Aidé de deux aimables citoyens, je la transportai chez un pharmacien

et disparus prestement. J'étais, en effet, très pressé de voir ce que

contenait le petit sac à main que j'avais, sans qu'elle s'en aperçût,

subtilisé à la dame, et enfoui dans la poche de côté de mon pardessus.

Ce ne fut qu'au bout d'un quart d'heure, dans l'allée déserte d'un

square, que je pus enfin satisfaire ma curiosité.

Pour une fois, j'avais eu la main heureuse. Le sac contenait

exactement quatre billets de cinquante livres et deux de dix... au

total deux cent vingt livres... La grosse dame était une propriétaire

du nom de Dorothy Coxcomb. Une petite note épinglée à l'un des billets

indiquait l'usage qu'elle voulait faire de son argent... et je dois

reconnaître que ce placement était absolument ridicule, car les

valeurs qu'elle se proposait d'acheter sombrèrent deux mois après,

lors du fameux krach de la Banque Tymson and Co. De toute façon, la

grosse dame eût été refaite et il valait encore mieux que ce fût Edgar

Pipe qui profitât de son argent, plutôt que des banquiers sans

scrupules qui sont la honte du Royaume-Uni et dont les victimes se

comptent par milliers.

Je jetai le sac dans un massif et plaçai soigneusement les bank-notes

dans mon portefeuille qui n'était plus habitué à recevoir pareils

locataires.

Ce que c'est que l'argent, tout de même, et quelle heureuse influence

il exerce sur notre esprit! Il n'y a qu'un instant, tout me paraissait

gris et triste, maintenant, je voyais tout en rose et j'avais une

envie folle de sauter, de gambader, de me jeter au cou des gens dans

la rue.

Bien entendu, au lieu de continuer à marcher à l'aventure, je rentrai

chez moi--ou plutôt chez Edith.

Elle s'apprêtait à sortir.

--Comment? dit-elle, vous voilà déjà?

--Vous voyez... j'ai eu la chance de rencontrer mon oncle dans Fleet

Street et cela m'a épargné la peine d'aller à Richmond.

--Vous paraissez tout joyeux...

--Le plaisir de vous revoir, Edith...

--Vraiment?

--Pouvez-vous en douter?

Je ne sais si Edith crut à la sincérité de mes sentiments; en tout cas,

si elle pouvait avoir des doutes à ce sujet, elle n'en laissa rien

paraître.

Je l'emmenai à Regent's Park, puis de là chez Monico, dans Piccadilly.

Nous allions mener la grande vie pendant quelques jours, puis, je

partirais pour la Hollande.

Je m'étais bien gardé de dire à Edith que j'avais sur moi un diamant

de plusieurs millions; cependant, un jour ou plutôt une nuit, elle

avait failli le découvrir. J'avais placé le Régent dans la petite

poche de côté de ma chemise de flanelle et ma maîtresse l'avait, par

hasard, senti sous sa main.

--Tiens! demanda-t-elle, qu'est-ce que vous avez là, Edgar?

--Oh! rien... répondis-je...

--On dirait une petite pierre.

--C'en est une, en effet...

--Un souvenir?

--Non... un fétiche...

Edith éclata de rire.

--Eh quoi? dit-elle, vous êtes comme les nègres... vous avez sur vous

un gris-gris.

--Vous le voyez.

--C'est curieux... Je ne vous aurais pas cru si superstitieux.

--Que voulez-vous, Edith, on ne se refait pas.

--Et sérieusement... vous croyez au pouvoir de cette amulette?... Vous

a-t-elle déjà porté bonheur, au moins?

--Mais oui, Edith, puisque après vous avoir perdue, j'ai eu la joie de

vous retrouver.

--Grâce à votre gris-gris?

--Grâce à mon gris-gris.

--Et comment est-ce fait, cet objet-là?

--Je vous l'ai déjà dit, c'est une simple pierre, mais une pierre qui

ne vient pas des régions terrestres...

--Je crois, Edgar, que vous vous moquez de moi, fit Edith en me

donnant une petite tape sur la joue.

--Mais non... je vous assure... Vous avez bien entendu parler des

aérolithes?...

--Non... qu'est-ce que c'est que ça?

--Ce sont des pierres... des pierres qui tombent du ciel...

Edith n'était pas très convaincue. Elle me regardait avec méfiance,

mais n'osait mettre en doute ma parole...

