d'oncles généreux ne se montrait pas

trop inquiète, mais moi, au fur et à mesure que les heures filaient,

je sentais grandir mon angoisse.

Je ne sais si quelqu'un de mes lecteurs s'est jamais trouvé dans une

situation analogue à la mienne (ce que je ne crois pas), mais s'il en

existe un, celui-là pourra comprendre ma détresse.

Il y a vraiment des heures dans la vie où l'on souhaiterait que la

foudre vous tombât sur la tête et vous pulvérisât, mais ces

accidents-là n'arrivent généralement qu'à ceux qui ne les souhaitent

pas.

Edith ayant manifesté le désir d'aller dîner au restaurant, je lui fis

comprendre que cela serait imprudent.

--Mes ennemis me guettent peut-être en bas, lui dis-je... A quoi bon

nous exposer à une nouvelle aventure?

--Alors, demanda-t-elle, nous ne pourrons plus nous risquer dehors?

--Je n'ai pas dit cela... Je tiens simplement à vous mettre en garde

contre ce qui pourrait nous arriver aujourd'hui... Demain, il y aura

du nouveau...

--Et du bon?

--Je l'espère...

J'avais dit cela machinalement, pour dire quelque chose, car, à ce

moment, ma pensée était ailleurs... Oui, je venais d'avoir une idée,

mais une idée qui n'avait rien à voir avec les préoccupations

d'Edith... et je me demandais comment je pourrais bien la mettre à

exécution. C'était tellement fou, tellement audacieux que je la

repoussai tout d'abord, mais peu à peu, je finis par la trouver plus

réalisable...

Je me gardai bien de faire part à Edith du projet que je roulais dans

ma tête, car ma maîtresse n'était point une confidente. J'étais obligé

de lui cacher tout de ma vie et de mentir continuellement avec elle.

Peut-être est-ce à ce manque de sincérité que je devais le vif amour

qu'elle avait pour moi--car Edith m'aimait, j'en étais sûr... Dire que

cet amour serait allé jusqu'à un sublime dévouement, cela paraîtrait

sans doute exagéré, mais enfin ma maîtresse avait pour moi une réelle

affection, surtout depuis qu'elle connaissait l'existence de l'oncle

Chaff, ce brave homme qui voulait, avant de mourir, remettre toute son

immense fortune entre mes mains. Des oncles comme ceux-là ne se

douteront jamais combien ils sont chéris non seulement de leurs neveux

mais encore des maîtresses de ces derniers.

* * * * *

La nuit était maintenant complète. Je tournai le commutateur et une

éblouissante clarté emplit notre chambre.

--Je crois, dis-je à Edith, qu'il serait temps de dîner...

--C'est aussi mon avis, Edgar, mais je n'oserai jamais, après ce qui

s'est passé, descendre commander notre repas à miss Mellis.

--Et pourquoi cela?... Ne l'avons-nous pas payée ce matin? Attendez,

je vais aller la trouver, moi, et vous allez voir qu'elle fera

absolument ce que nous voudrons. Nous ne lui devons rien, en somme; je

ne vois pas pourquoi nous hésiterions à lui demander quelque chose.

Edith ne paraissait pas convaincue.

Quant à moi, je n'étais rien moins que rassuré, car je m'étais déjà

aperçu que miss Mellis, notre logeuse, était plutôt froide avec moi.

Je serais obligé de déployer tous mes talents de séduction pour

l'amadouer.

Réussirais-je?

Je trouvai miss Mellis dans son petit salon. Elle était assise devant

un bureau d'acajou et serrait dans un petit sac de toile des pièces et

des bank-notes.

En m'apercevant, elle glissa vivement le sac dans un tiroir et me

regarda par-dessus ses lunettes.

Miss Mellis était une petite femme au teint fade, aux cheveux très

blonds bien qu'elle approchât de la soixantaine. Son unique oeil

bleu--elle était borgne--avait la fixité inquiétante d'un oeil de

serpent.

--Que désirez-vous? demanda-t-elle d'un ton sec.

--Madame, fis-je en m'inclinant de quarante-cinq degrés, je tenais à

vous présenter mes excuses, bien que je ne sois pour rien dans le

pénible incident que vous savez... Il a pu m'échapper, tantôt,

quelques mots un peu vifs, et croyez que je le regrette sincèrement.

Néanmoins, comme cela était décidé, nous quitterons demain notre

logement.

--J'y compte bien, répondit la désagréable petite femme... si c'est

tout ce que vous aviez à me dire...

--Je voulais vous dire aussi que nous avons l'intention de dîner dans

notre chambre.

