--Bien sûr... n'a-t-il pas été décidé que nous passerions en

Angleterre...?

--Nous n'y sommes pas encore.

--Mais nous y serons bientôt...

--Je le souhaite, mais je suis loin d'être aussi optimiste que vous...

Les gares doivent être surveillées...

--Mais puisque je vous ai déjà dit que nous ne prendrions pas le

train... Combien faut-il vous le répéter de fois?...

Manzana ne répliqua point, craignant sans doute de s'attirer

quelqu'une de ces algarades que je ne lui ménageais guère depuis la

veille.

Il hocha lentement la tête, d'un air résigné, puis répondit simplement:

--Je remets mon sort entre vos mains.

Un autre se fût peut-être laissé prendre aux airs doucereux de Manzana,

mais moi qui connaissais le drôle, je ne croyais plus un mot de ce

qu'il disait. La soumission qu'il montrait n'était point sincère et je

le sentais toujours aussi hostile. Je lisais au fond de sa pensée

comme dans un livre et il devait bien s'en apercevoir, car chaque fois

que je le regardais fixement, il paraissait gêné. Son plan, je ne le

devinais que trop!... Il espérait me supprimer purement et simplement

et rester seul propriétaire du diamant, mais il avait affaire à forte

partie et, d'ailleurs, j'étais bien décidé à ne plus lui confier le

Régent.

Jusqu'alors j'avais échafaudé une foule de projets, tous plus insensés

les uns que les autres, et, comme cela arrive généralement, au moment

où je désespérais de tout, une inspiration m'était venue: J'avais

trouvé le moyen de quitter Rouen, sans bourse délier... bien plus

j'espérais, en cours de route, gagner quelque argent.

L'idée n'avait rien de génial, mais elle ne fût certainement pas venue

à l'esprit de Manzana.

Après avoir réglé la note d'hôtel, je sortis avec mon associé. Il

faisait un temps épouvantable. La pluie tombait à flots et il n'y

avait pas un chat dans les rues.

Nous nous mîmes un instant à l'abri sous un porche, mais comme

l'averse continuait, nous relevâmes le col de notre pardessus et nous

nous remîmes en route, courbés en deux, ruisselants d'eau, à demi

aveuglés.

Nous atteignîmes enfin les quais et là, nous pûmes nous mettre à

l'abri dans une baraque en planches qui servait de bureau à une

compagnie de navigation.

Manzana ignorait toujours ce que j'avais l'intention de faire, mais il

n'osait m'interroger, de peur de se faire encore rembarrer.

De temps à autre, il me jetait un regard à la dérobée, mais je

demeurais impassible, jugeant inutile de le mettre au courant de mes

projets.

Enfin, comme la pluie avait cessé, je lui touchai légèrement le bras:

--Venez, lui dis-je.

--Où cela?

--A deux pas d'ici.

Quelques minutes après, je m'arrêtais devant un grand cargo amarré à

quai et dans lequel des hommes étaient en train d'empiler à fond de

cale des balles de coton.

Ce cargo était anglais; il s'appelait le _Good Star_, ce qui signifie

_Bonne Etoile_.

Ce nom me plaisait car, on a pu le voir, je suis assez superstitieux

et m'imagine à tort ou à raison que certains noms doivent avoir sur

notre destinée une réelle influence.

M'approchant d'un gros homme à casquette galonnée, qui surveillait

l'embarquement des marchandises, je lui dis en anglais:

--Pardon, capitaine, n'auriez-vous point besoin, par hasard, de deux

hommes de peine?...

Le capitaine me toisa pendant quelques secondes, puis après avoir tiré

deux ou trois bouffées de sa courte pipe en merisier, répondit d'un

ton brusque:

--Qu'est-ce que vous savez faire?

--Oh! beaucoup de choses, captain...

--Savez-vous arrimer une cargaison?

--Oui, captain...

--Pouvez-vous aussi tenir convenablement la barre?

--Je le crois.

--Savez-vous lover chaînes et filins?

--Parfaitement, captain...

--Vous pourriez, je le suppose, faire aussi un peu de cuisine?

--Certes... captain.

--Bien... quelles sont vos prétentions?

--Ma foi... j'estime que trois livres par semaine...

--Je vous en offre deux, pas un shilling de plus... c'est à prendre ou

à laisser... Maintenant, je dois vous prévenir que je vous engage pour

un voyage seulement... Une fois que nous serons arrivés à destination

et que l'on aura procédé au déchargement, je n'aurai plus besoin de

vos services... Acceptez-vous?

