tactique assez habile, qui mettait mon ennemi à mon entière discrétion.
Je feignais d'être aussi inquiet que lui et lui rappelais
continuellement, par quelque allusion naïve, la dame au manteau de
loutre qui l'avait si vertement apostrophé en pleine rue.
C'est dans les circonstances critiques que l'on peut vraiment juger un
homme. Manzana, que j'avais pris tout d'abord pour un fieffé coquin à
qui on n'en remontrait pas, n'était au fond qu'un être pusillanime,
manquant totalement de sang-froid, en présence du danger. C'était une
brute capable d'un crime, un impulsif, un de ces malfaiteurs vulgaires
qui crânent, le revolver à la main, mais qui sont incapables de réagir
lorsqu'il s'agit de dépister la justice.
Je me promettais bien d'exploiter à mon profit le manque d'énergie de
mon associé, mais, pour le moment, il n'y avait qu'à attendre.
Pendant que nous emballions dans de vieux journaux les objets que nous
avions résolu de vendre, un coup de sonnette retentit à la porte
d'entrée...
--Ça y est!... murmura Manzana qui était devenu blême.
Et il restait là, planté devant moi, incapable d'une résolution
quelconque.
--Remettez-vous, lui dis-je, je vais ouvrir... Cachez-vous!... tenez,
dans ce placard... non... il est trop en vue!... Passez plutôt dans
votre chambre, et enfermez-vous à clef... Je vais parlementer avec le
visiteur... fiez-vous à moi, je ferai tout pour vous sauver...
Il y eut un nouveau coup de sonnette plus violent que le premier...
--Vite!... vite... dis-je à Manzana... disparaissez...
Il s'enfuit dans le salon, atteignit la porte de la chambre et
s'enferma à double tour.
Alors, très calme, j'allai ouvrir et me trouvai en présence d'un
facteur.
--M. Manzana?
--C'est moi.
--Voici une lettre recommandée, monsieur... Voulez-vous signer?
Je fis entrer le facteur et apposai sur le livre qu'il me tendait un
paraphe quelconque.
Cela fait, je lui remis vingt sous de pourboire et l'homme sortit, se
confondant en remerciements. J'appelai Manzana, mais il ne répondit
point. J'allai à la porte de sa chambre et fus obligé de parlementer
avec lui pendant près de cinq minutes, avant qu'il se décidât à ouvrir.
Enfin, il se laissa convaincre et sortit, pâle comme un linge.
--Ce n'était que le facteur, lui dis-je.
Mais comme il se méfiait encore, je lui tendis le pli que je tenais à
la main.
Nous revînmes dans le bureau, il jeta un rapide coup d'oeil autour de
lui, puis enfin tranquillisé, se décida à ouvrir la lettre.
--C'est la propriétaire qui m'écrit, dit-il... Elle m'annonce qu'elle
revient de Nice le 5 janvier, et me rappelle qu'à cette date j'aurai
mille francs à lui verser...
--Cela ne nous intéresse pas... continuons notre travail... Voyons...
voici une statuette qui vaut environ cent francs!... cette coupe qui
est en argent en vaut bien autant... quant à ce vase bleu qui est là,
sous vitrine, et à ce drageoir émaillé, nous nous en déferons
facilement.
Nous fîmes des paquets que nous plaçâmes sur la table du salon...
Aux candélabres, nous ajoutâmes un sucrier en argent, une pendulette,
une cafetière en vermeil, deux ou trois bibelots qui me parurent avoir
quelque prix, puis nous nous concertâmes.
--Je crois, dis-je à Manzana, qu'il est inutile d'attendre la nuit...
nous pouvons partir maintenant...
--Oui... en effet... mais ne pourriez-vous pas vous charger seul de la
vente de ces objets?
--Et vous?
--Moi, je resterais ici.
--Vous en avez de bonnes, vous... C'est cela, je vais vous laisser
seul et, quand je serai parti, vous filerez avec mon diamant... Non,
mon cher, je ne puis accepter cet arrangement-là... vous viendrez avec
moi ou il n'y a rien de fait.
--Mais vous savez que l'on est à ma recherche... si on m'arrête, vous
reviendrez dans cet appartement, forcerez mon coffre-fort et
reprendrez le Régent.
--Avec des suppositions pareilles, nous irions loin... Etes-vous, oui
ou non, disposé à passer en Angleterre?
--Certes...
--Eh bien, occupons-nous de trouver de l'argent...
