COMMENT SE PROPAGE L'ANÉMIE DES MINEURS.

On se rappelle que lors du percement du Saint-Gothard les mineurs eurent

fort à souffrir d'une maladie qui a conservé le nom d'«anémie des

mineurs». Cette anémie était due à la présence d'un parasite, d'un petit

ver qui, vivant en troupes nombreuses dans l'intestin, déterminait

rapidement un état d'anémie très prononcé et très persistant. On

reconnut bientôt que ce parasite se propageait par l'eau de boisson et,

pour éviter qu'il se répandit davantage, on veilla à ce que l'eau

potable ne pût être contaminée par les déjections des malades. Le mal

perdit de son intensité, mais il n'a pas disparu: les sujets atteints le

promenèrent à droite et à gauche; ils l'introduisirent dans beaucoup de

mines en particulier, où la malpropreté facilita la contagion, et l'on a

signalé la présence de l'anémie des mineurs ou ankylostomiase--le

parasite porto le nom d'ankylostome duodénal--dans quelques mines

anglaises, ces temps derniers. L'ankylostomiase existe aussi dans toute

la région du sud des Etats-Unis: elle y est très répandue et c'est à

elle qu'on attribue l'apathie et la paresse d'une partie importante de

la population blanche de la région du delta du Mississipi. Une

découverte intéressante vient d'être faite au sujet de cette anémie.

C'est qu'elle ne se propage pas seulement par l'eau de boisson; il ne

suffit pas d'être assuré de la pureté de celle-ci pour éviter le mal.

Celui-ci peut se prendre par la peau. Vivant dans le sol et dans l'eau,

il peut s'introduire sous la peau si celle-ci présente une petite

écorchure. Il y a quelques années déjà, un helminthologiste bien connu,

M. Looss, avait émis l'opinion que ce mode d'infection devait exister;

mais le public médical se montra hostile à cette vue. Tout récemment, un

autre investigateur, M. P. Schaudinn, du Comité sanitaire allemand, a

repris l'idée de Looss et l'a soumise à l'épreuve, arrivant à ce

résultat qu'en effet l'ankylostomiase peut parfaitement se propager par

la peau. Des ankylostomes vivants, en contact avec une écorchure, y

pénètrent et gagnent l'intestin où ils s'installent. M. Schaudinn

confirme, en même temps, les vues d'un médecin anglais, M. Bentley, qui,

il y a peu de temps, déclarait que la démangeaison des pieds souvent

observée chez les _coolies_, qui, en Assam, travaillent pieds nus dans

les plantations de thé, doit être due aux larves d'ankylostomes qui

s'introduisent dans les tissus. Ces coolies sont fort malpropres: il n'y

a pas de cabinets d'aisances, et, dès lors, les sujets sains, marchant

sur le sol et s'y écorchant le pied, ont celui-ci sans cesse en contact

avec des ankylostomes évacués par les malades. La contagion est très

facile. Et les conclusions de ceci est qu'il faut, pour éviter

l'ankylostomiase là où il y a des sujets malades, surveiller sa peau

aussi bien que sa bouche et éviter tout contact externe avec l'eau et le

sol, du moment où l'on a une écorchure, si légère soit-elle.

_Mouvement littéraire._

_Les Charmes_, par M. Catulle Mondes (Fasquelle, 3 fr. 50).--_Chansons

des enfants du peuple_, par Xavier Privas (Rueff, 3 fr. 50).--

_Poésies de France et de Bourbon_, par Maurice Olivaint (Lemerre, 3 fr.

50).--_Contes anciens_, par Charles Callet (Lemerre, 3 fr. 50).

Les Charmes.