--J'accepte, captain... mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est que vous preniez aussi mon camarade...

Et ce disant, je désignais Manzana qui se tenait près de nous...

Le capitaine dévisagea mon associé, puis fronçant le sourcil:

--Il a une sale tête, votre camarade... ce n'est sûrement pas un

Anglais, cet oiseau-là...

--Non, captain...

--Il a l'air solide... on pourrait tout de même l'employer à vider les

escarbilles et à charger les foyers... C'est entendu, je le prends...

mêmes conditions que pour vous, mais dites-lui que s'il ne fait pas

mon affaire, je le débarque au Havre... je n'aime pas les flémards,

moi...

Je transmis ces paroles à Manzana qui demeura tout interloqué.

--Eh quoi, dit-il, vous m'avez engagé à bord de ce bateau sans me

consulter?

--Mon cher, répondis-je, il n'y avait pas à hésiter... d'ailleurs, je

vous eusse consulté que cela n'eût avancé à rien. Il y a des

situations que l'on doit accepter coûte que coûte... Nous sommes

menacés, traqués comme de mauvaises bêtes, il faut absolument quitter

cette ville. Or, pouvions-nous trouver une meilleure solution que

celle-là?

Mon associé ne répondit point. L'argument était, en effet, sans

réplique, mais Manzana, paresseux comme une couleuvre, se lamentait

déjà à la pensée qu'il allait être obligé de travailler, chose qui ne

lui était peut-être jamais arrivée, car cet être au passé nébuleux

avait dû exercer tous les métiers, excepté ceux qui exigent un effort

physique trop violent.

Je n'étais pas fâché de voir un peu la tête qu'il ferait quand le

capitaine lui commanderait de porter des sacs de charbon ou de laver

le pont à grande eau. L'épreuve serait dure, mais elle aurait sur mon

triste compagnon un effet salutaire.

J'ignorais où allait le _Good Star_. Je savais seulement qu'il ferait

escale au Havre pour, de là, se diriger vers quelque port d'Angleterre.

Il devait quitter Rouen à la marée descendante, c'est-à-dire à deux

heures de l'après-midi, mais il n'était encore que dix heures du matin

et qui sait si, avant le départ, quelque stupide policier ne viendrait

pas nous rendre visite. Le _Good Star_, en sa qualité de navire

marchand, était dispensé des formalités de police auxquelles sont

soumis les vapeurs transportant des passagers, mais après la petite

histoire de l'hôtel d'Albion, il était possible que le chef de la

Sûreté de Rouen s'avisât de perquisitionner à bord des bateaux en

partance.

J'insistai auprès du capitaine pour prendre immédiatement mon service.

Il y consentit.

--Venez, dit-il.

Et il nous présenta immédiatement au maître d'équipage, un gros homme

aussi large que haut qui répondait au nom de Cowardly.

On nous assigna immédiatement nos postes.

--_Here_, me dit Cowardly, en me désignant le pont du bateau...

Et prenant Manzana par le bras, il le poussa vers une écoutille où se

trouvait un petit escalier de bois conduisant à l'entrepont.

Comme mon associé demeurait immobile, ne sachant ce qu'il devait faire,

Cowardly lui dit d'un ton brusque:

--_Downstairs!_

Je m'approchai:

--Mon camarade, expliquai-je au maître d'équipage, ne comprend pas

l'anglais.

Et je traduisis à Manzana l'ordre que l'on venait de lui donner:

--On vous dit de descendre.

--Où cela?

--Mais dans la cale, parbleu!

--Et vous?

--Moi, jusqu'à nouvel ordre, je reste ici, sur le pont...

--Ah! non, par exemple. Je n'accepte pas cela... Le truc est bien

combiné, mais ça ne prend pas avec moi... pendant que je serai à fond

de cale, vous filerez avec le diamant... Vraiment, mon cher, vous me

prenez pour un imbécile...

Le capitaine était derrière nous. Il ne comprenait rien à ce que nous

disions, mais au ton de Manzana, il n'eut pas de peine à deviner que

celui-ci faisait des difficultés pour descendre dans l'intérieur du

navire. D'une violente poussée, il l'envoya rouler en bas de

l'escalier et d'un coup de pied referma le panneau de l'écoutille...