Manzana ne répliqua point. Il avait compris que le mieux était de bien
s'entendre avec moi.
J'ai toujours été persuadé que cet homme avait eu à plusieurs reprises
l'idée de me tuer, mais qu'il avait manqué de «culot» au moment de
mettre son projet à exécution.
Pour l'instant, je lui étais utile. Il se croyait à tort ou à raison
traqué par la police et il se raccrochait à moi, comme un noyé à une
branche, quitte à me jouer quelque vilain tour lorsqu'il n'aurait plus
rien à craindre.
Dès que nous aurions gagné l'Angleterre, c'est moi qui aurais en main
«le beau jeu».
Nous nous apprêtions à sortir, après avoir bourré nos poches des
bibelots sur lesquels nous avions fixé notre choix, lorsqu'une idée me
vint à l'esprit.
--Nous allons, dis-je à Manzana, quitter cet appartement une partie de
la journée, car il ne faut pas se dissimuler que nous serons obligés
de faire plus d'une démarche avant de placer nos objets d'art... Si,
pendant notre absence, la police s'avisait d'opérer ici une descente,
et de perquisitionner... La chose ne se produira pas, je l'espère,
mais enfin, il faut tout prévoir...
--Vous avez raison, grogna mon associé... il faut que je prenne le
diamant.
--Ce sera plus prudent, je vous assure... Voyez un peu la tête que
nous ferions si, en rentrant, nous trouvions l'appartement bouleversé,
le coffre-fort ouvert et...
--Inutile d'insister, trancha mon compagnon... avec un mauvais
sourire...
Il tira de sa poche la clef du coffre-fort, mais avant d'ouvrir, il
hésita un instant.
--Eh bien, qu'attendez-vous?
Sans répondre, il prit son revolver et le posa sur une chaise, à côté
de lui.
Tout en faisant jouer la combinaison, il m'observait du coin de l'oeil,
mais je ne bronchai pas.
Il y eut un petit déclic bientôt suivi d'un autre, et la porte de fer
s'entre-bâilla. Alors, Manzana prenant le diamant, l'enfouit, après me
l'avoir montré, dans la poche de son gilet.
--Voyez où je le mets, dit-il.
--Votre poche n'est pas percée, au moins?
--Non... ne craignez rien... j'ai un gilet neuf.
Et ce disant, il glissa rapidement le revolver dans le gousset de
droite de son overcoat.
Nous sortîmes. Une fois dans la rue, je passai mon bras sous celui de
mon associé. Il se laissa faire sans paraître s'étonner de cette
familiarité dont il devinait la raison.
--On nous prendrait pour une paire d'amis, fit-il, avec un petit
ricanement...
--Il ne tient qu'à vous que nous le devenions, répondis-je
hypocritement.
Manzana eut un hochement de tête et se mit à siffloter entre ses dents.
J'attendais, je l'avoue, une autre réponse que celle-là, aussi, je
n'insistai pas.
J'avais cru que Manzana était devenu plus confiant, mais non, c'était
toujours la sombre brute que j'avais devinée, au début de nos
relations.
Ah! comme j'aurais plaisir à duper un pareil malotru et comme j'allais
m'y employer avec ardeur!
Il continuait de siffloter tout en marchant et comme cela
m'horripilait, je lui dis brusquement:
--Avez-vous remarqué cet homme qui est derrière nous? Ne vous
retournez pas, nous allons nous arrêter à une boutique et le laisser
passer... Si c'est nous qu'il suit, nous verrons bien...
Manzana était devenu verdâtre...
--Vous croyez?... balbutia-t-il.
Sans répondre, je l'entraînai vers un magasin de modes devant la glace
duquel nous demeurâmes immobiles, comme hypnotisés par les chapeaux
extravagants qui s'étalaient en montre. Les petites modistes amusées
par nos mines étranges nous faisaient des grimaces et riaient comme
des folles...
--Est-il passé? demanda Manzana qui, à ce moment, se souciait fort peu
des gracieuses midinettes...
--Oui, dis-je... Il s'en va là-bas... attendons encore... Ah! le voilà
qui tourne le coin d'une rue... on ne le voit plus... nous pouvons
nous remettre en route.
Manzana n'était qu'à demi rassuré. Il ne voulut point continuer tout
droit et m'obligea à faire un tas de détours...
--Vous savez, lui dis-je enfin, que vous m'entraînez vers les
fortifications, et ce n'est pas là que nous trouverons des marchands
d'objets d'art...
