s'entretint un moment avec le bijoutier. Il cherchait évidemment à
expliquer comment il se trouvait en possession d'une telle pierre
précieuse...
J'eus à ce moment l'idée de faire irruption dans la boutique, en
compagnie de Manzana, de me donner comme inspecteur de la Sûreté,
d'arrêter l'homme et de saisir le diamant, mais je compris tout de
suite que cette façon de procéder n'amènerait pas le résultat que j'en
attendais. Le marchand nous accompagnerait pour servir de témoin et,
au commissariat, on confisquerait l'objet. Nous ne serions pas plus
avancés que devant.
--Attention! dis-je à Manzana... ouvrez l'oeil... nous allons filer
cet individu-là quand il va sortir, mais n'oubliez pas que si nous le
laissons échapper, si nous perdons sa piste, nous perdons aussi notre
diamant.
--Soyez tranquille... il ne nous échappera pas...
Et mon compagnon traversa rapidement la rue.
L'homme était maintenant sur le pas de la porte. Il causait avec le
bijoutier, et je remarquai que celui-ci semblait chercher quelqu'un,
un agent probablement, afin de lui signaler le particulier, mais en
province, comme à Paris, quand on a besoin d'eux, les agents ne sont
jamais là.
Je m'étais tourné à demi pour que le vieux monsieur ne pût me
reconnaître. Quand enfin il quitta le bijoutier, je fis à Manzana un
signe d'intelligence et me lançai sur les traces de notre voleur.
Le filou marchait d'un bon pas et il me parut que, pour un vieillard,
il avait le jarret joliment élastique. Il descendit la rue Grand-Pont,
tourna à droite, s'arrêta un instant pour acheter des journaux, puis
s'installa sur le quai de la Bourse, à la terrasse d'un café.
Manzana et moi, nous nous dissimulâmes derrière un kiosque.
--Je crois que nous le tenons, dis-je.
--Oui, répondit mon associé, mais nous ne pouvons nous jeter sur lui,
en plein jour. Si encore nous savions à quel hôtel il est descendu.
--Nous le saurons bientôt, soyez tranquille.
Un quart d'heure s'écoula. Notre gredin lisait toujours son journal,
mais il devait certainement attendre quelqu'un, car, de temps à autre,
il jetait un rapide coup d'oeil dans la direction de la Bourse.
Déjà, cela était visible, il commençait à s'impatienter, quand une
femme s'approcha vivement de lui.
--Voici votre senora, dis-je à Manzana.
--Oui... oui, je l'ai bien reconnue... la garce!...
Dès que la jeune femme se fut assise, notre individu se mit à lui
expliquer quelque chose, en lui parlant à l'oreille. Il lui racontait
évidemment la visite qu'il venait de faire au bijoutier et ce que
celui-ci lui avait dit.
Je m'étonnai cependant de ne pas voir arriver l'autre vieux monsieur,
celui qui, la veille, avait entamé la conversation avec Manzana. Sans
doute était-il parti en expédition, car ces gens que je considérais
maintenant comme des bandits étaient des confrères... des cambrioleurs
comme moi.
Je devais même reconnaître qu'ils étaient très habiles et, en toute
autre circonstance, j'aurais eu pour eux de l'admiration. Leur façon
de travailler, quoique différant sensiblement de la mienne, n'en était
pas moins très ingénieuse. Ils exerçaient probablement depuis
longtemps, bien qu'ils ne fussent pas aussi vieux qu'ils s'efforçaient
de le paraître. Ils avaient dû, pour inspirer plus de confiance, se
coller une perruque et une barbe blanches, car rien n'impose le
respect comme un vieillard à la chevelure de neige, décoré de la
Légion d'honneur, même lorsqu'il s'est, de son propre chef, décerné
cette haute distinction.
La foule est gobeuse, elle aime ce qui est vénérable et ne se méfie
presque jamais d'un vieux monsieur décoré.
Quant à moi, ma façon de travailler est tout autre, je crois l'avoir
déjà dit. Au lieu d'arborer des complets extravagants et des cravates
multicolores, je préfère une mise simple et modeste qui permet de
passer partout sans être remarqué.
Ne pas être remarqué, c'est aussi une force, et je crois l'avoir
suffisamment prouvé.