--Retenez bien, me dit-il, que vous n'êtes pas ici pour tenir des

conversations... Au travail, et vivement!... Tenez, joignez-vous à cet

homme et aidez-le à rouler cette balle de coton...

J'obéis, sans murmurer, et cette docilité me valut tout de suite la

confiance du capitaine. Il faut savoir se plier aux exigences de la

vie et accepter toutes les situations, quelles qu'elles soient, du

moment que l'on travaille à son salut.

Quelle brute que ce Manzana! Pourvu qu'il n'aille point, par quelque

extravagance, attirer sur nous l'attention de la police!

XIV

LA PREMIÈRE RENCONTRE QUE JE FIS SUR LE SOL ANGLAIS

Le _Good Star_ devait, je l'ai dit, partir à deux heures de

l'après-midi. En causant avec quelques matelots, anglais comme moi,

j'appris qu'il se rendait directement à Londres, après escale au Havre.

Décidément, j'étais servi à souhait.

J'attendais cependant avec une inquiétude que l'on devine le moment où

on larguerait les amarres et, tout en m'employant à bord le plus

activement possible, je jetais de temps à autre un regard vers le quai.

C'était là que pouvait surgir l'ennemi, sous forme d'un détective ou

d'un agent de la police officielle.

Par bonheur, la pluie s'était remise à tomber et les quais étaient

absolument déserts.

Un peu avant midi, j'eus une vive émotion. Deux hommes d'apparence

assez louche s'étaient présentés à bord et avaient demandé le

capitaine. Enfin, ils quittèrent le bateau, et ce furent les deux

seuls visiteurs que nous eûmes sur le _Good Star_.

Manzana, comme bien on pense, n'était pas tranquille à fond de cale et

il éprouva le besoin de passer la tête par une écoutille, afin de

s'assurer que j'étais toujours sur le pont.

Le capitaine l'aperçut.

Il eut un geste de colère, puis appelant le maître d'équipage, lui

donna rapidement quelques ordres. Bientôt, Manzana reparaissait en

compagnie du second qui, sans un mot, le conduisait à la passerelle et

l'invitait à quitter le bord.

Mon associé qui ne tenait pas à partir sans moi protestait avec la

dernière énergie et m'appelait d'une voix désespérée, mais je me

gardai bien de me montrer. Il fut enfin expulsé un peu brutalement par

le maître d'équipage qui n'était rien moins que patient et, dès qu'il

fut sur le quai, deux marins, sur un ordre, retirèrent la passerelle.

Caché derrière une des cheminées du bateau, je voyais Manzana s'agiter

comme un fou. De temps à autre, il mettait ses deux mains en

porte-voix devant sa bouche et hurlait à tue-tête:

--Pipe!... Edgar Pipe!... Vous savez bien que nous ne pouvons pas nous

quitter ainsi... Rappelez-vous nos conventions... C'est mal ce que

vous faites là!... Prenez garde!...

Déjà le _Good Star_ se mettait en marche et le bruit de ses hélices

frappant l'eau à coups saccadés couvrait les appels de mon associé...

Je l'apercevais toujours gesticulant sous la pluie, mais peu à peu, il

diminua, et ne fut bientôt plus qu'une petite silhouette noire

trépignante et grotesque.

Le hasard, on le voit, me servait à souhait une fois encore.

Depuis près de cinq jours, je cherchais le moyen de me débarrasser

d'un affreux rasta sans usages qui était de plus fort compromettant et

voici que le capitaine du _Good Star_ dénouait, d'un simple geste, une

situation qui menaçait de tourner au tragique.

Ah! on a bien raison de dire que la vie n'est qu'une boîte à surprises.

Tout ce que l'homme prépare, élabore avec soin en vue de cette chose

insaisissable qu'on appelle le bonheur, tout cela s'écroule en un clin

d'oeil, au moindre souffle, et c'est presque toujours ce que l'on n'a

pas prévu qui finit par s'imposer à nous en bouleversant tous nos

projets.

Parfois, ce changement subit nous est funeste... Souvent aussi il nous

est favorable, comme c'était le cas ici.

Un étranger s'était fait mon auxiliaire. Ah! comme je le bénissais, ce

brave capitaine du _Good Star_!...

Cependant, je finis, à la réflexion, par m'apercevoir que, pour s'être

modifiée de façon assez satisfaisante, ma situation n'en restait pas

moins dangereuse.

