--Vous dites des stupidités, Manzana... Si j'avais eu vraiment

l'intention de fuir, je me serais esquivé après notre séparation... au

lieu de cela, je me suis aussitôt mis au travail... Il fallait faire

comme moi, mais non, méfiant comme vous êtes, vous n'avez pas pu

demeurer au poste qui vous avait été assigné, il a fallu que vous

remontiez pour voir un peu ce qui se passait sur le pont... le

capitaine vous a aperçu et vous a immédiatement signifié votre

congé... que pouvez-vous me reprocher?

--En quittant le bateau, je vous ai appelé, vous ne m'avez pas répondu.

--Je n'ai rien entendu, je vous l'assure, sans quoi je me fusse fait

un devoir de partir avec vous... Nous étions associés, vous aviez ma

parole et vous avez pu constater que, jusqu'alors, j'avais respecté

mes engagements.

--Mots que tout cela!... Je sais que vous n'êtes jamais embarrassé

pour trouver de bonnes raisons... Bientôt, c'est moi qui vais avoir

tous les torts...

--Mais voyons, sérieusement, que me reprochez-vous?... Est-ce moi qui

vous ai lâché, oui ou non?

--Vous étiez quand même bien content d'être séparé de moi?

--Qu'en savez-vous?

--Vous vous disiez: cet idiot de Manzana ne me retrouvera jamais...

--J'étais, au contraire, certain de vous revoir... Vous saviez que le

_Good Star_ allait à Londres... si j'avais voulu vous plaquer, comme

vous dites, je ne serais pas venu en Angleterre...

Manzana ne trouva rien à répondre à ce dernier argument. Je voyais

qu'il était furieux.

Tout à coup il éclata:

--Oui... oui... hurla-t-il, tout cela c'est très joli... c'est moi qui

ai tort, c'est entendu... En attendant, vous vous payez des dîners de

plusieurs livres dans les plus grands hôtels, vous avez des maîtresses,

vous ne vous déplacez plus qu'en taxi... Et moi... moi, votre associé,

j'en suis réduit à ouvrir les portières pour gagner quelques pence...

Tel que vous me voyez, voilà, deux jours que je me nourris de croûtes

de pain...

--Si une livre peut vous obliger...

--Je ne demande pas l'aumône, répliqua Manzana d'un air digne...

J'entends que vous respectiez nos conventions... Jusqu'à ce que nous

ayons pu vendre _notre diamant_ (et le drôle appuya sur ce mot) nous

devons faire bourse commune... Tout ce qui est à vous m'appartient...

--Même ma maîtresse?

--Pourquoi pas?

--Vraiment, mon cher, vous allez un peu fort... D'ailleurs, je vais

vous apprendre une chose qui va singulièrement vous refroidir... Je

n'ai plus le diamant...

--Quoi?... qu'est-ce que vous dites?... Vous n'avez plus le

diamant?... Vous... n'avez plus le diamant. Alors vous l'avez vendu,

vendu à vil prix! Eh! parbleu, ça n'est pas étonnant... J'aurais dû

m'en douter du premier coup... vous êtes un gredin... un ignoble

individu... un...

Manzana n'acheva pas.

Un policeman s'était approché, attiré par le bruit de la dispute.

Comme nous passions à ce moment sous un bec de gaz, il nous dévisagea

tous deux et parut fort étonné de voir un gentleman comme moi en

compagnie d'un individu d'aspect aussi minable que Manzana...

--Voyez, dis-je, quand l'agent se fut éloigné, un peu plus, vous vous

faisiez arrêter...

--Possible... Je m'en moque, mais j'espère bien que l'on vous eût

arrêté avec moi... et alors...

--Alors?...

--J'aurais dit...

--Vous n'auriez rien dit du tout, car si vous croyez me tenir, je vous

tiens aussi... Je ne suis pas un assassin, moi.

--Un assassin!... un assassin!... il faudrait le prouver...

--Ce sera très facile.

--Ah! vraiment? fit Manzana, d'une voix sourde.

