d'abord le cocher que nous avons si brusquement lâché, ensuite la
débitante qui doit promener partout le faux billet de cinquante francs
et enfin «nos victimes» de l'hôtel d'Albion... Vous supposez bien que
cette dernière affaire a dû s'ébruiter...
--C'est vrai, mais personne ne nous a vus. Qui donc nous accusera? Nos
voleurs?... Ils ne peuvent donner de nous qu'un vague signalement...
Nous n'avons à craindre que le cocher et la marchande de vins, mais il
y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous ne les
rencontrions pas...
--La marchande de vins, possible, mais le cocher? Vous pensez bien
qu'il doit traîner par toute la ville avec son affreuse guimbarde.
--Il est assez facile de l'éviter... D'ailleurs, s'il nous apercevait,
nous aurions le temps de nous enfuir avant qu'il nous ait désignés à
un agent...
--Vous devenez tout à fait optimiste, mon cher.
--Ma foi, cela ne vaut-il pas mieux que de voir tout en noir?
--Certes, répliquai-je, et il est probable que je serais dans le même
état d'esprit que vous, si j'avais seulement deux petits billets de
cent francs en poche, mais ce qui m'inquiète, ce qui me désespère,
c'est cette maudite question d'argent!...
--Il est vrai que c'est assez inquiétant... mais pour résoudre cette
question-là, vous êtes sans contredit bien plus habile que moi...
Je ne relevai pas l'allusion.
Il y eut un assez long silence entre nous. Ce fut Manzana qui le
rompit.
--Tout cela, dit-il, ne doit pas nous faire oublier nos conventions.
--Quelles conventions?
--Comment!... vous ne vous en souvenez déjà plus?
--Expliquez-vous.
--Eh bien, n'avait-il pas été entendu que si nous retrouvions le
diamant nous en aurions la garde à tour de rôle... or, c'est vous qui
l'avez en ce moment... Vous le garderez donc une semaine, mais moi, je
dois avoir le revolver...
--Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus... Oui, vous avez raison, mon
cher, ce qui est convenu est convenu... je ne me dédis jamais...
Voyons, nous sommes aujourd'hui jeudi... je garderai donc le diamant
jusqu'à jeudi prochain...
Et tout en parlant, je manipulais doucement le revolver qui était dans
la poche de mon pardessus.
--Oui... oui, mon cher associé, vous avez parfaitement raison... il ne
doit plus y avoir aucune contestation entre nous... vous avez droit au
revolver... le voici!
Manzana prit l'arme que je lui passai d'un geste discret et l'enfouit
précipitamment dans la poche gauche de sa jaquette.
Juste à ce moment, un vieux monsieur vint s'asseoir à ma droite sur le
banc. Il était vêtu d'une longue redingote noire montante que
recouvrait un ample pardessus et coiffé d'un chapeau de feutre aux
bords rigides.
Je vis tout de suite que c'était un pasteur anglais et, sous un
prétexte quelconque, j'engageai la conversation avec lui dans ma
langue natale.
Comme tous les clergymen, il était très bavard et ne tarda pas à se
lancer dans de longues dissertations sur la corruption des moeurs et
la navrante mentalité de la jeunesse d'aujourd'hui.
Je l'écoutais d'un air recueilli et approuvais de la tête chaque fois
qu'il s'interrompait pour me donner le temps de savourer toute la
justesse de ses paroles.
Je lui servis d'auditeur pendant environ trois quarts d'heure, mais
comme il devenait passablement rasoir, et que le froid commençait à
pincer dur, depuis que le soleil avait disparu, je pris congé du brave
Révérend avec une onctueuse politesse et entraînai Manzana vers la
sortie du jardin.
--Qu'est-ce qu'il vous racontait donc, cet espèce d'English? demanda
mon associé en riant.
--Des choses très intéressantes, mon cher... Ah! c'est un excellent
coeur, je vous assure, et il serait à souhaiter que nous rencontrions
tous les jours de braves gens comme lui... Tenez, il m'a donné sa
carte... Il s'appelle le Révérend Patterson... Retenez bien ce nom,
Manzana, car c'est celui d'un excellent et digne homme... Mais hâtons
le pas, si vous le voulez bien... car j'ai de sérieuses raisons pour
ne plus me rencontrer avec lui.
Nous étions sur une large avenue. Un tramway jaune arrêté à une
station, devant nous, allait partir pour Rouen.
--Montez, dis-je à Manzana en le poussant sur la plate-forme du
véhicule.