--C'est vrai... mais il fallait me le dire plus tôt... Vous êtes là,
collé contre moi... c'est plutôt vous qui me dirigez.
--Ah! elle est bonne, celle-là... vraiment, mon cher, vous devenez
insupportable...
--C'est possible... mais je voudrais bien vous voir à ma place...
--Je préfère en effet être à la mienne, répliquai-je avec aigreur.
--Oh! votre situation et la mienne se valent. Vous allez peut-être me
dire que vous êtes un honnête homme?
--Certes, je n'ai pas cette prétention... Je suis un voleur, un
vulgaire voleur, et vous le savez mieux que personne puisque vous avez
dans votre poche le «produit de mon travail»... Mais si, par hasard,
la police mettait la main sur moi, que pourrait-il m'arriver? Je
perdrais mon diamant... voilà tout...
--Et vous attraperiez au moins dix ans de prison...
--Non... vous exagérez... cinq, tout au plus... Encore faudrait-il
prouver que c'est moi qui ai volé le diamant... Comme on le trouverait
sur vous et non sur moi, je vous laisserais, soyez-en sûr, toute la
responsabilité de cette affaire... Vous seriez donc accusé de vol...
et cela viendrait s'ajouter aux autres... peccadilles que l'on peut
avoir à vous reprocher.
--Mon cher Pipe, grinça mon associé, vous êtes une petite canaille...
--Ah! vous croyez?
Manzana haussa les épaules et se contenta de murmurer:
--Quand notre affaire sera terminée, je vous assure que je ne tarderai
pas à vous lâcher.
--Et moi donc!... malheureusement, je crains que nous ne soyons encore
obligés de vivre assez longtemps ensemble... Mais trêve de sots
compliments, voici un marchand d'antiquités à qui nous pourrions, je
crois, offrir quelques-uns de nos objets... La boutique est
d'apparence modeste, l'homme que j'aperçois dans l'intérieur m'a l'air
d'un brave type... entrons...
--Non... non... répondit Manzana... pas ici...
--Et pourquoi?
--Je vous le dirai plus tard...
--Si nous continuons, nous allons nous promener toute la journée avec
nos paquets... Il est déjà midi et demi et je commence à avoir faim...
--Nous ne tarderons pas à trouver un autre marchand.
--Soit... vous ne direz pas que je ne suis point conciliant.
* * * * *
Vingt minutes plus tard, nous entrions dans une boutique de
bric-à-brac située en bordure d'un terrain vague. Le gros homme qui
nous reçut nous décocha, dès l'entrée, un petit coup d'oeil malicieux.
--Ah! ah! dit-il, ces messieurs ont sans doute quelque chose de bien à
me proposer... mais ces messieurs tombent mal, car l'argent est rare
en ce moment... on ne vend rien, mais là, rien du tout... Après tout,
il est possible que je me trompe, ces messieurs veulent peut-être
m'acheter quelque meuble... j'ai justement un joli trumeau Louis XVI
que je leur céderai presque pour rien...
--Non, trancha Manzana, nous venons vous offrir quelques objets de
prix...
--Oh! alors, si ce sont des objets de prix... allez voir ailleurs, je
ne suis pas assez riche pour vous payer... Les affaires vont si
mal!... Tenez, vous me croirez si vous voulez, mais je n'ai pas fait
un sou, depuis deux jours... c'est à fermer sa porte... oui, là,
positivement... Cependant... montrez toujours... je pourrai sans doute,
à défaut d'argent, vous donner un petit conseil...
Nous avions, mon compagnon et moi, déballé nos bibelots que le rusé
marchand examinait attentivement, au fur et à mesure que nous les lui
passions.
--Messieurs, nous dit-il enfin, tout cela ne vaut pas grand'chose... à
part la statuette et la coupe... je ne vois pas ce que vous pourrez
tirer du reste...
--Mais, insistai-je, ce sucrier et cette cafetière sont en argent.
--Non... monsieur, non, détrompez-vous, ils sont en métal argenté...
ce qui n'est pas la même chose...
--Cependant... ils sont contrôlés...
--Oh!... cela ne prouve rien... on contrôle tout aujourd'hui... même
le melchior... cependant, oui, je crois que vous avez raison... c'est
de l'argent, en effet, mais de l'argent à bas titre... Hum!... hum!...
Et combien voulez-vous de tout cela?... Si vous me faites une offre
raisonnable, je consentirai peut-être à vous en débarrasser, mais
c'est bien pour vous obliger, je vous le jure, car voilà des objets
que je ne vendrai peut-être jamais... c'est démodé... cela ne se
demande plus... Enfin... parlez...
