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ARNOULD GALOPIN
______
Mémoires
d'un Cambrioleur
retiré des affaires
______
ALBIN MICHEL, EDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
Il a été tiré de cet ouvrage
12 exemplaires sur PAPIER DU JAPON
numérotés à la presse
de 1 à 12
30 exemplaires sur papier vergé pur fil
des PAPETERIES LAFUMA
numérotés à la presse
de 1 à 30
_Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays_
_Copyright 1922 by Albin Michel_
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Sur la Ligne de Feu (Carnet de campagne d'un correspondant de guerre).
Sur le Front de Mer (_Prix de l'Académie Française_).
Les Poilus de la 9e.
Les Gars de la Flotte.
Le Requin d'Acier.
La Mascotte des Poilus.
Le Navire Invisible.
La Sandale Rouge.
La Ténébreuse Affaire de Green Park.
L'Homme au Complet Gris.
La Petite Loute.
La Carmencita.
L'Espionne du Cardinal.
Le Docteur Oméga.
La Reine de la Jungle.
La Dame de la Lande.
L'Homme à la Figure Bleue.
Le Mystère de Grosvenor House.
L'Etrange Aventure de Mr Gordon Reid.
Le Roi qui n'a jamais régné.
L'Auberge de Broadway.
Le Horzain.
Les Pêcheurs de Ceylan.
La Chanson de Kenavo.
Devant la Mer.
Nos Frères de la Côte.
Les Terres-Neuvas.
Les Forçats de la Mer.
PREMIÈRE PARTIE
I
OU LE LECTEUR PEUT ÊTRE ASSURÉ QUE CE QU'IL VA LIRE N'A PAS ÉTÉ
IMAGINÉ A PLAISIR
Croyez-vous au Merveilleux?
On a déjà tant dit, écrit, argumenté sur la question qu'il semble que
le sujet soit épuisé.
Et pourtant, non!... Epuiser un sujet c'est le connaître à fond, et
qui peut se flatter d'avoir approfondi l'Inconnu?
Pour moi, je crois au Merveilleux. Qu'on l'appelle comme on voudra, il
n'y a point d'effet sans cause... Or, j'ai vu l'effet, qu'importe si
la cause doit être provisoirement classée sous ce vocable imprécis.
Je demande donc à ceux qui sont de mon avis de me suivre, non pas dans
le dédale obscur de raisonnements abstraits, mais tout simplement dans
les galeries du musée du Louvre.
D'ailleurs, je n'y force personne.
* * * * *
Donc, nous voici dans la longue enfilade des salles. Je tiens à vous
prévenir qu'il y fait aussi noir que dans la cervelle du plus fumeux
des philosophes.
Jusque-là, rien d'étrange. C'est la nuit, voilà tout. Les échos
soulevés par les pas sur le parquet se prolongent à l'infini.
Pour m'en tenir à ma comparaison avec ce qui touche au domaine de la
pensée, je dirai que ces échos ressemblent au «martèlement» d'une idée
obsédante, comme on en a dans les états de demi-rêve.
Les hautes fenêtres reçoivent, de l'extérieur, la lumière blafarde et
fausse des candélabres électriques.
Çà et là, percent des lueurs... Ce sont, aperçues dans un rayon
oblique, les dorures du lambris.
Le jour, c'est à peine si on les remarque--tant est grande leur
profusion--mais la nuit, ces rares éclats incertains ont quelque chose
d'inquiétant, comme des yeux qui veillent dans l'ombre.
Ailleurs, c'est le mystère, le silence, rien!
La nuit où je notai ces impressions était celle de Noël.
Les cloches de Saint-Germain-l'Auxerrois annonçaient la messe de
minuit et leur son pénétrait, assourdi, dans les galeries sombres,
aussi atone que la clarté lointaine des réverbères.
* * * * *
Deux gardiens poursuivant leur ronde nocturne venaient de s'engager
dans la salle des Antiquités Egyptiennes. L'un portait une lanterne
sourde. Précisons! Il importe de ne rien laisser dans le vague, que ce
qui demeure inexplicable.
Le premier s'appelait Bartissol et était du Midi... Il seyait au
second, qui était Bas-Breton, de se nommer Logarec.
--Entends, dit Bartissol! Voilà la messe qui sonne... Y en a qui vont
réveillonner et bambocher toute la nuit... Qu'est-ce que ça te dit à
toi, vieux?
--A moi?... rien, fit Logarec rêveur.
--Eh bien, à moi, ça me dit qu'on n'est pas de ceux-là, de ceux qui
font la fête!...
--Ah bien sûr!
--Tiens! voilà notre réveillon à nous.
Et le Méridional, d'un geste rageur, déposa lourdement sa lanterne sur
le sarcophage de la reine Tia.
Ils s'arrêtèrent et s'adossèrent à la clôture placée devant les
collections.
Le Breton renversa son bicorne sur sa nuque, croisa les bras et se mit
à suivre, en face de lui, les jeux de la lumière bleuâtre sur les
glaces de la fenêtre.
Là-bas, loin, sur la place, à l'origine de cette lumière, il suffit du
passage d'une phalène, d'un insecte gros comme un rien, pour qu'ici,
sur les vitres, ce soit une fantasmagorie énorme, aux larges ailes de
vampire.
On supposera peut-être que je prépare mon atmosphère? Non pas!... Que
les sceptiques tentent l'expérience! Je crois plutôt, en certaines
circonstances, à la collaboration secrète de phénomènes bizarres mus
par un agent insaisissable, et provoquant l'événement qu'aucune des
lois établies ne saurait expliquer.
C'est précisément en cela que consiste le Merveilleux.
Je ne dis rien d'autre que ce qui fut: un gardien du Louvre, qui se
trouvait être Breton, regardait se jouer la lumière électrique sur les
glaces d'une fenêtre de la salle des sarcophages.
Et ce gardien disait:
--Sais-tu, Bartissol, à quoi je songe?... aux nuits de Noël de chez
nous. Elles étaient bleues comme celle-ci, à cause du clair de lune
sur la neige, mais il y avait plus de neige dans ce temps-là
qu'aujourd'hui... ou bien c'est le pays qui n'est pas le même... On
allait en bande à la messe de minuit, et puis on revenait gelé, transi
et bien content de trouver une bonne bûche qui pétillait dans l'âtre.
Alors... on réveillonnait avec des crêpes, du boudin, et les anciens
racontaient des histoires.
--Ah oui! fit Bartissol, les vieux en ont toujours de bonnes.
--La plupart du temps, reprit le Breton, c'étaient des contes qui font
peur... Nous... les gosses, on dormait à moitié, mais on se réveillait
toujours dès qu'on parlait du Korrigan.