--En effet, conclut-elle. Si ces pierres tombent du ciel, comme vous

dites, elles doivent évidemment porter bonheur... Montrez-moi donc un

peu comment c'est fait ces pierres-là?

--Une autre fois, Edith... Mon gris-gris est cousu dans une double

enveloppe très dure... c'est toute une affaire que de le développer...

Je vous promets de vous le montrer demain...

--Vous m'en donnerez bien un petit morceau?

--Si vous y tenez...

--Bien sûr que j'y tiens... une pierre qui vient du ciel!

* * * * *

Edith était tenace et je savais bien qu'elle ne me laisserait point de

répit que je ne lui eusse donné un morceau de mon amulette.

Je me procurai donc un caillou quelconque que je lui présentai le

lendemain.

--Oh! ce n'est que cela, s'écria-t-elle. Ce n'est pas bien beau...

Enfin, puisque ça porte chance.

Je cassai le caillou au moyen d'un marteau et j'obtins ainsi deux

éclats. J'en donnai un à ma maîtresse et serrai l'autre précieusement

dans le petit sachet d'où j'avais préalablement enlevé le diamant.

J'avais mis le Régent dans mon porte-monnaie, mais il était

indispensable que je trouvasse une cachette plus sûre, car Edith,

curieuse comme toutes les femmes, ne manquerait certainement pas de le

découvrir...

Où le mettre, grand Dieu!

J'eus l'idée de le coudre dans la doublure de mon gilet ou dans la

ceinture de mon pantalon, mais j'y renonçai... la doublure pouvait se

déchirer, s'user au frottement, et je risquais de perdre mon trésor.

Je songeai aussi à le dissimuler, dans notre chambre, sous une lame de

parquet, à l'introduire entre deux briques de la cheminée ou à le

loger tout en haut de l'armoire à glace, mais je reconnus que ces

cachettes n'offraient aucune sécurité. Une bonne de l'hôtel pouvait le

découvrir, et il était à présumer qu'elle ne m'aviserait point de sa

trouvaille.

Et pourtant, il fallait le dissimuler, coûte que coûte.

Le lecteur s'étonnera sans doute de ce surcroît de précautions et se

demandera probablement pourquoi je n'avais point jugé à propos de tout

révéler à Edith.

Hélas! l'expérience m'a appris que les femmes sont incapables de

garder un secret. De plus, je ne pouvais avouer à ma maîtresse, qui me

croyait un gentleman, que je n'étais qu'un vulgaire cambrioleur.

Edith avait des principes. Elle se disait la nièce d'un pasteur, et

bien qu'elle eût suivi une voie que la morale réprouve, elle n'en

demeurait pas moins très «honnête»--au sens large du mot. Elle

n'admettait point que l'homme qui doit, en toute chose, donner

l'exemple à la femme, pût se laisser aller à commettre une mauvaise

action, même pour conquérir la fortune.

Je suis certain que si à cette époque Edith avait su quel genre

d'individu j'étais, elle m'eût immédiatement dénoncé à la police.

Plus tard, elle en arriva heureusement à changer d'avis, mais

n'anticipons pas!... Il y avait là, n'est-il pas vrai? un curieux cas

psychologique, une mauvaise interprétation des conventions sociales,

mais le rigorisme ridicule de cette petite perruche est commun à

nombre d'Anglaises.

En France, j'en ai fait la remarque, les femmes sont beaucoup plus

indulgentes, et aussi plus justes. Si elles aiment un cambrioleur,

elles arrivent assez facilement à se laisser endoctriner par leur

amant et se gardent bien de le dénoncer, surtout s'il leur procure,

grâce à sa petite industrie, une vie facile, exempte de soucis, des

toilettes et des bijoux.

La générosité, d'où qu'elle vienne est toujours une qualité très

appréciée des femmes et elles pardonnent tout à celui qui donne

beaucoup.

Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens, dit un

proverbe français, et rien n'est plus vrai.

Certes, si tout le monde était honnête sur terre, il serait criminel

de raisonner ainsi, mais quand on voit, chaque jour, des aigrefins

ruiner des milliers de gogos, il n'est pas téméraire d'admettre que le

cambrioleur est bien moins méprisable que ces gens-là.

Je ne reviendrai plus sur ce sujet, que j'ai déjà sommairement traité,

mais que l'on me permette une dernière réflexion que je crois

nécessaire. Il y a deux catégories de cambrioleurs: ceux qui opèrent

en petit et ceux qui opèrent en grand.

