Nous déjeunâmes tranquillement, Edith et moi, puis nous fîmes nos
malles, ce qui ne nous prit pas beaucoup de temps car nous avions très
peu de choses à mettre dedans.
Ma garde-robe, comme celle d'Edith, avait besoin d'être
considérablement augmentée et je me promettais bien de le faire, dès
que j'aurais enfin converti en bank-notes ce maudit diamant qui
commençait à devenir terriblement embarrassant.
Pendant que nous procédions à nos préparatifs, Edith, aussi joyeuse
qu'une petite pensionnaire qui part en vacances, me posait une foule
de questions auxquelles je répondais parfois par quelque plaisanterie,
car j'étais très gai, ce jour-là, et j'avoue que j'étais aussi
impatient que ma maîtresse de quitter l'Angleterre.
Je dois dire aussi que la perspective de ne pas être séparé d'Edith
m'était fort agréable... Je déteste la solitude. Quand je suis seul,
j'ai souvent des idées noires; avec une petite folle comme Edith, je
n'aurais pas le temps de m'ennuyer.
J'avais d'abord décidé de l'emmener à Amsterdam, mais je me ravisai.
Il était préférable de la laisser soit à La Haye, soit à Haarlem, car
les femmes sont curieuses et je ne tenais pas à ce qu'elle me suivît
et arrivât à découvrir l'adresse de mon lapidaire. J'avais inventé
l'histoire de l'oncle Chaff, il fallait que, jusqu'au bout, Edith fût
persuadée que c'était lui mon bailleur de fonds. Je pouvais donc jouer
de l'oncle Chaff tant qu'il me plairait et le faire mourir au moment
opportun.
Ah! misérable Manzana, comme vous alliez être roulé!
Peut-être que si vous vous étiez mieux comporté envers moi, j'aurais
fait votre fortune, mais maintenant, j'eusse mieux aimé jeter cent
mille livres dans la Tamise que de vous donner un shilling. Edith
aurait votre part, et il était plus naturel qu'il en fût ainsi.
Vers trois heures de l'après-midi, je réglai la note d'hôtel et priai
notre logeuse d'envoyer chercher un taxi.
Quelques instants après, une maid vint nous avertir que le taxi était
en bas, mais que le chauffeur refusait de monter pour prendre les
bagages. Ils n'étaient pas bien lourds, à la vérité, mais j'hésitais à
les charger sur mon dos; on a beau ne pas être fier, il y a des cas où
l'on tient à conserver sa réputation de gentleman, surtout devant une
maîtresse qui vous croit fils de millionnaires.
--Trouvez-moi quelqu'un pour enlever cela, dis-je d'un ton bref... il
ne manque pas de gens dans la rue qui ne demandent qu'à gagner une
couronne...
La maid descendit immédiatement et, quelques instants après, elle
remontait en disant:
--J'ai trouvé quelqu'un, sir.
Un pas lourd résonna dans l'escalier, puis une silhouette énorme
s'encadra dans le chambranle de la porte.
--On a demandé un porteur, fit une affreuse voix grasseyante, me voilà!
Et l'homme qui venait de prononcer ces mots me regardait d'un oeil
narquois.
C'était Bill Sharper!
Il salua avec affectation, eut un petit rire qui ressemblait au bruit
que fait une poulie mal graissée, puis s'avançant au milieu de la
pièce, s'écria, au grand effarement d'Edith:
--Ah! ah! les amoureux, vous vous apprêtiez à nous quitter, à ce que
je vois... Et les rendez-vous... les affaires importantes?...
Voulant à tout prix éviter un scandale, je m'approchai de Bill Sharper
et lui glissai à l'oreille:
--Pas un mot de plus... il y a cent livres pour vous...
--Cent livres. C'est bon à prendre, répondit la brute à haute voix,
mais j'marche pas...
--Cependant...
--Oh!... y a pas de cependant... quand Bill Sharper dit qu'il ne
marche pas... y a rien à faire... Faudrait tout d'même pas m'prendre
pour un «cockney», monsieur Edgar Pipe!...
--Voyons, mon ami!
--Y a pas d'ami qui tienne... moi, j'aime pas qu'on s'paye ma tête...
Ce matin, vous me donnez rendez-vous pour le lendemain, sous prétexte
que vous avez une affaire à me proposer et pssst!... Monsieur
s'apprêtait à me glisser entre les doigts... Voyons, monsieur Edgar
Pipe, c'est-y des procédés honnêtes, ça?... Moi, j'suis c'que j'suis,
mais quand j'donne ma parole, ça vaut un écrit...