--Hé! railla Bartissol, qu'est-ce que c'est que ça, le Korrigan?
--C'est comme qui dirait une sorte de loup-garou...
--En as-tu vu?
--Moi... non, mais il y a des gens qui en ont vu.
--Et à quoi cela ressemble-t-il?... à une bête?
--Non... Ce serait plutôt un homme... certains croient que c'est un
damné... un mort qui revient, comprends-tu?
--Eh bien! vous êtes gais là-bas, en Bretagne... Chez nous, à Pézenas,
on réveillonne aussi, mais on chante et on boit, Bou Diou! et les
garçons dansent avec les filles... ça, c'est s'amuser, quoi!... Enfin,
bref, quelle figure a-t-il, ton Korrigan?
--Cela dépend... Quelquefois, on ne voit que deux yeux...
--Hein?... deux yeux, sans corps?
--Il paraît... Deux yeux qui brillent dans la nuit et qui se mettent à
vous poursuivre... D'autres fois, cela vous saisit brusquement par
derrière... vous renverse, et il y a des malheureux que l'on a trouvés
morts, la figure déchirée... le ventre ouvert...
--Brrr!...
L'homme du Midi tortilla sa longue moustache d'un geste vainqueur
d'ancien dragon et se mit à rire doucement. Il n'était pas de ceux qui
croient aux Korrigans ni aux contes de bonne femme.
Le petit Logarec, ancien quartier-maître de la flotte, se réservait et
n'en pensait pas moins.
Cependant, les deux gardiens tombèrent d'accord sur ce point qu'il
était abusif, à l'heure où tous les vivants s'amusent, de condamner
deux fonctionnaires à garder trois ou quatre personnages, défunts
depuis des siècles.
--Que l'on veille sur les diamants, dit Bartissol, je comprends; sur
les tableaux, passe encore, mais supposer que quelqu'un aura jamais
l'idée d'enlever une vieille dame comme cette reine-là...
--Des fois..., répliqua Logarec.
--Et que veux-tu qu'on en fasse?
--Toi ou moi, rien, pardi! mais un savant, un collectionneur! ces
gens-là n'ont pas des idées comme tout le monde... Avoue que c'est
drôle tout de même, ces antiquités... Je trouve que ça vous a quelque
chose d'impressionnant...
Et, tout en parlant, Logarec, rêveur, contemplait la glace qui
recouvrait le sarcophage dans lequel était enfermée la pauvre reine
Tia.
La tête et le haut du buste de la momie étaient dégagés des
bandelettes, ainsi que ses mains, ramenées sous le menton. Ce masque
de mort sévère, de couleur sombre, aux traits profondément accentués,
paraissait de bronze. On l'eût pu prendre pour une figure sculptée en
haut-relief, n'eût été une sorte d'humidité persistante entre les deux
bords des paupières.
Le gros oeil de cyclope de la lanterne sourde posée sur la glace
éclairait le visage en dessous et rebroussait de bas en haut toutes
les ombres.
Attiré, malgré lui, Bartissol regardait aussi.
--Non, vois-tu, fit Logarec, tu diras ce que tu voudras, mais ces
morts-là ne sont pas comme les autres... Te figures-tu bien ce que
nous serons, toi et moi, cinq ans seulement après qu'on nous aura
enterrés?...
--En voilà des idées... non, mais t'es pas un peu «marteau», mon
pauvre Logarec?
Bartissol avait la voix puissante et, dans le grand vide des hautes
salles, les échos de cette voix répercutée par les caissons
résonnaient étrangement.
Il s'en aperçut, sans doute, car il continua, baissant le ton:
--Satané «nigousse»! va! Il finirait par vous donner la tremblote.
Puis haussant les épaules:
--Ces Bretons! tous superstitieux comme des vieilles femmes.
Et, pour se donner une contenance, le Méridional, plus impressionné
qu'il ne voulait le paraître, repoussa de dépit la lanterne qui glissa
sur la glace du sarcophage.
Les ombres se déplacèrent violemment, bouleversant les traits de la
momie et, subitement, le visage de la reine Tia changea d'expression.
Bartissol tourna le dos.
Quant à Logarec, il coulait un regard furtif vers ce masque mystérieux
qui l'attirait étrangement.
Tout à coup, il tressaillit.
--Qu'as-tu donc? demanda Bartissol en faisant lui-même un mouvement
involontaire.
--Moi... rien... répondit Logarec.
Le Méridional fit claquer ses doigts.
--C'est toutes tes histoires aussi... Secouons-nous. Bon Dieu... Tiens,
entends-tu comme on chante dans la rue... A Pézenas, on est gai comme
cela... pas de fête sans chansons. Crier à pleine gorge, voilà qui
vous chasse les idées noires... mais on n'en a pas chez nous. Aussi,
on chante toujours... Je me rappelle, l'année où j'ai tiré au sort...
Brusquement, Bartissol se sentit saisir par le bras.
Logarec fixait sur lui deux yeux agrandis par la peur.
--Tu as entendu?... souffla-t-il.
--Quoi?... les «réveillonneurs» qui chantent?
--Non... là... je ne sais pas... Quelque chose a craqué!...
--Bah!... c'est une lame de parquet...
--Je ne crois pas... c'était comme qui dirait dans l'air...
--Tu ne vas pas croire que c'est le Korrigan... je suppose...
--Ne ris pas, Bartissol, je te dis que quelque chose a craqué...
--Eh oui... c'est le parquet... parbleu!
--Non... Cela sonnait le creux...
--Le creux!... le creux!... tu ferais devenir les gens fous, ma
parole... Tu sais pourtant bien que le parquet est mauvais, qu'il y a
un tas de lames qui fléchissent... même qu'on a déjà fait trente-six
enquêtes pour le réparer... mais avec l'administration!...
--Tu crois? interrogea Logarec anxieux...
--Quand je te le dis... tiens, prends la lanterne, tu vas voir... je
vais te montrer l'endroit où...
Bartissol n'acheva pas...
Un craquement bien distinct cette fois, sonore, indéniable, venait de
se faire entendre et, comme l'avait dit le Breton, il paraissait
s'être produit en l'air, à hauteur d'homme.
--Hein? balbutia Logarec, tu vois bien que ce n'est pas le parquet?...
--Ça vient des portes, alors, jeta Bartissol en se hâtant vers la
sortie.
Logarec, tenant en main la lanterne sourde, rejoignit son compagnon.
Ils examinèrent successivement les deux portes de dégagement, placées
vis-à-vis l'une de l'autre.
