il fallait que je le conservasse, et jusqu'au bout.
* * * * *
Il était environ trois heures quand nous quittâmes le restaurant.
Que faire jusqu'au départ du train de Londres?
Manzana qui ne tenait guère, et pour cause, à se promener dans la rue,
parlait déjà de se réfugier dans une brasserie... J'eus toutes les
peines du monde à l'entraîner sur les boulevards extérieurs... sous
prétexte de lui faire prendre l'air.
Tout en cheminant, nous causions, ou plutôt non, c'est moi qui causais,
car Manzana n'était guère loquace.
Il était devenu morose et mâchonnait un cigare éteint. Il songeait
évidemment à son revolver, à ce bon petit browning avec lequel il
espérait me diriger à sa guise.
--Tiens, lui dis-je tout à coup, nous sommes à deux pas de votre
domicile... Pourquoi n'attendrions-nous pas dans votre appartement
l'heure du dîner... Il fait un froid de canard dans la rue et cette
valise que je porte me coupe le bras.
--Je vous ai déjà dit, répliqua-t-il sèchement, que j'avais des
raisons sérieuses pour ne pas retourner chez moi...
--Oui... vous avez peur...
--C'est possible...
--Auriez-vous peur de moi, par hasard?
Cette question lancée à brûle-pourpoint--un peu imprudemment, je
l'avoue--amena sur le visage de Manzana un petit tressaillement.
Il me regarda fixement, les dents serrées, l'oeil luisant et d'une
voix grinçante, laissa tomber ces mots:
--Vous ne réussirez pas, mon cher, à m'attirer dans un guet-apens.
--Est-ce que vous devenez fou?
--Oui... oui... je sais ce que je dis.
--Je ne vous comprends pas...
--Moi... je me comprends, cela suffit...
Il jeta son cigare, bredouilla quelques mots que je n'entendis point,
puis fit brusquement demi-tour.
--Ah! bien, dis-je, la vie va être gaie avec vous, si vous continuez
ainsi à faire la tête... Vous n'avez pourtant aucune raison d'être
mécontent. Il y a deux jours, vous étiez dans une purée noire et
songiez peut-être au suicide, quand je suis apparu... pour vous offrir
un diamant...
--Un diamant que nous ne placerons peut-être jamais!
--Certes, s'il n'y avait que vous pour le placer, nous aurions le
temps de crever de misère. Heureusement que je suis là.
Mon associé eut un geste vague.
--Alors, dis-je, vous croyez que vous allez vous promener
éternellement avec le Régent dans votre poche?
--J'en ai peur.
--Manzana, vous n'êtes pas raisonnable... car dans toute cette affaire,
si quelqu'un a le droit de se plaindre, c'est moi. Comment, je vous
apporte la fortune, je consens à partager avec vous le produit de mon
travail et, au lieu de me remercier, de sauter dans mes bras, vous
avez l'air de me traiter en ennemi. Ah! on a bien raison de dire que
cette maudite question d'argent amène toujours la brouille entre les
meilleurs camarades.
--Ne faites donc pas le bon apôtre... Est-ce que vous croyez que je
n'ai pas deviné le fond de votre pensée?... Voyons... me prenez-vous
pour un idiot?
--Mon cher, vous me prêtez là des sentiments qui me froissent, je vous
l'assure... J'ai fait un pacte avec vous et je suis toujours prêt à
tenir mes engagements...
--Oui, grogna Manzana... le revolver à la main...
--Que voulez-vous dire?
--Vous le savez aussi bien que moi.
--Mon cher, vous divaguez...
--Vraiment...
La conversation en resta là.
Nous étions arrivés en haut de la rue d'Amsterdam. La nuit tombait; un
petit vent du nord soufflait sans interruption. Nous pressâmes le pas.
Comme les passants étaient fort nombreux, à cette heure, et que nous
risquions de nous trouver séparés, je repris le bras de Manzana.
--Ah! encore, fit-il d'un ton brutal... Vous avez donc peur que je
m'envole?
--On ne peut pas savoir, mon cher...
--Alors, prenez-moi le bras gauche... pas le droit...
--Ah!...
--Oui, j'ai mes raisons pour cela.
--Comme vous voudrez, cher ami... un bras ou l'autre, cela n'a pas
d'importance...
Manzana haussa les épaules et je remarquai, qu'à partir de ce moment,
il tint obstinément sa main droite collée contre sa poitrine.