--Mais, insinuai-je... vous vous trompez... je ne quitte pas
Londres... c'est madame qui s'en va et je l'accompagnais à la gare...
--Non... voyez-vous, on ne me fait pas prendre un bec de gaz pour la
lune... Monsieur Pipe, cette malle est bien la vôtre, n'est-ce pas? Et,
d'ailleurs, la meilleure preuve que vous étiez près de filer, c'est
que vous aviez pris deux billets à Charing Cross. Avouez que ma police
est bien faite...
Je vis tout de suite que j'étais perdu... J'avais échappé à Manzana
pour tomber sur une bande de maîtres chanteurs qui ne me lâcheraient
pas facilement.
Edith qui ne comprenait rien à cet imbroglio, commençait à se fâcher:
--C'est ridicule tout cela, s'écria-t-elle... attendez, je vais
appeler un policeman.
--Allons, ma belle, dit Sharper, tâchez de vous tenir tranquille, ou
sans cela...
Et il la repoussa au fond de la pièce.
--Edgar! Edgar! suppliait ma maîtresse, vous n'allez pas me laisser
brutaliser par ce rustre... Il est ivre, vous le voyez bien...
Bill Sharper éclata de rire...
Les choses allaient se gâter, il fallait absolument que je sortisse de
là, mais comment?
M'attaquer à Bill Sharper, il n'y fallait pas songer. Cet homme était
un hercule et il n'eût fait de moi qu'une bouchée.
Il ne me restait qu'une solution: parlementer, mais cela était bien
délicat, surtout devant Edith.
Je m'approchai du drôle et lui glissai rapidement ces mots:
--Descendons... nous nous expliquerons en bas.
--Mais pas du tout, répliqua-t-il... Nous sommes très bien ici pour
causer... Ah! oui, je comprends, vous ne voulez pas mettre madame au
courant de vos petites histoires, mais bah! elle les apprendra tôt ou
tard. Elle doit bien se douter d'ailleurs que vous n'êtes pas le
prince de Galles...
Edith, toute troublée, me regardait d'un air effaré.
Evidemment... tout cela devait lui sembler étrange. Ma rencontre avec
Manzana pouvait, à la rigueur, s'expliquer mais comment lui faire
admettre que Bill Sharper ne m'avait jamais vu? D'ailleurs, le gredin
avait plusieurs fois prononcé mon nom et maintenant, il devenait plus
précis:
--Voyons, Edgar Pipe, disait-il (il ne m'appelait déjà plus monsieur),
il s'agit de s'entendre. Votre ami Manzana prétend que vous l'avez
volé et que vous détenez indûment un gage qui est sa propriété autant
que la vôtre...
--C'est un affreux mensonge, m'écriai-je, Manzana veut me faire
chanter...
Edith crut devoir prendre ma défense.
--Oui... oui... s'écria-t-elle, il y a là-dessous une vilaine affaire
de chantage... M. Edgar Pipe, mon ami, est un honnête homme, incapable
de conserver par devers lui ce qui ne lui appartient pas... Si ce M.
Manzana a quelque chose à réclamer, pourquoi ne vient-il pas lui-même?
Pauvre petite Edith! si elle avait pu se douter!...
Bill Sharper, sans paraître entendre ce qu'elle disait continuait de
discourir...
--M. Manzana, dit-il, n'a aucune raison pour me tromper. Je le crois
sincère... En tout cas, il a remis sa cause entre mes mains et je dois
me renseigner... D'abord Edgard Pipe, puisque vous prétendez n'avoir
rien à vous reprocher, pourquoi vous apprêtiez-vous à quitter
Londres?... Le temps n'est guère propice aux villégiatures... Vous ne
pouvez donc pas invoquer l'excuse d'un petit voyage d'agrément...
--M. Pipe, répondit vivement Edith, a un oncle qui est très malade, et
il allait lui rendre visite... Voyons, Edgar, montrez donc à monsieur
la lettre que vous avez reçue de Hollande...
--Mauvaise excuse, ricana Sharper... Puisque M. Pipe savait qu'il
allait s'absenter, pourquoi m'a-t-il donné rendez-vous pour demain?
J'expliquai à Sharper qu'au moment où je lui fixais ce rendez-vous, je
n'avais pas encore reçu la lettre en question.
--Il fallait me faire prévenir, murmura-t-il.