Elles étaient d'ailleurs fermées.
--Ça a pu craquer tout de même, hasarda Bartissol.
--Ici, peut-être...
Et Logarec désignait la grande vitrine qui fait face aux fenêtres.
Ils s'approchèrent.
Le rayon projeté par la lanterne sourde fit scintiller les dorures
d'un autre sarcophage vide, celui-là, et placé debout à gauche de la
baie.
A l'instant même où la projection mettait en lumière l'effigie du
personnage égyptien qui avait été enseveli dans cette haute boîte, un
nouveau craquement retentit... Et celui-là sonnait le creux... il
provenait sûrement du sarcophage!...
Les deux gardiens s'arrêtèrent et, d'un même mouvement, se montrèrent
le couvercle sommé d'une face grimaçante et surchargé de lamelles d'or.
Le sourire figé du Pharaon semblait rivé sur eux!
Puis, ce sourire s'effaça... les yeux d'émail brillèrent et parurent
glisser comme des yeux vivants qui suivent la fuite d'une image...
C'était maintenant un grincement continu... la figure virait à gauche
d'une seule pièce...
Et les gardiens n'avaient conscience que d'une chose... c'est que le
sarcophage allait s'ouvrir!...
De son mouvement lent et régulier, le couvercle continuait de tourner.
Cela ne dut pas en réalité durer plus de quelques secondes, mais, dans
l'état de surexcitation où se trouvaient les deux témoins de cet
effarant spectacle, ces secondes-là valaient une éternité.
J'ai déjà expliqué que le sarcophage était placé debout sur le côté
gauche de la porte vitrée qui fait communiquer les deux salles...
D'ailleurs tous les visiteurs du Louvre qui ont traversé ces galeries
avant leur réinstallation, se rappellent certainement cette gaine
oblongue, habillée de haut en bas de signes polychromes et terminée
par une effigie de roi mort qui vous regarde de façon inquiétante.
Pour peu qu'ils veuillent prendre, à cette heure nocturne, la place de
mes deux gardiens, ils conviendront sans peine du tragique de la
situation.
Logarec n'avait pas lâché la lanterne, et le tremblement qui agitait
son bras faisait courir sur le mur, au-dessus du sarcophage, à sa
droite, à sa gauche, des ombres fantastiques...
Un heurt sourd!...
Le couvercle venait de se rabattre sur le chambranle de la porte
vitrée...
Les deux gardiens comprirent, plutôt qu'ils ne le virent, que la
cavité de la bière béait devant eux.
La lumière, dans les mains de Logarec, dansait de façon désordonnée et
à cette lueur incertaine et mouvante, ils distinguaient dans la boîte
funèbre une vague forme humaine, toute droite, et qui bougeait.
Un bras noir se dressa soudain et, aussitôt, une silhouette démesurée
se profila sur la muraille.
Alors, ils n'y tinrent plus... Le Breton laissa choir sa lanterne et
tous deux prirent la fuite avec le sentiment très net que le Ramsès au
grand bras tendu les poursuivait.
Dans sa chute, la lumière s'était éteinte... En revanche, la clarté de
la lune entrait maintenant à flots par les fenêtres et étendait, de
distance en distance, de grands rectangles blancs régulièrement coupés
de croisillons noirs.
Et tandis que se multipliaient, se heurtaient, au profond des ténèbres,
les échos soulevés par les pas précipités des fugitifs, dans le pâle
rayon lunaire, un homme avançait sans bruit...
II
L'ALERTE
Logarec et Bartissol traversèrent en courant la salle où grimacent
dans les vitrines les innombrables divinités égyptiennes, la salle des
Colonnes, la salle des Bijoux Anciens... Ils franchirent la Rotonde
d'Apollon et se jetèrent comme des fous dans l'escalier que domine la
_Victoire de Samothrace_.
Là, Logarec osa se retourner.
Rien!...
Rien que les immenses ailes éployées de la colossale déesse décapitée.
Bartissol se devait de paraître audacieux jusqu'au bout.
--Il faut prévenir le chef, dit-il résolument.
--Vas-y... toi... fit Logarec...
--Non... suis-moi... il nous croira mieux si nous sommes deux.
Logarec se rendit d'autant plus volontiers à cette excellente raison
que ce vaste escalier sonore et vide le glaçait d'épouvante.
Ils montèrent.
* * * * *
Quelques minutes après, trois hommes arrivaient devant la _Victoire de
Samothrace_, puis grimpaient les marches qui précèdent la Rotonde
d'Apollon.
--C'est là, chef, indiqua Logarec en tendant une main qui tremblait
dans la direction des salles obscures.
Ils allaient poser le pied sur le seuil de la première galerie,
lorsqu'un autre veilleur, affolé, fit soudain irruption en bousculant
le gardien-chef qui fut projeté contre le mur.
--Quoi?... qu'est-ce qu'il y a encore? s'écria une grosse voix enrouée.
Logarec et Bartissol se tenaient prudemment l'un derrière l'autre.
L'homme, bouche bée, regardait son chef sans parvenir à articuler un
mot.
--Expliquez-vous à la fin, ordonna le supérieur... Vous avez vu
quelqu'un?...
--Eux... chef, bredouilla le veilleur... en désignant Logarec et
Bartissol... Je les ai aperçus... ils couraient... et puis, derrière
eux, un moment après... quelque chose est apparu... on aurait dit un
homme, mais je ne suis pas bien sûr... cela ne faisait pas de bruit...
on aurait juré...
--Où étiez-vous?
--Là, dans la salle des Bijoux Anciens...
--Et ce... que vous avez vu, venait d'où?
--De là-bas, répondit le veilleur, en montrant l'enfilade des salles...
--Mais, il fallait appeler, couper la retraite à cet homme, si homme
il y a... où est-il allé?
Le fonctionnaire eut un geste vague...
--Je crois qu'il est descendu, dit-il.
--Alors, les veilleurs d'en bas l'auront vu sortir..., qu'on aille les
chercher... ou plutôt non... je vais les faire monter.
Et il appela:
--Heurtebize!... Papillon!...
Deux gardiens somnolents montèrent pesamment l'escalier. Ils n'avaient
rien vu et considéraient, ahuris, un peu narquois, ce groupe de quatre
hommes dont trois étaient livides.
--Alors, par ici, s'écria le chef en se frappant le front...
Il fit quelques pas et, s'arrêtant devant la porte d'Apollon, il dit à
Bartissol:
--Allez me chercher Caraton.
Celui-ci arriva bientôt. C'était le préposé à la garde des Diamants de
la Couronne.
--Vous savez bien quelque chose? lui demanda le chef.