Les premiers, qui dévalisent ordinairement des chambres de bonnes et

de modestes logements de travailleurs, n'ont droit à aucune indulgence,

et si j'étais juge, je les «salerais» sans pitié.

Les seconds, ceux qui ne s'en prennent qu'aux riches (et je m'honore

d'appartenir à cette catégorie), ne causent en somme qu'un préjudice

insignifiant à leurs victimes. C'est, en réalité, une sorte d'impôt

sur le revenu qu'ils prélèvent, indûment, j'en conviens, mais qui

m'objectera que les taxes votées par les Chambres soient toutes

équitables?

Ceci dit, je reviens à mes moutons qui s'étaient, je crois, un peu

égarés.

Ma seule préoccupation pour l'instant était de dérober mon diamant aux

yeux d'Edith tout en le conservant sur moi.

Le problème était délicat, et m'occupa l'esprit pendant de longues

heures.

J'imaginai les moyens les plus stupides, les plus extravagants...

J'envisageai même comme dernière ressource l'ingestion quotidienne du

Régent!!!

Furieux de ne trouver aucune solution, je donnai soudain un grand coup

de talon sur le parquet... Aïe!... un clou qui se trouvait dans ma

bottine m'entra dans les chairs et me causa une douleur atroce...

J'ôtai aussitôt ma chaussure, et me mis, avec le pied d'une chaise, à

aplatir ce clou malencontreux.

Pendant que je me livrais à cette opération, une idée que je

qualifierai de lumineuse m'était venue tout à coup à l'esprit.

XVI

OU APPARAIT UN ONCLE QUI ME PORTE UN VIF INTÉRÊT

Les idées sont ou géniales ou lumineuses: elles sont géniales quand

elles sortent du cerveau, après de longues et laborieuses méditations,

mais quand elles vous sont suggérées par un incident imprévu, elles

sont simplement lumineuses.

Celle que je venais d'avoir pouvait être rangée dans cette dernière

catégorie... La chute d'une pomme orientait l'esprit de Newton vers

les lois de la pesanteur... la simple vue d'un talon de bottine me fit

pousser en anglais le mot qu'Archimède prononça en grec...

Oui... j'avais trouvé!...

La solution que je cherchais et qui me fuyait avec obstination se

présentait à moi dans toute sa simplicité... et je me mis à rire comme

un fou, tout en continuant d'aplatir mon clou avec le pied de la

chaise.

Edith qui se trouvait dans le cabinet de toilette accourut, étonnée:

--Eh bien! demanda-t-elle, qu'y a-t-il donc, Edgar, est-ce que vous

avez perdu la raison?

Et tout en parlant, elle regardait d'un air inquiet, la bouteille de

whisky posée devant moi sur la table...

Quand elle eut constaté que le liquide était toujours au même niveau,

elle parut plus inquiète encore, ne pouvant plus mettre sur le compte

de l'ivresse l'étrangeté de ma conduite...

--Ah! my darling, lui dis-je... Excusez-moi, mais je songe à une chose

si drôle... Figurez-vous qu'hier... au moment où je traversais Fleet

Street, une grosse dame a glissé sur la chaussée et est tombée d'une

façon si comique que tout le monde s'est mis à rire... oui, tout le

monde, même un austère Révérend qui était arrêté devant la station

d'omnibus...

--Vraiment, Edgar, vous n'êtes guère généreux... ainsi, voilà ce qui

vous fait rire... une femme qui tombe!

--Oh! rassurez-vous... j'ai été le premier à la relever... et à la

conduire chez un pharmacien, car elle s'était légèrement blessée en

prenant un peu trop brutalement contact avec le sol...

--Vous êtes comme les paysans du Pays de Galles, mon cher, vous riez

huit jours après d'un événement qui n'est pas bien comique, en somme.

Je me gardai de protester contre cette appréciation qui n'était rien

moins que flatteuse... J'aimais mieux passer pour un lourdaud du Pays

de Galles, que de livrer mon secret.

