--Vous n'avez pas d'argent non plus?
--Rien ou presque rien!...
--Le diable vous emporte! Ainsi, c'était pour vous en procurer que
vous veniez cambrioler mon appartement?
--Pardon! Je ne venais pas précisément chez vous... je croyais
m'introduire chez M. Bénoni, le locataire du dessus...
--Oui... c'est juste... mais alors, il faut y aller, chez ce M. Bénoni,
et sans tarder encore...
--Trop tard!
--Trop tard!... et pourquoi cela?
--M. Bénoni doit être rentré maintenant.
--Qu'en savez-vous?
--J'en suis à peu près sûr... Vous pensez bien qu'avant de «partir en
expédition», je m'étais renseigné...
--Et qui donc vous avait renseigné?
--Le domestique...
--Il faudra vous aboucher avec lui, et cela dès demain... Peut-être
que demain soir vous pourriez «tenter le coup» de nouveau.
Manzana baissait de plus en plus dans mon estime. Cet homme, qui avait
paru s'indigner que je crochetasse sa serrure, me pressait maintenant
d'aller cambrioler ses voisins. C'était décidément un bien triste
individu. Et dire que les circonstances m'avaient associé à une
pareille fripouille!
Comme je ne répondais pas, il s'emporta:
--Eh bien... quand vous me regarderez avec un air hébété... Voyez-vous
une autre solution?
--Pour le moment... non.
--Peut-être bien que demain vous aurez une inspiration... la nuit
porte conseil... Allons, il est tard... c'est le moment de se mettre
au lit... Je vous céderais bien ma chambre, mais méfiant comme vous
l'êtes, vous verriez encore là quelque piège... Il est plus simple que
nous couchions ici tous deux... près du coffre-fort... Venez avec moi,
nous allons chercher un matelas et des couvertures.
Manzana ouvrit une porte et me poussa devant lui. Nous traversâmes un
salon confortablement meublé, une salle à manger gothique, puis nous
arrivâmes dans la chambre, où régnait un affreux désordre... Le lit
était défait; des habits, du linge, des chaussures traînaient çà et là,
pêle-mêle.
--Prenez le matelas, me dit-il, moi je me charge des couvertures.
Quelques instants après, mon associé et moi étions installés dans le
bureau, lui sur le divan, moi sur le matelas. Nous avions laissé
l'électricité allumée et, de temps à autre, nos regards se
rencontraient. Manzana finit par s'endormir. Je me soulevai doucement
et le regardai. Il était couché sur le dos, la tête légèrement
renversée... Son bras droit pendait le long du divan et sa main qui
rasait presque le parquet tenait toujours le maudit browning!
J'eus un moment l'idée de me précipiter sur cette main, de m'emparer
du revolver. Au premier mouvement que je fis, Manzana se réveilla.
Comme tous les gens qui n'ont pas la conscience tranquille, il ne
dormait que d'un oeil. Décidément, il n'y avait rien à tenter. J'étais
le prisonnier de cet homme!
Avais-je été assez stupide aussi! J'aurais dû remarquer qu'il y avait
un entresol dans la maison... Si j'avais été moins étourdi, j'aurais,
à cette heure, reposé tranquillement chez moi, la sacoche bien garnie,
grâce au père Bénoni, et prêt, dès le lendemain, à m'embarquer pour la
Hollande.
Au lieu de cela, j'étais maintenant l'associé d'un affreux rasta,
capable de tout, et Dieu seul savait ce que me réservait l'avenir!
Manzana pouvait me «jouer le tour», c'est-à-dire s'enfuir avec mon
diamant; il était bien capable aussi de me supprimer pour demeurer
seul propriétaire du Régent...
Ainsi, j'avais risqué le plus audacieux des cambriolages pour enrichir
un individu cynique et malappris qui, malgré la particule accolée à
son nom, n'avait rien d'un gentleman!
Ah! Edith! Edith! dans quelle situation m'aviez-vous mis, ingrate et
stupide créature!
VII
OU J'APPRENDS A MIEUX CONNAITRE MON ASSOCIÉ
Le lecteur s'imaginera sans peine ce que fut la nuit que je passai,
boulevard de Courcelles, en compagnie de Melchior de Manzana. Je ne
fermai pas l'oeil une minute et je crois que mon associé dormit très
mal, lui aussi.
Quand le jour parut, je m'assis sur mon matelas et regardai mon
compagnon. Il était éveillé.