Langueurs, mélancolies, rêves d'avenir, retours sur le passé,

sollicitudes,-tout ce qui remplit une âme aimante déborde dans les vers

de Mme Mendès. C'est tout elle-même, c'est tout le trésor fort riche de

ses sentiments qu'elle a répandu en ces poésies à la fois émues et

subtiles. J'ai le culte des classiques; peut être parfois Mme Mendès

affecte-t-elle de les dédaigner, de s'éloigner de leur claire et ferme

simplicité. Mais comment ne lui pardonnerait-on pas de ne point partager

nos principes littéraires? Elle nous séduit par sa musique singulière,

par les notes fines qu'elle trouve pour exprimer tout ce qu'elle

ressent, tous ses songes intérieurs. Pas de banalité, pas de lieux

communs; avec des tours et des expressions bien à elle, elle dévoile son

âme exquise. La plupart des poètes se ressemblent: ils nous chantent la

chanson commune, la petite déclamation ordinaire sur l'amour. Ici, c'est

un air nouveau que nous entendons; c'est tout un pays merveilleux et

intime qui se découvre. _Pluie en avril_ me semble une des plus

ravissantes pièces des _Charmes_:

Hier, sur le jardin, le temps était si clair.

L'air était si fragile avec ses fraîcheurs douces

Glissant jusques au tronc parmi les jeunes pousses,

Il faisait si charmant de clair espoir, hier!

Il était si tentant au bord de la nature,

Il semblait si facile et si cher de venir,

A travers le printemps, rêver de l'avenir

Avec ce coeur épris de divine aventure!

C'était l'instant subtil où tout est si léger,

Le soleil, les oiseaux, les fleurs de toutes sortes,

Qu'il n'est pas nécessaire aux tiges d'être fortes,

Que l'herbe a l'air d'attendre et le mur de songer,

L'instant frais et subtil où le bonheur lui-même,

Innocent de savoir et de joie ennobli,

N'est fait que de douceur, de grâces et d'oubli...

Et ce m'était léger de penser que je t'aime.

Mais tout s'est obscurci, mais il pleut ce matin.

Dans l'horizon brouillé plus rien ne se dessine,

Une eau lourde et glacée accable la glycine,

Un jasmin se détache et défaille soudain...

Quelle main de dieu morne épand ce crépuscule

Avec son voeu malsain, sournois, appesanti?

Quelque chose est fini du printemps averti,

Quelque chose est Uni de mon bonheur crédule...

Tout cela fait songer à une eau limpide et divine qui, tout irisée des

rayons du soleil, sort d'une fontaine, en léger filet, mais vient de

loin, des profondeurs de la terre. Les vers si joliment nuancés de Mme

Catulle Mendès partent de son âme profonde, légèrement agitée par

l'inquiétude.

Chansons des enfants du peuple.

M. Xavier Privas a été sacré prince des chansonniers. A Montmartre et au

quartier latin, qu'il charme tour à tour, on reconnaît sa maîtrise et

l'on s'incline devant lui quand il passe. Ne lui demandez pas de vous

dire la vieille chanson française, à la fois sensible, spirituelle et

gauloise. Il ne suit pas davantage ses confrères de Montmartre, lesquels

brodent quelques vers en argot sur les événements du jour et sur les

personnages politiques. M. Privas dédaigne les faciles succès et ne

verse jamais dans la caricature. Essentiellement lyrique est sa muse, et

parfois même légèrement baudelairienne. Elle s'attendrit sur les gants

des défuntes amies, renfermés dans un coffret, et qu'elle visite l'un

après l'autre le jour des morts. Les souvenirs tristes, les douleurs de

Pierrot et aussi les pures idées, voilà ce qui attire M. Privas. Chose

singulière! Il se fait applaudir avec cela du public le plus léger, le

plus ami de la joie dans les cabarets où l'on va pour s'amuser. Pas de

concession au mauvais goût; il ne sort jamais de sa mélancolie et de sa

noblesse; loin de descendre vers la foule et de s'adapter à ses

laideurs, il l'oblige à monter vers lui et vers la beauté. Dans

_Chansons des enfants du peuple_, lisons d'abord la _Nuit_:

Douce nuit, étends ton suaire

Sur les débris des jours mauvais

Dont l'automne a jonché la terre;

Douce nuit, sois la messagère

D'une ère de joie et de paix!

Cache les anciennes souillures

Sous ton linceul aux lourds replis,

Afin que les heures futures

Soient moins pénibles et plus pures

Que celles des temps accomplis.

De celui qui pour la justice

S'est glorieusement battu

Sois la déesse protectrice

Et veuille qu'un sommeil propice

Répare son corps abattu.

Fais-lui cueillir les asphodèles

Du rêve en d'inconnus pays.

Afin qu'aux sources immortelles

Il puise des forces nouvelles

Pour défendre ses droits conquis!