Le soir, quand Edith me proposa de sortir pour respirer un peu, je

prétextai une terrible migraine. Elle sortit seule, ce qui lui

arrivait quelquefois, et je profitai de son absence pour me livrer à

un petit travail qui n'était pas des plus faciles. Je pris une de mes

bottines--la droite, je m'en souviens--et commençai à enlever, avec la

grosse lame de mon couteau, les plaques de cuir superposées qui

formaient le talon. Je creusai ensuite dans la partie demeurée intacte

une sorte de petite niche rectangulaire dans laquelle je logeai mon

diamant, puis je replaçai par-dessus les lamelles de cuir que j'avais

détachées, l'instant d'avant, et les assujettis solidement, au moyen

de vis de cuivre et de petits clous à tête plate.

Maintenant, le Régent ne me quitterait plus... et personne n'aurait

l'idée de venir le chercher dans mon talon.

Je recouvrais donc un peu de tranquillité... c'était tout ce que je

désirais pour l'instant.

Je me laissai donc vivre, pendant une huitaine, puis je songeai

sérieusement à mon voyage en Hollande. J'avais d'abord eu l'intention

d'emmener Edith avec moi, mais je jugeai que cela serait non seulement

maladroit, mais encore très imprudent. Il valait mieux que je partisse

seul, mais quel prétexte invoquer pour prendre congé de ma maîtresse,

sans la froisser, et aussi sans rompre définitivement avec elle? Je

tenais encore à Edith, malgré le petit tour qu'elle m'avait joué à

Paris et qu'elle s'était d'ailleurs ingéniée à se faire pardonner...

Certes, ce n'était plus de ma part un amour fou, mais enfin elle était

bien la femme qu'il me fallait. J'avais déjà eu pas mal de maîtresses

et, quand je comparais à Edith tous ces anciens «collages», je

trouvais que, décidément, elle était bien supérieure, comme talents et

comme esprit, à toutes les pécores qui avaient, pendant de longs jours

et de plus longues nuits encore, empoisonné ma vie. Je tenais donc à

conserver Edith... et j'étais prêt (ce qui est une preuve

d'attachement) à lui passer bien des caprices et à excuser bien des

fautes.

Je crois qu'elle m'aimait aussi, mais son amour était malheureusement

subordonné à l'état de mes finances... Je ne me faisais aucune

illusion sur ce chapitre et j'étais persuadé que, le jour où je ne

pourrais plus l'entretenir convenablement, elle chercherait aussitôt

un autre protecteur.

Les femmes ne sont des héroïnes que dans les romans, et il ne faut pas

les soumettre à trop rude épreuve. L'amour dans un grenier, c'était

bon en 1830. Aujourd'hui, la moindre maîtresse veut un petit salon,

avec un piano et le rêve qu'elle poursuit, avec l'espoir de le

réaliser un jour, c'est de trouver un bon gros capitaliste qui la

couvre de bijoux et lui paye une auto. En général (et il y a

heureusement des exceptions) la fidélité des femmes est en raison

directe du bien-être qu'on leur procure et ceux qui s'imaginent être

aimés pour eux-mêmes sont souvent des niais ou des outrecuidants.

L'homme qui n'apporte que sa personne dans une association amoureuse

risque fort de se voir adjoindre à bref délai des collaborateurs plus

«sérieux».

Or, comme je ne puis souffrir la collaboration en amour, je

m'efforçais de trouver une raison pour conserver Edith à moi seul et

la persuader que, bientôt, j'allais rouler sur l'or. Je lui confiai

notamment que j'avais, à Amsterdam, un vieil oncle, riche à millions,

qui m'aimait comme si j'eusse été son fils et qui me laisserait en

mourant son énorme fortune.

Ces discours avaient le don d'intéresser prodigieusement Edith et je

suis convaincu qu'elle souhaitait _in petto_ la mort rapide de l'oncle

de Hollande. Je m'aperçus aussi que je grandissais dans son estime et

qu'elle paraissait, chaque jour, m'aimer davantage.

Quand je l'eus bien préparée, je m'arrangeai pour que l'oncle

imaginaire me donnât de ses nouvelles.

Rien n'était plus facile. Il existe, à Londres, dans Augustin's street,

une agence qui s'intitule «Tsit» et qui se charge, moyennant quelques

shillings, de vous expédier, à volonté, une lettre timbrée de New-York,

de Singapour ou de Nouka-Hiva.

Un mari veut-il filer tranquillement le parfait amour avec une petite

poule, il s'adresse à l'agence «Tsit».

Trois semaines après, l'épouse délaissée reçoit de son volage époux

une lettre des plus tendres dans laquelle il lui dit qu'il vient

d'arriver en Amérique où les affaires s'annoncent bien.