--Eh bien, mon cher Pipe, me dit-il, avez-vous réfléchi?
--A quoi? demandai-je.
--Mais à notre affaire, parbleu!
--Notre affaire!... elle n'est guère plus avancée qu'hier.
--Certes, mais aujourd'hui, demain au plus tard, j'espère que nous
serons tirés d'embarras. Nous allons sortir... vous tâcherez de vous
aboucher de nouveau avec le domestique de M. Bénoni, de le faire
parler et de savoir si son patron s'absente ce soir...
--Je vous avouerai que je ne me sens plus aucun goût pour le
cambriolage... La petite aventure de cette nuit m'a tout à fait
refroidi...
--Bah! il ne faut plus songer à cela... du nerf, que diable!...
--Vous en parlez à votre aise... Et si je me fais pincer?... vous vous
en moquez, n'est-ce pas? vous aurez toujours le diamant, tandis que
moi...
--Mais non... mais non... vous ne vous ferez pas pincer... Le tout est
de bien prendre vos informations avant de risquer le coup...
Il y eut un silence. Manzana s'était levé, moi aussi, et nous
demeurions face à face, indécis et maussades.
--Ecoutez, dis-je enfin, nous sommes associés, n'est-ce pas?
--Mais certainement.
--Or, deux associés, dans quelque affaire que ce soit, doivent courir
les mêmes risques... Il ne serait pas juste que l'un assumât toutes
les responsabilités, tandis que l'autre se contenterait tout bonnement
de recueillir les bénéfices...
--Je suis de cet avis, mon cher Pipe...
--J'en étais persuadé, mon cher Manzana. Donc, puisque nous sommes
bien d'accord, réglons un peu notre petite expédition de ce soir...
--La vôtre, voulez-vous dire.
--Pardon, mon cher ami, la nôtre...
--Alors, vous croyez que je vais vous accompagner chez M. Bénoni?
--Et pourquoi pas?
--Cela n'a pas été convenu...
--Voilà que vous me lâchez déjà...
--Non, mais...
--Mais quoi?
--Je ne suis pas un cambrioleur, moi.
--Cependant, vous n'hésitez pas à partager le produit d'un vol... vous
êtes, par conséquent, mon complice et si, par malheur, je suis pris,
tant pis pour vous... On vous arrête, on saisit le diamant et nous
allons tous deux moisir en prison...
Manzana était troublé. Il avança la main vers le revolver qu'il avait,
l'instant d'avant, replacé sur son bureau, mais il la retira vivement,
un peu honteux de ce geste qui prouvait trop la faiblesse de son
argumentation.
--Vous serez bien avancé, lui dis-je, quand vous m'aurez tué... Un
coup de feu, cela fait du bruit... on viendra... vous serez pris et
vous savez... ces petites plaisanteries-là coûtent cher... les travaux
forcés à perpétuité... pour le moins...
Mon interlocuteur me regarda fixement... Il eut sans doute conscience
de l'infamie de sa conduite, car il me tendit la main, en disant:
--Soit, je vous accompagnerai, mais à une condition...
--Laquelle?
--C'est que vous passerez le premier...
--Si vous voulez... mais, vous savez, dans ce genre d'expédition, le
premier n'est guère moins exposé que le second... Enfin, puisque vous
y tenez... mais il est vraiment fâcheux que nous soyons obligés d'en
arriver là... Voyons, vous n'avez pas dans vos relations un ami qui
pourrait vous prêter deux mille francs?...
Manzana eut un petit rire strident.
--Si j'avais eu, répondit-il, un ami qui pût me prêter deux mille
francs, je ne serais pas ici en ce moment... j'aurais depuis longtemps
regagné la Colombie, où j'ai des intérêts... Cela m'eût, il est vrai,
privé du plaisir de faire votre connaissance...
Je ne relevai pas cette dernière phrase, que je trouvai du plus
mauvais goût... Ce Manzana était un rustre, j'avais vu cela du premier
coup, et j'éprouvais un vif dépit, à la pensée que j'allais être
obligé de vivre avec lui, plusieurs semaines peut-être... Il est vrai
que je comptais un peu sur le hasard pour me débarrasser de cet
associé gênant... mais le hasard m'était si contraire, depuis quelques
jours!
Lorsque nous eûmes, tant bien que mal, réparé le désordre de notre
toilette, que nous nous fûmes débarbouillés, peignés et brossés,
Manzana me dit, en me posant familièrement sa grosse main sur l'épaule:
--Mon cher Pipe, nous allons descendre... Vous avez bien quelque
argent sur vous?...