Tout en me livrant à ces réflexions cambriolo-philosophiques, je ne
quittais pas de l'oeil mon voleur et la jeune femme qui était assise à
côté de lui. Cet homme portait ma fortune sur lui et j'étais prêt à
tout tenter pour la lui reprendre... à tout, même au crime... Il est
vrai que je pourrais, pour ce qui était de cette dernière solution,
avoir recours à Manzana qui ne devait pas être un novice en la matière,
si je m'en référais à l'opinion de la dame au manteau de loutre,
entrevue aux Champs-Elysées.
XI
OU JE ME DÉCIDE A BRUSQUER LES CHOSES
Lorsque le vieux monsieur et la jeune dame se levèrent, je fis un
signe à Manzana et nous leur emboitâmes le pas.
Ils n'allèrent pas loin. A cinquante mètres du café se trouve l'hôtel
d'Albion. Ils y entrèrent.
La «filature» devenait difficile, car nous ne pouvions, Manzana et moi,
sales comme nous l'étions, pénétrer dans le hall où l'on apercevait
un domestique en culotte courte, raide et grave comme un bonhomme en
cire.
J'eus par bonheur une inspiration. Roulant à la hâte mon mouchoir dans
un journal, je confectionnai un petit paquet que je tins
ostensiblement à la main, et me précipitai vers le bureau de l'hôtel,
en disant:
--C'est bien le locataire du 21 qui vient de rentrer avec une jeune
femme, n'est-ce pas?... J'ai là quelque chose pour lui...
--Non, répondit d'un ton maussade une vieille caissière aux cheveux
acajou, ce n'est pas le nº 21 qui vient de rentrer... C'est le 34...
vous faites erreur... En tout cas, si vous avez un paquet à remettre
au 21, laissez-le à la caisse.
--Merci, dis-je, en esquissant un gracieux sourire, je reviendrai.
Manzana m'attendait devant la porte.
--Eh bien? demanda-t-il.
--Eh bien... j'ai déjà une indication... Je sais quel est le numéro de
la chambre de notre voleur... c'est le 34...
--Et son nom?...
--Je l'ignore... mais qu'importe? Du moment que je sais où trouver
l'homme...
--Vous avez l'intention de vous introduire chez lui?
--Mais... oui... et avec vous, je suppose.
--C'est grave cela...
--Et la perte de notre diamant, croyez-vous que ce ne soit pas plus
grave?
--Certes... mais le coup est dangereux à tenter... encore plus
dangereux à réussir.
--Nous tâcherons de ne pas le manquer... Voyez-vous une autre solution?
--Pour le moment, non...
--Il n'y en a pas d'autre, allez...
--Et nous essayerions cela en plein jour?
--Oui, ce serait préférable...
--Et si nous sommes pris?
--On ne nous prendra pas...
--J'admire votre confiance... mais si cependant cela arrivait?
--Nous perdrions notre diamant, mais nous ne serions pas inquiétés...
Au contraire, on nous adresserait des félicitations.
Manzana ouvrait des yeux larges comme des hublots.
--Je ne vous comprends plus.
Je fouillai dans ma poche et en tirai un carré de carton que je tendis
à mon associé.
--Une carte d'agent de la Sûreté, fit Manzana stupéfait... Ce n'est
pas à vous, je suppose?...
--Bien sûr... je l'ai prise à un grand dadais de policier qui habitait,
à Paris, la même maison que moi...
--Ah! très bien... et vous allez vous servir de cette carte pour
pénétrer chez notre voleur?
--Peut-être.
--Mais moi?...
--Vous?... vous êtes mon collègue... Du moment que je montre ma carte,
cela vous dispense d'exhiber la vôtre...
--Parfait... et ensuite?
--Ensuite... ensuite!... je ne sais pas moi... tout dépendra des
circonstances... il est bien difficile, dans ces sortes d'affaires, de
prévoir comment cela tournera... Je n'ai qu'une crainte.
--Laquelle?
--C'est que le patron de l'hôtel ne nous fasse accompagner à la
chambre 34.
--Vous devez vous y attendre...
--Cela gâterait tout...
--Et si nous arrêtions l'homme quand il sortira?
--Non, c'est stupide ce que vous proposez là... La foule s'amasserait,
nous serions obligés d'aller au poste... là, on fouillerait notre
voleur et le diamant serait confisqué.
--Alors, si nous abordions carrément le type dans la rue en le
menaçant, s'il ne nous rend pas le diamant, de le conduire au
commissariat.
--Toujours la même chose, mon cher... Au bruit de la discussion des
gens nous entoureraient et l'affaire serait manquée...