Il craignait évidemment que je ne cherchasse à lui subtiliser _notre_
diamant. J'y avais déjà songé, mais je n'avais pas tardé à reconnaître
que cette tentative serait impossible.
Ceux qui nous voyaient passer bras dessus, bras dessous, ne se
doutaient certes pas que ces deux hommes, qui avaient l'air si
fraternellement unis, n'attendaient qu'une occasion pour se jeter l'un
sur l'autre.
Je jouissais intérieurement de la colère de Manzana et j'envisageais
déjà l'avenir avec moins d'inquiétude. Manzana était maintenant mon
prisonnier et c'est ce qui le mettait en rage.
Avouez que cet homme était réellement trop exigeant.
Heureusement que le hasard se charge toujours d'arranger les choses.
Comme nous longions la rue de Londres, Manzana me dit tout à coup:
--Au fait, pourquoi me conduisez-vous à la gare Saint-Lazare... c'est
généralement par la gare du Nord que l'on se rend en Angleterre... Par
Calais, le voyage est bien plus court...
--Evidemment, mais il est aussi moins sûr... Tous les malfaiteurs qui
s'enfuient en Angleterre passent généralement par Calais, aussi cette
ligne est-elle étroitement surveillée... Si j'étais seul, comme je
n'ai rien à redouter, je partirais par le Nord, mais avec vous...
--Oui... vous êtes un petit Saint Jean et moi une affreuse canaille...
--Je ne vous l'aurais pas dit...
--Mais vous le pensez... c'est tout comme...
--Franchement, mon cher, que voulez-vous que je pense de vous après la
petite scène des Champs-Elysées?... Et puis, ne m'avez-vous pas dit
que vous vous attendiez à être arrêté?... Si vous croyez que cela
m'amuse de voyager en compagnie d'un individu aussi compromettant que
vous...
Manzana ne releva pas cette dernière phrase. Il se contenta de
marmonner quelques injures. Je compris cependant que j'avais été un
peu loin, aussi cherchai-je immédiatement à atténuer le mauvais effet
produit par mes blessantes allusions:
--C'est votre faute, mon cher, si nous arrivons à nous dire des choses
désagréables. Vous êtes, depuis quelques heures, d'une humeur de
dogue...
--Ah! vous trouvez?
--Certes... et j'avoue que je ne m'explique pas ce brusque revirement
de votre part. Je ne vous ai rien fait, en somme. Hier, vous disiez
que j'étais votre Providence, et maintenant vous me traitez en
ennemi...
Manzana fixa dans les miens ses yeux luisants:
--Je vous traite en ennemi, prononça-t-il lentement... parce que vous
en êtes un et que vous cherchez à vous débarrasser de moi.
--Oh! quelle idée!...
--Je sais ce que je dis... mais, prenez garde... tâchez de ne pas me
manquer, car moi, je vous préviens, je ne vous raterai pas... Vous
m'avez chipé mon revolver, mais j'ai fort heureusement pour moi deux
poings... et deux poings solides, je vous assure.
--Il ne tient qu'à vous de ne pas en venir à cette pénible
extrémité... Oui, je vous ai pris votre revolver, je le confesse, mais
si vous voulez raisonner un peu, mon cher, vous serez obligé de
reconnaître qu'il n'était pas juste que l'un eût à lui seul tous les
atouts dans son jeu. Vous aviez le diamant... Vous aviez aussi le
revolver, c'était vraiment trop, vous en conviendrez. J'ai voulu tout
simplement égaliser les chances. Tant que vous respecterez vos
engagements, vous n'aurez rien à craindre, mais si, par malheur, vous
tentiez de vous enfuir, ma foi, tant pis pour vous!... je vous
brûlerais la cervelle sans hésiter.
--Et qui me prouve que vous n'avez pas l'intention de le faire, même
si je respecte mes engagements?
--Oh! mon cher, je crois que vous me prêtez là vos propres
sentiments... Vous ne me supposez tout de même pas assez bête pour
risquer un coup pareil sans y être forcé. Le malheur a voulu que je
tombe entre vos mains, mais je ne songe même plus à cela. Mon but est
de me débarrasser du diamant le plus vite possible et de vous tirer ma
révérence. Je ne suis pas gourmand, un petit million me suffira, et ne
supposez pas que je convoite votre part... Vous, au contraire, et j'ai
tout lieu de le croire, vous voudriez vous attribuer la totalité de la
vente, mais cela ne sera pas... Je m'y opposerai par tous les moyens,
même quand je devrais sacrifier ma liberté.