--Et où cela? fis-je en haussant les épaules... j'ignore votre adresse.
--Vous n'aviez qu'à déposer un mot à mon nom au bar du Soho où nous
avons fait connaissance...
--C'est vrai, je n'y ai pas songé...
--Allons! trêve de discours... nous perdons notre temps en ce moment...
--Certainement... et je dois vous prévenir, mon cher Sharper, que vous
vous occupez là d'une affaire qui ne vous rapportera absolument rien...
--Vous croyez?... Moi, je ne suis pas de cet avis...
--Vous verrez... et si j'ai un conseil à vous donner, vous feriez
mieux d'accepter les cent livres que je vous ai offertes tout à
l'heure...
--Non... je préfère attendre... Je suis sûr que ces cent livres-là
feront des petits.
--Vous vous illusionnez.
--C'est possible... nous verrons... En attendant, il serait peut-être
bon que nous consultions M. Manzana... Il est justement en bas... Je
vais le prier de monter...
Edith en entendant ces mots se mit à pousser des cris terribles:
--Non! non!... hurlait-elle, je ne veux pas voir cet homme, il me fait
peur!... Je ne veux pas qu'il monte... Je suis ici chez moi!... Miss
Mellis!... Miss Mellis! allez chercher la police!...
--Vous... si vous appelez... dit Bill Sharper...
Et il fit avec ses énormes mains le geste d'étrangler quelqu'un.
Edith, plus morte que vive, s'était blottie contre moi.
--Rassurez-vous, lui dis-je, pendant que Bill Sharper descendait
l'escalier... il ne vous arrivera rien... Je suis victime d'une bande
de gredins qui, me sachant riche, ont inventé une affreuse histoire
pour me perdre... Ne vous étonnez de rien... avant peu tous ces
gens-là seront arrêtés et nous en apprendrons de belles sur leur
compte... Faites-moi confiance, Edith... vous savez que je vous aime
et que mon seul désir est de vous rendre heureuse.
Ma maîtresse me serra la main avec force et cette étreinte me redonna
du courage.
Déjà Bill Sharper revenait, accompagné de Manzana et d'un autre
individu à figure patibulaire, qu'il me présenta comme un interprète.
--Ah! traître! ah! bandit! s'écria Manzana dès qu'il m'aperçut... vous
menez vie joyeuse... vous vous payez des femmes...
D'un geste, Bill Sharper l'invita à se taire, mais comme Manzana qui
était fou de rage continuait de m'insulter, il lui imposa silence en
lui envoyant un coup de coude dans les côtes.
Mon associé se calma.
--Messieurs, dit Bill Sharper, après avoir refermé la porte à double
tour, il ne s'agit pas en ce moment de se disputer comme des
portefaix... M. Manzana, ici présent, a porté contre M. Edgar Pipe une
accusation grave... il faut que nous sachions si M. Manzana a
raison... oui ou non. Interprète, traduisez mes paroles au plaignant.
Lorsque cet ordre eut été exécuté, Manzana commença de parler et, au
fur et à mesure que les mots sortaient de ses lèvres, l'homme à figure
patibulaire traduisait d'une voix enrouée.
Manzana prétendit que nous étions associés pour la vente d'un diamant,
que ce diamant lui appartenait comme à moi, mais que je m'étais enfui
subitement afin de garder pour moi seul l'objet qui était notre
«commune propriété».
J'arguai, pour ma défense, que l'on m'avait dérobé le diamant. Manzana
soutint ou que je l'avais vendu à vil prix ou que je l'avais encore
sur moi.
--Je vois, dit Bill Sharper, que ces messieurs ne pourront jamais
s'entendre... Ce qu'il y a de certain (d'ailleurs personne ne le
conteste) c'est qu'il y avait un diamant... Il semble peu probable que
M. Edgar Pipe se le soit laissé prendre... Quand on porte sur soi un
diamant de plusieurs millions on le cache soigneusement... Pour ma
part, je ne crois pas un traître mot de ce que M. Pipe nous a
raconté... De deux choses l'une: ou il a bazardé l'objet, ou il l'a
encore sur lui... S'il l'a bazardé, il doit nous montrer l'argent...
s'il l'a conservé, il doit nous présenter le gage.
Manzana s'écria:
--Il portait toujours le diamant dans la poche de côté de sa
chemise... fouillez-le.
--C'est une excellente idée, en effet, approuva Bill Sharper.