--Cinq cents francs, dis-je sans sourciller...
Le marchand eut un geste désespéré, suivi d'un petit rire qui
ressemblait à un gloussement de poule.
--Cinq cents francs! Cinq cents francs!... Ah! vous ne doutez de
rien... Pourquoi pas mille francs, pendant que vous y êtes?... Allons,
messieurs, je vois que nous sommes loin de compte... reprenez vos
affaires et n'en parlons plus...
Manzana, qui était d'une maladresse insigne, allait proposer un
chiffre inférieur, mais je lui lançai un coup d'oeil et il se tut...
Je suis, de par ma profession, rompu aux marchés de ce genre, et
m'entends mieux que quiconque à discuter avec les receleurs... pardon,
avec les commerçants... Je sais par expérience que, lorsqu'on a donné
un chiffre, il ne faut jamais le baisser immédiatement, sinon l'on
s'expose à recevoir une offre ridicule... Je fis donc mine de
remballer les objets.
Le marchand me regardait en souriant...
--Voyons, dit-il enfin, raisonnez un peu, messieurs... comment
voulez-vous que je paye cinq cents francs...
--C'est bien!... c'est bien, répliquai-je d'un ton maussade, n'en
parlons plus... du moment que vous ne vouliez pas acheter, ce n'était
pas la peine de nous laisser déballer nos bibelots... et installer une
exposition dans votre boutique...
Le gros homme demeura un instant silencieux, puis s'écria tout à
coup...
--Vraiment, cela m'ennuie de ne pouvoir faire affaire avec vous...
vous êtes certainement de braves et dignes jeunes gens et je suis sûr
qu'une autre fois, vous m'apporterez quelque chose de plus
avantageux... Tenez... je vous aligne deux cent cinquante francs...
vous voyez que je suis arrangeant... C'est tout juste le prix auquel
je revendrai ces machines-là... si je les revends...
J'allais opposer au marchand un refus catégorique, mais cet imbécile
de Manzana répondit aussitôt:
--Soit, deux cent cinquante.
Je n'avais plus rien à dire.
--Maintenant, reprit le bonhomme, vous connaissez la loi, je dois vous
payer à domicile... cependant, comme m'avez l'air d'honnêtes garçons
et que je tiens à vous prouver ma confiance, je consentirai à vous
payer ici... à condition toutefois que vous me montriez vos papiers...
carte d'électeur, quittance de loyer ou... une pièce quelconque...
--Voici, dit Manzana en exhibant froidement la lettre recommandée
qu'il avait reçue, le matin même, de sa propriétaire.
Quant à moi, je tendis un vieux passeport, qui avait appartenu, je
crois, à un neveu de M. Lloyd George.
Le marchand se contenta de ces pièces d'identité, et nous versa deux
cents cinquante francs en billets crasseux dont Manzana s'empara
aussitôt.
Je trouvai le procédé assez indélicat, mais avec un rustre comme mon
«associé» il fallait s'attendre à tout.
Lorsque nous fûmes seuls, je crus toutefois devoir lui faire remarquer
qu'il aurait pu, au moins, me laisser ramasser l'argent. Il se fâcha,
voulut le prendre de haut, la dispute s'envenima au point qu'il me
saisit au collet.
Cet accès de colère lui coûta cher, car pendant qu'il me secouait en
menaçant de m'étrangler, adroitement, d'un geste rapide, je plongeai
ma main dans la poche de son overcoat et lui enlevai son browning.
A la fin, honteux de sa brusquerie, il me fit des excuses que
j'acceptai d'autant plus volontiers qu'il était à présent à ma merci.
Ah! nous allions bien rire, tout à l'heure, lorsqu'il voudrait
replacer le diamant dans le coffre-fort.
IX
UNE EXPLICATION ORAGEUSE
J'ai toujours eu pour habitude de ne jamais désespérer de la Fortune,
même quand elle semble devoir m'abandonner tout à fait. Le lecteur a
déjà dû s'en apercevoir, et j'ose espérer qu'il n'a pas suivi, sans
éprouver à mon endroit quelque inquiétude, les diverses péripéties de
ce récit ou plutôt de cette confession. Il a dû remarquer aussi que,
jusqu'à présent, le personnage sympathique dans toute cette histoire,
c'est moi... moi, Edgar Pipe... un cambrioleur!