--Il faudrait pincer ce vilain individu, le soir, dans une rue déserte.
--Oui, mais nous n'aurons pas cette chance, croyez-le.
Tout en parlant, nous faisions les cent pas devant l'hôtel.
--Ma foi, dis-je... risquons le coup maintenant; nous allons bien
voir... vous êtes prêt à me seconder?
--Il le faut bien, puisque nous sommes associés.
--Oh! ne me le faites pas à l'association, n'est-ce pas? Vous voulez
votre diamant... moi aussi, et si nous le retrouvons, j'espère que,
cette fois, vous ne chercherez plus à me l'enlever.
--Mon cher Pipe, je vous le jure...
--Et vous me le laisserez? C'est moi qui en aurai la garde.
--Voilà déjà que vous voulez tirer toute la couverture à vous...
--J'ai bien le droit de me méfier après ce qui est arrivé... Si
j'avais eu le diamant dans ma poche, nous n'en serions point où nous
sommes...
--C'est peut-être vrai... mais avouez que le diamant et le revolver,
c'était vraiment trop pour vous et pas assez pour moi... Tenez, je
vais vous proposer une combinaison... Si nous avons la chance de
rentrer en possession de notre Régent, nous le porterons sur nous, à
tour de rôle, une semaine chacun, mais celui qui en aura la garde
cédera le revolver à l'autre, est-ce entendu?
--Moi, je vais vous proposer autre chose. Dès que nous aurons trouvé
quelque argent, et nous y arriverons sûrement là-bas, en Angleterre,
nous louerons un coffre-fort dans une banque et y déposerons notre
diamant, dans une boîte cachetée; mais il sera bien convenu avec le
directeur de la banque, que nous ne pourrons retirer notre dépôt que
tous les deux ensemble et en présence d'un employé... Comme cela, nous
vivrons au moins tranquilles et ne serons pas continuellement à nous
épier comme deux Peaux-Rouges sur le sentier de la guerre.
--Ma foi, répondit Manzana, si vous voulez mon avis, je préfère encore
la première solution.
--Soit, accordai-je. C'est convenu...
--Vous voyez qu'entre gens raisonnables, on finit toujours par
s'entendre.
--Mais oui... mais oui, j'en étais persuadé.
J'ignorais quelles étaient réellement les intentions de Manzana, mais
je savais bien que, moi, j'étais fermement décidé à lui enlever de
force ce que je considérais comme mon bien. Lui, de son côté, devait
avoir la même idée.
En somme, nous avions discuté en pure perte; nous avions cherché à
bluffer l'un et l'autre, mais nous restions sur nos positions.
J'ajouterai qu'à la minute où avaient lieu ces pourparlers, j'étais
prêt à céder sur tous les points, car pour le coup de force que nous
allions tenter, j'avais absolument besoin de Manzana.
Nous nous serrâmes la main.
--Allons, dis-je, de l'audace!
--Comptez sur moi, répondit mon associé.
--Si personne ne nous accompagne à la chambre 34, nous entrons, je
menace le voleur avec mon revolver, pendant que vous vous jetez sur la
femme et la bâillonnez... Ensuite vous faites subir la même opération
à l'homme, nous le ligotons et le fouillons aussitôt.
--Je vous ferai remarquer que dans cette entreprise, c'est moi qui
aurai la partie la plus difficile.
--Si j'avais votre musculature, mon cher, j'assumerais volontiers
cette tâche. Maintenant, réfléchissez bien... Si vous avez peur,
dites-le...
--Peur?... moi... allons donc... Une fois que j'y serai, vous
verrez... le tout est de se mettre en train, mais attention, pas de
blagues, hein? Si vous voyez, du premier coup, que l'affaire ne colle
pas, ne commettez point d'imprudence.
--Soyez tranquille, je n'opérerai qu'à bon escient.
--Oui, je vois que vous avez bien tout combiné, tout prévu. Cependant
permettez-moi de vous faire observer que vous avez oublié une chose.
--Ah! et laquelle?
--Vous avez supposé que l'on vous ouvrirait, dès que vous auriez
frappé... et si notre homme, qui doit être un malin, se méfiait de
quelque chose et refusait d'ouvrir, que feriez-vous?
--Alors, nous trouverions une autre combinaison... nous attendrions
qu'il sorte et, dès qu'il paraîtrait, nous le repousserions aussitôt
dans la chambre en lui mettant le revolver sous le nez.