--Oui... très facile... vous savez la dame de l'avenue des

Champs-Elysées... eh bien, elle est ici... je l'ai rencontrée hier...

--Vous cherchez à m'intimider, mais ça ne prend pas, mon cher.

--Voulez-vous que je vous conduise chez elle?

Manzana me regarda fixement. Nous étions arrivés à Regent's Street.

Les candélabres électriques placés au milieu de la chaussée nous

inondaient de leur clarté bleue.

--Eh bien, oui, articula mon associé d'un ton sec... oui...

j'accepte... conduisez-moi chez elle...

--Vous le voulez?

--Je l'exige... même.

--C'est bien, suivez-moi... quoiqu'il soit déjà tard, je suis sûr que

son secrétaire ne demandera pas mieux que de vous recevoir...

--Son... secrétaire?

--Oui...

Manzana semblait avoir perdu de son assurance.

Il faut croire que, tout en bluffant, j'avais touché juste.

Il reprit cependant un peu d'aplomb et s'efforça de railler:

--Je suis dans une tenue bien négligée, dit-il, pour me présenter

devant cette dame... Nous irons la voir demain, si cela ne vous fait

rien... En attendant, entrez donc avec moi dans ce grill-room... Je

suis mort de faim.

J'acquiesçai à son désir.

Le drôle, évidemment, n'était pas rassuré; j'avais donc été bien

inspiré en évoquant à brûle-pourpoint le souvenir de la dame des

Champs-Elysées.

Cependant, l'apparition de Manzana dans le grill-room avait soulevé un

tollé général.

Deux gentlemen s'écrièrent, en s'adressant au gérant:

--Vous n'allez pas, je suppose, recevoir cet affreux «beggar»...

--Nous ne sommes pas à Whitechapel ici!

Le gérant s'approcha de mon triste compagnon:

--Sortez!... Sortez! lui dit-il.

Manzana voulut protester, mais deux garçons l'empoignèrent et le

jetèrent hors de l'établissement.

J'aurais pu profiter de cet incident pour m'esquiver, mais je reconnus

que cela eût été maladroit. Il valait mieux en finir une fois pour

toutes avec ce gredin.

Je l'entraînai dans un bouge des environs de Soho Square.

L'établissement dans lequel nous nous trouvions était rempli de

vagabonds et de miséreux, de sorte que, maintenant, c'était moi qui me

trouvais déplacé dans ce milieu. On me regardait avec méfiance et un

farceur qui s'était approché me dit d'une affreuse voix canaille:

--Vous savez... si vous cherchez quelqu'un pour faire un coup, je suis

à votre disposition... avec moi, jamais d'ennuis... J'opère en douceur

et à des prix modérés... Quand vous aurez besoin de mes services, vous

n'aurez qu'à demander Bill Sharper... tout le monde me connaît ici...

Lorsque je fus parvenu à me débarrasser de ce gêneur, je m'assis à

côté de Manzana à qui je fis servir une ample portion de «minced lamb»

et une pinte de stout.

Tout en mangeant, il parlait et ne cessait de m'accabler de

reproches... Il en revenait toujours à son expulsion du _Good Star_ et

cherchait à rejeter sur moi toutes les responsabilités.

--Comme je ne parle pas anglais, dit-il, vous en avez profité pour

raconter sur mon compte quelque vilaine histoire au capitaine et c'est

pour cela qu'il m'a débarqué. Enfin, n'en parlons plus. Je vous ai

retrouvé, c'est le principal... causons un peu de choses sérieuses...

Et notre diamant?

--Je vous ai déjà dit que je ne l'avais plus.

Les yeux de Manzana eurent un éclat sinistre.

--Vous mentez, dit-il.

--Je vous jure que je dis la vérité.

--Racontez ça à d'autres, mais pas à moi...

--Je ne l'ai plus, répétai-je avec force.

--Alors, vous l'avez vendu?

--Non... on me l'a pris...

--On vous l'a pris... on vous l'a pris... et qui donc?

J'eus un geste vague.