Puissé-je jusqu'au bout mériter cette sympathie!
Mon seul crime a été de vouloir m'enrichir aux dépens d'autrui et
j'attends que celui qui n'a pas eu cette intention, au moins une fois
dans sa vie, me jette la première pierre. Certes, je ne me fais pas
meilleur que je ne suis, mais quand je me compare à certaines gens, je
ne me trouve guère plus méprisable qu'eux. Seulement, voilà, il y a la
manière... Le vol a ses degrés... Celui qui prend carrément dans la
poche ou le domicile d'autrui, au risque de se faire tuer d'un coup de
revolver, celui-là est considéré comme un bandit. Par contre, l'homme
qui vole avec élégance, en y mettant des formes et, sans exposer sa
peau, se trouve, au bout d'un certain temps, absous par l'opinion.
Drôle de société tout de même que celle où nous vivons! Enfin!
Que l'on me pardonne cette digression... mais j'estime que, lorsqu'on
écrit ses mémoires, il ne faut rien celer de ses sentiments... On doit
livrer au public toute sa vie, quitte à froisser certains puritains
qui prêchent très haut la morale et sont pourtant, dans le privé, de
bien tristes personnages.
J'ai dit qu'après l'acte de violence auquel il s'était livré sur moi,
Manzana s'était radouci. Il me remit même les deux cent cinquante
francs que nous devions à la complaisance du marchand.
--Vous êtes, dès maintenant, me dit-il, le caissier de notre
association.
--Et vous le principal actionnaire, n'est-ce pas?
Un vilain sourire plissa sa face jaune et il me frappa sur l'épaule en
s'extasiant sur mon esprit de repartie.
Peut-être espérait-il par la flatterie se concilier mes bonnes grâces,
mais la façon plutôt rude dont avaient commencé nos relations
m'interdisait toute familiarité avec ce rasta colombien.
Comme nous passions au coin de la rue d'Orchampt et de la rue Lepic,
je lui dis à brûle-pourpoint:
--Accompagnez-moi donc chez moi où j'ai besoin de prendre quelques
papiers...
--Vous habitez par ici? fit-il interloqué.
--Oui, à deux pas... au 37 de la rue d'Orchampt.
--Soit, allons-y, dit-il... il n'y a personne chez vous?
--Pas que je sache, à moins qu'un cambrioleur n'ait eu l'idée de venir
explorer mon appartement.
Le concierge était sur le pas de la porte.
--Tiens! monsieur Pipe! s'écria-t-il... alors, vous êtes revenu de
voyage?
--Oui, vous le voyez... mais je vais repartir pour quelques jours.
S'il vient des lettres pour moi, vous les garderez...
Nous montâmes. J'avais voulu faire passer Manzana devant, mais il s'y
refusa obstinément.
Une fois chez moi, je mis dans ma valise un complet, des bottines et
quelques chemises, puis après avoir jeté un coup d'oeil sur ce home
assez misérable où j'avais cependant vécu avec ma maîtresse des heures
délicieuses, j'entraînai Manzana.
--Vous êtes un malin, vous, me dit-il. Vous me faites vendre les
objets qui garnissaient mon appartement, mais vous conservez
précieusement les vôtres.
--Mon cher, répliquai-je assez sèchement, si vous aviez un peu de
flair, vous auriez deviné tout de suite que je suis comme vous, en
meublé!... Vous supposez bien que si je m'étais arrangé un intérieur,
je l'eusse fait avec un peu plus de goût...
--En effet, accorda-t-il... ce n'est guère luxueux...
Et il ajouta, narquois:
--Vous viviez ici avec une petite femme, hein?... J'ai vu sur le lit
un gracieux kimono... Alors, vous la plaquez comme cela, sans
remords... Pourquoi ne l'emmenez-vous pas?... Une femme, c'est souvent
utile... dans votre profession... Elle peut servir de rabatteuse et...
dans les moments difficiles.
Je lui décochai un tel regard qu'il n'osa pas achever.
Décidément, ce gaillard-là était encore plus méprisable que je ne le
supposais.
--Voyons, lui dis-je... où allez-vous? rentrons-nous boulevard de
Courcelles ou filons-nous directement à la gare.
--J'ai besoin, répondit-il, de rentrer chez moi... mais ne croyez-vous
pas que nous pourrions déjeuner?...
--C'est une idée...