--Et s'il a aussi un revolver?
--On n'a pas pour habitude de sortir d'un appartement avec une arme à
la main... Croyez-m'en, mon cher Manzana, ne nous livrons pas d'avance
à des suppositions qui finiraient par émousser notre courage...
Allons-y carrément, comme si nous étions de vrais agents de la
Sûreté... La chose la plus fâcheuse qui puisse nous arriver, je vous
l'ai déjà dit, c'est que nous soyons obligés d'aller au poste et de
voir notre diamant passer de la poche de notre voleur dans celle du
commissaire... et encore, peut-être bien que je trouverais un truc
pour le ravir au commissaire.
--Vous avez réponse à tout... eh bien essayons... Je suis votre homme.
Nous pénétrâmes dans le hall de l'hôtel et, à notre grande surprise,
personne ne s'avança à notre rencontre pour nous demander ce que nous
désirions.
Froidement, je traversai le vestibule et m'engageai dans l'escalier en
compagnie de Manzana.
Au premier étage, je consultai la liste des numéros. Le 34 se trouvait
justement sur le palier où nous étions.
--Cela va trop bien, pensai-je.
Et je me sentis envahi par une indéfinissable inquiétude. J'écoutai,
pendant quelques instants. Un homme toussa dans la chambre où je
m'apprêtais à pénétrer. Je tirai mon revolver, fis un signe à Manzana
et frappai légèrement à la porte.
--Entrez, dit une voix enrouée.
J'entrai en coup de vent, le revolver à la main. Mais, à ma grande
surprise, au lieu de me trouver en présence du vieux monsieur que je
croyais bien rencontrer, j'étais en face d'un homme de quarante ans
environ, très blond et le visage entièrement rasé.
J'allais me retirer, en m'excusant comme je pourrais, quand Manzana
s'écria tout à coup:
--Allez-y!... allez-y!... c'est lui, je le reconnais!
En effet, moi aussi, je venais de reconnaître mon voleur... Au lieu
d'avoir les cheveux blancs, il était blond et la barbe vénérable qu'il
arborait la veille avait disparu, mais ce qu'il n'avait pu changer,
c'étaient ses yeux, deux yeux noirs étranges et brillants dont l'un
était un peu plus petit que l'autre.
D'ailleurs, si j'avais pu conserver encore quelques doutes, la jeune
femme de la veille se fût chargée de les dissiper, car elle venait
soudain de sortir du cabinet de toilette attenant à la chambre.
J'avais refermé la porte et je tenais mon arme braquée sur notre
voleur. Je remarquai aussitôt que cet individu ne brillait point par
le courage. Il me regardait avec un effarement ridicule et tremblait
comme un chien mouillé.
Déjà mon associé s'était jeté sur la femme, l'avait bâillonnée avec
une serviette et roulée dans une couverture dont il avait solidement
noué les deux extrémités.
--A celui-là, maintenant! commandai-je.
Manzana, avec une habileté qui dénotait une longue pratique, bâillonna
également l'homme et lui attacha bras et jambes avec les embrasses des
rideaux.
Nous étions maîtres de la situation. Notre premier soin fut de
fouiller le drôle, mais nous eûmes beau explorer ses poches, nous ne
trouvâmes sur lui qu'un portefeuille dont je m'emparai, un
porte-cigares en acier bruni et un trousseau de clefs.
Parbleu! le gredin avait dû cacher le diamant dans sa valise. Nous
ouvrîmes celle-ci, mais nous eûmes beau tourner et retourner tout ce
qui s'y trouvait, nous ne découvrîmes absolument rien.
Et pourtant, j'étais bien sûr que le misérable, lorsqu'il était rentré
à l'hôtel, avait le diamant dans sa poche.
Où l'avait-il caché?
Je le fouillai de nouveau, regardai même dans ses bottines, le palpai
en tous sens, mais rien!
Manzana, qui suivait cette opération avec un intérêt que l'on devine,
me souffla tout à coup:
--Il l'a sans doute «refilé» à la femme.
Nous démaillotâmes cette dernière, mais au moment où je commençais à
explorer les poches de sa jupe, quelqu'un frappa à la porte trois
petits coups rapides.
Nous demeurâmes immobiles, retenant notre respiration. On frappa
encore une fois, et une grosse voix demanda: «Ludovic... êtes-vous là?»
Quelques secondes s'écoulèrent, puis le visiteur n'obtenant pas de
réponse--et pour cause--se décida à s'en aller.