--Je sais qu'il y a alerte, mais j'ignore de quoi il s'agit.
--Alors vous n'avez rien vu?
--Rien, chef.
--Mais enfin, s'écria le gradé, cet homme n'a pourtant pas pu
s'envoler?...
--C'est que ce n'était pas un homme, murmura Logarec... du moins, un
homme vivant...
--Qu'est-ce que vous me chantez là? espèce de serin.
--Demandez à Bartissol, chef.
--C'est sorti d'un sarcophage, affirma le Méridional.
--Ah! pour le coup, c'est trop fort...
--Oui... le sarcophage s'est ouvert, ça... je l'ai vu... je ne rêvais
pas...
Le chef haussa les épaules, puis il dit brusquement:
--C'est bien... allons voir... suivez-moi tous et attention, hein? que
l'on referme les portes, après que nous serons passés.
Logarec, Bartissol, leur camarade de la salle des Bijoux Anciens, les
deux gardiens du grand escalier et celui de la galerie d'Apollon,
emboîtèrent le pas à leur supérieur.
On arriva dans la salle où avait eu lieu la scène fantastique, cause
de tout ce branle-bas.
Les deux gardiens, témoins de l'étrange aventure, poussèrent une
exclamation en désignant le sarcophage placé à gauche de la porte
vitrée... Le couvercle s'était refermé et la figure noire du Ramsès
fixait sur la petite troupe son immuable sourire énigmatique.
--Il était ouvert, pourtant, haleta Logarec...
--Quoi? fit le chef?... ce sarcophage?
--Oui, chef, il s'est ouvert devant nous.
Le supérieur incrédule fit pivoter le couvercle...
--Vous voyez, il n'y a rien, dit-il.
--C'est que la momie s'en est allée, alors.
--La momie?... quelle momie? vous savez bien que ce sarcophage-là est
toujours vide...
--Pourtant... la forme que nous avons vue...
--Moi aussi, j'ai vu quelque chose, intervint le gardien de la salle
des Bijoux Anciens.
--Eh! parbleu oui, fit le chef, vous avez vu passer ces deux
poltrons-là...
--Oui, mais derrière eux...
--Derrière eux?... vous avez aperçu leur ombre au clair de lune...
C'est stupide... toute cette histoire ne tient pas debout... que
chacun retourne à son poste et que cela soit fini.
Les gardiens se dispersèrent; on rouvrit les portes et les veilleurs
allèrent reprendre leur faction.
* * * * *
Le gardien-chef venait de s'engager dans l'escalier qui conduit à son
logement, situé sous les combles, lorsqu'un cri le cloua au sol.
Au même instant, il vit une masse débouler à ses pieds, trébucher et
se retenir au mur. Un bicorne roula sur les marches de l'escalier.
Le chef reconnut le gardien des Diamants de la Couronne.
--Parlez, qu'y a-t-il, mais parlez donc, animal!
Le pauvre garçon ne parvenait qu'à proférer un son rauque qui sortait
de sa gorge, continûment:
--O... ô... ô... oh!
Et son doigt tendu montrait la galerie d'Apollon...
Interloqué, le gardien-chef vint à ce malheureux qui tremblait et le
secoua rudement par les épaules.
--Mais parlez donc, s'écria-t-il, qu'est-ce qu'il y a?... qu'avez-vous
vu?
L'autre regardait le supérieur de ses grands yeux hagards..., ses
lèvres remuaient, mais il n'en sortait que des sons inintelligibles!...
A la fin, cependant, des mots se précisèrent:
--Il y a... il y a... balbutia-t-il.
--Quoi donc?... bon Dieu!
--Il y a... chef... qu'on a volé...
--On a volé!... Qu'est-ce qu'on a volé?
--Le... le... «Régent», chef..., oui... le... Régent!...
Et le gardien s'effondra sous le poids de cet aveu.
La face déjà congestionnée du chef devint pourpre..., la surprise,
l'émotion, la colère le suffoquaient.
Il se mit à crier à tue-tête:
--Vous êtes fou!... volé!... volé!... le Régent!... vous êtes fou!...
fou, vous dis-je.
Mais tout en se rassurant de la sorte, il n'en prenait pas moins le
subalterne par le bras, le poussait devant lui, et, son falot dans la
main droite, se ruait vers la galerie d'Apollon.
Alors, le malheureux gardien montra la vitrine où sont exposés les
Diamants de la Couronne:
--Là!... là!..., fit-il.
Il n'en dit pas davantage, mais le spectacle qui se présentait en ce
moment aux yeux du supérieur en disait plus long que tous les
commentaires.
Il rugit, serra les poings:
--Ah! vingt Dieux de vingt Dieux!... les misérables!...
Un rectangle, juste assez grand pour livrer passage à une main, était
nettement découpé dans la glace de la vitrine. Le morceau enlevé était
posé tout à côté; un petit amas de mastic où se voyaient encore des
empreintes de doigts, occupait le milieu de ce carré de verre. Et, à
la hauteur de l'ouverture béante, le fin support d'argent sur lequel
le célèbre joyau se présentait naguère, libre de tout contact, en
pleine lumière, ce support se courbait à sa place habituelle comme un
point d'interrogation, tendant ironiquement sa griffe vide!
C'était fou, en effet, invraisemblable, inadmissible!...
Et pourtant, le fait était là...
On avait volé le Régent, en plein musée du Louvre, à la barbe de son
gardien!
III
QUELQUES TRAITS DE LUMIÈRE SUR LE MYSTÈRE
Oui, on avait volé le Régent!
Et j'en puis ici fournir la certitude avec quelques preuves à l'appui,
puisque le voleur... c'était Moi!
Bien qu'assez réservé de ma nature, j'estime que le moment est
peut-être venu de me présenter.
Je me nomme George-Edgar Pipe, sujet anglais, cambrioleur
professionnel, et jouissant, en la matière, de quelque autorité.
Certes, mon nom n'a point d'éclat; il n'a figuré sur aucune manchette
de journal, bien que mes «exploits» aient, durant cinq années, défrayé
les chroniques des Deux-Mondes.
La raison de cette obscurité?... elle est bien simple; jamais je ne me
suis laissé prendre.
Le cas me paraît assez exceptionnel pour que j'en fasse ici mention;
il explique, au surplus, comment, si mes actions sont devenues
célèbres, mon nom est demeuré parfaitement ignoré.
Je ne taxerai pas à ce propos le Destin d'injustice, à l'exemple de
certains auteurs de mémoires. Cette obscurité me plaît... Je suis
modeste.