--Mais... fit-il en me regardant d'un air inquiet... avez-vous?...
--Ne vous inquiétez pas de cela, montez vite.
Le tramway partit. Lorsque le receveur vint demander le prix des
places, je tirai de ma poche un gros porte-monnaie en cuir noir,
l'ouvris d'un geste solennel et en tirai une pièce blanche.
--Voyez, dis-je tout bas à Manzana, il est bien garni. Il y a de l'or
et des billets... nous ferons le compte tout à l'heure. N'avais-je pas
raison de vous dire que ce Révérend était un brave et digne homme?
--Vous êtes un type épatant, murmura mon associé en me donnant une
petite tape dans les côtes.
Brave pasteur Patterson!... Si ces lignes vous tombent par hasard sous
les yeux, veuillez, je vous prie, vous rappeler ces belles paroles de
l'Ecriture: «Ce qu'on vous ravit, ne le réclamez point» et pardonnez à
celui qui vous a, dans un moment de gêne, emprunté votre bourse. Elle
me fut bien utile, je vous l'assure, et j'ai plus d'une fois remercié
le ciel de vous avoir placé sur ma route.
Lorsque le tramway arriva à Rouen, il faisait déjà nuit. Les flammes
des becs de gaz miroitaient dans le brouillard, comme des petites
étoiles dans de l'eau trouble.
A l'endroit où nous descendîmes l'agitation était intense. C'est
vraiment une ville très animée que la ville de Rouen... C'est aussi
une bien belle ville et je regrette que le temps m'ait manqué pour en
visiter les monuments, qui sont célèbres, paraît-il, dans le monde
entier.
Nous nous mîmes en quête d'un hôtel et finîmes par en découvrir un qui,
pour n'être point très luxueux, était du moins des plus pittoresques.
Il se trouvait dans un quartier assez misérable et une rivière aux
eaux noires en léchait les fondations. Pour y parvenir il fallait,
comme à Venise, traverser un petit pont en dos d'âne et l'on pénétrait
alors sous une voûte étroite, décorée de sculptures anciennes et de
peintures à demi rongées se craquelant par places et formant en plein
cintre de petites stalactites que les courants d'air balançaient
mollement.
Cet hôtel s'appelait--si j'ai bonne mémoire--l'hôtel de l'Eau-de-Robec.
La chambre qu'on nous donna était vaste et aérée--un peu trop aérée
même--car, bien que la porte et les fenêtres fussent fermées, les
rideaux, jadis blancs, mais à présent couleur isabelle, se gonflaient
de temps à autre comme les voiles d'un navire. Quant à l'ameublement,
il était d'une sobriété monastique et la table, de style Louis XIV,
boiteuse comme Mlle de La Vallière.
Le lit, dissimulé au fond d'une alcôve, nous parut assez confortable,
bien qu'environné de toiles d'araignée qui ressemblaient à des nids de
salanganes.
Une odeur de cuisine mal tenue flottait dans la pièce.
--Pas très chic, notre logement, dit Manzana, lorsque le domestique,
un gnome hydrocéphale qui nous avait accompagnés, eut pris congé de
nous.
--Bah! fis-je... le principal est que nous y soyons tranquilles et je
ne pense pas que le Révérend Patterson vienne nous chercher ici...
Mais, voyons, faisons un peu l'inventaire de la bourse que le plus
heureux des hasards a fait tomber entre nos mains.
Je la vidai sur la table et constatai qu'elle contenait exactement six
cent huit francs... une fortune!
Grâce à cet argent, nous allions pouvoir enfin gagner l'Angleterre, et
peut-être la Hollande.
Décidément, la Providence veillait sur nous.
Après avoir absorbé, non sans répugnance, un horrible repas que nous
fîmes monter dans notre chambre, nous nous disposâmes à nous mettre au
lit.
A ce moment, mes inquiétudes me reprirent.
Devais-je partager le lit avec Manzana?
J'hésitai longtemps, puis finalement, je trouvai une solution. Il y
avait deux matelas, j'en mis un par terre, pris une couverture et
m'installai le plus loin possible de la porte, sous laquelle passait
un vent glacial.
Je m'étais couché tout habillé, Manzana aussi d'ailleurs, et nous
avions laissé la lampe allumée.
Malgré les serments que nous avions échangés, nous continuions à nous
regarder en ennemis.
J'avais le diamant, Manzana le revolver, mais j'avais eu soin, lorsque
je lui avais rendu cette arme, de _la rendre inoffensive_.