Nous l'entendîmes descendre l'escalier, et quand le bruit de ses pas
se fut éteint tout à fait, je continuai ma «fouille».
Peut-être n'y mis-je point toute la réserve qu'un gentleman doit
observer à l'égard d'une femme, mais bien m'en prit, car je découvris
enfin, cousu à la jarretelle de la dame le petit sac en peau de daim
qui contenait le diamant.
Après m'être assuré que c'était bien mon Régent qui était enfermé dans
ce sac, je glissai celui-ci dans la poche de mon gilet, aidai Manzana
à reficeler la «senora», et nous nous dirigeâmes vers la porte.
Je reconnais qu'à ce moment mon coeur battait une furieuse chamade et
j'aurais bien donné dix ans de ma vie pour être dehors.
Nous écoutâmes. Un petit craquement nous fit tressaillir et nous
crûmes un moment que quelqu'un se tenait en arrêt, derrière la porte.
Ce fut ensuite le martèlement rapide et léger d'une bottine de femme
sur le tapis du couloir, puis le pas lourd d'un homme qui descendait
l'escalier.
En bas, on entendait un tintement de verres et d'assiettes et parfois
la sonnerie tremblotante du téléphone qui couvrait tous les bruits.
Je jetai un coup d'oeil sur nos deux «victimes»: elles n'avaient pas
bougé de place et je me demandai si leurs bâillons ne les avaient pas
étouffées.
Pris d'un remords, je m'approchai doucement de l'homme. Il respirait à
peu près normalement. Quant à la femme, son souffle était
imperceptible et je constatai qu'elle était évanouie. Je desserrai un
peu la serviette qui lui comprimait le visage, puis revins près de la
porte devant laquelle Manzana se tenait accroupi. Je lui touchai
l'épaule, il se retourna et nous nous consultâmes du regard. Il eut un
petit signe de tête affirmatif et tourna doucement la clef.
Deux secondes après, nous étions dans le couloir. Il était absolument
désert. Sans nous presser, de l'air de deux paisibles voyageurs à la
conscience tranquille, nous nous engageâmes dans l'escalier.
Au moment où nous atteignions les dernières marches, un vieux monsieur
que nous reconnûmes parfaitement, arrivait, accompagné d'un garçon
d'hôtel, et nous l'entendîmes qui disait: «Ce n'est pas naturel... Je
vous dis qu'ils sont dans leur chambre, je les ai entendus remuer.»
J'avais, rapidement, en apercevant le vieux monsieur, tourné la tête
du côté de la muraille et Manzana avait porté la main à son visage.
Cette précaution était, je crois, bien inutile, car le voyageur n'eut
même pas l'air de nous remarquer.
Nous traversâmes à pas comptés le vestibule encombré de bagages et de
porteurs, mais une fois dehors, nous nous mîmes à courir comme des
fous, dans la direction d'un pont, et cinq minutes après, nous étions
de l'autre côté de la Seine.
Alors, seulement, nous respirâmes et, ce fut plus fort que nous, nous
nous mîmes à rire aux éclats. Une grosse dame qui passait se figura
sans doute que nous nous moquions d'elle et nous traita d'insolents en
nous décochant un regard indigné, mais nous ne crûmes pas nécessaire
de nous excuser. Nous engageant rapidement dans une rue bordée de
docks et de magasins, nous pûmes enfin échanger nos impressions.
--Hein? me dit Manzana, je crois que cela a été bien joué.
--Supérieurement, mon cher... et je tiens à vous adresser tous mes
compliments pour la façon merveilleuse dont vous avez bâillonné et
ficelé nos voleurs... Sans vous, je le reconnais, je n'aurais pu mener
à bien cette petite expédition.
--Bah! J'ai fait ce que j'ai pu... Il ne s'agissait pas de lambiner...
nous jouions notre liberté.
--Et notre fortune...
--Oui... et notre fortune... mais je crois qu'il serait bon de nous
tenir sur nos gardes, car la police va s'occuper de cette affaire et
commencer une enquête...
--Evidemment... A Paris ce petit drame passerait presque inaperçu,
mais ici, il va prendre des proportions colossales. La ville va être
sens dessus dessous...
--Que comptez-vous faire?
--Mais partir et le plus vite possible encore...
--Et de l'argent?
--Attendez... nous en avons peut-être...