Manzana parut troublé par ce raisonnement et m'affirma la pureté de
ses intentions, mais avec un gredin pareil, il fallait s'attendre à
tout.
C'était maintenant la paix... la paix armée, à vrai dire, et j'avais
lieu d'espérer que cette trêve se prolongerait assez longtemps pour me
permettre de mener à bien--c'est-à-dire au mieux de mes
intérêts--cette triste aventure.
Nous allâmes retenir deux places de coin pour le train du Havre qui
partait à cinq heures; il était quatre heures un quart, nous avions
donc quarante-cinq minutes devant nous. Nous en profitâmes pour aller
manger un morceau sur le pouce, aux environs de la gare Saint-Lazare,
car nous n'étions pas assez riches pour nous payer le luxe du
wagon-restaurant.
X
LA JEUNE DAME EN DEUIL ET LES DEUX VIEUX MESSIEURS
Vingt minutes avant le départ du train, nous étions confortablement
installés, l'un en face de l'autre, dans un wagon de première classe.
Le compartiment dans lequel nous nous trouvions était occupé par trois
voyageurs seulement: deux vieux messieurs décorés et une jeune femme
en deuil.
Ces trois personnes, je l'appris en cours de route, étaient ensemble
et devaient descendre à Rouen.
Un peu après Mantes, à propos de je ne sais plus quoi, l'un des vieux
messieurs adressa la parole à Manzana. Celui-ci répondit d'abord, par
monosyllabes, et finit par donner libre cours à son habituelle faconde.
Il se présenta comme attaché d'ambassade, puis se mit à parler de la
Colombie, du Venezuela, de l'Uruguay. A l'entendre, il avait là-bas
d'immenses propriétés, employait plus de mille travailleurs et se
proposait d'acheter prochainement plusieurs centaines d'hectares à la
Guyane.
Les voyageurs l'écoutaient avec intérêt et l'un des vieux messieurs,
qui était un peu sourd, s'était même rapproché pour mieux l'entendre.
Mis en verve par les exclamations admiratives de ses voisins, Manzana
pérorait, pérorait, lançait de grandes phrases ronflantes et semblait
prendre plaisir à s'écouter parler. Dans le but d'émerveiller ses
auditeurs et surtout la jeune dame qui buvait ses paroles, il tira de
sa poche plusieurs parchemins portant les en-têtes de diverses
ambassades et exhiba des photos de personnages officiels
sud-américains.
--Tiens, s'écria tout à coup l'un des vieux messieurs, voici un
gentleman que je crois bien reconnaître...
--C'est un de mes meilleurs amis, le senor José de Ravendoz, président
de la République de San-Benito... répondit Manzana, tout heureux
d'étaler ses relations... Nous avons été élevés ensemble au collège de
Ricuerdo...
Le vieux monsieur prétendit connaître très bien ce Ravendoz et ce fut
pendant près de vingt minutes, entre Manzana et lui, un étourdissant
dialogue auquel finirent par se mêler la jeune dame et l'autre
voyageur.
Je ne sais si vous êtes comme moi, mais lorsque je suis préoccupé, je
ne puis entendre les gens bavarder autour de moi...
Bien que sollicité à plusieurs reprises, j'avais répondu évasivement à
mes compagnons de voyage et, comme ils insistaient pour avoir mon avis
tantôt sur une question, tantôt sur une autre, je pris le parti de me
renfoncer dans mon coin et de faire semblant de dormir.
Manzana continuait de discourir, entassant mensonges sur mensonges,
heureux de se voir admiré par des gens de distinction.
Il s'était accoudé sur la banquette, dans une pose nonchalante, et ne
se souciait pas plus de moi que d'une datte. Il apparaissait bien là
sous son vrai jour et je pouvais l'étudier à loisir.
C'était un être vide, prétentieux, adorant la flatterie, mais d'un
esprit très borné et d'une éducation douteuse.
Quel triste compagnon j'avais là, et comme il me tardait d'en être
débarrassé!
A Rouen, nos compagnons de voyage prirent congé de nous.
Ce fut entre eux et Manzana un échange de politesses outrées. Mon
associé, qui tenait décidément à passer pour un hidalgo, baisa
galamment la main de la jeune femme et remit sa carte aux deux
messieurs, en leur donnant rendez-vous à Monte-Carlo pour le mois
suivant.