--Et vous croyez, fit Manzana d'une voix grinçante, que vous allez

vous en tirer comme ça?... Vous croyez qu'il suffit de dire «on me l'a

pris» pour que tout soit fini entre nous... Ah! vous ne me connaissez

pas, Edgar Pipe... Si demain, vous ne me montrez pas le diamant, je

vais à l'ambassade de France et je dis que c'est vous qui avez volé le

Régent.

--Et moi, répondis-je d'un ton calme, je vais à Scotland Yard avec la

dame que vous connaissez...

Manzana s'efforça de rire, mais je vis bien qu'il était quand même

troublé...

Il avala une large lampée de stout et dit, après s'être essuyé les

lèvres avec sa manche:

--Vous ferez ce que vous voudrez, mais croyez bien que moi aussi je

saurai agir... Tant pis pour vous!... Je vous avais prévenu. Dans

toute cette affaire, j'ai été un imbécile... je n'aurais pas dû vous

laisser le diamant... Vous êtes une affreuse petite canaille et je

suis sûr maintenant que si vous aviez pu me supprimer, vous n'auriez

pas hésité un instant.

--Vous me prêtez là vos propres intentions...

--Oui... oui, c'est bon, je suis fixé... Je me suis laissé rouler,

mais ne supposez pas que vous aurez le dernier mot...

--Bah! fis-je d'un air indifférent, dénoncez-moi, je m'en moque...

J'attraperai cinq ans, voilà tout... mais vous...

Manzana avait pâli.

Le drôle avait peur, je le voyais bien... Il s'agissait de le

dominer... de le tenir sous la menace d'une dénonciation...

Il reprit, au bout d'un instant:

--Allons, parlez-moi nettement... Vous prétendez que l'on vous a pris

le diamant... Qui vous l'a pris?

--Je l'ignore.

--Ainsi, on est venu comme cela vous le chiper pendant que vous

dormiez?...

--Pendant que j'étais évanoui...

--Ah! vraiment!... Vous ne m'aviez jamais dit que vous étiez sujet aux

évanouissements...

--J'aurais voulu vous voir à ma place.

--Expliquez-vous, si vous le pouvez...

--A quoi bon? Vous ne me croirez pas.

--Dites toujours... Nous allons voir.

--Eh bien! voici... A bord du _Good Star_, j'étais chargé du

nettoyage... Je devais laver le pont, les bancs, les panneaux et je

vous prie de croire que j'avais de l'ouvrage... Quand nous fûmes en

mer, le capitaine voulut absolument me faire nettoyer l'extérieur de

la lisse. Pour effectuer ce travail, j'étais obligé de me cramponner à

tout ce que je trouvais sous ma main. Tout à coup, j'ai perdu

l'équilibre et suis tombé à la mer... Je me suis débattu un instant,

puis j'ai perdu connaissance... Quand je suis revenu à moi, j'étais à

Gravesend, dans un hôpital... Je demandai aussitôt où se trouvaient

mes effets, et l'on me répondit qu'on me les rendrait à ma sortie...

--Et on vous les a rendus?

--Oui, mais le diamant que je croyais retrouver dans la petite poche

de mon gilet... le diamant avait disparu!

Manzana me regarda fixement:

--Comme roman, dit-il, c'est assez bien imaginé, mais ça ne prend pas

avec moi... D'ailleurs, le diamant n'était pas du tout, comme vous le

prétendez, dans la poche de votre gilet... il était dans le gousset de

votre chemise de flanelle... Je ne crois pas un mot de ce que vous

venez de me raconter... pas un traître mot... Vous avez tout

simplement vendu notre diamant à quelque marchand sans scrupules...

Vous l'avez vendu au rabais, bien entendu, mais vous pouviez consentir

à ce sacrifice, puisque vous n'aviez plus à partager avec moi...

Allons, Edgar Pipe, parlez franchement: «Combien l'avez-vous vendu?...»