--C'est bien, quand Mary sera rentrée, je vous ferai monter à dîner...

Il y a ce soir du fillet-steak et des cauliflowers...

Miss Mellis, qui ne tenait point sans doute à prolonger la

conversation, remit ses lunettes qu'elle avait posées à côté d'elle

sur un tabouret et se plongea dans la lecture d'un livre de religion.

--Et alors? fit Edith lorsque je reparus...

--Tout s'est bien passé, répondis-je... nous aurons notre dîner...

Et je me laissai tomber dans un fauteuil, pendant qu'Edith attachait

avec des faveurs les pièces de lingerie que les grosses mains de Bill

Sharper avaient quelque peu froissées.

Nous demeurâmes longtemps silencieux; ma maîtresse eût bien voulu

causer, mais moi j'avais besoin de me recueillir un peu.

L'idée dont j'ai parlé plus haut m'obsédait de plus en plus.

La bonne apporta le dîner. Je remarquai que miss Mellis nous avait

réduits à la portion congrue. Décidément, il était temps que nous

quittions sa pension.

Pendant tout le repas, Edith ne me parla que du diamant. A présent

qu'elle était plus calme, elle commençait à raisonner et ses questions

ne laissaient pas que de m'embarrasser un peu. Quand les femmes se

mettent à vous interroger, elles deviennent insupportables. Je

répondis comme je pus, mais je vis bien qu'un doute subsistait dans

l'esprit de ma maîtresse.

A la fin, elle laissa tomber ces mots:

--Vous êtes, mon cher, un être bien énigmatique...

--Ah! fis-je en m'efforçant de rire, vous vous en apercevez

aujourd'hui...

--Oui, aujourd'hui seulement.

--Cela prouve alors que vous êtes peu perspicace...

La discussion s'envenima. Edith me décocha une épithète qui me déplut;

je ripostai par une autre. Alors, elle se monta:

--C'est bien, dit-elle, je vous connais maintenant... Vous cachiez

votre jeu, mais votre mauvais naturel a quand même repris le dessus...

Je sais ce qui me reste à faire.

Elle prit son chapeau, l'épingla dans sa chevelure d'une main nerveuse,

jeta son manteau sur ses épaules et me dit en me regardant fixement:

--Inutile de m'attendre, vous savez!

--Voyons, Edith, insistai-je, cherchant à la retenir... Si je vous ai

dit quelque chose de blessant, je le regrette sincèrement et je vous

fais toutes mes excuses...

--Non!... non! laissez-moi!

--Allons! soyez raisonnable... Vous avez dit tout à l'heure que

j'étais un être énigmatique... c'est possible, mais vous voudrez bien

reconnaître cependant que je ne suis pas un mauvais diable... et si

l'un de nous deux a des raisons pour se plaindre de l'autre, il me

semble que c'est moi...

--Que voulez-vous dire?

--Voyons... vous le savez bien...

--Non... je ne saisis pas...

--Vous oubliez vite...

Edith avait certainement compris à quoi je faisais allusion, car elle

devint toute rouge et ne répondit pas.

--Allons, fis-je en l'embrassant, soyez raisonnable... j'ai tout

oublié...

Elle résistait encore, mais mollement et je me montrai si tendre, si

câlin, si caressant qu'elle finit par jeter son manteau sur une chaise

et par ôter son chapeau.

La paix était faite et nous la scellâmes d'un long baiser...

Je n'étais plus maintenant un être énigmatique mais un amour

d'homme... un petit Edgar chéri... le plus parfait des amants.

La soirée s'acheva en délicieuses causeries, en projets, en espoirs.

Je promis à Edith de l'emmener le lendemain à Douvres, puis de là en

Hollande et je lui jurai que sur le premier argent provenant de

l'héritage de l'oncle Chaff, je lui paierais un joli collier de perles

et une superbe aigrette en diamants... Bref, je l'éblouis, et la

pauvre petite, fascinée par l'éclat des cadeaux que je faisais

miroiter, je ne dirai pas à ses yeux, mais à son esprit, tomba dans

mes bras en murmurant:

--Oh! Edgar! Edgar! que vous êtes gentil et comme je vous aime!...

J'étais à peu près sûr de mon effet, car je sais par expérience que

les femmes ne résistent jamais à l'appât d'un bijou... Edith était

vaincue... du moins je l'avais reconquise... C'est tout ce que je

désirais. Il n'eût plus manqué qu'elle devînt une ennemie, elle aussi!

Manzana, Bill Sharper et Edith, c'eût été trop vraiment et j'eusse

fatalement succombé sous le poids de tant d'inimitiés.