Un caissier qui a dévalisé son patron veut-il dépister la police, il

envoie des îles Hawaï une longue lettre dans laquelle il fait son _mea

culpa_ et où il annonce qu'il se fera un devoir de rembourser un jour

la somme qu'il a été obligé de prélever dans la caisse confiée à sa

garde, afin de se livrer en grand à l'élevage des moutons mérinos.

Je connaissais depuis longtemps le directeur de l'agence «Tsit»; je

puis même dire qu'il était mon ami. Je lui remis donc une lettre qu'il

se chargea de me faire parvenir, timbrée et datée d'Amsterdam.

Le soir même, en tête à tête avec ma maîtresse, je préparai mes

batteries. Je parlai beaucoup de l'oncle Chaff (c'était le nom que

j'avais donné à ce parent de fantaisie).

Il sait votre adresse, au moins? demanda Edith.

--Oui... je lui ai écrit, il y a quelques jours...

--Vous avez bien fait... Voyez-vous qu'il meure et que personne ne

vous avertisse?

--Oh! de toute façon, je serais prévenu!

Jusqu'alors Edith ne m'avait jamais interrogé sur ma famille, mais ce

soir-là, elle me posa une foule de questions auxquelles je répondis de

la meilleure grâce du monde. Je me confectionnai même une généalogie

des plus huppées et m'apparentai sans vergogne aux plus grandes

familles d'Angleterre.

Edith était éblouie.

--Je me suis bien doutée, dit-elle, la première fois que je vous ai vu,

que vous deviez appartenir à la haute société... d'ailleurs, quand

quelqu'un a de la race, cela se voit tout de suite... et vous, vous

avez de la race...

Ce compliment ne me parut pas exagéré... J'ai de la race, en effet, et

bien des gens se sont laissé prendre à mon grand air de distinction.

Cela prouve que bien que l'on soit issu du peuple, on peut néanmoins

avoir de l'allure... Cela donne aussi un sérieux démenti aux

affirmations de certains savants qui prétendent que l'aristocratie a

sa marque spéciale et qu'un roturier ne peut point prétendre à cette

élégance de manières, à cette distinction naturelle que possèdent

seuls les gens bien nés.

Quelle erreur!

Mon père était valet de chambre et ma mère fille de taverne en Irlande.

Il est vrai que je suis un enfant de l'amour et l'on sait que ces

enfants-là sont toujours bien faits de leur personne.

Bref, Edith était subjuguée... c'était tout ce que je désirais.

J'étais sûr qu'elle ne se lancerait point, durant mon absence, dans

quelque aventure galante... ou que, tout au moins, si elle le faisait,

ce serait avec discrétion.

A quelques jours de là, je recevais d'Amsterdam la lettre suivante:

«Mon cher monsieur Edgar,

«Votre oncle est en ce moment dangereusement malade et les médecins qui

le soignent se montrent fort inquiets... Il parle souvent de vous et

je crois qu'il désirerait vous embrasser. Vous savez comme il vous

aime, le cher homme, et combien il souffre de ne plus vous voir. Je

n'ose affirmer que votre présence le guérira, mais elle adoucira au

moins ses derniers moments, car il se pourrait qu'il n'en eût plus

pour bien longtemps, si j'en crois ce que dit le docteur Oldenschnock,

qui ne quitte pas son chevet. J'espère, mon cher monsieur Edgar, qu'au

reçu de cette lettre, vous vous mettrez immédiatement en route, et que

nous aurons le plaisir de vous voir cette semaine.

«Croyez à mon respectueux dévouement.

«Cornélie Fassmosch.»

En lisant cette lettre, je feignis une émotion qui n'échappa point à

Edith.

Elle demanda d'un air apitoyé:

--Mauvaises nouvelles de votre oncle?

--Hélas! oui... et je crains bien...

--Ne vous désolez pas d'avance... Quel âge a-t-il?

--Soixante-treize ans...

--Ce n'est pas un âge exagéré!

Rien n'était plus comique que cet apitoiement qui n'était pas plus

sincère de la part d'Edith que de la mienne, au sujet d'un bonhomme

qui n'existait pas.

J'avais une envie folle de rire, mais comme ma maîtresse m'observait

toujours, je fis le geste d'écraser une larme au coin de ma paupière.

Il fut convenu que je m'embarquerais le lendemain soir dans le train

qui part de Charing-Cross pour Douvres, à 9 h. 55. De Douvres, je

gagnerais Ostende, et de là Amsterdam.

