nommait Alcide, et, au bout de vingt-quatre heures, nous étions les
meilleurs amis du monde. J'offris force tournées, il bavarda et je fus
bientôt aussi renseigné que lui sur les habitudes et les manies du
père Bénoni.
--Le vieux, me dit Alcide, est la crème des patrons... jamais un
reproche... et le ménage n'est pas dur à faire... un coup de balai de
temps en temps, quelques coups de plumeau par-ci par-là et c'est
tout... Avec ça de la liberté, autant qu'on en veut, car Monsieur sort
souvent... surtout le soir... Figurez-vous que, malgré ses
soixante-sept ans, il court encore le guilledou... Si c'est pas
honteux... un homme de son âge!... Mais je ne m'en plains pas, car
j'en profite pour aller au cinéma... J'adore ça le cinéma, et vous?
Alcide venait, sans qu'il s'en doutât, de me livrer l'appartement de
son patron. C'était d'ailleurs une bonne bête que cet Alcide, et pour
peu qu'on le flattât et surtout qu'on lui «rafraîchît la
dalle»--suivant sa propre expression--on en tirait tout ce qu'on
voulait. Je lui donnai rendez-vous pour le soir même au cinéma des
Ternes où il arriva, légèrement éméché.
En attendant que le spectacle commençât, nous causâmes, et mon nouvel
ami me documenta non seulement sur son patron, mais encore sur le
local où je m'apprêtais à pénétrer. La disposition des lieux m'était
maintenant familière, et j'étais sûr de ne pas faire un pas de clerc.
Tout en conversant avec le brave Alcide, j'explorais doucement ses
poches, car une idée m'était venue. J'espérais qu'il avait sur lui les
clefs de l'appartement, mais j'eus beau le fouiller avec ma dextérité
habituelle, je ne trouvai rien qu'une pipe, une blague à tabac et un
briquet.
Tout à coup, j'eus une inspiration... Je me tâtai, me tournai et me
retournai sur mon fauteuil, puis dis à mon compagnon d'un air contrit:
--Ah!... il m'en arrive une bonne... Figurez-vous que j'ai perdu mes
clefs...
--Alors, vous ne pourrez pas rentrer chez vous?
--C'est à craindre... bah! tant pis, je prendrai une chambre à
l'hôtel... satanées clefs, va!... Je les aurai perdues dans le métro...
--Moi, dit Alcide, j'étais comme vous autrefois, je perdais toujours
mes clefs... même que mon patron a failli me renvoyer pour cela, mais
maintenant, cela ne m'arrivera plus, car lorsque je m'absente, je les
laisse toujours chez le concierge.
J'étais fixé... l'effraction que je croyais pouvoir éviter devenait
nécessaire. Heureusement que j'avais sur moi un attirail complet de
cambrioleur.
Le spectacle commença. Alcide applaudit en voyant sur l'écran
l'annonce d'un film sensationnel intitulé _La Sandale Rouge_.
--Ah! me dit-il, ça, c'est un truc épatant... Je l'ai déjà vu trois
fois, et je ne m'en lasse jamais... Il y a là-dedans, un sacré type de
détective qui est joliment malin et un chien qui joue absolument comme
un homme.
Les scènes se succédaient avec une rapidité folle, car le film était
très long, paraît-il, et il fallait l'expédier en un nombre déterminé
de minutes, afin que le programme pût être épuisé à onze heures juste.
Par une ironie assez étrange, cela débutait par un cambriolage
accompli dans des conditions particulièrement difficiles, mais comme
on voyait bien que ce n'étaient pas des «professionnels» qui jouaient
dans cette pièce! Le cambrioleur était d'une maladresse insigne et
opérait avec une naïveté ridicule. Il forçait un coffre-fort comme il
eût ouvert un placard, et ne prenait même pas la peine de masquer avec
le pan de sa jaquette la petite lampe électrique suspendue à la
ceinture de son pantalon.
Quant au détective, c'était bien le plus grand benêt qui se pût voir,
et il serait à souhaiter que nous n'eussions jamais devant nous des
gaillards plus dégourdis.
Non, vraiment, ceux qui se figurent que des films semblables peuvent
inspirer les jeunes gens qui se destinent au cambriolage, ceux-là se
trompent étrangement. De pareils spectacles ne servent qu'à fausser
l'esprit des débutants, et à faire d'eux ce que nous appelons des
«mazettes». Ils veulent, dans la vie, opérer comme au cinéma et se
font cueillir à la douzaine.