Je la déshabillai et la mis au lit comme un petit enfant. Elle ne

tarda pas à s'assoupir et à rêver sans doute de colliers de perles et

d'aigrettes de diamants...

Quand j'eus acquis la certitude qu'elle était bien endormie, je pris

mon canif et, tout doucement, fis une profonde entaille dans le

fauteuil d'où je retirai une grosse poignée de crin noir. Passant

ensuite dans le cabinet de toilette, je procédai, sans bruit, à un

camouflage des plus habiles.

Au moyen des diverses pâtes dont Edith se servait pour sa toilette, je

me teignis la peau en rouge, dessinai un cercle noir autour de mes

yeux, puis éparpillant le crin sur ma tête, je me fis une perruque

frisée (une vraie perruque de Papou). Je me confectionnai ensuite une

barbe et une moustache que je collai sur mon visage avec un peu de

seccotine.

Afin que ma tignasse de crin ne pût tomber, je coiffai une casquette

de voyage, puis, après avoir retourné mon veston qui était doublé

d'une étoffe à carreaux verts et rouges, et l'avoir endossé à l'envers,

je relevai mon pantalon jusqu'aux genoux, ôtai mes bottines et mis

des pantoufles de feutre.

Ainsi camouflé, j'étais horrible, tellement horrible qu'en me

regardant dans la glace je me fis peur... oui, là, sérieusement.

Le lecteur se demandera sans doute ce que signifiait cette mascarade...

On va voir qu'elle avait un but... un but utile.

Edith dormait toujours; j'entendais à travers le rideau du cabinet de

toilette sa respiration régulière et douce.

J'éteignis alors l'électricité, revins dans la chambre, gagnai la

porte à pas de loup, et m'engageai dans l'escalier, mon étui de pipe à

la main.

Arrivé sur le palier où se trouvait le salon de miss Mellis, je

m'arrêtai. Par la baie vitrée, j'aperçus la logeuse. Elle était assise

devant son bureau et je crus tout d'abord qu'elle lisait, mais l'ayant

observée plus attentivement, je remarquai que, de temps à autre, sa

tête s'inclinait brusquement, puis se relevait de même comme si elle

saluait quelqu'un.

Miss Mellis dormait.

J'ouvris la porte du salon et m'avançai vers la logeuse, le bras tendu,

comme prêt à faire feu sur elle... avec mon étui de pipe.

Elle se réveilla en sursaut, m'aperçut, voulut crier, mais les mots

s'étranglèrent dans sa gorge; elle se dressa, battit l'air de ses

mains et tomba évanouie.

Sans perdre une seconde, j'ouvris le tiroir de son bureau, y pris le

sac de toile dans lequel je l'avais vue serrer son argent, quelques

heures auparavant, puis d'un pas léger, je regagnai ma chambre.

Edith ne s'était pas réveillée.

Passant dans le cabinet de toilette, j'ouvris la fenêtre, lançai dans

le vide ma perruque et ma barbe de crin, me débarbouillai à grande eau,

puis quand j'eus fait disparaître les dernières traces de mon

horrible maquillage et remis un peu d'ordre dans ma tenue, j'ouvris

doucement le sac de miss Mellis et fis l'inventaire de ce qui s'y

trouvait...

Il contenait quatre-vingts livres en bank-notes, dix couronnes et

vingt-cinq shillings...

On voit que ma petite expédition n'avait pas été inutile.

J'eus un moment l'idée de jeter par la fenêtre le sac de toile, mais

je jugeai plus prudent de le brûler dans la cheminée où flambait un

bon feu de houille.

--Que faites-vous donc, Edgar, bredouilla Edith qui s'était à demi

réveillée, vous ne vous couchez donc pas?

Elle n'entendit probablement point la réponse que je lui fis, car elle

se rendormit presque aussitôt.

Je venais de passer mon pyjama et je m'apprêtais à boire un peu de

whisky, quand des cris affreux retentirent dans l'escalier...

Cette fois, Edith se dressa d'un bond sur son lit.

--Mon Dieu!... s'écria-t-elle... qu'y a-t-il donc?... Le feu est-il à

la maison?

Courageusement, je m'étais précipité vers la porte.

--Oh! Edgar! Edgar! où allez-vous?

--Mais porter secours à la personne qui appelle... il me semble

reconnaître la voix de miss Mellis... Si elle est menacée, puis-je la

laisser assassiner?

Et malgré les supplications de ma maîtresse, je me lançai dans

l'escalier.