Et, tirant de ma poche le portefeuille que j'avais dérobé à ma
«victime», je me mis à l'explorer rapidement.
Hélas!... il ne contenait en tout et pour tout qu'un billet de
cinquante francs!
--C'est maigre! fit Manzana... Quels purotins que ces gens-là... Et
pourtant, ça en faisait des manières! on aurait dit qu'ils étaient les
fils d'un nabab! après tout, c'était sans doute l'autre qui avait la
galette, vous savez, celui qui est venu frapper à la porte...
--Peut-être... En ce cas, il est fâcheux que nous ne soyons pas tombés
aussi sur lui... Mais dites donc, mon cher, je ne sais si vous êtes
comme moi, j'ai l'estomac dans les talons... Allons déjeuner... nous
verrons ensuite à quitter la ville.
Un caboulot portant comme enseigne «Aux Débardeurs» étalait devant
nous sa façade malpropre, aux glaces étoilées. Nous y entrâmes et nous
fîmes servir à une petite table, mais à peine fûmes-nous assis que je
regrettai d'avoir choisi ce restaurant de cinquième ordre. Les gens
qui étaient là nous regardaient avec étonnement.
Nous mangeâmes, néanmoins, sans nous presser, un brouet infect que
nous arrosâmes d'un cidre sur, puis nous nous levâmes. La salle était
à ce moment presque vide. Seuls, quatre ou cinq pochards attablés
devant une bouteille d'eau-de-vie jouaient aux cartes en s'injuriant
comme des portefaix qu'ils étaient.
Je me présentai au comptoir où trônait une grosse commère au visage
couperosé et lui demandai combien je lui devais. Elle jeta un coup
d'oeil sur la table que nous venions de quitter, fit un rapide calcul
et répondit:
--C'est six francs huit sous.
Je lui tendis le billet de cinquante francs. Elle le prit, le retourna
un moment entre ses doigts, l'examina devant la fenêtre, puis s'écria
soudain en me foudroyant du regard:
--Il est faux, votre billet!
Il ne nous manquait plus que cela. Que pouvions-nous faire? discuter?
cela n'eût avancé à rien.
Je compris que le plus sage était de battre en retraite. Manzana était
déjà dehors, moi, tout près de la porte. Avec la rapidité d'un zèbre
poursuivi par un chasseur, je m'élançai dans la rue et pris ma course
vers les quais, suivi de mon associé.
Avant que la grosse débitante fût revenue de sa surprise et eût pu
lancer quelqu'un à notre poursuite, nous avions disparu parmi
l'encombrement des barriques et des balles de coton arrimées sur le
port. Néanmoins, comme nous ne nous sentions pas en sûreté au milieu
des débardeurs et des calfats qui allaient et venaient, nous enfilâmes
une rue, puis une autre, marchâmes pendant près d'une heure, et nous
arrêtâmes enfin devant un jardin public.
--Entrons là, dis-je à Manzana.
XII
LA FACHEUSE NUIT
Une large allée sablée, bordée de plantes exotiques, s'ouvrait devant
nous et aboutissait à un grand bâtiment blanc flanqué à droite et à
gauche d'énormes caisses peintes en vert où s'obstinaient à pousser
des arbustes rachitiques. Un parc avec des parterres de fleurs d'hiver
s'étendait à perte de vue, bordé dans le fond par une ligne d'arbres
géants. Un bassin parsemé de nénuphars miroitait au soleil; des
enfants accompagnés de leurs nounous jouaient sur le sable devant une
rotonde garnie de bancs et de chaises.
Un grand écriteau placé au coin d'une allée nous apprit que nous
étions au Jardin des Plantes de Rouen.
--Je crois, murmura mon compagnon, que l'on ne viendra pas nous
chercher ici...
--Je ne le pense pas... Asseyons-nous donc un peu au soleil pour nous
reposer.
Un banc était libre: nous y prîmes place et, tout en laissant errer
notre regard sur les pelouses et les massifs de fusains, nous
envisageâmes froidement la situation.
--Nous ne pouvons retourner en ville, dis-je à Manzana.
--Bah! et pourquoi? Rouen est vaste et c'est encore là que nous serons
le plus en sûreté. Que voulez-vous que nous fassions par ici? Nous
sommes en pleine campagne et nous ne tarderons pas à être remarqués.
D'ailleurs, vous avez assez d'expérience pour savoir que c'est dans
les villes que les gens comme nous arrivent le mieux à se
débrouiller...