Si un jour, je me décide à paraître sur l'écran--la chose n'est pas
impossible, après tout--alors, le public comprendra la différence
qu'il y a entre un vulgaire escarpe et un artiste de la cambriole.
Profitant d'un moment où Alcide était absolument empaumé par une scène
tragique, je me levai doucement, longeai dans l'obscurité l'étroit
couloir ménagé entre les fauteuils et, deux minutes après, j'étais
dans la rue.
Du cinéma des Ternes au 210 du boulevard de Courcelles, il n'y a que
deux pas, et pendant qu'Alcide suivait attentivement les phases
palpitantes de la _Sandale Rouge_, un autre cambrioleur, qu'il ne
soupçonnait pas, montait tranquillement l'escalier qui conduit à
l'appartement de M. Bénoni. Le vieil antiquaire habitait au troisième
et j'étais sûr, ce soir-là, de ne pas le rencontrer chez lui, car,
ainsi que me l'avait appris ce bon Alcide, il passait sa soirée chez
une petite poule des Batignolles.
Au premier étage, je rencontrai une dame et m'effaçai poliment. Elle
me décocha un petit coup d'oeil en coulisse et je crus remarquer que
je ne lui étais pas indifférent. Je continuai à monter lentement, et
arrivé au troisième, je me penchai sur la rampe de l'escalier...
Personne!... J'écoutai quelques instants et, n'entendant aucun bruit,
je m'approchai de la porte de l'antiquaire.
Tirant alors de ma poche mon trousseau de cambrioleur, je me mis à
caresser doucement la serrure qui s'ouvrit du premier coup, car cet
étourdi d'Alcide n'avait même pas pris la précaution de donner un tour
de clef.
Je refermai la porte sans bruit et fis jouer le déclic de ma petite
lampe de poche. J'étais dans une antichambre tendue d'andrinople; un
tapis moelleux recouvrait le parquet; des meubles qui n'avaient rien
d'ancien étaient placés le long de la muraille et je m'étonnai de ne
pas trouver là quelqu'un de ces bahuts, de ces coffres à ferrures, de
ces cassettes moyenageuses qui ornent habituellement l'intérieur d'un
collectionneur. Ce qui me frappa aussi, ce fut l'extrême propreté de
cet appartement où je m'attendais à voir tout pêle-mêle. Une grande
porte en laqué blanc et à bouton de cuivre ouvragé s'offrait en face
de moi. D'après le plan que m'avait involontairement fourni Alcide,
c'était là que devait se trouver le cabinet de M. Bénoni. Il
s'agissait de faire vite, car j'ignorais à quelle heure devait rentrer
le bonhomme.
Je tournai résolument le bouton, la porte s'ouvrit, mais ô surprise!
un flot de clarté m'aveugla dès l'entrée, en même temps qu'une voix
dure, prononçait, avec un accent bizarre: «Un pas de plus et vous êtes
mort!...»
C'est seulement à cette minute que j'aperçus celui qui me menaçait. Il
se tenait debout, derrière un bureau et braquait sur moi le canon d'un
revolver. C'était un homme d'une quarantaine d'années, solidement bâti,
très brun, et dont les yeux brillaient comme des ampoules électriques.
J'avais eu un mouvement de recul, mais la voix reprit, plus sèche,
plus impérieuse:
--Si vous tentez de fuir, je tire!
Et ce disant, l'inconnu s'avança vers moi.
Nous sommes, dans notre métier, préparés à toutes les surprises, mais
avouez que celle-là était plutôt roide.
Je me ressaisis cependant et cherchai une excuse:
--Pardon... Monsieur... balbutiai-je. Je croyais trouver ici M. Bénoni
à qui j'ai une affaire à proposer et...
L'homme brun éclata de rire, eut un haussement d'épaules, puis
m'ordonna de lever les mains, ce que je fis sans murmurer, car je
voyais toujours le petit canon du revolver braqué entre mes deux
yeux...
--Je vous assure... repris-je... c'est à M. Bénoni que je désirais
parler... il était d'ailleurs prévenu de ma visite...
--Ah! répliqua mon interlocuteur d'un ton narquois... ah! il était
prévenu de votre visite... Est-ce lui aussi qui vous avait prié de
crocheter sa serrure?...
--Je...
--Taisez-vous, gredin... vous êtes un cambrioleur... un maladroit
cambrioleur, voilà tout...