Je trouvai miss Mellis sur le palier du premier étage. Sa bonne Mary

se tenait à côté d'elle. Toutes deux tremblaient affreusement et

poussaient des cris perçants.

Dès qu'elles m'aperçurent, elles se précipitèrent dans mes bras.

Pour elles, j'étais le sauveur, et il fallait voir comme elles me

serraient.

Ce fut miss Mellis qui recouvra la première l'usage de la parole:

--Oh! monsieur! s'écria-t-elle... oh! monsieur! si vous saviez! c'est

affreux... je... je...

Elle s'arrêta, suffoquant, puis reprit, en proie à une terreur folle:

--Je suis sûre qu'il est encore ici... oui... j'en suis sûre... j'ai

entendu marcher dans la cuisine...

Pour la rassurer, j'allai explorer l'office, la cuisine et une petite

lingerie qui donnait sur le palier, mais comme on doit s'y attendre,

je ne découvris point le malfaiteur...

--Il faudrait prévenir la police, bégaya la maid... allez-y vous...

Monsieur.

Une voix venant du rez-de-chaussée prononça ces mots:

--La police est prévenue, rassurez-vous.

Et un homme qui montait lentement l'escalier s'arrêta bientôt devant

nous.

XXII

OU JE PRENDS UNE RAPIDE DÉCISION

C'était un gentleman de taille moyenne, solidement charpenté, vêtu

avec élégance. Son regard était si aigu que quelque chose persistait

encore de cette acuité, quand il ne vous regardait plus. Ses joues

glabres, très fermes, semblaient usées par le rasoir. Les maxillaires

en saillaient, plus robustes, agités vers les apophyses d'un petit tic

rapide et régulier.

Je le reconnus immédiatement, car il avait une de ces figures que l'on

n'oublie jamais lorsqu'on les a vues une fois. J'avais fait sa

rencontre, le jour même, au poste de police et c'était lui qui avait

paru s'intéresser si vivement à moi.

Il se présenta:

--Allan Dickson, détective.

A ce nom, je sentis mes jambes fléchir sous moi... et un petit frisson

me courut le long des reins...

Ainsi, c'était donc lui, lui dont le nom était dans tous les

journaux... cet homme terrible à qui on devait la capture de tant de

malfaiteurs. Jamais, fort heureusement, nous ne nous étions trouvés

face à face... Jamais, malgré toute son habileté, il n'avait eu

l'honneur de m'appréhender. S'il avait pu se douter qu'il avait devant

lui le «cambrioleur masqué d'Euston Road», le «voyageur invisible de

Gravesend», le «faux clergyman de Winchester», le «vagabond de

Ramsgate», et aussi le «possesseur du Régent»! Dans un ordre différent,

mes titres valaient certes les siens; nous étions deux adversaires

dignes l'un de l'autre...

Il s'agissait de jouer serré, car la moindre imprudence de ma part

pouvait me livrer à Allan Dickson.

Miss Mellis un peu revenue de son émotion avait fait entrer le

détective dans le salon et commençait à lui expliquer ce qui s'était

passé.

Comme, par discrétion, j'avais voulu me retirer, Allan Dickson me

retint:

--Non... non, restez, dit-il... vous habitez la maison... vous pourrez

peut-être me donner quelques précieuses indications.

Le ton avec lequel il avait prononcé ces mots me troubla légèrement...

Se douterait-il? Mais non, cela était impossible... mon coup avait été

trop bien combiné!

Une chose me tracassait toutefois. J'avais laissé les bank-notes de

miss Mellis dans ma chambre, mais les livres et les shillings se

trouvaient dans les deux poches de mon gilet et cliquetaient doucement

dès que je faisais le moindre geste.

Je pris le parti de faire le moins de mouvements possible.

--Voyons, articula Allan Dickson, vous dormiez, dites-vous, quand cet

homme est entré dans la pièce où nous sommes en ce moment?

--Oui, monsieur, répondit miss Mellis... je dormais en effet... ici

les journées sont très dures et quand arrive le soir...

--Vous avez cependant pu l'apercevoir?

--Oh! oui, monsieur... Comme je vous vois en ce moment... et...

tenez... rien que d'y penser, je suis près de m'évanouir...

--Rassurez-vous, voyons... vous savez bien que vous n'avez plus rien à

craindre maintenant...

--Je le sais, monsieur... mais c'est, plus fort que moi... tant que je

vivrai, j'aurai toujours présente à l'esprit la figure de cet affreux

individu...

--Voyons, donnez-moi un signalement...