--Quel bavard vous faites, lui dis-je, lorsque les gêneurs eurent
disparu...
--Mon cher, répondit Manzana, un homme du monde comme moi éprouve
toujours un véritable plaisir à se retrouver avec des gens de sa
condition.
--Merci du compliment, mais permettez-moi de vous dire que ces gens m'ont
tout l'air d'affreux rastas... Les deux vieux messieurs, malgré leurs
grands airs et leurs gestes arrondis, n'ont rien d'aristocratique...
Il suffit de regarder leurs mains et leurs pieds... Quant à la femme,
c'est tout simplement une petite grue...
Manzana devint pourpre:
--Une grue! s'écria-t-il... une grue la senora Mariquita de
Rosario!... Vous êtes fou, mon cher... On voit bien que vous n'avez
pas souvent fréquenté des femmes du monde...
--Possible; mais je suis assez physionomiste pour voir tout de suite à
qui j'ai affaire... vous vous êtes tout simplement laissé empaumer par
des aigrefins... et...
Je n'achevai pas. Une idée m'était soudain venue à l'esprit.
--Et le diamant? m'écriai-je... vous l'avez toujours, le diamant?
Manzana eut un sourire méprisant, mais porta malgré tout la main à la
poche de son gilet.
--Oh... oooh! s'écria-t-il... c'est trop fort!... Ils...
Je m'étais précipité sur lui et le secouais par les épaules en hurlant:
--Ils vous l'ont pris, n'est-ce pas?... Nous sommes refaits!... vous
vous êtes peut-être entendu avec eux, misérable!... Vite! vite!
lançons-nous à la poursuite de ces bandits et je vous promets bien que
si nous ne les retrouvons pas vous aurez affaire à moi... triple
idiot! crétin! rastaquouère!
Le train qui s'était arrêté pendant cinq minutes se remettait en
marche. Nous bondîmes dans le couloir, bousculant les voyageurs, nous
frayant un chemin à coups de coude.
J'avais poussé Manzana devant moi et m'en servais comme d'un bélier
pour dégager le passage.
Enfin, au risque de nous rompre le cou, nous sautâmes sur le quai, au
grand effroi des employés.
Comme nous étions descendus presque à l'entrée du tunnel qui se trouve
au bout du débarcadère, nous fûmes obligés de revenir sur nos pas pour
gagner la sortie.
Là, je questionnai à la hâte un employé qui me regarda d'un air niais.
--Voyons! criai-je exaspéré... deux vieux messieurs... et une jeune
femme... ils sont bien descendus ici... vous avez dû les voir?...
--Sais pas!... répondit l'homme avec un accent traînant...
adressez-vous au bureau de renseignements, moi j'suis là pour recevoir
les billets... m'occupe pas d'la tête des gens!...
Comprenant que je ne tirerais rien de ce butor, j'entraînai Manzana.
Il avait maintenant perdu de sa belle assurance et se laissait
conduire comme un enfant...
Devant la gare, il y a une petite place qui va en montant vers la
ville.
Des fiacres archaïques avec des cochers rubiconds et malpropres
stationnaient là dans l'attente des voyageurs. Quelques taxis qui
avaient déjà été retenus disparaissaient les uns après les autres,
mettant sur le sol des étincellements rapides.
--Parbleu! pensai-je, nos gredins ont pris un taxi... mais nous les
retrouverons... dussions-nous bouleverser toute la ville...
Cependant, je restais là, planté devant la station de voitures,
incapable d'une décision quelconque.
Pour une fois, Manzana eut une bonne idée.
--Nous n'avons qu'une chose à faire, dit-il, c'est de prendre une
voiture et de nous faire conduire dans les principaux hôtels de
Rouen... nous finirons bien par savoir où nos gens sont descendus...
La colère m'étouffait! Je n'étais plus maître de moi et j'avais envie
d'étrangler mon compagnon.
Ah! si jamais je le retrouvais, le diamant, je me promettais bien de
le garder pour moi seul et de faire ainsi payer à ce stupide Manzana
les tortures que j'endurais à cause de lui...
Je le poussai dans un fiacre, après avoir jeté ces mots au cocher:
--Nous cherchons quelqu'un, menez-nous dans les grands hôtels de la
ville.