C'était la première fois que l'on m'appelait maladroit et c'était la
première fois aussi que je me trouvais face à face avec un de mes
«fournisseurs» habituels.
On a beau avoir du sang-froid, ces coups imprévus vous coupent bras et
jambes.
--Oui, un maladroit... reprit l'homme brun avec un haussement
d'épaules... on prend ses informations, que diable! et l'on ne vient
pas stupidement se jeter dans la gueule du loup...
Ne sachant que répondre, je répétais machinalement le nom de M.
Bénoni...
--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre Bénoni?... est-ce que je le
connais, moi, votre Bénoni?... vous cherchez une défaite, mais ça ne
prend pas... vous savez... Vous êtes ici chez le comte Melchior de
Manzana, attaché d'ambassade...
--Cependant... fis-je avec un peu plus d'assurance, c'est bien ici le
troisième étage?
--Mais non... idiot... c'est le deuxième... vous n'avez donc pas
remarqué qu'il y a un entresol... Faut-il que vous soyez bouché, tout
de même... Et vous vous livrez au cambriolage!... c'est probablement
la première fois que vous opérez?...
--Oui... c'est la première fois, avouai-je humblement, dans l'espoir
d'attendrir l'homme au revolver...
--Vous n'aurez pas de sitôt l'envie de recommencer, prononça-t-il
sèchement, car je vais incontinent vous remettre entre les mains des
sergents de ville...
--Oh! je vous en supplie... ne faites pas cela... ayez pitié de moi...
je ne vous ai, en somme, causé aucun préjudice... et puis, j'ai une
circonstance atténuante... ce n'est pas chez vous que je venais... il
y a erreur.
--Vous êtes bon, vous, avec vos erreurs... Ah! vous prenez gaîment les
choses! Vous vous introduisez chez les gens dans l'intention de mettre
à sac leur appartement et quand vous tombez sur quelqu'un qui ne veut
pas se laisser faire vous vous excusez, en disant: «Pardon... il y a
erreur...» C'est commode cela... oui, très commode en vérité, mais je
ne saurais admettre une telle excuse... mon devoir est de vous faire
arrêter, car si je vous laissais partir, demain vous recommenceriez
votre joli métier et feriez peut-être des victimes...
--Oh! non, je vous le jure, répondis-je d'un ton larmoyant...
--Ta, ta, ta!... tout ça, c'est de la blague... vous cherchez à
m'apitoyer, mais vous n'y réussirez pas... D'ailleurs, vous ne dites
pas un mot de vrai... vous prétendez vous être trompé d'étage, cela
n'est pas exact...
--Je vous jure que j'allais chez M. Bénoni...
--Oui... dites que vous y êtes allé, et que, n'ayant rien trouvé chez
lui, vous avez pensé vous rattraper ici... Ça ne prend pas... allez
raconter cela à d'autres, mais pas à moi...
Je crus devoir jouer le grand jeu.
--Monsieur, écoutez-moi, répliquai-je... je sais qu'il sera bien
difficile de vous convaincre... cependant... si vous voulez m'accorder
quelques minutes d'attention...
--Vous n'allez pas me faire une conférence, je suppose... Ah! non, en
voilà assez!... Allons, ouste! descendez avec moi chez le concierge...
--Une seconde, je vous en prie...
--Descendez, vous dis-je...
--Vous ne voulez pas m'écouter, vous avez tort!... Tenez, je
m'explique... Je ne sais quelle est votre situation de fortune, mais
si vous consentez à me laisser libre, je vous donne cinq cent mille
francs...
--Vous êtes fou...
--Non... c'est sérieux... tout ce qu'il y a de plus sérieux... Vous
m'avez pris pour un cambrioleur... eh bien! vous vous êtes trompé...
je suis riche... riche à millions, entendez-vous.
Mon interlocuteur me regarda d'un air inquiet...
Comme je m'étais rapproché, il crut sans doute que j'allais me jeter
sur lui, car il leva de nouveau son revolver, mais sans me laisser
intimider par ce geste, je repris avec plus de force:
--Oui... riche à millions et si vous voulez me promettre de ne rien
tenter contre moi, je vais vous le prouver à l'instant. Il ne faut pas
se fier aux apparences... Je sais que tout m'accuse, mais quand vous
saurez pourquoi je tenais tant à m'introduire chez M. Bénoni, vous
comprendrez tout... Il y a dans la vie...
--Au but... et vivement...
--J'y arrive, mais d'abord acceptez-vous mes conditions?
--Cela dépend...