Toutefois, l'heure est venue de sortir de ma tour d'ivoire, d'abord
parce que, retiré des affaires, j'ai désormais quelques loisirs et,
ensuite, parce que la prescription m'est acquise et que ma liberté
n'aura pas à souffrir des aveux que je pourrai faire.
Donc, on s'est beaucoup occupé de moi sans me nommer jamais. Néanmoins,
mes «exploits» offrent tous un trait caractéristique auquel il est
aise de les reconnaître.
Ce trait est justement leur anonymat.
Tous les grands vols, cambriolages et autres coups d'audace dont
l'auteur est demeuré inconnu, tous ceux-là sont de moi.
Je peux bien le dire aujourd'hui, puisque la justice ne me fera plus
l'honneur de s'occuper de mon humble personne.
Je me ferai cependant un devoir d'exposer par le détail mes façons de
procéder.
Cette relation sera, je l'espère, de grand enseignement, car ne
s'improvise pas cambrioleur qui en a fantaisie.
C'est mieux qu'un métier, c'est un sacerdoce. Ses fidèles sont de
grands méconnus. Le cambrioleur n'est-il point, comme l'a si bien dit
Stevenson, le seul aventurier qui nous reste ici-bas?... Songez donc à
la lutte incessante qu'il livre, un contre tous, seul contre la
société civilisée tout entière. Et le courage donc? Avouez qu'il en
faut une jolie dose pour s'introduire la nuit dans une maison,
crocheter une serrure, forcer une porte sans savoir ce que l'on
trouvera derrière... Ah! on paye souvent bien cher, vous pouvez me
croire, les quelques bénéfices que l'on retire de telles expéditions.
La suite de ce récit me donnera raison ou tort, mais j'ai conscience
d'accomplir une oeuvre de justice en réhabilitant un art que trop de
maladroits ont compromis et que l'aveuglement des masses a taxé
stupidement d'infamie.
Mais, m'objectera-t-on, pourquoi vous, un sujet anglais, êtes-vous
venu vous faire la main en France?
L'explication est des plus simples.
J'avais, depuis longtemps, formé le projet d'enlever, non point de ces
objets de pacotille que tous les bourgeois ont chez eux, mais une
pièce rare, unique, qui eût un nom, une histoire et représentât une
fortune. Les pierreries célèbres, celles qu'ont portées les rois, me
semblaient répondre à mon dessein.
Pour quelle raison, alors, suis-je venu en France?
Sans doute, nous avons des diamants, de célèbres diamants comme ceux
de la couronne d'Angleterre, par exemple; mais, je le déclarerai tout
net: ils sont mieux gardés que chez vous. La France apparaît aux
étrangers comme un vrai pays de cocagne, et cela est particulièrement
vrai pour les gentlemen qui s'adonnent au cambriolage.
Ici, point de ces promiscuités fâcheuses avec des surveillants
d'éducation précaire... on n'est jamais obligé de se colleter avec des
malappris... Tout vous est largement ouvert... On est chez soi... Il
n'y a qu'à se baisser pour prendre, si le coeur vous en dit.
La France est, avant tout, le pays du savoir-vivre.
Autre motif: si l'on est pris--car il faut tout prévoir--si l'on est
pris, cela devient sérieux en Angleterre et désobligeant au possible:
dix ans de _hard labour_ pour la moindre des peccadilles, autant dire
la mort civile et naturelle par surcroît.
Inversement, que risque-t-on chez vous? Cinq ans, dix ans de
villégiature qu'on n'aurait jamais songé à s'offrir; un voyage au long
cours dans des régions clémentes, au climat sain et tempéré, sous des
cieux toujours bleus, au milieu de décors féeriques.
On s'évade facilement de ces régions-là... et l'on peut, au retour, se
refaire une situation. On a acquis de l'expérience et la considération
qui entoure généralement les voyageurs.
Voilà pourquoi j'ai choisi la France... Résolu à commettre un vol qui
en valût la peine, je décidai de m'emparer du Régent.
Pour mener mon projet à bien, je choisis le jour de Noël, qui est
d'heureux augure en Angleterre et, dans l'après-midi du 24 décembre,
je me mêlai aux nombreux curieux qui s'écrasaient dans les galeries du
Louvre.
Après un examen attentif des locaux, mon plan fut vite arrêté; je
devais attendre la nuit, sans trahir ma présence, dans les salles du
musée même.
Cela m'évitait d'avoir recours au procédé de l'escalade et s'accordait
mieux avec mon caractère qui ne désire qu'une chose: passer inaperçu.
Après avoir inspecté les diverses salles du Louvre, j'optai pour celle
des Antiquités égyptiennes, où sont exposées les momies, salle assez
peu fréquentée du public et, profitant d'un moment où il n'y avait
personne, je me glissai rapidement dans une haute boîte, sorte de
gaine oblongue qui--je m'en étais assuré quelques minutes
auparavant--était vide et pouvait contenir un locataire de ma modeste
corpulence.
Je ne sais s'il vous est arrivé d'habiter quelque temps dans
l'intérieur d'un sarcophage... Ceux qui l'auront tenté me
comprendront. A vrai dire, on y est très mal; on y respire à
grand'peine, et cela sent affreusement le moisi.
Mais la situation s'aggrave lorsqu'on y doit rester des heures comme
c'était mon cas.
La nuit vint; j'entendis fermer les portes... Les minutes s'écoulaient,
lentes, lentes! et j'avais l'impression, à la longue, de revivre les
millénaires qui nous séparent de la première dynastie.
J'étais fort indécis en somme... Comment sortirais-je de là? Je
n'avais encore rien trouvé lorsque, vers minuit, j'entendis les
gardiens pénétrer dans la salle. Ils s'arrêtèrent, se mirent à causer
et, n'ayant rien de mieux à faire, j'écoutai.
On sait quels étaient leurs propos. La contemplation prolongée de la
reine Tia, les considérations funèbres qui s'ensuivirent, la nuit, la
solitude et le naturel superstitieux de l'un d'eux les mettaient dans
un état d'infériorité certaine.
Ce me fut une inspiration. Plutôt que de compter sur le hasard qui
pourrait bien ne point se manifester, je résolus de mettre à profit
l'énervement de mes deux gêneurs et de frapper un grand coup.
C'est alors que je commençai à remuer doucement dans mon sarcophage.
L'effet fut prompt et rassurant... Les gardiens avaient peur... Ils
n'étaient plus à craindre. Je graduai mes effets de terreur en
souriant de leur épouvante... Alors, bien sûr de moi, je poussai
l'audace jusqu'à m'évader de mon coffre, je ne dirai pas à leur nez,
car ils fuyaient déjà à toutes jambes. J'étais libre de mes mouvements
et seul dans cette salle tout à l'heure trop bien surveillée.