XX
LES AMIS DE MANZANA
Ce fut Bill Sharper lui-même qui se chargea de me fouiller et je dois
reconnaître qu'il le fit avec une habileté qui dénotait une longue
pratique. Il s'appropria, sans même s'excuser, mon portefeuille, mon
canif et mes clefs... puis, après avoir exploré une à une toutes mes
poches, avoir soigneusement tâté la doublure de mon veston et celle de
mon gilet, il promena ses énormes mains sur ma poitrine...
--Oh! oh! s'écria-t-il... je sens quelque chose là...
--C'est le diamant! s'écria Manzana... Je vous disais bien qu'il
l'avait encore sur lui...
Bill Sharper souleva délicatement la petite patte de ma chemise de
flanelle et s'empara du sachet qui avait autrefois contenu le Régent,
mais qui ne renfermait plus maintenant que la pierre de lune-fétiche
dont j'avais donné un morceau à Edith.
Bill Sharper, d'une main fiévreuse, ouvrit immédiatement le petit sac,
en tira la pierre et la présentant à Manzana:
--Est-ce là votre diamant? demanda-t-il avec une affreuse grimace.
--Non!... Non!... répondit Manzana qui avait pâli subitement... Non...
vous voyez bien que c'est un caillou.
--Alors?
Il y eut un silence.
Mes deux ennemis--Manzana surtout--ne comprenaient rien à cette
substitution...
Ils me regardaient fixement, attendant sans doute que je leur donnasse
l'explication du mystère.
Ce fut Bill Sharper qui rompit le silence.
--Monsieur Edgar Pipe, dit-il, veuillez nous expliquer comment une
pierre précieuse a pu dans votre poche, se changer en caillou.
--C'est bien simple, répondis-je; ceux qui m'ont dérobé le diamant ont
mis cette pierre à la place...
--En manière de plaisanterie?
--Probablement...
--Et vous conserviez cela?
--Je n'avais pas songé à m'en défaire...
Bill Sharper demanda à Manzana, par l'intermédiaire de l'interprète:
--Quel est votre avis?
--Parbleu, le gredin se moque de nous. Edgar Pipe, vous êtes un rusé
compère, mais il faudra bien, coûte que coûte, que vous me disiez où
vous avez caché le Régent.
--Je vous répète qu'on me l'a volé.
--Ah! et d'où vient l'argent que vous avez en portefeuille?...
--Cet argent n'est pas à moi... il est à madame...
--Oui... affirma Edith en saisissant la balle au bond... cet argent
m'appartient et vous allez me le rendre, je suppose...
--Certainement, répondit Bill Sharper, mais à une condition... c'est
que vous nous en indiquiez la source...
--Insolent!
--Ah! vous voyez... vous ne pouvez répondre... Cet argent est bien à
Edgar Pipe... cela ne fait aucun doute...
Se tournant alors vers moi, Bill Sharper me dit d'une voix grave:
--Monsieur Edgar Pipe, puisque vous ne voulez pas vous expliquer de
bonne grâce, nous allons être obligés de vous emmener avec nous...
--M'emmener, m'écriai-je, et où cela?
--Vous le verrez...
--Mais à quel titre vous substituez-vous à Manzana? Si quelqu'un a des
comptes à me demander, c'est lui... lui seul, entendez-vous!
Bill Sharper laissa d'un ton gouailleur tomber ces mots:
--M. Manzana est aujourd'hui mon client!... n'est-il pas naturel que
je prenne ses intérêts? Je m'y entends assez en affaires
litigieuses... j'ai été autrefois clerc chez un solicitor.
Je vis bien en quelles mains j'étais tombé. Ces gens ne me lâcheraient
point que je n'eusse avoué où se trouvait le diamant, mais j'étais
bien résolu à ne leur céder jamais. D'ailleurs, si étroitement
surveillé que je fusse par ces bandits, il arriverait bien un moment
où je leur glisserais entre les mains.
Ma situation était cependant des plus graves, et je devais m'attendre
à toutes les surprises.
Bill Sharper et l'ignoble individu qui lui servait d'interprète se
livrèrent dans notre domicile à une perquisition en règle, pendant que
Manzana, appuyé contre la porte, me défiait du regard. Lorsqu'ils
eurent tout bouleversé, puis ouvert nos malles, sans rien découvrir
d'ailleurs, ils se consultèrent un instant et Bill Sharper,
s'approchant d'Edith, lui dit d'une voix qu'il s'efforçait d'adoucir:
--Madame, il faut vous prêter à une petite formalité que nous jugeons
nécessaire.