Je sortis mon porte-monnaie.
--Voici, dis-je, toute ma fortune...
Et j'étalai sur la table ce qui me restait...
D'un rapide coup d'oeil, mon compagnon évalua la somme:
--Trente-deux francs cinquante, dit-il... c'est maigre... Enfin, avec
cela, nous irons toujours jusqu'à demain...
Il prit son revolver, le glissa dans la poche de son pardessus,
s'assura que le coffre-fort était bien fermé, puis me poussa vers la
porte en disant:
--Allons manger un morceau, je meurs de faim...
Comme nous descendions, un homme montait les marches quatre à quatre,
avec une petite bouteille dans chaque main.
C'était cet idiot d'Alcide.
En m'apercevant, il demeura bouche bée.
--Comment! c'est vous, bégaya-t-il.
--Vous voyez...
--Vous m'avez salement lâché, hier soir...
--Excusez-moi, mon bon Alcide, mais je me suis senti subitement
indisposé...
--La grippe, sans doute?... Tout le monde a la grippe. Figurez-vous
que le patron est rentré cette nuit avec une fièvre de cheval... Le
médecin dit que c'est grave... et si le vieux s'en tire, il sera sans
doute obligé de garder le lit pendant un bon mois... Mais, à propos,
c'est moi que vous alliez voir?
--Non... j'étais venu rendre visite à un ami qui habite cette maison...
Et de la main je désignai Manzana qui se tenait adossé à la rampe.
--Ah! très bien... je croyais... Je vous quitte, car je suis pressé...
le vieux attend après ses médicaments... Fichues, les séances de
cinéma!...
Quand Alcide eut disparu, je me rapprochai de mon compagnon et nous
continuâmes de descendre.
Une fois dans la rue, il demanda:
--Quel est ce grand escogriffe?... le domestique de M. Bénoni, sans
doute?
--Oui... et vous avez entendu ce qu'il a dit? Son patron est couché...
Donc, rien à faire... notre expédition est manquée?
Manzana hocha lentement la tête.
--Il faudra trouver autre chose, dit-il au bout d'un instant.
Nous étions arrivés devant un café blanc qui fait l'angle de la place
des Ternes et du faubourg Saint-Honoré...
--Entrons ici, dis-je.
Je commandai deux mokas avec des petits pains. Manzana, qui me parut
affamé, mangeait et buvait en silence. Un pli barrait son front jaune
et il avait, par instants, de petits mouvements d'impatience. On
voyait qu'il réfléchissait...
Tout à coup, il se frappa le front.
--J'ai trouvé, dit-il.
Et se penchant vers moi, il m'exposa le projet qui venait de germer
dans sa cervelle de bandit.
--Mon cher Pipe, me confia-t-il, je crois que nous sommes sauvés...
--Ah!
--Oui, mais l'affaire est assez délicate.
--Un cambriolage?
--Non...
--Au fond, j'aime mieux ça.
--Et moi aussi... mais voilà... nous allons nous heurter à bien des
difficultés.
--Expliquez-vous toujours.
--Eh bien, je songe à vendre les meubles de mon appartement...
--Mais ces meubles ne vous appartiennent pas?
--Cela n'a aucune importance... le principal, c'est que je trouve un
acquéreur...
--Bah! des acquéreurs, vous en trouverez tant que vous voudrez, mais
vous oubliez qu'il y a un concierge dans la maison.
--Nous éloignerons le concierge sous un prétexte quelconque.
--Mais avant de vous régler le montant de la vente que vous lui aurez
consentie, l'acheteur prendra des renseignements... il voudra savoir
si les meubles vous appartiennent réellement... Non... croyez-moi, si
c'est tout ce que vous avez trouvé...
--Voyez-vous une autre combinaison?
--Pour le moment, non... mais peut-être qu'en réfléchissant...
--Ne pourrait-on faire scier le diamant par un ouvrier lapidaire à qui
on promettrait une forte récompense? Est-il nécessaire d'aller en
Hollande?
--Oui... car en Hollande, je vous l'ai déjà dit, j'ai un _ami_ sur
lequel je puis compter... Il ne me dénoncera pas, celui-là.
--Oui, je vois... vous vous entendrez avec lui... et je serai roulé.
--Alors, rendez-moi mon diamant.