--Il faut que je sois fixé... car si vous refusez, je n'ai aucune
raison de vous révéler mon secret...
--Cinq cent mille francs, avez-vous dit?
--Oui, cinq cent mille francs...
--Comptant?...
--Presque...
--Oui, je vois, vous cherchez à me monter le coup...
--Je vous jure que je dis la vérité.
L'homme brun me regardait fixement et je voyais bien que l'affaire
l'intéressait.
--Ecoutez, lui dis-je... vous êtes un gentleman... moi aussi, quoique
toutes les apparences soient contre moi.
--En effet... un gentleman qui a sur lui un trousseau de fausses clefs
et qui crochette les serrures...
--Ce n'était pas la vôtre que je voulais crocheter... bref... puisque
le hasard m'a jeté entre vos mains, je suis prêt à vous acheter ma
liberté... Cinq cent mille francs... acceptez-vous?
--Oui, si vous payez immédiatement.
--Bien, alors nous allons nous entendre...
VI
LE TOUT EST DE S'ENTENDRE
La partie était engagée... On conviendra qu'elle était délicate. Mon
interlocuteur avait un revolver... J'étais donc à sa merci. Comment
allais-je me tirer de là? Je ne pouvais compter que sur mon seul
talent de persuasion... Arriverais-je à convaincre l'homme que j'avais
en face de moi et surtout à lui faire accepter la combinaison que
j'allais lui proposer? Je serais obligé de lui montrer mon diamant, et
comme il était le plus fort, il pouvait chercher à me l'enlever, mais
j'étais résolu à tout... même à me faire tuer pour défendre mon bien.
--Voulez-vous, dis-je, allumer la lampe qui se trouve sur votre bureau?
Mon adversaire tourna le commutateur et une éblouissante clarté se
répandit sur la table.
M'approchant alors, je tirai de la poche de mon gilet le petit sac en
peau dans lequel était enfermé mon trésor.
--Voici, dis-je, une fortune de plusieurs millions.
Et je fis scintiller le diamant sous la lampe.
L'homme brun ouvrait des yeux larges comme des soucoupes; il devait se
connaître en pierres précieuses, je vis cela tout de suite, car il eut
une exclamation de surprise, puis, se tournant vers moi:
--Où avez-vous eu cela? demanda-t-il.
--Peu importe, répondis-je... Ce diamant est-il vrai ou faux?
--Parbleu!... il est vrai, je le vois bien, il est même...
Et en disant ces mots, il avança la main, mais je retirai vivement la
mienne.
--Jamais, prononça-t-il, vous ne vous débarrasserez de cet objet-là...
--Vous croyez?
--J'en suis à peu près sûr.
--Ne vous inquiétez pas de cela... je sais où le _placer_.
Nous nous regardâmes un instant. Mon interlocuteur semblait s'être
radouci et il avait laissé retomber son bras droit... Je crus qu'il
allait poser son revolver sur la table, mais il le gardait toujours à
la main...
--Vous voyez, dis-je, que je ne vous avais pas trompé... allons,
acceptez-vous ma proposition?
L'homme brun parut réfléchir, puis au bout d'un instant:
--Eh bien oui... j'accepte, mais à une condition.
--Laquelle?
--C'est que vous allez immédiatement déposer ce diamant dans mon
coffre-fort...
--Ah!... fis-je, légèrement ému... et après?
--Après... nous causerons...
--Ne pouvons-nous causer maintenant? Que pouvez-vous craindre?... vous
avez un revolver, moi, je n'en ai pas... Je suis à votre discrétion.
--C'est vrai... eh bien, asseyez-vous sur ce divan, là, en face de moi.
Je pris place sur le divan; mon interlocuteur s'assit dans un fauteuil,
derrière son bureau et plaça son browning à côté de lui. Il avait
tourné la lampe électrique dans ma direction, de sorte que je me
trouvais en pleine lumière, tandis que lui m'apparaissait vaguement
dans l'ombre... Ses yeux, qui brillaient comme deux escarboucles,
étaient continuellement fixés sur les miens, et j'éprouvais une
certaine gêne, sous l'influence de ce regard magnétique, inquiétant et
narquois.
--Puisque nous devenons associés, prononça-t-il enfin, il est assez
juste que nous nous présentions l'un à l'autre... Mon nom, je crois
déjà vous l'avoir dit, est Melchior de Manzana... et le vôtre?
--Edgar Pipe.
--Vous êtes sujet anglais?
--Oui...