N'avais-je pas raison de proclamer plus haut ma foi dans l'influence
que peut avoir le Merveilleux?
Cependant je n'étais pas au bout de mes peines. Il me fallait gagner
la galerie d'Apollon, où je savais qu'était exposé le Régent, mais que
je savais aussi spécialement gardée par un veilleur de nuit.
Je me lançai provisoirement sur les traces de mes deux nigauds, de ce
pas subreptice et silencieux qui convient au fantôme d'un Pharaon.
Je vis bien, en traversant une salle, que mon apparition faisait
quelque impression sur un gardien probablement dérangé dans son
sommeil... L'alarme allait être donnée; je ne pouvais songer
d'ailleurs à me risquer à l'aveuglette dans la galerie d'Apollon, et
comme je venais d'arriver en haut de l'escalier de la Victoire, je
m'aperçus que l'on avait là, fort à propos, reconstitué certain
portique orné de deux cariatides provenant, je crois, des ruines de
Delphes.
Ce détail a peu d'importance; ce qui en avait plus pour moi, c'est
qu'on avait, au fond de ce portique, tendu un rideau à la grecque dans
le dos des deux cariatides.
Je me cachai derrière ce rideau et attendis.
J'assistai dans cet incognito qui me sied au conciliabule d'un homme à
grosse voix et de mes deux gardiens de la salle des Antiquités
Egyptiennes, puis je compris que le veilleur des diamants était appelé
et convié à se joindre à la ronde.
Alors je sortis doucement de ma cachette et revins à pas de loup vers
la Rotonde.
Tout le monde était occupé à discuter dans la salle des momies.
Moi, le plus doucement possible, je gagnai la galerie d'Apollon...
Elle était vide, comme je m'en doutais.
Vite, ma petite lampe de poche, mon diamant de vitrier! Les feux du
Régent guident ma main à travers la vitrine... Zzz!... Zzz!... Zzz!...
Zzz!... quatre coups de diamant en rectangle... Je colle un paquet de
mastic sur la partie délimitée... Je tire à moi, la vitrine est
ouverte!... Je recueille le Régent, le mets dans mon gousset, puis
j'ouvre sans bruit une fenêtre à laquelle j'attache la cordelette de
soie qui ne me quitte jamais, et je me lance dans le vide.
Il était temps; des pas se rapprochaient.
Que l'on se figure, si l'on peut, la joie d'un heureux cambrioleur
arrivant sans accroc, au pied du mur du Louvre, avec le Régent dans sa
poche!...
IV
OU IL EST PROUVÉ UNE FOIS DE PLUS QUE L'HOMME N'EST QU'UN JOUET ENTRE
LES MAINS DU DESTIN
Je vois d'ici le lecteur sourire et je devine la pensée qui lui est
venue à l'esprit.
Il se dit évidemment: «Quel être naïf que ce cambrioleur qui se figure
pouvoir convertir en espèces un diamant connu de tous... Mais le
premier marchand auquel il l'offrira le fera tout de suite arrêter,
c'est certain.»
Non, ce n'est pas si certain que cela. Voyons, vous supposez bien
qu'un homme de mon acabit, un professionnel du cambriolage ne se
serait pas risqué à tenter un coup comme celui-là, s'il n'avait su
d'avance où placer le «produit de son travail». Je ne suis plus un
novice et la discrétion que j'observe en toutes choses m'a valu la
confiance, je dirai plus, l'amitié de certain négociant d'Amsterdam
qui s'entend, comme pas un, à tailler le diamant.
C'est à lui que je m'adresserai. Il partagera le Régent en plusieurs
morceaux et le vendra ainsi au détail, en prélevant, comme il est
juste, pour sa part, une sérieuse commission. Tout compte fait, il me
reviendra de cette vente quelques petits millions que je saurai
employer, je vous prie de le croire.
Edith, d'ailleurs, m'aidera de son mieux, car pour gaspiller l'argent,
elle n'a pas sa pareille.
Puisque je viens de prononcer le nom d'Edith, je crois que je ne dois
plus tarder à vous la présenter. Edith est ma maîtresse, une maîtresse
ravissante, exquise, jolie, comme le sont les Anglaises quand elles se
mettent à être jolies. Je l'ai connue à Ramsgate où j'étais allé me
reposer un peu des fatigues du métier, il y a de cela un an, et
j'avoue que, depuis notre première rencontre, elle a toujours fait
preuve d'une fidélité vraiment exemplaire. De plus, et cela est aussi
très appréciable, aucun nuage n'est venu ternir notre lune de miel.
Bien entendu, je n'ai jamais révélé ma profession à Edith, car les
femmes, si parfaites qu'elles soient, ont toujours une tendance à trop
bavarder et, bien que je m'honore de pratiquer le cambriolage, j'ai
craint qu'elle n'éprouvât quelque répugnance pour cette sorte d'art
que réprouve une morale trop étroite. Elle me croit, sinon riche, du
moins fort à l'aise et ignore, la pauvre chatte, que les deux billets
de mille francs qui se trouvent dans mon secrétaire constituent pour
l'instant toute ma fortune.
C'est, vous le devinez, à Edith que je songeais en regagnant
pédestrement mon domicile, là-haut, sur la butte Montmartre.
La période de morte-saison que je venais de traverser ne m'avait pas
permis de m'installer, comme je le souhaitais, dans un quartier
aristocratique, mais bientôt ce désir se trouverait exaucé, grâce au
Régent, et George-Edgar Pipe, au lieu d'habiter un petit logement
meublé de deux cents francs par mois, aurait son hôtel à lui, ses
domestiques, son auto.
Alors, les gens qui aujourd'hui le regardaient avec mépris,
ambitionneraient l'honneur de lui être présentés, car à Paris, comme à
Londres, cela est un fait constant, on ne s'inquiète guère de savoir
comment les gens se sont enrichis. Les moyens employés pour parvenir
importent peu, c'est le résultat qui est tout.
Or, le «résultat», je l'avais là, dans la poche de mon gilet, sous la
forme d'un petit polyèdre que je palpais amoureusement, de temps à
autre, entre le pouce et l'index.
Au moment où j'arrivais devant ma porte, une crainte me saisit. Depuis
que je vivais avec Edith, c'était la première fois que je découchais...
Comment allait-elle prendre la chose?
Bah! me dis-je, je trouverai bien un prétexte pour m'excuser... Et
tout en montant l'escalier, je préparais ma défense, mais, chose
curieuse, moi qui d'ordinaire ne manque pas d'imagination, j'avais
beau me torturer la cervelle, je ne trouvais rien... mais là,
absolument rien.