En effet, Manzana, qui sans être un aigle n'était pas tout à fait un

imbécile, ne me lâcherait pas comme cela... et il y avait des chances

pour qu'il me retrouvât, soit au Havre, notre première escale, soit en

Angleterre, au moment de l'accostage du _Good Star_... S'il me

manquait à cette dernière relâche, j'avais tout lieu de supposer qu'il

ne me rejoindrait jamais.

D'ailleurs, où trouverait-il de l'argent pour payer son voyage?

Le _Good Star_ marchait bon train... C'était un superbe cargo, dernier

modèle, qui pouvait, en pleine mer, filer ses quinze noeuds, mais en

ce moment, il modérait son allure, afin de ne point soulever derrière

lui trop de remous. Lorsque nous atteignîmes Villequier, un pilote

monta à bord, et nous guida à travers les bancs de sable qui

s'égrènent çà et là, sur la Seine, jusqu'à son embouchure.

Après avoir aidé à arrimer la cargaison dans la cale, je m'occupai de

la cuisine de l'équipage. Je devais, aux termes de nos conventions

avec le capitaine, remplacer momentanément le maître-coq. C'était la

première fois de ma vie que je remplissais les délicates fonctions de

cuisinier, et je dois dire que je ne m'en tirai pas trop mal. Au lieu

de confectionner de ces plats classiques que les connaisseurs

apprécient trop facilement, j'improvisai des ragoûts étranges qui

échappaient à la critique, et les matelots, à quelques exceptions près,

se déclarèrent satisfaits de mes salmigondis. Le maître d'équipage

Cowardly daigna même me complimenter sur certaine blanquette sauce

poivrade, que je croyais bien avoir affreusement ratée et qui mit le

feu au gosier de tous les marins.

Ce que l'on but ce jour-là à bord du _Good Star_, on ne peut s'en

faire une idée.

La manoeuvre s'exécuta néanmoins sans trop d'à-coups. Les hommes

furent plus gais que de coutume, voilà tout.

Quand nous atteignîmes la mer, nous commençâmes à danser fortement et

je ne tardai pas, hélas! à éprouver ce que mes compatriotes appellent

le _sea-sickness_. Je fus horriblement malade et ne me rappelle rien

de ma traversée... Je crois toutefois pouvoir affirmer que le

capitaine et le maître d'équipage, furieux d'être privés de cuisinier,

m'accablèrent d'injures et s'oublièrent même jusqu'à me frapper.

Cependant, si abattu, si prostré que je fusse, je trouvais encore la

force de palper de temps à autre la pochette qui contenait mon

diamant...

Lorsque nous entrâmes enfin dans la Tamise, je retrouvai tous mes

moyens, et crus devoir m'excuser auprès du capitaine, mais le charme

était rompu; je n'étais plus à ses yeux qu'un être ridicule, une sorte

de fantoche encombrant, aussi m'annonça-t-il d'un ton bourru qu'il me

retranchait une livre sur ma solde. J'eus l'air navré de cette

diminution de salaire, mais au fond, je m'en moquais comme d'une

guigne, puisque j'avais toujours en poche la bonne et solide bourse en

cuir noir du Révérend Patterson.

Certes, je me retirais bien de l'association que j'avais été obligé

d'accepter, le revolver sous la gorge, et j'estimais comme le nommé

Pangloss que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Ah! il devait en faire une tête, en ce moment, le Senor Manzana!

Je me le représentais courant à travers les rues de Rouen, comme un

chien perdu, dans la boue, et ma foi, j'avoue qu'il ne m'inspirait

nulle compassion.

Bien que je m'efforçasse de me rassurer complètement, une crainte

finit cependant par me hanter et par s'incruster dans ma cervelle avec

l'obstination d'une idée fixe.

Si Manzana s'était fait prendre!...

Qui sait si un agent de police ne l'avait point arrêté! Si cela

s'était produit, j'étais sûr de mon affaire. Le gredin me dénoncerait

et peut-être serais-je «cueilli» en débarquant sur le sol anglais.

J'avais remarqué que le _Good Star_ avait un poste de T. S. F., et que

l'on avait reçu plusieurs radios depuis notre départ. Je ne serais

vraiment tranquille que lorsque j'aurais franchi la passerelle du

cargo et j'aspirais à cet heureux moment, avec une émotion que l'on

comprendra.

Il arriva enfin!