--Dites donc, Pipe, me cria soudain mon associé, est-ce que vous avez
chaud, vous?
--Ma foi, non, pas précisément.
--Si nous faisions allumer du feu... nous allons attraper la crève
ici...
--Du feu... du feu!... c'est facile à dire, mais n'avez-vous pas
remarqué que la cheminée est condamnée...
--Quelle turne de malheur, bon Dieu!... pourquoi aussi sommes-nous
venus ici... Il ne manque pas d'hôtels où nous aurions été mieux et
tout aussi tranquilles...
--Bah! une nuit est vite passée!
A une église voisine dix coups s'égrenèrent lentement.
--Dix heures! dix heures seulement, grogna Manzana...
Il se tut cependant et je crus qu'il s'était endormi, mais m'étant
soulevé sur ma couche, je vis ses deux yeux qui brillaient dans
l'alcôve.
--Ah! ah! s'écria-t-il, vous regardiez si je dormais... Je parie que
vous voulez encore me chiper le revolver.
--Vous êtes malade, mon ami...
--Alors, pourquoi me regardiez-vous?
--Et vous?... Je pourrais vous retourner la question... est-ce que
vous ne chercheriez point, par hasard, à me reprendre le diamant?
--Ah!... Dieu de Dieu! cela devient énervant à la fin... Si nous
continuons à nous méfier ainsi l'un de l'autre, nous finirons par
devenir fous tous deux...
--Cette situation est ridicule, j'en conviens, aussi la combinaison
que je vous proposais, hier, serait-elle de beaucoup préférable...
--Oui, le dépôt dans une banque... Ça, jamais!
--Vous serez cependant obligé d'en venir là, je vous assure.
--Non... je ne crois pas... D'ailleurs, j'espère que nous n'allons pas
moisir en Angleterre. C'est un pays qui ne me dit rien... mais rien du
tout.
--Vous y avez séjourné longtemps?
--Oh! une quinzaine, tout au plus.
--Alors, vous n'avez pas pu apprécier le charme de la vie anglaise...
Là-bas, ce n'est point comme ici la vie bruyante, extérieure... c'est
la bonne petite vie de famille dans un cottage bien clos, devant un
feu de houille et une bouteille de whisky.
--Alors, quand nous... aurons réalisé notre fortune, c'est en
Angleterre que vous vous retirerez?
--Oui, si vous ne me tuez pas avant...
Manzana se dressa sur son lit:
--Non... mais à la fin, pour qui me prenez-vous? Je commence à en
avoir assez de ces plaisanteries-là...
--Calmez-vous... calmez-vous, ce n'était qu'une plaisanterie, comme
vous dites; je n'en pense pas un mot.
--A la bonne heure... car vous savez, moi, j'ai la tête près du bonnet.
--Allons, dormons, cela vaudra mieux...
--Dormir... dormir! est-ce que c'est possible avec vous... Ah! tenez,
j'aimerais mieux perdre cinq cent mille francs sur notre affaire et
avoir la paix tout de suite... Depuis que je vous connais, je n'ai pas
fermé l'oeil une minute...
--Je suis absolument dans le même cas...
--Si cela continue, nous tomberons malades...
--Mais non, mon cher, mais non!... Quand nous nous connaîtrons mieux,
nous n'aurons plus de ces soupçons ridicules... il faut bien que nous
nous habituions l'un à l'autre...
--Je crois que nous y mettrons le temps...
--Que voulez-vous, nos relations ont commencé de façon si... imprévue!
Avouez tout de même que vous avez eu une sacrée veine... car, somme
toute, vous bénéficiez simplement d'une erreur... Si au lieu de me
tromper d'étage comme je l'ai fait, j'étais allé chez M. Bénoni,
aujourd'hui je serais probablement en Hollande et vous...
--Moi... mais je me serais débrouillé... j'ai des relations...
--En ce cas, vous auriez bien dû vous en servir au lieu de vendre les
bibelots de votre propriétaire... Mais à propos, c'est demain qu'elle
revient... Elle va en faire une tête quand elle va voir son
appartement dévalisé...
--Ah! en voilà assez, à la fin... Savez-vous que vous commencez à
m'échauffer les oreilles... Depuis une heure, vous semblez prendre un
malin plaisir à me tarabuster...
--Mais non... vous voyez bien que c'est pour rire... il faut bien
s'amuser un peu, que diable! Allons, bonne nuit, mon cher associé, je
vous promets que je vais essayer de dormir... c'est là une preuve que
j'ai confiance en vous.