En désespoir de cause, je me résolus à invoquer l'excuse de l'attaque
nocturne... Cela réussit toujours et a l'avantage d'exciter
terriblement les nerfs des femmes... C'est cela... Je dirais que l'on
m'avait attaqué, que fort heureusement des agents étaient accourus à
mon appel, que l'on avait arrêté mes agresseurs, et que j'avais dû
aller au poste pour y décliner mes nom et qualité, subir la
confrontation de rigueur et signer une plainte en bonne et due forme...
Edith, à n'en pas douter, se laisserait facilement convaincre...
Peut-être ferait-elle un peu la moue, mais j'ai un moyen infaillible
pour dérider mon adorable maîtresse et la rendre plus aimante que
jamais.
J'introduisis doucement ma clef dans la serrure, ouvris la porte et la
refermai sans bruit, puis, après m'être débarrassé dans le vestibule
de mon chapeau et de mon pardessus, je me dirigeai vers la chambre
d'Edith--la nôtre par conséquent, car vous supposez bien que nous ne
faisions pas lit à part. D'ordinaire, une petite lampe d'albâtre
brûlait, toute la nuit, sur la cheminée, aussi fus-je assez surpris de
trouver la pièce obscure... J'avançai de quelques pas, cherchai en
tâtonnant le commutateur. Une clarté brusque jaillit et je constatai,
avec une émotion que l'on s'imagine sans peine, que le lit était vide.
Edith, elle aussi, avait découché!
Je ne pus croire, tout d'abord, à une telle audace de sa part. Edith
était plutôt d'une nature timide et il me semblait impossible qu'elle
eût pris, en ne me voyant pas rentrer, une si brutale décision. Sans
doute était-elle allée à ma rencontre... et je la verrais bientôt
reparaître... Peut-être aussi, comme elle était très peureuse,
s'était-elle réfugiée chez une voisine qui habitait sur le même palier
et nous rendait, de temps à autre, quelques menus services.
J'errais dans la chambre, comme une âme en peine, inquiet et furieux
tout à la fois, quand un billet placé sur la table de nuit frappa mes
regards. Je m'approchai vivement, m'emparai de ce papier et ne pus
retenir un cri de rage.
Edith était partie... elle avait, c'est le cas de le dire, filé à
l'anglaise!
«Mon cher Edgar, m'expliquait-elle, l'air de Paris ne me vaut rien et
je sens bien que je ne m'habituerai jamais à la vie française...
Excusez-moi de vous quitter si brusquement, mais je ne pouvais plus y
tenir... J'ai ce que nous appelons là-bas le _homesickness_[1] et j'ai
besoin de me retremper un peu dans l'atmosphère du Strand et de
Piccadilly. J'ose espérer que vous vous consolerez vite, et que vous
m'excuserez aussi de vous avoir «emprunté» quelque argent pour couvrir
mes frais de voyage et me permettre de vivre tranquille, en attendant
que je trouve une situation. J'ai pris les deux mille francs qui
étaient dans le secrétaire et je vous les renverrai peut-être un jour.
Dans le cas où vous déménageriez, prévenez-moi poste restante, bureau
de Charing Cross. Je ne vous dis pas adieu, Edgar, car j'espère bien
vous revoir. Je vous aime encore, croyez-le, mais décidément, je
m'ennuyais trop à Paris...»
[1] Mal du pays.
Bien que je sois, depuis longtemps, cuirassé contre les coups du sort,
j'avoue que celui-là me sembla plutôt dur et que, dans ma rage, je
prodiguai à Edith tous les noms que le _slang_ de Whitechapel réserve
d'ordinaire aux affreuses créatures d'Aldgate ou de Drury-Lane... Il y
avait sur la cheminée un portrait de ma maîtresse, je le jetai sur le
parquet, le piétinai avec frénésie et lacérai furieusement le kimono
de soie bleue qu'elle avait oublié sur un fauteuil.
Ainsi, elle avait fui, la petite hypocrite, fui en emportant toutes
mes économies: ces deux mille francs sur lesquels je comptais pour
passer en Hollande!... Elle avait, au moyen d'une pince, forcé la
serrure de mon secrétaire...
Moi, Edgar Pipe, le «roi des cambrioleurs», j'avais été refait par une
femme! et cela, au moment où je venais d'accomplir une expédition qui
m'assurait la fortune.
J'explorai quand même les tiroirs de mon secrétaire, espérant qu'Edith,
prise de remords au moment de partir, m'aurait au moins laissé un ou
deux billets... Mais non... elle avait tout pris, la misérable, et je
me trouvais maintenant avec quarante francs en poche!!
Je me jetai tout habillé sur mon lit et ne tardai pas à m'endormir
profondément, car les émotions, chose bizarre, exercent sur moi une
singulière influence. Au lieu de m'énerver et de m'horripiler jusqu'à
l'exaspération, elles finissent par m'anéantir et je goûte alors un
sommeil de brute.
Plus je suis ennuyé, plus je dors et je dois à cette heureuse
disposition physique de supporter sans trop de tourments les épreuves
de la vie. En général, l'homme est mal armé contre l'adversité; dès
qu'un événement fâcheux vient déranger ses projets ou détruire ses
espérances, il se laisse aller au désespoir, crie, se lamente et
souhaite même la mort. Moi, j'éprouve d'abord une secousse des plus
violentes, mes nerfs se tendent à se briser, mais cet état de
surexcitation n'est que passager et ne tarde pas à faire place à un
profond abattement... Une sorte de torpeur s'empare de moi, paralyse
mes membres, jetant sur ma douleur comme un baume bienfaisant, et
pendant douze heures, et même davantage, je jouis d'un sommeil de
plomb que ne hante aucun rêve, que ne trouble aucun cauchemar. Quand
je me réveille, je suis calme, reposé, lucide et, de nouveau, prêt à
la lutte. La catastrophe qui s'est, la veille, abattue sur moi me
semble lointaine... lointaine, et je me demande même comment elle a pu
un instant troubler mon esprit.
Le lendemain du jour où j'avais appris en même temps, et la brusque
disparition d'Edith, et celle de mes deux mille francs, j'étais plus
calme que jamais.
Je m'habillai avec soin, me fis du thé, puis je m'assis dans un
fauteuil, ma Bible entre les mains.
Cela vous étonne peut-être qu'un cambrioleur lise la Bible?
Et pourquoi ne la lirait-il pas? Est-il défendu à un homme, à quelque
catégorie qu'il appartienne, de chercher des conseils dans les livres
saints?