XVIII

OU LE NOMMÉ BILL SHARPER COMMENCE A DEVENIR GÊNANT

Pendant près d'un quart d'heure, Manzana s'efforça de me faire avouer,

mais avec une ténacité qui le mit, à certains moments, hors de lui, je

maintins la version que j'avais adoptée et qui allait devenir mon

suprême argument.

--C'est bien, dit-il à la fin, nous verrons demain... Pour l'instant,

je tombe de fatigue... emmenez-moi coucher chez vous...

--Impossible, je n'ai qu'une pièce et qu'un lit...

--Vous mettrez un matelas par terre...

--N'y comptez pas...

--Et pourquoi cela?

--Parce que je ne suis pas seul.

--Ah!... c'est vrai... vous n'êtes pas seul... à présent que vous êtes

en fonds, vous vous payez des femmes... Monsieur mène la grande vie,

il dîne dans les grands restaurants... Vous ne me ferez tout de même

pas accroire que c'est avec les six cents francs du pasteur que vous

pouvez mener ce train-là. Vous allez peut-être me dire que vous avez

fait un bon petit cambriolage qui vous a remis à flot... Racontez cela

à d'autres!... Vous vivez sur l'argent du diamant, voilà tout!...

--Je vous jure...

--Jurez tant que vous voudrez, je maintiens ce que j'ai dit... Vous

êtes une canaille.

--Ah! en voilà assez, n'est-ce pas?

--Quoi?

Nous nous regardions tous deux. Mon associé allait bondir sur moi,

quand plusieurs consommateurs s'interposèrent... En leur qualité

d'Anglais, ils étaient prêts à me défendre contre Manzana.

Je profitai très habilement de ce courant de sympathie et, m'adressant

à eux:

--Délivrez-moi de cet ivrogne, m'écriai-je.

L'homme qui, l'instant d'avant, s'était présenté à moi sous le nom de

Bill Sharper, me glissa à l'oreille:

--Une demi-livre et je vous débarrasse de cet oiseau-là...

--Entendu.

--Payez d'avance.

Je laissai négligemment tomber une petite pièce d'or de dix shillings.

Manzana qui ne comprenait pas un mot d'anglais, continuait de

gesticuler. A un moment, au comble de la fureur, il bondit sur moi,

mais le nommé Bill Sharper qui était un hercule, l'empoigna par le col

de son pardessus, le fit pivoter comme un toton et le colla sur une

table où il le maintint, en lui appliquant délicatement un genou sur

la poitrine.

Je profitai de ce que mon ennemi était immobilisé pour m'esquiver en

douce.

Une fois dans la rue, je hélai un taxi et me fis conduire chez Edith.

Ouf!... J'étais donc enfin débarrassé de ce bandit de Manzana, et je

me promettais bien de ne plus retomber entre ses mains. D'ailleurs,

j'étais résolu à tout...

Je n'hésiterais pas, au besoin, à faire supprimer Manzana par ce Bill

Sharper, qui me faisait l'effet d'un garçon très expéditif en affaires.

Je trouvai Edith encore toute bouleversée par la scène à laquelle elle

avait assisté.

--Ah! vous voilà, s'écria-t-elle, en se jetant dans mes bras. Alors,

vous êtes parvenu à faire entendre raison à ce vilain homme...

--Oui... je l'ai fait arrêter et son compte est bon...

--Il vous connaissait donc?

--C'est un individu qui a été autrefois domestique chez mon père... un

individu de sac et de corde que nous avions été obligés de livrer à la

justice... Le hasard a voulu qu'il me retrouvât et il a essayé de

m'intimider pour obtenir quelque argent. Je l'ai remis entre les mains

d'un policeman et l'ai accompagné au poste... Il était justement

recherché pour une affaire de vol avec effraction...

--Quelle affreuse figure il avait... il m'a fait une peur!...

--Tranquillisez-vous, ma chère, vous ne le reverrez pas de sitôt...

--Vous croyez?

--J'en suis sûr.

--Ah! tant mieux.

La conversation en resta là. Je ne sais si Edith ajouta foi à ce que

je lui racontai. Elle parut, en tout cas, absolument rassurée.