Et, comme Edith le regardait d'un air effaré, ne comprenant pas où il
voulait en venir:
--Oui, une formalité... une toute petite formalité, expliqua le
bandit... Je dois m'assurer que vous ne cachez pas sur vous le diamant,
et si vous le permettez, je vais vous fouiller.
--Me fouiller!... me fouiller! s'écria Edith avec indignation... mais
je ne veux pas! Je refuse... vous n'avez pas le droit de me toucher...
Je vous préviens que si vous approchez, j'appelle...
Bill Sharper fit un signe à l'interprète et celui-ci, passant vivement
derrière Edith, lui comprima la bouche au moyen d'un foulard sale.
La pauvrette eut beau se débattre, elle dut subir les odieux
attouchements de Bill Sharper qui la dépouilla sans pudeur de tous ses
vêtements.
Bien entendu, il ne trouva rien qu'un petit sachet de soie dans lequel
Edith avait cousu le morceau de pierre de lune que je lui avais donné
et qu'elle conservait comme fétiche.
Pendant que les trois misérables examinaient avec attention ce caillou
qui les intriguait, d'un bond, Edith se précipita vers la fenêtre,
l'ouvrit et, se penchant dans le vide, appela désespérément, d'une
voix glapissante:
--A moi! à moi!... à l'assassin!
En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Manzana et ses deux
complices avaient disparu.
J'en étais débarrassé, mais je n'étais cependant pas au bout de mes
peines, car maintenant, j'allais avoir affaire à la police, ce qui,
pour moi, n'était pas sans danger.
Déjà, on entendait, en bas, un bruit de voix dans le vestibule.
--A moi! à moi!... ne cessait de crier Edith tout en se rhabillant.
Guidé par ses cris, un énorme policeman accompagné d'un chauffeur de
taxi, monta jusqu'à notre palier.
--Eh bien... qu'y a-t-il? s'écria l'agent en se précipitant sur moi...
vous voulez faire violence à madame?...
J'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre qu'il faisait
erreur. Il fallut qu'Edith s'en mêlât, mais alors le policeman qui
n'avait pas l'esprit très ouvert ne comprit plus rien du tout... Quand
il commença à saisir quelque chose de cette histoire, le chauffeur
embrouilla tout...
--Venez avec moi au poste, dit l'agent... nous allons voir à tirer
cette affaire-là au clair.
J'essayai de persuader à ma maîtresse que ma présence était inutile et
compliquerait tout, mais elle insista pour que je vinsse déposer avec
elle.
Le poste se trouvait tout près de là, dans Wardour Street. Un
constable grincheux reçut la déposition d'Edith, puis la mienne, et il
avoua ne rien comprendre à cette affaire... Il finit par en déduire
que je vivais en concubinage avec Edith et que le mari de cette
dernière, me croyant riche, avait, en compagnie de deux malandrins,
essayé de me faire chanter.
Pendant qu'il inscrivait mes réponses sur un registre placé devant lui,
un gentleman des plus corrects, au visage rasé, aux habits d'une
coupe impeccable, était entré dans la pièce et s'était assis sur une
chaise, tout près de la porte. Il avait déplié un numéro du _Times_ et
demeurait immobile, la moitié du corps cachée par le journal. Il faut
croire cependant que notre affaire le captivait plus que la lecture du
_Times_, car lorsque nous nous apprêtâmes à sortir, Edith et moi, il
se leva brusquement et, après nous avoir salués avec la plus exquise
politesse, me dit en souriant:
--C'est très curieux cette aventure... oui, très curieux... elle
m'intéresse énormément et je vais m'en occuper... Vous avez affaire,
monsieur Pipe, à de rusés gredins dont le signalement correspond
exactement à celui de deux malfaiteurs de ma connaissance... Quant au
troisième, il me semble jouer, dans tout cela, un rôle assez
singulier... Rentrez chez vous... Je vais vous suivre et si, comme je
le crois, vos ennemis rôdent toujours autour de votre maison, je
saurai bien les reconnaître. En tout cas, continuez à vaquer à vos
affaires comme si de rien n'était... je veille sur vous.
Et l'inconnu, après avoir prononcé ces mots, s'inclina galamment
devant ma maîtresse, me serra la main et sortit du poste.
--Vous connaissez ce gentleman? demanda Edith, une fois que nous fûmes
dans la rue.