Nous entrâmes dans un restaurant de la place Clichy et choisîmes une
petite table placée tout au fond de la salle. Avant d'accrocher mon
pardessus, je glissai sournoisement le revolver qui s'y trouvait dans
la poche de derrière de ma jaquette. Manzana voulut évidemment faire
comme moi, mais soudain je le vis pâlir et rouler des yeux en boules
de loto...
--Vous avez perdu quelque chose? demandai-je vivement.
--Oui... répondit-il d'un ton bourru.
--Serait-ce le diamant, grands dieux?
Cette question éveillant en lui un nouveau soupçon, il porta aussitôt
la main à son gilet.
--Non, grogna-t-il... j'ai toujours l'objet...
--Ah! tant mieux!... vous m'avez fait une de ces peurs...
Durant tout le repas, Manzana ne dit pas un mot. Il était furieux,
cela se voyait à sa figure, mais il était aussi fort inquiet. Il n'osa
point me parler du revolver, bien qu'il fût à peu près sûr que c'était
moi qui l'avais pris.
Quand nous en fûmes au café, il alluma une cigarette et me dit d'un
ton mi-plaisant, mi-sérieux:
--Croyez-vous, Pipe, qu'il soit bien utile de retourner boulevard de
Courcelles?
--Ma foi, ce sera comme vous voudrez... Ne m'avez-vous pas dit tout à
l'heure que vous aviez besoin de passer chez vous?
--Oui, mais j'ai réfléchi... Il est préférable que nous ne remettions
pas les pieds dans cet appartement...
--Cependant, vous avez besoin de votre valise... Vous ne pouvez pas
vous embarquer sans linge de rechange.
--J'achèterai en route ce qui me sera nécessaire.
--Acheter... acheter!... et avec quoi?... Vous semblez oublier que
lorsque nous aurons payé notre déjeuner, il nous restera environ deux
cent trente francs sur lesquels il faudra prélever nos frais de
voyage. A notre arrivée à Londres, nous aurons à peine une vingtaine
de francs... avec cela, nous n'irons pas loin.
--Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez des amis là-bas?
--Oui, mais je ne puis aller comme cela, tout de go, leur emprunter de
l'argent, le revolver sur la gorge.
A ce mot de revolver, Manzana pâlit et une lueur mauvaise passa dans
ses yeux.
--Je croyais... balbutia-t-il.
--Avouez, lui dis-je en riant, que dans notre association, je joue un
rôle plutôt ridicule... Je vous «procure» un diamant qui doit vous
assurer la fortune et je suis encore obligé de subvenir à tous les
frais. Vous ne trouverez pas souvent, cher ami, un garçon aussi
complaisant que moi...
--N'était-ce pas convenu ainsi?
--Oui, je ne dis pas, mais permettez-moi de m'étonner que vous ayez
encore la prétention de renouveler votre garde-robe avec l'argent de
notre voyage... Pourquoi ne voulez-vous pas rentrer chez vous pour y
prendre ce qui vous est nécessaire?...
--Je ne veux pas rentrer chez moi parce que je crains de me faire
arrêter...
--Mauvaise excuse, mon cher Manzana, mauvaise excuse!... Si l'on doit
vous arrêter, vous le serez plutôt à la gare que boulevard de
Courcelles.
--C'est possible... mais je vous le répète, je ne retournerai pas à
mon appartement.
--Libre à vous, mais, en ce cas, ne comptez point sur moi pour vous
acheter même une chemise...
--Tant pis! je m'arrangerai comme je pourrai.
Je vis bien qu'il était inutile d'insister. Manzana refusait de
remettre les pieds boulevard de Courcelles, parce qu'il voulait éviter
un petit drame dans lequel, cette fois, il n'aurait pas le premier
rôle. Il se doutait bien que c'était moi qui avais pris son browning
et il craignait que je ne me fisse rendre le diamant, en usant de
l'argument péremptoire qu'il avait employé avec moi.
Je réglai la note qui se montait à dix-neuf francs cinquante et
demandai au garçon l'indicateur des chemins de fer.
A ce moment, Manzana voulut s'absenter.
--Un instant, dit-il, et je reviens...
--Pas du tout, lui dis-je... je vous accompagne...
--Mais, puisque je laisse ici mon chapeau et mon pardessus...
--Ils ne valent pas le Régent, mon cher... je serais refait...
Il n'insista pas, mais je vis bien qu'il était de plus en plus furieux.
Avait-il réellement l'intention de «filer à l'anglaise» comme Edith?
Je ne le crois point, mais je n'étais pas fâché de lui donner une
petite leçon.