--A la bonne heure! j'aime mieux cela... eh bien, dormons! mais c'est
cette sacrée lumière aussi qui m'empêche de fermer l'oeil...
--S'il ne faut que cela pour vous faire plaisir...
Et j'éteignis la lampe.
Avant de m'endormir, comme j'en avais réellement l'intention, je pris
le diamant et le plaçai sur ma poitrine, dans la petite poche de ma
chemise de flanelle...
J'étais à peu près rassuré sur le compte de Manzana, mais je jugeai
que cette précaution n'était peut-être pas inutile. Si pendant mon
sommeil, il s'avisait de vouloir fouiller dans mes poches, il en
serait pour ses frais. Je ne supposais pas qu'il voulût me tuer--cela
l'eût entraîné trop loin--mais il était bien capable de me voler et je
devais me tenir sur mes gardes.
Déjà je commençais à sommeiller, quand un épouvantable vacarme se fit
entendre dans l'hôtel. On ouvrait des portes, les marches craquaient
sous des pas pesants et il y avait, par instants, comme un cliquetis
de sabres.
--Que se passe-t-il donc? demanda mon associé... est-ce que le feu
serait à la maison, par hasard? Il ne nous manquerait plus que ça.
Je n'eus pas le temps de répondre.
Un coup violent appliqué contre le panneau de la porte retentit
soudain, en même temps qu'une voix dure, impérieuse, lançait ces mots
effarants:
--Au nom de la loi, ouvrez!
Nous nous étions levés et, dans l'obscurité, nous nous interrogions, à
voix basse.
A l'heure du danger, nous nous retrouvions unis. Fraternellement, nos
deux mains s'étaient rencontrées.
--C'est pour l'affaire de l'hôtel d'Albion, me souffla mon associé...
Nous sommes fichus!... Avalez le diamant!
Il en avait de bonnes, lui! Est-ce qu'on avale comme un noyau de
cerise un diamant de cent trente-six carats!
--Au nom de la loi, ouvrez!
Il fallait se décider.
--Nous aggravons notre cas, dis-je à Manzana. Ouvrons.
Mais déjà la porte, cédant sous une violente poussée, s'abattait avec
fracas et quatre hommes, dont l'un tenait une lampe à la main,
faisaient irruption dans notre chambre. Derrière eux, des sergents de
ville aux mines sévères formaient un barrage sombre.
Un petit monsieur ceint d'une écharpe tricolore s'avança vers nous,
menaçant:
--Ah! ah!... dit-il, voici deux gaillards qui ne tenaient guère à
faire notre connaissance. Je crois que nous avons eu la main
heureuse... Eclairez-moi, Brindavoine, que je voie un peu leurs
papiers!...
Comprenant que, cette fois, je jouais mon dernier atout, j'avais
repris mon aplomb.
--Dieu! messieurs, que vous êtes pressés! m'écriai-je... Vous ne
donnez même pas aux gens le temps de s'habiller... Alors, ce sont nos
papiers que vous voulez... parfaitement! nous allons vous les
montrer...
Et, tirant de ma poche la carte d'agent de la Sûreté que l'on connaît,
je la tendis froidement au commissaire, qui lut à haute voix:
_Préfecture de Police... Casimir Bonneuil, inspecteur._
L'effet fut exactement celui que j'attendais.
Le commissaire partit d'un bruyant éclat de rire et, me frappant
familièrement sur l'épaule:
--Monsieur Casimir Bonneuil, fit-il, vous êtes un joyeux vivant, je
vois ça!... mais permettez-moi de vous dire que vous poussez tout de
même la plaisanterie un peu loin... Etait-il bien nécessaire de nous
laisser enfoncer la porte?
--Je vous assure, répondis-je, que nous n'avions pas entendu la
première sommation... nous étions éreintés et nous dormions comme des
loirs.
--Vous êtes probablement d'origine anglaise, monsieur Bonneuil... Je
vois ça à votre accent...
--Moi?... pas du tout... Je suis Français... ce qu'il y a de plus
Français... mais j'ai vécu longtemps en Angleterre et, vous savez,
l'accent anglais, ça se prend vite... C'est comme l'accent du Midi.
--En effet... Et vous êtes ici pour une affaire sérieuse?
--Très sérieuse... un vol de plusieurs millions.
--Le vol de la Banque des Cotonniers Havrais, sans doute?