Quant à moi, je l'étais moins, car je craignais de retomber encore sur

ce brigand de Manzana. Il ignorait mon adresse, mais si vaste que soit

la ville de Londres, on arrive toujours à s'y rencontrer. D'ailleurs,

il était certain que mon ennemi ferait tout pour me retrouver. Il n'y

avait qu'un moyen de lui échapper: c'était de passer vivement en

Hollande et d'emmener Edith avec moi.

Le lendemain matin, je me levai de bonne heure avec l'intention de me

rendre à la gare pour y prendre mes billets.

Au moment où je mettais le pied sur le trottoir, un homme, qui se

tenait dissimulé derrière un kiosque à journaux, se dressa soudain

devant moi.

C'était Bill Sharper!

--Pardon, m'sieu Pipe, me dit-il en portant la main à son chapeau

graisseux, est-ce que je ne pourrais pas causer avec vous un

instant?...

--Mais comment donc, mon cher, répondis-je avec un sourire que je

m'efforçai de rendre le plus aimable possible... Parlez... Qu'y a-t-il

pour votre service?

Et, tout en disant cela, je continuais mon chemin.

Bill Sharper m'emboîta le pas.

Lorsque nous fûmes arrivés au coin de Coventry et de Leicester Square,

il se rapprocha et me dit:

--Ici, m'sieu Pipe, nous serons tranquilles pour causer... Nous

pourrions bien entrer dans ce bar, mais je crois qu'il est préférable

que nous restions dehors... les bars, c'est toujours plein de gens qui

écoutent les conversations et en font souvent leur profit...

--Parlez, mon ami, fis-je en dissimulant à grand'peine l'inquiétude

qui m'agitait.

--Eh bien, voici, m'sieu Pipe... Un service en vaut un autre, n'est-ce

pas? Or, je vous ai débarrassé hier d'un individu gênant...

--Et je vous en remercie infiniment...

--Je suis très sensible à vos remerciements, m'sieu Pipe, mais vous

savez, les affaires sont les affaires et, moi, je suis un

_business-man_... Hier soir, j'avais jugé que dix shillings étaient

suffisants pour le service que je voulais bien vous rendre, mais

depuis... j'ai réfléchi... je trouve que c'est un peu maigre...

--En effet, répondis-je, cela valait au moins une livre...

Bill Sharper me regarda en souriant, puis reprit d'une voix éraillée,

après avoir balancé la tête de droite et de gauche:

--Vous êtes bien aimable, mais une livre c'est encore trop peu... Vous

seriez un «purotin»... je ne dis pas... mais un homme qui est riche à

millions...

--Vous plaisantez...

--Non... non... Je sais ce que je dis... Je suis renseigné...

--Celui qui vous a renseigné a menti...

--Nous verrons ça... En attendant, m'sieu Pipe, comme j'ai, ce matin,

un effet de dix livres à payer, je vous serais obligé de vouloir bien

m'ouvrir un crédit de pareille somme...

--Dix livres, m'écriai-je... dix livres! mais je ne les ai pas sur

moi...

--En ce cas, m'sieu Pipe, remontez chez vous les chercher, je vous

attendrai devant la porte...

Il n'y avait pas à discuter, je le comprenais bien. Manzana avait

parlé... il s'entendait peut-être avec ce Bill Sharper... On voulait

me faire chanter.

Un honnête homme, lorsqu'il tombe entre les mains de pareils aigrefins,

n'a qu'à demander à la police aide et protection, mais moi, pour les

raisons que le lecteur connaît, je ne pouvais user de ce moyen. Je

devais donc «chanter», sans me faire prier, et c'est ce que je fis.

Je remontai mon escalier, mais comme il était inutile que je misse

Edith au courant de cette nouvelle aventure, je m'arrêtai au deuxième

étage, tirai mon portefeuille de ma poche, y pris deux bank-notes de

cinq livres et redescendis lentement trouver Bill Sharper.

--Voici, dis-je, en lui glissant les billets dans la main...