--Bien, monsieur, répondit l'homme..., mais c'est qu'il y a beaucoup
d'hôtels ici...
--Commencez par ceux de premier ordre...
--Compris.
Le fiacre partit à petite allure. Il était tiré par un pauvre cheval
boiteux qui buttait à chaque pas et s'arrêtait, par instants, pour
souffler. Dans la descente de la rue Jeanne-d'Arc, il accéléra un peu
son train, mais nous n'allions guère plus vite que si nous avions
suivi un convoi funèbre.
A toute minute, je passais la tête par la portière et stimulais le
zèle du cocher par la promesse d'un bon pourboire. Il avait beau
cingler sa rosse, nous n'avancions pas.
Et, dans mon exaspération, je déchargeais ma bile sur Manzana qui,
blotti dans un coin de la voiture, me regardait d'un air ahuri...
Je lui prodiguais toutes les injures que je savais et parfois, pris
d'une rage subite, je lui empoignais les bras et lui enfonçais mes
doigts dans la chair.
Il ne disait rien... ce n'était plus un homme, c'était une vraie
loque. J'allai même jusqu'à l'accuser d'être de complicité avec les
rastas du wagon, mais je compris bientôt que cette accusation était
ridicule. Il avait trop de raisons de tenir, lui aussi, au diamant, et
il n'eût pas été assez naïf pour le partager avec trois personnes.
Il s'était laissé rouler, voilà tout!
Le fiacre s'arrêta enfin devant un hôtel situé au fond d'un jardin
minuscule. Je me précipitai au bureau et interrogeai rapidement la
caissière.
Les renseignements qu'elle me fournit furent des plus vagues. Elle
avait vu beaucoup de monde dans la soirée, des jeunes gens, des
vieillards, quelques femmes, mais aucun de ces voyageurs ne répondait
au signalement que j'en donnais.
Nous visitâmes encore cinq hôtels. Partout ce furent les mêmes
réponses ambiguës, jetées d'un ton sec, désagréable, et quand
sonnèrent deux heures du matin, nous n'étions pas plus avancés qu'à
notre sortie de la gare.
Comme nous ne pouvions garder le cocher toute la nuit, je le fis
stopper sur la place de la Cathédrale et demandai ce que je lui devais.
--C'est dix-huit francs, répondit-il... et le pourboire en plus.
Je me fouillai, mais au moment où j'introduisais la main dans la poche
de côté de ma jaquette, un petit frisson me courut le long des
reins... Mon portefeuille avait disparu!
Ceux qui avaient dérobé le diamant à Manzana avaient aussi pris mon
portefeuille!
J'eus la présence d'esprit de ne rien laisser paraître de mon trouble
en présence du cocher. Tirant de ma poche un papier quelconque, je dis
avec aplomb:
--Avez-vous la monnaie de cinq cents francs?
Le bonhomme roula des yeux effarés.
--Non?... fit-il... Vous croyez comme cela que l'on se promène avec la
monnaie de cinq cents francs.
--Où pourrait-on en faire?
--Nulle part... tout est fermé maintenant...
Et, comme je demeurais indécis:
--Votre ami a peut-être de la monnaie, lui?...
--Non... répondit Manzana, je n'en ai pas...
Le cocher s'impatientait:
--Oh! vous savez, cria-t-il, faut pas m'la faire, j'connais l'coup.
Vous m'devez dix-huit francs, plus le pourboire... payez-moi... ou
venez avec moi au poste de police...
--C'est cela, dis-je... allons au poste... est-ce loin d'ici?
--Non, là, à deux pas... place de l'Hôtel-de-Ville. Nous remontâmes
en voiture, Manzana et moi. Le cocher fouetta son cheval.
--Vraiment, questionna mon associé en se penchant à mon oreille, vous
avez un billet de cinq cents francs?
--Vous ne voyez donc pas que c'est de la frime?... Mon billet de cinq
cents francs est une simple feuille de papier... Je suis sans un
sou... vos amis m'ont dévalisé.
--Comment! vous aussi!... Mais alors, qu'allons-nous dire en arrivant
au poste?
--Vous pensez bien que nous n'allons pas être assez stupides pour y
aller... Ouvrez doucement la portière de votre côté, moi je vais faire
de même... La voiture va assez lentement pour que nous puissions
sauter à terre sans danger... Attention!... y êtes-vous?