--Quant à ça, non, par exemple... je l'ai, je le garde...
--Pas pour vous seul, je suppose?
--Bien sûr... bien sûr... Ah! tenez, mon cher Pipe, excusez-moi, je
perds la tête. Voyons... raisonnons... vous êtes sûr que nous ne
pouvons pas nous débarrasser de notre pierre, en la vendant, même au
rabais, à quelque courtier marron?
--Impossible.
--Cependant, il y a des gens qui se prêtent à ce genre d'affaires?
--Oui, mais un courtier marron, comme vous dites, ne dispose pas de
deux ou trois millions...
--Par son intermédiaire, il serait peut-être possible de trouver un
ouvrier qui consentirait à fractionner notre diamant.
--Non... car cet ouvrier nous dénoncerait aussitôt. Il y a des pierres
précieuses qui sont connues, cataloguées, étiquetées, et la nôtre est
de celles-là.
--Elle appartenait à une collection?
--Oui...
--Au baron de Rothschild, peut-être?
--Non... au musée du Louvre...
--Ah! diable! mais alors, c'est un Diamant de la Couronne... le Régent,
peut-être?
--Vous l'avez dit.
--Oui... oui... je comprends... fallait-il que je fusse bête!...
j'aurais dû me douter que c'était le Régent... Je l'ai vu plus de dix
fois, là-bas, dans sa vitrine et en le contemplant, je me suis dit
souvent: «Si j'avais ce diamant-là dans ma poche!»
--Eh bien, vous l'avez aujourd'hui, non pas dans votre poche, mais
dans votre coffre-fort et vous n'êtes pas plus riche pour cela...
--C'est vrai... je n'aurais jamais supposé qu'avec une fortune
pareille dans son gousset, on pût mourir de faim.
--Nous ne mourrons pas de faim, je l'espère, mais nous ne tenons pas
encore nos millions... Je vous l'ai dit et je vous le répète, ce n'est
qu'à Amsterdam que nous pourrons écouler ce «bibelot» gênant...
Faites-moi confiance, c'est tout ce que je vous demande... Si vous
voulez agir à votre guise, mener vous-même cette affaire, vous ferez
tout manquer. Que demandez-vous? de l'argent... vous en aurez,
soyez-en sûr, mais suivez mes conseils. Qu'avez-vous à craindre? que
je vous dénonce? Le puis-je sans me dénoncer moi-même?
Ce raisonnement parut convaincre Manzana. Il me tendit une main molle
que je serrai sans effusion, et nous sortîmes du café.
Dans la rue, il me prit le bras et nous nous acheminâmes vers l'Etoile.
Tout en marchant, nous continuions, bien entendu, à échafauder
combinaisons sur combinaisons, sans parvenir à en trouver une qui
valût la peine d'être retenue. Nous venions de nous engager dans
l'avenue des Champs-Elysées, quand une femme coiffée d'un chapeau
tapageur et vêtue d'un long manteau de loutre, s'arrêta brusquement
devant nous, dévisagea un instant mon compagnon et s'écria, furieuse:
--Ah! voleur! ah! bandit!... je vous retrouve enfin!...
Et, des yeux, elle cherchait un agent.
Manzana, en proie à une terreur folle, demeura un instant cloué sur
place, incapable de faire un mouvement, mais il se ressaisit vite et,
m'empoignant par la manche de mon pardessus, m'entraîna dans une
course folle, pendant que la femme hurlait comme une possédée:
--Arrêtez-le... arrêtez-le!... c'est oune voleur!... oune assassin!...
Par bonheur, l'endroit où s'était déroulée cette courte scène était à
peu près désert, et il ne se trouva point, parmi les rares promeneurs
qui montaient ou descendaient l'avenue, un courageux citoyen pour se
lancer à notre poursuite... Seul, un petit télégraphiste nous donna un
instant la chasse, mais comme nous traversions au galop l'avenue
Friedland, un tramway qui s'était arrêté brusquement lui barra le
chemin... Il nous perdit un instant de vue et, quand il eut contourné
l'obstacle, nous nous étions déjà engagés dans la rue Balzac.
Manzana tremblait comme une feuille; de grosses gouttes de sueur
roulaient sur sa face brune. Dès qu'il se vit hors de danger, il
souffla bruyamment, passa son mouchoir sur son front et me dit d'une
voix sèche:
--Mon cher Pipe, nous ne pouvons demeurer un jour de plus à Paris...