--Oh!... quelque chose d'horrible, de fantastique, de diabolique... Si

j'étais superstitieuse, je croirais que c'est Satan en personne qui

s'est introduit chez moi ce soir...

--Ce n'est pas un signalement que vous me donnez là... précisez, je

vous prie.

--Je précise... Il avait une affreuse figure rouge... et ses yeux

formaient comme deux trous noirs au milieu de son visage... Quant à

ses cheveux et à sa barbe, ils étaient noirs et frisés, mais

bizarres... on aurait dit des cheveux de nègre...

--Et son costume?

--Etrange aussi... un veston à carreaux... quelque chose comme un

habit d'arlequin...

--Cet homme vous a-t-il parlé?

--Non, monsieur... il m'a seulement regardée avec des yeux terribles

qui brillaient comme ceux d'un chat enragé.

--Y a-t-il une double issue dans cette maison?

--Non, monsieur... il n'y en a qu'une...

--Alors, le malfaiteur est ici... car je suis en faction depuis huit

heures, dans la rue, et n'ai vu sortir personne...

--Cependant, fit miss Mellis, cet homme a bien dû entrer par la porte?

--Avant huit heures, alors... Et encore, non, car l'agent que j'avais

posté devant votre maison n'a vu qu'une vieille dame et une bonne

pénétrer ici.

--La vieille dame est ma locataire du second... quant à la bonne,

c'est la mienne... la voici.

--Donc, pas d'homme... Votre agresseur se trouvait par conséquent dans

la maison depuis longtemps...

J'admirais, malgré moi, l'imperturbable logique du détective et je

commençais à être sérieusement inquiet...

Parfois il me regardait, comme pour me demander mon avis et je hochais

affirmativement la tête, d'un petit air entendu.

--Où se trouvait le sac que l'on vous a dérobé? continua Dickson.

--Ici, répondit Miss Mellis en désignant l'un des tiroirs de son petit

bureau d'acajou.

--Quelqu'un savait-il que vous le placiez là d'ordinaire?

--Mes locataires pouvaient le savoir...

Allan Dickson se tourna vers moi, mais je ne bronchai pas.

J'étais décidément mal à l'aise...

Il demanda tout à coup:

--Combien avez-vous de locataires?

--Cinq, monsieur... la vieille dame que vous avez aperçue, un officier

qui est en ce moment aux environs de Londres, un rentier paralysé qui

ne sort jamais de chez lui... puis monsieur Pipe ici présent et... sa

femme... miss Edith...

Allan Dickson demeura un instant pensif, puis braquant sur moi ses

yeux gris qui avaient l'éclat de l'acier:

--Que pensez-vous de cela, monsieur Pipe?

--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, répondis-je, je crois,

comme vous, que le malfaiteur devait être caché dans la maison... Il

m'a d'ailleurs semblé, pendant que je dînais dans ma chambre, entendre

quelqu'un descendre l'escalier...

--Ah! voyez-vous... fit le détective... En tout cas, l'homme est

encore ici...

--Si c'était... le rentier paralysé? dis-je à l'oreille d'Allan

Dickson... On a souvent vu des gens qui simulent des infirmités, afin

de mieux dérouter la police...

--Peut-être, mais... pour l'instant, je ne vois rien à tenter...

demain, au jour, j'aviserai et je crois, monsieur Pipe que vous

pourrez m'être très utile... En attendant, voulez-vous m'accorder

quelques minutes d'entretien... en particulier?

--Avec plaisir... où cela?

--Chez vous, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

--Mais comment donc! Permettez cependant que je monte prévenir ma

femme... elle est couchée... je crois, et vous comprenez...

--Oui... oui, c'est tout naturel.

Je montai quatre à quatre les escaliers, en proie à une agitation que

le lecteur devinera sans peine. Je me voyais perdu...

Les réticences de Dickson, ses sous-entendus et aussi cette entrevue

qu'il voulait absolument avoir avec moi, tout cela n'était pas

naturel. Le drôle me soupçonnait et il espérait, en venant chez moi,

trouver la preuve ou tout au moins l'indice qu'il cherchait. A cette

minute, j'étais décidé à tout, même à sauter du troisième étage dans

la rue.

--Qu'avez-vous donc, Edgar? demanda Edith en me voyant si troublé.

--Rien... rien... ah! j'ai eu bien tort de courir au secours de cette

vieille folle de miss Mellis... un détective l'a interrogée--vous

savez ce gentleman que nous avons rencontré au poste--et il va monter

ici pour causer un peu avec moi... Tirez les rideaux du lit, Edith...

il ne serait pas convenable que cet homme vous vît au lit.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 12 / 28 段