--Non, mieux que cela...
--Seriez-vous sur une piste?
--Oui... depuis hier... et, je crois bien que, demain, je tiendrai mes
«types».
--Ah! ah!... et dans quel quartier pensez-vous les pincer?
--Dans celui-ci, probablement...
--Cela tombe à merveille... c'est donc à mon bureau que vous amènerez
vos gens. Je vais prévenir les journalistes... Ils se plaignent
justement qu'il n'y ait jamais «d'affaires» chez moi... Je compte sur
vous, hein? Vous pourriez même me requérir, au besoin... Un coup de
téléphone et j'accours... Mon commissariat est tout près d'ici, place
Saint-Hilaire.
--Je vous le promets... quel est votre numéro de téléphone?
--5e canton, 123... Cela vous est bien égal, n'est-ce pas, que je vous
aide dans cette opération?... C'est vous, bien entendu, qui en aurez
tout l'honneur, mais il en rejaillira quand même quelque chose sur moi
et le _Fanal de Rouen_ qui, depuis quelques mois, mène contre moi une
odieuse campagne sous prétexte que je n'opère jamais d'arrestations,
sera bien obligé de reconnaître que, le cas échéant, je n'hésite pas à
payer de ma personne et à empoigner les malfaiteurs au collet.
Le commissaire avait prononcé ces derniers mots d'un ton confidentiel,
et il y avait dans son regard une sorte de supplication.
Pour ce brave fonctionnaire en butte aux mesquines tracasseries de
province, j'étais le _Deus ex machina_, celui sur qui il comptait pour
relever son prestige aux yeux de ses chefs.
Avouez qu'il y a tout de même de curieuses coïncidences!
Il me remit sa carte, puis, après m'avoir serré la main:
--A bientôt, me dit-il... il faut que je continue ma petite visite
domiciliaire... Je ne sais pourquoi, j'ai reçu brusquement l'ordre
d'opérer une descente dans tous les hôtels borgnes de mon district et
il paraît que mes collègues accomplissent, en ce moment, la même
mission... Je crois savoir que l'on tient à pincer des escarpes
dangereux qui ont fait, hier, un mauvais coup dans la ville...
Voyez-vous que l'on aille justement arrêter vos «gredins» et vous
couper l'herbe sous le pied... ça serait une sale blague, hein?
--Non... il n'y a pas de danger, mes gredins ne logent pas dans un
hôtel borgne.
--C'est juste... Des gens qui ont des millions en poche!... Allons, au
revoir, mon cher monsieur Bonneuil!... N'oubliez pas la promesse que
vous m'avez faite et... excusez-moi d'avoir si brusquement interrompu
votre sommeil...
--Oh!... dans notre métier, ne sommes-nous pas habitués à ces petites
surprises!
Le commissaire s'en alla, accompagné de son secrétaire Brindavoine.
Les agents le suivirent, indolents et maussades. Cependant, l'un de
ces derniers qui était, à ce qu'il nous dit, menuisier de son état,
revint quelques instants après, rafistoler notre porte. Il replaça le
panneau qui était tombé et revissa tant bien que mal la gâche de la
serrure.
Manzana avait rallumé la lampe.
Lorsque nous fûmes seuls, il me donna une petite tape sur le ventre et,
pouffant de rire:
--Hein? elle est bonne, celle-là! fit-il. C'est égal, vous lui avez
monté un joli bateau à ce gobeur de commissaire! Bien joué, monsieur
Bonneuil! Bien joué!... Toutes mes félicitations! vous êtes vraiment
un type merveilleux...
J'acceptai avec modestie le compliment que voulait bien m'adresser
Manzana...
XIII
OU MANZANA DEVIENT INQUIET
Quelques instants après, nous nous recouchions et, pour la première
fois depuis notre rencontre, nous dormîmes comme deux braves bourgeois
qui n'ont rien à se reprocher.
Lorsque nous nous éveillâmes, il faisait grand jour. Après m'être tâté
pour m'assurer que le diamant était toujours dans le gousset de ma
chemise de flanelle, je commandai deux cafés au lait avec des petits
pains. Dès que le gnome hydrocéphale qui remplissait à l'hôtel
l'office de valet de chambre eut installé devant nous deux tasses
ébréchées, nous nous assîmes et, tout en croquant des rôties de pain
beurré, nous élaborâmes un plan de campagne.