Le drôle se confondit en remerciements.

--Merci, m'sieu Pipe!... M'sieu est bien bon... on voit qu'il comprend

les affaires... Je suis tout à sa disposition, car moi, je sers

fidèlement ceux qui me payent... Je déteste les gens qui lésinent et

se font tirer l'oreille pour sortir leur argent... Si monsieur a

encore besoin de moi, qu'il n'oublie pas que je suis à son entière

disposition...

J'aurais pu congédier sur-le-champ ce répugnant personnage, mais je

jugeai qu'il était plus habile de le ménager et de le mettre dans mon

jeu, du moins pour quelque temps.

--Ecoutez, dis-je, en lui posant familièrement la main sur l'épaule.

Vous êtes un garçon intelligent... Je crois que nous pourrons nous

entendre... La façon dont vous avez trouvé mon adresse prouve que vous

ne manquez pas de «prévoyance»... Voyons, maintenant que nous sommes

des amis, vous pouvez bien me dire ce qui s'est passé hier soir, dans

le bar du Soho, après mon départ...

--Volontiers, m'sieu Pipe... du moment qu'vous payez vous avez bien le

droit d'savoir, s'pas? Donc, hier soir, votre associé...

--Mon associé?

--Oui... celui dont je vous ai débarrassé... Il se prétend votre

associé... Il affirme que vous êtes très riche... et que, lui, est

ruiné par votre faute... Moi, vous comprenez, j'ai rien à voir

là-dedans... S'il a été assez poire pour se laisser rouler, ça le

regarde...

--Cet homme ment, affirmai-je avec une indignation qui devait paraître

sincère... il ment effrontément... C'est lui qui m'a ruiné, au

contraire, et aujourd'hui, il essaie de se raccrocher à moi pour se

faire entretenir.

--Moi, vous savez, repartit Bill Sharper, je n'ai pas à entrer dans

toutes ces histoires-là... ce que je cherche, c'est à gagner

honnêtement ma vie, en rendant service à l'un et à l'autre... Votre

associé n'a pas le sou, par conséquent, il ne m'intéresse pas...

--Méfiez-vous de cet homme... il est de la police...

--Vous croyez?

--J'en suis sûr...

--Alors, on l'aura à l'oeil, mais comme il ne comprend pas un mot

d'anglais, il n'est pas bien dangereux... On peut sans crainte parler

devant lui.

--Ne vous y fiez pas...

Nous étions arrivés devant Trafalgar Square.

--Excusez-moi, me dit Bill Sharper, mais je suis obligé de vous

quitter... Si par hasard, j'apprenais du nouveau, je vous préviendrais

immédiatement...

--Oui... c'est vrai... vous connaissez mon adresse... Mais, dites-moi,

comment l'avez-vous découverte?

--En vous faisant suivre, parbleu...

--Vous êtes très habile, monsieur Sharper...

--Non... Je connais mon métier, voilà tout...

--Vous auriez fait un excellent détective...

--On me l'a souvent dit.

--Vous m'avez l'air aussi d'un garçon décidé...

--Ça dépend comme vous l'entendez.

--Je veux dire que vous savez, quand il le faut, prendre une

résolution énergique.

--Pour ça... oui!

--Voulez-vous gagner cent livres?...

--Qui ne voudrait pas gagner cent livres?

--Oh! minute!... il faut d'abord savoir si vous acceptez ce que je

vais vous proposer...

--Proposez toujours... allez! Il y a de fortes chances pour que

j'accepte... De quoi s'agit-il?

J'eus l'air de réfléchir, puis je laissai, d'un ton grave, tomber ces

mots:

--Je ne puis rien vous dire pour le moment... Voulez-vous que nous

nous retrouvions demain matin?

--Si vous voulez... Où cela?

--Chez moi.

--Arundell street?

--Oui.

--A quelle heure?

--Vers onze heures du matin...

--Entendu... J'y serai.

Nous nous serrâmes la main et nous nous quittâmes devant le Guild Hall.