Nous arrivions, à ce moment, au coin d'une rue obscure. Nous quittâmes
le fiacre si prestement et avec une telle légèreté que le pauvre
cocher ne s'aperçut point de notre disparition. Quand le brimbalement
des portières que nous avions laissées ouvertes l'avertit enfin de
notre fuite, il poussa un juron formidable, mais nous étions déjà loin.
Après avoir couru pendant environ un quart d'heure, en faisant le plus
de détours possible, nous nous trouvâmes sur les quais. Il tombait une
pluie glaciale et le vent qui soufflait par bourrasques faisait
clignoter la flamme des réverbères.
Nous nous mîmes à l'abri derrière un hangar et bientôt un douanier,
qui nous prit sans doute pour des chapardeurs, nous chassa en nous
accablant d'injures. Nous tentâmes de nous réfugier sous la porte d'un
dock qui était demeurée entr'ouverte, mais un veilleur de nuit nous
reçut comme des chiens errants.
Enfin, grâce à la complaisance d'un employé de chemin de fer, nous
trouvâmes un refuge dans un wagon réformé que l'on avait commencé à
démolir. Une partie de la toiture en avait été enlevée et il faisait
dans cette roulotte un froid sibérien. Manzana et moi nous blottîmes
dans la paille et attendîmes ainsi le jour...
Je ne sais à quoi songeait mon compagnon, mais moi, je sais que je fis,
cette nuit-là, de bien tristes réflexions.
Lorsque l'on est malheureux, comme je l'étais, le moindre souvenir
vous attriste et l'on a envie de pleurer en se rappelant les heures
heureuses que l'on a vécues autrefois. Je me revoyais à Ramsgate,
tranquille, la poche bien garnie, à la suite d'une opération
fructueuse, flirtant avec Edith que j'avais rencontrée au «Royal Oak».
Puis nous partions pour Paris. C'était alors la lune de miel, de
longues soirées d'amour devant un bon feu de bois, la vie joyeuse, les
rêves sans fin que forment les amoureux... Je me souvenais aussi, avec
une émotion délicieuse, de la nuit où je m'étais emparé du Régent et,
je me mis à pleurer à chaudes larmes en songeant à ces deux disparus:
Edith et le diamant...
Manzana essaya de me consoler, mais je le rembarrai si brutalement
qu'il ne dit plus un mot.
Parfois, je l'injuriais sans mesure, puis, le voyant aussi malheureux
que moi, je finissais par m'apitoyer sur son compte.
C'était là, je le reconnais, de la pitié bien mal placée, mais on a pu
remarquer, au cours de ce récit, que je suis, à certaines heures,
d'une sensibilité exagérée.
Quand parut le jour, un jour terne, maussade, mon compagnon et moi
nous nous concertâmes. Nous allions rôder aux abords des hôtels;
peut-être aurions-nous la chance d'y rencontrer un de nos voleurs.
Nous irions aussi dans les gares, à l'heure du départ des trains, mais
nous nous écarterions avec prudence de tout véhicule conduit par un
cocher rubicond et traîné par une rosse clopinante.
De dix heures du matin à midi, nous errâmes par les rues, l'estomac
vide, les jambes molles, et je songeais déjà à vendre le revolver de
Manzana, quand mon attention fut attirée soudain par un individu qui
marchait devant nous... Il me semblait avoir déjà vu cette
«charpente»-là quelque part...
J'allais devancer l'homme afin d'apercevoir son visage quand une
occasion s'offrit qui me permit de l'examiner à loisir. Il entra chez
un bijoutier et, dès qu'il se présenta de profil, je le reconnus.
C'était l'un des vieux messieurs de la veille.
Ah! décidément, cette fois encore, le hasard faisait bien les choses!
Le drôle était probablement venu dans cette boutique pour s'assurer,
auprès du marchand, que le diamant n'était pas en toc.
--Vite! dis-je à Manzana... faites comme moi, baissez votre chapeau
sur vos yeux... s'il nous reconnaît tout est perdu.
Postés tous deux au coin de la devanture, nous ne perdions pas un des
gestes de notre voleur. Nous le vîmes tirer quelque chose de sa poche,
le développer et le présenter au bijoutier qui eut une exclamation de
surprise. Parbleu! il n'avait pas souvent vu des diamants comme le
Régent. Il le regarda à la loupe, puis le posa sur une petite balance
de cuivre, hocha longuement la tête et finalement le rendit au vieux
monsieur.