La femme que vous venez de voir va me dénoncer à la police... et...
Il n'acheva pas... Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
--Ne vous alarmez pas ainsi, répondis-je... Paris est vaste... avant
que l'on vous retrouve.
--Oh!... cette maudite femme est très puissante... elle a de hautes
relations... dans une heure, peut-être avant, j'aurai les agents de la
Sûreté à mes trousses... Je me doutais qu'elle était à Paris... Il
faut fuir... fuir le plus vite possible!... Allons n'importe où...
gagnons l'Angleterre; de là, nous verrons à passer en Hollande... mais
ne perdons pas une minute... rentrons chez moi, nous allons prendre
une décision.
Cette petite aventure m'avait certainement moins ému que Manzana. Je
dirai même qu'elle n'était point pour me déplaire, car elle rabattait
singulièrement le caquet de mon compagnon et mettait sur sa vie une
ombre plutôt fâcheuse.
Je m'étais bien douté, dès le premier instant, qu'il devait avoir un
passé des plus louches... mais je ne supposais pas qu'il pût être un
assassin. Décidément, il devenait par trop compromettant et il était
temps de le «semer», comme on dit vulgairement. A Paris, cela m'était
difficile, mais là-bas, à Londres, je pensais y arriver assez vite.
Il importait, pour le moment, de ne pas éveiller ses soupçons, d'avoir
l'air d'accepter, comme une chose toute naturelle, une situation que
le hasard semblait avoir compliquée à dessein. Ah! si j'avais eu mon
diamant en poche, comme j'eusse laissé arrêter avec plaisir ce
compagnon antipathique, car, je dois le dire, Manzana était
terriblement antipathique. Il avait un masque ingrat, des allures de
portefaix, une vilaine voix cuivrée qui vous écorchait les oreilles et
une certaine façon de rouler les _r_ qui m'horripilait.
Pour moi, qui ai l'usage du monde et qu'une certaine délicatesse
native pousse à rechercher les gens bien élevés, la compagnie de
Manzana était un véritable supplice.
Il y a des canailles qui ont un certain vernis et avec lesquelles un
gentleman peut parfois, sinon s'entendre, du moins vivre en bonne
intelligence, mais il y en a d'autres (et mon compagnon était de
celles-là) qui n'inspirent que mépris et dégoût.
Plaquer ce goujat, tel était mon dessein, mais pour cela, il fallait
que je rentrasse en possession de mon diamant et ce n'était pas chose
facile, car, je crois déjà l'avoir dit, mon horrible associé avait sur
moi l'avantage de la force.
Je ne pouvais lui opposer que la ruse, et c'est à quoi je m'employai.
Dès que nous fûmes rentrés boulevard de Courcelles, que nous nous
fûmes enfermés dans l'appartement que je partageais provisoirement
avec Manzana, ce dernier qui était encore tout bouleversé par la
petite scène de l'avenue des Champs-Elysées, m'exposa sa détresse, en
ayant soin, bien entendu, de se donner le beau rôle dans le drame
obscur que je croyais deviner.
Il me confia que la femme que nous avions rencontrée et qui l'avait si
odieusement interpellé avait été sa maîtresse, qu'il l'avait quittée
brusquement et qu'aujourd'hui elle cherchait à se venger de lui, en
inventant, comme toutes les maîtresses trompées, un tas de calomnies
sur son compte. Il n'avait heureusement rien à craindre, affirmait-il,
car si on l'arrêtait, il n'aurait pas de peine à faire tomber une à
une les accusations que porterait contre lui son ennemie, mais il
préférait éviter une confrontation désagréable dont parleraient sans
doute les journaux et qui jetterait sur son nom un discrédit fâcheux,
là-bas, en Colombie où ses proches occupaient tous de hautes
situations.
Je feignis de m'apitoyer sur son sort et de prendre pour argent
comptant toutes les stupidités qu'il me débitait, mais avec une
adresse machiavélique, je m'ingéniai à l'effrayer, distillant, goutte
à goutte mes petits effets de terreur, lui rappelant certaines
histoires d'innocents que l'on avait guillotinés, lui vantant
l'adresse et le flair des policiers français, exagérant à plaisir les
captures sensationnelles de malfaiteurs imaginaires.