Lorsque Bill Sharper eut disparu au coin de King street, je me

dirigeai rapidement vers la gare de Charing Cross.

Une fois là, au lieu de prendre un seul billet pour Douvres, j'en pris

deux... puis je regagnai mon domicile--ou plutôt celui d'Edith.

Ma maîtresse n'était pas encore levée.

--Eh! quoi, dit-elle en m'apercevant, vous voilà déjà?

--Est-ce un reproche?

--Non... mon cher, mais je ne vous attendais pas avant midi...

--J'ai terminé mes courses plus tôt que je ne pensais...

--Alors, nous déjeunons en ville?

--Oui, Edith, si vous voulez... quoique j'eusse préféré que notre

logeuse nous servît à déjeuner dans notre chambre... Vous allez avoir

beaucoup d'ouvrage aujourd'hui, et peut-être ferions-nous bien de ne

pas perdre de temps.

Edith s'était dressée sur sa couche et, la tête entre les mains, me

regardait d'un air étonné.

--Beaucoup d'ouvrage... dites-vous?...

--Oui... nos malles...

--La vôtre...

--Et la vôtre aussi, Edith, car je vous emmène...

--Vrai?

--Ai-je l'air de quelqu'un qui plaisante?...

Ma maîtresse se leva d'un bond et me jetant ses bras autour du cou, me

couvrit de baisers, en sautant de joie, comme une petite fille à qui

on promet une poupée...

--Oh! Edgar!... ça, c'est bien! vous êtes gentil comme tout... Alors,

nous allons en Hollande! Quel bonheur! On dit que c'est si joli, la

Hollande... J'ai reçu dernièrement une carte postale d'une de mes

amies qui est à Rotterdam... une jolie carte postale où l'on voit des

petits moulins et des boys avec des casquettes de fourrure, des

culottes rouges et des sabots de bois... Oh! vrai! Je suis contente,

Edgar, mon petit Edgar chéri! oui, bien contente! Pour une surprise,

en voilà une!... et une belle!... Oui, oui, il faut déjeuner ici... Je

vais sonner miss Mellis pour qu'elle nous prépare des côtelettes

pendant que je vais m'habiller... C'est le moment d'étrenner ma robe

beige et mon manteau de «cross-crew»...

Et elle disparut, riant aux éclats, dans le cabinet de toilette.

XIX

VISITEURS IMPRÉVUS

Peut-être le lecteur s'étonnera-t-il que j'aie pris brusquement la

résolution d'emmener Edith en Hollande. Quelques mots d'explication me

semblent nécessaires.

L'ignoble individu qui s'appelait Bill Sharper connaissait mon

adresse... Si je laissais Edith à Londres, le bandit, furieux d'avoir

été joué, trouverait certainement le moyen de s'introduire auprès de

ma maîtresse.

De complicité avec Manzana, il la terroriserait, la menacerait et

finirait par lui faire avouer que j'étais parti pour la Hollande, Bill

Sharper ne comprendrait pas grand'chose à cette disparition, mais

Manzana comprendrait, lui.

Il songerait immédiatement au lapidaire d'Amsterdam dont je lui avais

souvent parlé et il s'arrangerait pour venir me retrouver... Dans le

cas où il lui serait impossible d'entreprendre ce voyage, il me

dénoncerait à la police et je serais «cueilli» avant d'avoir pu vendre

mon diamant... ce précieux diamant que je tenais toujours caché dans

le talon droit de ma bottine...

En m'enfuyant avec Edith, j'enlevais à mes ennemis le seul témoin qui

pût les renseigner. Le lendemain, quand Bill Sharper viendrait au

rendez-vous que je lui avais assigné, il trouverait visage de bois.

Pendant qu'il me chercherait dans Londres, en compagnie de Manzana, je

voguerais tranquillement vers la Hollande. Bien entendu, je ne

reviendrais pas de sitôt en Angleterre. Lorsque j'aurais touché mes

millions, je m'embarquerais pour l'Amérique et m'arrangerais là-bas,

avec Edith, une jolie petite existence...

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 10 / 28 段