J'en connais qui font de la Bible leur livre de chevet et ne valent
pas mieux que moi, bien qu'ils jouissent dans notre trompeuse société
d'une réputation inattaquable...
En somme, tout n'est-il pas convention en ce monde?
L'homme de loi qui passe sa vie à spolier des héritiers, le financier
qui ruine des centaines de petits rentiers, le marchand qui vend ses
denrées le triple de ce qu'il les a payées et trompe encore sur le
poids, l'individu taré qui épouse une femme pour sa fortune, le député
qui trafique de son mandat pour patronner de louches entreprises et
toucher des pots-de-vin en secret, ces gens-là sont-ils moins
méprisables que le cambrioleur qui dérobe au Louvre un des Diamants de
la Couronne?
Puisque l'argent est le but de la vie et que l'on n'est pas encore
arrivé à le supprimer, ne faut-il pas que l'on s'en procure? Et tenez,
puisque je vous parlais de la Bible... écoutez le conseil sur lequel
je viens justement de tomber:
«La fortune est pour le riche une ville forte; la ruine des misérables,
c'est leur pauvreté[2].»
[2] _Proverbes_, X, 15.
Est-il rien de plus juste?
Grâce au Régent que j'ai là, dans ma poche, je pourrai bientôt me
réfugier dans cette «ville forte» dont parle l'Ecriture et devenir
l'égal des individus peu recommandables auxquels je faisais allusion
plus haut. Quel sera mon crime? Je n'aurai fait, en somme, que priver
le public parisien de la vue d'un diamant précieux, mais je suis sûr
que l'administration prévoyante ne manquera pas de remplacer la pierre
absente par une autre en toc qui fera absolument le même effet.
Il paraît d'ailleurs que, dans les musées, lorsqu'un vol se produit,
c'est toujours ainsi que l'on procède.
Qui pourra se plaindre? A qui aurai-je porté préjudice? à l'Etat...
Bah!... il est assez riche pour supporter cela.
Le Régent avait changé de main et il allait enfin être utile à
quelqu'un... Je m'étais laissé dire que ce diamant pesait 136
carats--environ vingt-huit grammes--et qu'il était estimé de douze à
quinze millions. Il faudrait vraiment que la fatalité s'en mêlât pour
que je n'en retirasse pas au moins deux millions... Je ne suis pas
ambitieux... deux modestes millions me suffiraient...
Quelle petite dinde que cette Edith! et comme elle regretterait son
coup de tête, quand elle apprendrait que je mène à Londres un train de
vie sinon fastueux, du moins assez enviable...
Elle chercherait sûrement à se rapprocher de moi et (je me connais)
elle aurait peu de chose à faire pour obtenir son pardon. Un homme
comme moi excuse facilement les fautes d'autrui et le petit
cambriolage auquel s'était livré Edith n'était, à mes yeux, qu'une
peccadille. L'acte en lui-même ne m'indignait nullement... ce que je
reprochais à la petite sotte, c'était de l'avoir accompli à l'heure où
j'avais besoin de toutes mes disponibilités pour établir
définitivement ma fortune.
J'allais être obligé, moi qui avais des millions en poche, de me
livrer, pour me procurer quelque argent, à un de ces menus
cambriolages qui sont parfois plus dangereux que les grands.
Je risquais non seulement de me faire arrêter, mais encore de perdre à
jamais le diamant que j'avais eu tant de peine à acquérir.
Tout en roulant dans mon esprit ces peu rassurantes pensées, je
consultais un petit carnet sur lequel j'avais noté, depuis mon arrivée
à Paris, les différents «coups» qui pouvaient être tentés, soit chez
des industriels, soit chez des rentiers, et offraient à l'«opérateur»
le moins de risques possible.
Nous autres, cambrioleurs, nous sommes généralement mieux renseignés
qu'on ne le croit. Un bavardage, une note parue dans les journaux, un
petit entrefilet de rien du tout, nous sont parfois de précieuses
indications. Un exemple entre cent. J'avais lu, quelques jours
auparavant, dans un grand journal du matin, qu'un sieur Bénoni,
rentier, demeurant 210, boulevard de Courcelles, avait oublié dans un
taxi une sacoche contenant soixante-douze mille francs en billets de
banque et que le chauffeur, un honnête Auvergnat, était venu lui
rapporter cette sacoche.
Ce simple fait divers avait retenu mon attention. Je l'avais découpé
et collé dans mon «diary». Je ne pensais pas, à cette minute, utiliser
le renseignement, car j'avais un autre projet en tête et ne
m'embarrassais point de semblables vétilles, mais aujourd'hui que la
petite canaillerie d'Edith me forçait à «remettre la main à la pâte»
et à travailler de nouveau dans le «demi-gros», je me mis à étudier
l'affaire Bénoni.
Il me parut que ce rentier qui se promenait avec une sacoche contenant
soixante-douze mille francs devait être pour un cambrioleur un
excellent gibier, et en procédant par déduction, j'en arrivai à
établir assez exactement--du moins à mon avis--le cas psychologique du
sieur Bénoni. C'était à coup sûr un homme qui brassait de grosses
affaires, achetait comptant et vendait de même, puisqu'il avait sur
lui de l'argent liquide. Il devait faire le commerce des objets d'art;
c'était un amateur ou un marchand, mais je le supposais plutôt amateur,
car un marchand est en général un homme prudent et méfiant, qui
n'oublierait pas dans un taxi un sac bourré de billets de banque. Il
n'y a qu'un amateur qui puisse avoir de ces distractions.
V
UNE SURPRISE A LAQUELLE JE NE M'ATTENDAIS PAS
Il était urgent que je me livrasse à une petite enquête sur ce Bénoni
qui me paraissait «bon à faire», comme nous disons en argot de métier.
Je me rendis donc boulevard de Courcelles, interrogeai habilement la
concierge, et ne tardai pas à acquérir la conviction que mes
prévisions étaient à peu près exactes. Le père Bénoni était un
antiquaire. On le disait fort riche, mais un peu «piqué» et ses
distractions étaient légendaires. C'est ainsi qu'il lui arrivait
souvent de sortir sans chapeau, d'oublier son pardessus, ou de laisser
un chauffeur de taxi se morfondre des heures devant une porte. Un
homme aussi étourdi était certainement peu ordonné; chez lui, tout
devait être en vrac, comme chez les brocanteurs. Le père Bénoni vivait
seul avec un vieux domestique, un ivrogne fieffé qui faisait, durant
l'absence de son maître, de fréquentes visites à un marchand de vins
établi au coin du boulevard et de la rue Desrenaudes.