Le _Good Star_ s'amarra à quai, dans le bassin Sainte-Catherine, en

amont de Tower-Bridge, et l'on procéda immédiatement au débarquement

des marchandises.

Nul agent ne m'attendait au ponton d'accostage... Manzana, en

admettant qu'il eût prévenu la police, s'y était pris trop tard...

J'étais maintenant dans mon pays, libre de mes mouvements, libre de

mes actes et avec de l'argent en poche... Rien ne m'empêchait plus de

passer en Hollande pour y vendre mon diamant.

L'incident Manzana ne m'avait, en somme, retardé que de quelques jours.

Ah! quelle riche idée j'avais eue de conserver le Régent sur moi après

la petite expédition de l'hôtel d'Albion!

Je procédai au déchargement du _Good Star_ avec un courage et un

entrain extraordinaires... Jamais je n'avais eu tant de coeur au

travail. Il me semblait qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant moi. Tout

en «coltinant» les caisses et les balles qu'un treuil à vapeur

extrayait des flancs du cargo, je chantais éperdument et Cowardly dut,

à deux reprises, me prier de mettre une sourdine à mon «gueuloir» pour

employer sa propre expression.

Le débarquement terminé, je touchai ce qui me revenait, puis je pris

congé du capitaine et du maître d'équipage.

Je cessais d'être marin pour redevenir gentleman, mais quelques

instants plus tard, en passant devant la glace d'une boutique, je

m'aperçus que je ressemblais plutôt à un «beggar» qu'à un gentleman.

Mon linge n'était plus douteux, il était franchement sale. Quant à mes

habits, ils auraient eu besoin d'un sérieux coup de fer.

Je ne pouvais songer, vêtu comme je l'étais, à me risquer dans un

quartier trop fréquenté où j'eusse immédiatement attiré l'attention

des promeneurs et peut-être aussi celle des gens de police. A Londres,

je n'avais rien à craindre, n'ayant aucun méfait connu sur la

conscience, mais il arrive fréquemment que les individus suspects sont

«raflés», conduits au poste, interrogés, fouillés, puis remis ensuite

en liberté, avec des excuses.

Ces sortes d'arrestations qui ne sont jamais maintenues, en Angleterre,

sont, par un joyeux euphémisme, appelées «présentations». Elles ne

tirent pas à conséquence et constituent ce que l'on pourrait appeler

une «mesure préventive», mais j'avais de sérieuses raisons pour ne

point me laisser englober dans une de ces rafles dont l'issue eût été

désastreuse pour moi. Un gentleman, de si bonne famille soit-il, n'a

point pour habitude de se promener avec un diamant de cent trente-six

carats dans sa poche...

Réfrénant, pour l'instant, les idées de luxe et de confort qui ont

toujours exercé sur moi une irrésistible attraction, je choisis, dans

un quartier de troisième ordre, un hôtel assez misérable qui portait

pour enseigne: «Au Poisson Bleu». Il était situé dans Caledonian Road

et fréquenté (je le constatai bientôt) par des gens assez louches aux

professions multiples et à la mine plutôt inquiétante. Je ne fis, bien

entendu, que poser le pied dans cet hôtel: juste le temps de passer

une chemise neuve achetée dans un magasin des environs, de me donner

un coup de brosse et de me faire cirer. Je me rendis ensuite chez le

coiffeur, puis chez le chapelier et enfin chez un vieux tailleur juif

qui consentit à donner sur l'heure un coup de fer à mes vêtements.

Après ces diverses opérations, dont, le lecteur appréciera la

nécessité, je me risquai gaillardement dans le centre de Londres.

Quelques instants après, j'étais confortablement installé dans un

restaurant de Leicester Square, et pour la première fois depuis la

nuit de Noël, je pouvais enfin dîner tranquille.

Mon repas terminé, j'allumai un superbe «cubanola», sirotai quelques

liqueurs, puis sortis après avoir réglé ma note qui se montait à deux

livres six shillings. Je me traitais bien, comme on voit, mais j'avais

droit, ce me semble, à ce petit «dédommagement» après les heures

sinistres que j'avais passées en compagnie de Manzana.

Dehors, sur la place, des rampes électriques fulguraient dans la nuit,

au-dessus des larges baies d'un music-hall...

--Tiens, me dis-je, pourquoi pas?

Et le cigare à la bouche, le chapeau en arrière, la figure aussi rouge

que la tunique d'un horse-guard, j'entrai à l'Alhambra.