--Je m'en étais aperçu à votre accent... Moi, je suis Colombien...
Il y eut un silence, puis il reprit:
--Maintenant que les présentations sont faites, revenons à notre
affaire... Je ne vous demanderai pas comment le superbe diamant que
vous venez de me montrer est tombé entre vos mains... Vous ne l'avez
pas, je suppose, trouvé dans la rue... Vous l'avez, c'est le principal,
mais je doute que nous nous en débarrassions facilement.
--Si... très facilement...
--Vous croyez?
--J'en suis sûr...
--Auriez-vous déjà acquéreur?
--Oui... et non...
Melchior de Manzana eut un mouvement d'impatience aussitôt réprimé,
puis après avoir un instant tapoté du bout des doigts la plaque de
verre qui recouvrait son bureau, il laissa tomber ces mots:
--Cela n'est pas une réponse... expliquez-vous plus clairement, je
vous prie... dites-moi ce que vous avez l'intention de faire de ce
diamant... voilà certes un objet assez difficile à caser dans le
commerce... aucun marchand ne vous le prendra.
--Je le sais, aussi mon intention n'est-elle pas de l'offrir à un
marchand.
--Alors?...
--J'ai un ami qui est lapidaire et...
--Oui, je comprends... il fractionnera le diamant... c'est dans les
choses possibles, mais cela diminuera considérablement sa valeur.
--On en retirera toujours trois millions, au minimum.
--Ah! tant que cela, vous croyez?... Moi, j'estime qu'une fois morcelé,
il vaudra tout au plus deux millions...
--Ce sera encore une bonne affaire...
--Certes... mais dites-moi donc, je ne vois pas pourquoi nous ne
partagerions pas...
--Il me semble que vous aviez accepté cinq cent mille francs...
--Oui... c'est vrai, mais j'ai réfléchi... J'estime maintenant que
nous devons partager...
J'étais pris... Que pouvais-je refuser à cet individu qui me tenait
sous la menace de son revolver. Je souscrivis donc à toutes ses
conditions, bien décidé à discuter plus tard, avec lui, quand je
pourrais enfin exprimer librement ma pensée. Pour l'instant, j'étais
dans la situation d'un homme qui se noie et qui cherche à se rattraper
à la moindre branche, à la plus précaire des épaves.
--Soit, dis-je, j'accepte... nous ferons deux parts égales, de la
somme que nous retirerons du diamant.
Et j'ajoutai hypocritement:
--D'ailleurs, je serai très heureux de vous obliger, car j'avoue que
vous m'êtes très sympathique.
Melchior de Manzana me regarda avec méfiance.
--N'exagérez pas, dit-il.
--Je vous assure...
--C'est bien, trancha-t-il... puisque nous sommes d'accord,
remettez-moi l'objet, je vais le serrer dans mon coffre-fort.
--Ah! pardon, fis-je... cela n'était pas dans nos conventions.
--Possible... mais vous admettrez bien que je m'entoure de quelques
garanties... Vous ne supposez pas que je vais vous laisser filer avec
votre diamant...
--Certes non, mais qui me dit qu'une fois que vous l'aurez enfermé
dans votre coffre-fort, vous ne me flanquerez pas à la porte purement
et simplement.
Mon interlocuteur eut un petit haussement d'épaules.
--Mon cher Pipe, répondit-il (il m'appelait son cher Pipe),
permettez-moi de vous dire que vous manquez un peu de perspicacité...
Voyons, il suffit de raisonner, que diable! Vous vous présentez chez
moi en crochetant ma serrure, je vous reçois, le revolver à la main,
nous discutons et finalement je consens à traiter avec vous... Au lieu
de vous livrer à la police, comme c'était mon droit--je dirai plus,
mon devoir--je fais taire tous mes scrupules d'honnête homme et je
deviens... votre associé... Triste association, à la vérité, car le
capital que vous m'apportez étant de source suspecte, je risque, par
la suite, de devenir complice d'un vol... Je joue gros jeu, moi aussi,
vous en conviendrez...
--Evidemment... évidemment, mais vous vous compromettez davantage
encore en conservant le diamant chez vous, dans votre propre
secrétaire... Avez-vous donc l'intention de le vendre vous-même?