--Non... pas le moins du monde, c'est la première fois que je le vois.
--Il est très bien, n'est-ce pas?
--Oui, en effet.
--Et vous croyez qu'il va réellement s'occuper de nous?...
--Je ne sais.
--Oh! Edgar, quelle épouvantable scène! Si elle devait se renouveler,
je crois que j'en mourrais...
--Tranquillisez-vous... nous ne reverrons pas ces gens-là... Ils n'ont
plus rien à faire chez nous.
--Avouez quand même que cette affaire est bien étrange.
--Je vous l'expliquerai en détail, Edith, et vous verrez qu'elle est
des plus simples, au contraire.
Nous étions arrivés devant notre maison. Je m'effaçai pour laisser
Edith pénétrer dans le vestibule. Elle était toute tremblante.
--Si nous allions, dit-elle, trouver encore dans notre chambre un de
ces vilains hommes?
--Ne craignez rien, répondis-je... d'ailleurs, je passe devant vous.
Au premier étage, une femme courroucée sortit d'un petit salon.
C'était miss Mellis, notre logeuse.
--Vous comprenez, me dit-elle, c'est la première fois qu'un tel
scandale se produit dans la maison... et comme je ne veux point qu'il
se renouvelle, je vous serai obligée de partir le plus vite possible...
--C'est ce que nous allions faire, ce n'est pas notre faute s'il est
venu ici des cambrioleurs... vous devriez vous estimer heureuse qu'ils
aient choisi notre logement plutôt que le vôtre... Si votre maison
était mieux gardée, pareille chose ne se serait pas produite...
La logeuse, sans répondre, rentra dans la pièce qui lui servait à la
fois de salon et de bureau.
Dès que nous fûmes rentrés dans notre chambre, Edith, en voyant le
désordre qui y régnait, se mit à pleurer à chaudes larmes et j'eus
toutes les peines du monde à la consoler.
--Bah! lui dis-je, en l'aidant à replacer dans l'armoire le linge que
Bill Sharper et son acolyte avaient éparpillé sur le parquet...
bah!... le mal n'est pas bien grand!... vos chemises et vos jupons
sont un peu chiffonnés, mais avec un coup de fer, il n'y paraîtra
plus... Le plus à plaindre dans toute cette affaire, c'est moi...
--Vraiment?
--Mais oui... N'avez-vous pas remarqué que ces misérables m'ont pris
mon portefeuille?
--Et vous n'avez plus d'argent?
--Plus un penny.
--Vous en serez quitte pour retourner chez votre oncle de Richmond.
--Cette fois, il ne voudra rien entendre.
--Vous lui direz que vous avez absolument besoin d'argent pour aller
en Hollande.
--Oh! si j'avais le malheur de prononcer devant lui le nom de mon
oncle Chaff, il me mettrait immédiatement à la porte...
--Alors?
--Alors, je vais voir... il vous reste bien quelques livres, Edith?
--Oh! une... tout juste...
--Ce sera suffisant pour aller jusqu'à demain soir... d'ici là,
j'aviserai.
--Vous ont-ils pris aussi vos billets de chemin de fer?
--Evidemment, puisqu'ils ont emporté mon portefeuille et que les
tickets étaient dedans...
Edith s'était assise et demeurait songeuse, pendant que je replaçais
soigneusement dans ma malle divers objets épars sur le tapis...
--Edgar, dit-elle au bout d'un instant, plus je réfléchis à cette
aventure, plus je la trouve étrange... Comment se fait-il que ces
vilains hommes vous connaissent?... Quelles relations de tels bandits
peuvent-ils avoir avec un gentleman comme vous?
--C'est pourtant bien simple, Edith... oui, c'est tout ce qu'il y a de
plus simple... Le nommé Manzana a été, comme je vous l'ai déjà dit,
domestique chez mes parents et comme il avait dérobé dans la chambre
de ma mère un superbe diamant, nous l'avons fait arrêter... Or,
savez-vous ce que le drôle a dit devant le juge d'instruction?... Il a
prétendu que c'était moi qui étais le voleur... Faute de preuves, on
l'a relâché, mais le misérable a juré de me faire chanter et, chaque
fois qu'il me retrouve, il me réclame le diamant afin de le rendre à
mon père, prétend-il... Vous saisissez la petite combinaison, n'est-ce
pas?
--Pas très bien... car Manzana sait parfaitement que l'on ne trouvera
pas ce diamant sur vous...