La musique jouait, à ce moment, une scie en vogue que le public

reprenait en choeur au refrain, et dont les paroles étaient celles-ci,

à une légère variante près:

_Tout va bien, tout est bien,

Nous avons, Symphorien,

Une veine... une veine,

Une veine de chien!_

Cet air et ce couplet étaient pour moi de bon augure et, en

m'acheminant vers le promenoir, je fredonnais tout guilleret: «Une

veine... une veine... une veine de chien», quand, brusquement, je

demeurai cloué sur place, bouche bée, bras ballants.

Une femme en toilette tapageuse était là, devant moi, me regardant

avec effarement, et cette femme, c'était Edith... cette petite dinde

d'Edith, cause de tous les tourments que j'avais endurés depuis ma

visite nocturne au musée du Louvre.

Elle s'attendait sans doute à un éclat de ma part, mais quand elle vit

qu'au lieu de prendre une mine courroucée, j'avais le sourire aux

lèvres, elle se jeta dans mes bras, en murmurant:

--Oh! Edgar! Edgar! pardonnez-moi!...

Le public amusé par cette petite scène qui, en tout autre endroit eût

paru scandaleuse, battait des mains, trépignait de joie et hurlait en

me désignant:

_Tout va bien, tout est bien,

Il a une veine de chien..._

J'entraînai Edith au vestiaire, l'aidai à mettre son manteau et nous

sortîmes.

XV

OU LE HASARD SE MET ENCORE UNE FOIS DE LA PARTIE

Vous n'attendez point, n'est-ce pas, que je vous décrive par le menu

les diverses phases de cette nouvelle lune de miel...

Elle fut ce qu'elle est ordinairement dans ces rabibochages amoureux:

ardente, enivrante, affolante...

Edith repentante sut racheter ses torts et se les faire pardonner...

Elle arriva même, pendant quelques jours, à me faire oublier le Régent.

Hélas!... il fallut vite déchanter!

Un beau matin, en fouillant dans mon portefeuille, je m'aperçus qu'il

n'y restait plus qu'une pauvre petite bank-note de cinq livres...

Nous avions vécu, ma maîtresse et moi, sur ce qu'elle avait conservé

de mes deux mille francs et aussi sur la bourse du Révérend Patterson.

Il fallait absolument que je trouvasse de l'argent. Un cambriolage

seul pouvait me tirer d'affaire, mais je dois dire que le souvenir de

ma dernière expédition me rendait très circonspect.

Je n'osais pas avouer ma gêne à Edith, car les femmes, si aimantes

soient-elles, acceptent assez mal ces confidences.

Je résolus, encore une fois, de m'en remettre au hasard. J'annonçai à

ma maîtresse que je serais absent toute la journée...

Edith me regarda d'un air tout étonné:

--Eh quoi, dit-elle, voilà que vous m'abandonnez déjà?

--Pour jusqu'à ce soir seulement, chérie... il faut absolument que

j'aille chez un de mes oncles qui habite Richmond...

--Et cela vous a pris tout d'un coup... vous ne pouvez pas remettre

cette visite?

--Non, Edith... c'est très sérieux... il s'agit d'une question

d'argent...

--Oh! alors, allez... Il ne faut jamais, Edgar, remettre ces

visites-là... Mais, au fait, j'y songe, je pourrais bien vous

accompagner?... il y a longtemps que j'ai envie d'aller à la

campagne... Pendant que vous vous rendriez chez votre oncle je vous

attendrais quelque part.

--Non, Edith... cela est impossible... mon oncle est très

formaliste... S'il apprenait que l'on m'a vu à Richmond, en compagnie

d'une femme, il ne me recevrait plus.

--C'est donc un clergyman, votre oncle?...

--Non... c'est un magistrat... un coroner.

Edith n'insista plus.

Je l'embrassai et partis.

Où allais-je? Je n'en savais rien.

Je venais d'atteindre Fleet Street, rue très fréquentée, comme on sait,

et je m'étais engagé sur la chaussée pour changer de trottoir, quand

une grosse dame, qui marchait devant moi, glissa soudain sur

l'asphalte humide et, avec un bruit mat, s'étala sur le sol.

Galamment, je l'aidai à se relever, mais elle avait dû se blesser en

tombant, car elle était incapable de mettre un pied devant l'autre.

Mémoires d'un cambrioleur retiré des affaires · 第 8 / 28 段