--Non, mon cher Pipe, cela vous regarde... Quand nous aurons trouvé un
acquéreur, je vous rendrai votre pierre précieuse et nous irons tous
deux chez cet acquéreur. En un mot, nous ne nous quitterons plus un
seul instant... A partir de cette minute, vous devenez mon hôte, mon
commensal... vous vous installez ici... Je vous fais dresser un lit
dans cette pièce, à côté du coffre-fort et vous pouvez ainsi
surveiller votre «gage». Que vous faut-il de plus?
Ce raisonnement était loin de me convaincre, mais dans la situation où
je me trouvais, je devais tout accepter. Le revolver, un petit
browning bronzé, était toujours sur la table et Manzana le caressait
de temps à autre d'un geste nonchalant.
La grande force, dans la vie, c'est de gagner du temps, car avec le
temps les affaires les plus compliquées finissent souvent par
s'arranger d'elles-mêmes... Je cédai donc et remis le diamant à
Manzana. Il le regarda de nouveau, s'extasia sur son poids et sa
limpidité, puis, ouvrant son coffre-fort, le plaça soigneusement sur
la tablette du haut, dans une petite caisse à monnaie. Cela fait, il
referma la porte de fer, mit la clef dans la poche de son gilet, puis,
familièrement, vint s'asseoir sur le divan, à côté de moi.
Il avait laissé son revolver sur la table et j'aurais pu, à ce moment,
me jeter sur lui, l'étourdir d'un coup de poing et reprendre mon bien,
mais je n'osai point... Manzana était un individu taillé en force, un
gaillard au cou de taureau, aux mains énormes et il n'eût fait de moi
qu'une bouchée... Je songeai aussi à me précipiter vers le bureau, à y
prendre la petite arme sournoise qui s'y trouvait, mais je compris que
cela serait impossible... Manzana était assis à ma droite et il lui
suffisait d'étendre la main pour s'emparer du browning. Il valait
mieux user de ruse, attendre une occasion plus favorable... En tout
cas, j'étais bien résolu à ne plus lâcher mon homme d'une semelle.
--Mon cher Pipe, me dit brusquement Manzana, vous êtes ma providence.
Et comme je le regardais, ahuri...
--Oui... ma providence!... Voyez comme la vie est drôle... j'étais
perdu, ruiné, prêt à m'enfuir je ne sais où, quand vous avez eu la
bonne idée de crocheter ma porte... Cela vous étonne, hein? A voir cet
intérieur plutôt luxueux, on dirait que je roule sur l'or... Hélas!
mon cher Pipe, je suis pauvre comme Job... Rien de ce qui est ici ne
m'appartient... j'ai loué cet appartement tout meublé à une vieille
rentière en ce moment à Nice et qui ne se doute certainement pas
qu'elle ne verra plus la couleur de mon argent... Voyons, causons
sérieusement... vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez où
placer notre diamant... expliquez-vous... Est-ce que vous ne vous
illusionnez pas un peu?... Votre ami, le lapidaire, est-il un homme
sûr? Avez-vous déjà traité quelque affaire avec lui? Ne craignez-vous
point qu'il vous dénonce lorsqu'il aura «l'objet» entre les mains?
--Non... mon lapidaire est un honnête homme...
--Ah!... et où demeure-t-il?
--A Amsterdam...
Manzana bondit sur le divan comme s'il eût touché une pile
électrique...
--A Amsterdam!... à Amsterdam!... et vous croyez que nous allons aller
à Amsterdam?
--Il le faudra bien... à moins que vous ne connaissiez ici quelqu'un
qui consente à nous acheter le diamant...
--Au fait, vous avez raison... j'étais stupide... eh bien, nous irons
à Amsterdam, voilà tout... mais, en ce cas, il faudrait partir le plus
tôt possible.
--Je suis à vos ordres... Demain, si vous voulez?...
--Demain, soit... D'ailleurs, cela tombe à merveille, car j'ai
quelques raisons pour ne pas m'éterniser à Paris... ainsi, c'est
entendu, nous allons à Amsterdam. Là, votre ami le lapidaire
fractionne le diamant, en opère la vente, nous remet l'argent, nous
partageons et tirons chacun de notre côté... Combien croyez-vous que
tout cela demande de temps?
--Un mois au minimum...
--Oui, c'est ce que je pensais... Et vous avez, bien entendu, de quoi
payer notre voyage?
Je regardai Manzana d'un air effaré...
--Comment? fit-il, vous hésitez à me faire cette légère avance... mais
je vous la rembourserai, mon cher, soyez tranquille.
--Alors, vous n'avez pas d'argent?
--Mais puisque je vous ai dit tout à l'heure que j'étais à la côte...