J'arrivai de la sorte à le déprimer, à l'abrutir, et cet homme, qui
était mon maître quelques heures auparavant, ne tarda pas à devenir
presque mon esclave. Profitant de l'ascendant que j'exerçais
maintenant sur lui, je réglai seul nos préparatifs de départ. J'avais
eu un moment l'idée de vendre les meubles qui garnissaient mon
logement de Montmartre, mais je réfléchis que cela me serait
impossible, car j'étais en meublé, moi aussi, et mon concierge,
cerbère impitoyable, surveillait la maison avec un zèle exagéré. En
toute autre circonstance, je n'aurais pas hésité à tenter quelque bon
petit cambriolage qui m'eût assuré la tranquillité pour un mois ou
deux, mais aujourd'hui, j'étais craintif.
Oui, le croirait-on? Moi, Edgar Pipe, dont les exploits étaient
célèbres, quoique anonymes, je n'osais plus aujourd'hui tenter quoi
que ce fût, et cela, à cause de ce bandit de Manzana qui était, par la
force, devenu le dépositaire du Régent.
Et pourtant, il fallait fuir, quitter Paris le plus vite possible, car
je prévoyais bien que mon associé allait se faire pincer... Si on
l'arrêtait, j'étais perdu. On perquisitionnerait chez lui, on
trouverait le diamant et je verrais pour toujours s'écrouler mes rêves
d'avenir.
Manzana s'était étendu sur son divan. Il semblait réfléchir, mais en
réalité, il ne pensait à rien, car il était littéralement abruti. La
rencontre qu'il avait faite l'avait plongé dans une prostration
profonde...
--Voyons, lui dis-je, il faudrait prendre une décision.
--Evidemment, répondit-il... Je cherche... mais je ne trouve rien...
--Ecoutez, je crois avoir résolu le problème...
--Pas possible!
--Oh! ce n'est pas fameux, je vous préviens, mais enfin, faute de
grives...
--Oui... oui... exposez votre idée.
VIII
OU JE REPRENDS ENFIN L'AVANTAGE
Je rapprochai du divan la chaise sur laquelle j'étais assis à
califourchon, et dis à Manzana qui s'était soulevé sur son coude et me
regardait anxieux:
--Pour entreprendre le voyage en Hollande dont je vous ai parlé, il
nous fallait environ deux mille francs, mais puisque nous avons décidé
de passer en Angleterre, nous pouvons nous contenter d'une somme plus
modeste... Nous verrons là-bas, à nous arranger... J'ai d'ailleurs
quelques amis à Londres, et ils ne demanderont certes pas mieux que de
m'obliger... Pour le moment, il nous faudrait au minimum trois cents
francs...
--Vous croyez?
--Oui...
--Mais au point où nous en sommes, mon cher Pipe, trois cents francs
sont aussi difficiles à trouver que deux mille...
--Ce n'est pas mon avis...
--Vous verriez donc une combinaison?
--Oui...
--Mon cher Pipe, vous êtes vraiment un homme de ressource...
--Trêve de compliments, vous n'en pensez pas un mot...
--Je vous assure...
--Allons droit au but... Tout à l'heure, vous parliez de vendre les
meubles de cet appartement, mais je vous ai fait comprendre que cela
était impossible... Cependant, si vous ne pouvez faire argent des gros
meubles, vous pouvez assez facilement vendre cette pendule, ces
candélabres, cette statuette et les différents bibelots qui garnissent
le salon. Si l'on ne peut emporter une commode ou un buffet, il est
facile de sortir d'ici, en les dissimulant sous son pardessus, des
objets moins encombrants... Le concierge n'y verra que du bleu.
--Oui... oui... en somme, vous en revenez à ma première idée.
--Pas précisément, puisque la vôtre était impraticable... Allons, ne
perdons pas un instant, enveloppons tout de suite ce que nous voulons
vendre...
--C'est cela... cependant, êtes-vous sûr de trouver un acquéreur?
--Oui...
--Mais il exigera peut-être des renseignements... il ne consentira à
payer qu'à domicile.
--Ne vous inquiétez pas de cela... j'ai tout prévu...
Manzana ne me demanda pas d'explications.
Il était d'ailleurs dans un tel état d'avachissement que je faisais de
lui tout ce que je voulais. Il tressaillait au moindre bruit, allait à
chaque instant soulever le rideau de la fenêtre pour regarder dans la
rue et s'il apercevait quelqu'un immobile, sur le trottoir d'en face,
il s'imaginait aussitôt que la maison était surveillée, que des agents
de la Sûreté l'épiaient et qu'il allait être arrêté.