Je dois dire toutefois que ce plan, ce fut moi qui le dressai, car
Manzana qui semblait avoir maintenant pour moi une admiration sans
bornes, approuvait tout ce que je proposais. Il comprenait qu'à
présent j'étais l'âme de cette association qui avait si mal débuté, et
menaçait peut-être de finir plus mal encore.
--Mon cher ami, dis-je enfin, si vous le voulez bien, nous allons
quitter le plus vite possible cette bonne et hospitalière ville de
Rouen, mais vous devez supposer que nous n'allons pas être assez naïfs
pour prendre le train du Havre qui passe ici, matin et soir... Ce
serait le plus sûr moyen de se faire pincer, car la police, à la suite
du drame de l'hôtel d'Albion, a dû établir une surveillance dans les
gares. Nous allons tout simplement, gagner une petite station que nous
n'aurons pas de peine à trouver sur l'indicateur et là, nous nous
embarquerons dans un modeste train omnibus.
--Vous pensez à tout, mon cher Pipe! s'exclama mon associé... mais,
dites donc, avez-vous songé à notre arrivée au Havre? Il y aura de la
police, là-bas, et pour peu que nous ayons été signalés...
--J'ai prévu cela, mon cher, aussi descendrons-nous à la première gare
avant Le Havre... D'ailleurs, je réfléchis, il est possible que nous
ne prenions pas le train...
--Ah!... vous songeriez à louer une auto?
--Non... Je vous dirai cela tout à l'heure... j'ai besoin de me
renseigner...
--Faites-le vite, alors, car je ne me sens pas en sûreté.
--Et moi donc? J'ai hâte de filer, croyez-le... nous commençons à
connaître trop de monde ici: le cocher, la débitante, le pasteur, le
commissaire de police...
Nous nous apprêtions à sortir, quand je fis remarquer à Manzana qu'il
serait peut-être prudent de lire un peu les journaux.
Il approuva cette idée et nous envoyâmes chercher, par le groom à
grosse tête, le _Fanal de Rouen_. J'étais curieux de savoir si cette
feuille parlait de notre petite expédition de la veille. Je ne tardai
pas à être fixé, mais ce que je lus me plongea dans un abîme
d'étonnement.
--Ecoutez, dis-je à Manzana.
Sous le titre: «Le Mystère de l'hôtel d'Albion», on racontait ce qui
suit:
«Hier, dans notre ville d'ordinaire si paisible, depuis que les
nombreux indésirables qui l'habitaient se sont réfugiés au Havre, un
drame mystérieux s'est déroulé à l'Hôtel d'Albion, où l'on a découvert,
dans la chambre nº 34, un homme et une femme bâillonnés et ligotés, à
n'en pas douter, par des mains expertes...»
Je regardai Manzana:
--Voilà, dis-je, un compliment à votre adresse...
--Oui... oui... continuez, fit mon associé d'un ton bourru.
«... par des mains expertes. Délivrés immédiatement et soignés par un
médecin que l'on avait fait appeler, ils ont déclaré avoir été
attaqués par deux individus dont ils ont donné un signalement détaillé
et sur la piste desquels notre intelligent chef de la Sûreté s'est
lancé aussitôt. Grâce aux renseignements précis qu'il n'a pas tardé à
recueillir, nous avons tout lieu d'espérer que les deux bandits seront
arrêtés aujourd'hui.»
Cet article inséré en première page, était suivi d'une petite note en
italiques: _Dernière heure_.
Et voici ce que disait cette note: «L'affaire de l'hôtel d'Albion se
complique étrangement. Les deux personnes qui avaient été victimes de
l'agression dont nous parlons plus haut et que M. Feuardent, juge
d'instruction, avait convoquées à son cabinet, ont disparu subitement
et, malgré les recherches opérées par le service de la Sûreté, il a
été jusqu'alors impossible de retrouver leur trace.»
--Parbleu...! m'écriai-je, ces gens-là ne tenaient pas plus que nous à
dialoguer avec un juge d'instruction. Ils doivent avoir, eux aussi, la
conscience terriblement chargée... Allons, tout cela est très bon pour
nous...
--Ah! vous croyez? fit Manzana.
--Mais certainement, pendant que l'on recherchera les locataires de
l'hôtel d'Albion, nous aurons le temps de filer... Cette affaire est
trop compliquée pour des policiers de province... vous verrez qu'ils
embrouilleront tout et n'aboutiront à rien... Profitons de leur
affolement pour leur tirer notre révérence.
--Vous avez toujours l'intention de gagner Le Havre?