Edith semblait navrée à l'idée de ce départ précipité, mais, pour la

consoler, je lui promis que si la maladie de mon oncle se prolongeait,

je la ferais venir en Hollande et la perspective de ce voyage lui

rendit toute sa gaieté.

XVII

UNE OMBRE SUR LE PAYSAGE

Ce soir-là, nous fîmes ce que les Français appellent la «bombe», mot

qui vient de bombance, très probablement. J'emmenai Edith dîner à

l'«Alexandra», Saint-George's Place, et là, je lui payai un souper

qu'un lord ne lui eût certainement pas offert: oysters, anchory,

salmon, trout, filled steak, minced lamb, vegetables marrow, water

cress, apple turnover, vanilla ice, le tout arrosé de Champagne, de

claret et de porto... La note se montait à cinq livres six pence

exactement. Edith et moi nous étions très gais et nous décidâmes

d'aller finir notre soirée à l'Olympia.

Je sifflai un taxi qui vint immédiatement se ranger le long du

trottoir. Un mendiant dont la figure était aussi noire que celle d'un

nègre se précipita pour ouvrir la portière. J'aidai galamment Edith à

monter dans le cab et j'allais prendre place à côté d'elle, quand

soudain, mes yeux rencontrèrent ceux du mendiant qui se tenait

toujours là, semblant attendre un pourboire...

Le drôle me regardait avec un mauvais sourire.

Au moment où j'allais mettre le pied dans la voiture, il m'empoigna

par le bras, me fit brusquement décrire un demi-tour et me dit, en

approchant sa figure sale de la mienne:

--Non, monsieur Pipe..., non, vous ne m'échapperez pas... une fois

passe, mais deux, jamais!

Manzana!... c'était Manzana!...

Je ne l'avais pas reconnu tout d'abord, sous la couche de crasse qui

recouvrait son visage, mais je le reconnaissais maintenant à sa

vilaine voix métallique.

J'essayai de payer d'audace:

--Monsieur, répondis-je, en prenant un accent étranger, vous vous

trompez certainement... Veuillez me lâcher... ou j'appelle un

policeman...

--Eh bien, appelez, dit mon terrible associé, je ne demande pas

mieux... nous irons au poste et, là, je dirai qui vous êtes...

Dans l'intérieur du taxi, Edith s'affolait:

--Oh! Edgar! Edgar!... criait-elle appelez un agent... qu'on nous

débarrasse de ce vilain homme!

--Rassurez-vous, ma chère, dis-je en m'efforçant de paraître calme...

ce monsieur fait certainement erreur... je vais m'expliquer avec

lui... rentrez à la maison, je vous rejoins dans un instant...

Et, à voix basse, je glissai notre adresse au chauffeur qui partit

sur-le-champ.

Quand il eut disparu, je donnai à Manzana une petite tape sur l'épaule

et lui dis d'un ton conciliant:

--Voyons, mon ami, à quoi bon faire du scandale... et affoler une

femme... Je vous croyais plus galant, ma parole...

--Il s'agit bien de galanterie... je voudrais vous voir à ma place...

Ah! c'est ainsi que vous m'avez plaqué!

--Pardon, mon cher, s'il y en a un des deux qui a plaqué l'autre,

c'est vous ce me semble...

--Oh! n'essayez pas de jouer sur les mots... je ne suis pas un

imbécile... Vous croyez donc que je n'ai pas deviné votre manège?...

Vous vous êtes tout simplement entendu avec cette canaille de

capitaine pour me faire expulser du bateau...

--Vous dites des bêtises, Manzana... la fureur vous égare... Vous vous

êtes conduit comme un niais.

--Soyez poli, n'est-ce pas? Je ne suis point d'humeur à me laisser

insulter par un gredin de votre espèce...

--Calmez-vous, je vous prie, et raisonnez un peu... Grâce à moi, vous

étiez embarqué sur un bateau qui nous emmenait en Angleterre... or,

vous vous rappelez à quelles conditions on nous avait acceptés, vous

et moi. Nous n'étions pas des passagers, mais de simples matelots...

bien moins, des manoeuvres, des domestiques... Vous, vous étiez

affecté au service de la cale, moi, à celui du pont.

--Oui, bien entendu, vous m'aviez fait reléguer à fond de cale, afin

de pouvoir vous enfuir plus facilement, au premier arrêt...

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 9 / 28 段