J'ai détaché cette page; le même idéalisme et le même art marquent

toutes ces _Chansons des enfants du peuple_, dont M. Privas a écrit la

musique en même temps que la poésie.

Poèmes de France et de Bourbon.

M. Maurice Olivaint est magistrat et poète. Que vaut-il comme magistral?

Je l'ignore. Je le suppose cependant plutôt débonnaire, n'appliquant pas

le Code dans toute sa rigueur, ne se complaisant pas aux désespoirs des

condamnés. Sa poésie, en effet, est pleine de douceur et de tendresse;

elle décèle un coeur enclin à la mansuétude et à l'attendrissement.

Longtemps justicier aux colonies, transporté de l'une à l'autre, M.

Olivaint a, dans plusieurs volumes, donné les impressions vives que

chaque exil lui a procurées. Nous avons surtout ici ce qu'il a songé à

l'île Bourbon. Les splendeurs des contrées brûlantes avec leurs palmiers

et leurs arbustes aux larges feuilles ne consolent pas les fils de la

France occidentale, lesquels sous les ardents rayons regrettent le

soleil plus pâle et jusqu'aux brumes du pays natal. Dans les poèmes où

M. Olivaint célèbre la puissante nature de Bourbon, il y a toujours un

peu de nostalgie. Et cependant la plus belle page du livre n'a pas trait

au pays de Leconte de Lisle, ni à la psychologie de M. Olivaint. Pour

l'écrire, le poète s'est isolé de lui-même et de ce qui l'entourait; on

dirait une enluminure tombée d'un manuscrit orné par un maître primitif:

Quand la gloire des dieux rayonnait sur le monde

La femme, dans l'orgueil d'un prestige exalté

Par la lyre et le marbre où revit sa beauté,

Se dévoilait sans honte à l'art qu'elle féconde.

Le Verbe surprit home en sa luxure immonde.

Néron, persécuteur d'un culte détesté,

Traîne au cirque sanglant ta chaste nudité,

Vierge vouée au Christ dont la grâce l'inonde.

La crainte de la mort ne trouble point tes yeux.

Mais tu croises les bras sur ton sein soucieux

D'échapper aux regards que la jeunesse attire.

Et ce geste éperdu qui te vêt de splendeur,

Comme une fleur d'amour éclose du martyre,

Aux hommes éblouis révèle la Pudeur.

M. Olivaint appartient au Parnasse par le souci de la rime sonore, de la

perfection du vers, mais la plupart du temps s'en sépare, par ce qu'il

met de sa personnalité, de ses visions particulières, de ses

intimités familiales dans ses _Poèmes de France et de Bourbon_. Ce n'est

pas un impassible. Leconte de Lisle lui même, infidèle à ses principes,

ne se montre-t-il pas constamment avec ses désirs et ses passions dans

sa vaste poésie?

Contes anciens.

Ecrit en prose,--en une prose harmonieuse et fastueuse,--le livre de M.

Callet ne se peut ranger ni dans la critique, ni dans le roman, ni dans

la nouvelle. C'est avant tout une oeuvre d'art pur et de poésie. Député

à l'Assemblée de 1871, orateur, écrivain, d'une plume habile et sûre

d'elle-même, le père de M. Callet a dirigé son fils vers les lettres,

mais sans l'amener à sa forme classique. Sans doute, il n'y a dans

_Contes anciens_ aucune tournure pénible, aucune difficile inversion,

aucune obscurité, mais partout une magnificence qui n'exclut pas

toutefois la précision et la préciosité du mot, et qui n'est pas là non

plus pour cacher l'absence de l'idée. M. Callet est somptueux, mais

cherche avec autant de soin les pensées neuves que les nouvelles

couleurs. Je ne sais quoi de désillusionné, un pessimisme parfois un peu

amer donne une saveur âcre aux _Contes anciens_. Rien ne relève la

poésie comme le désenchantement. Qui est content de tout et qui rit

toujours ne sera jamais un poète.

Je recommande tout particulièrement, dans les _Contes anciens_, la

_Bourse d'or_. Avant de donner sa fille à Bomuald, un riche marchand de

Hambourg exige que son futur gendre fasse, à travers les peuples, un

voyage d'une année et, pour ce, lui remet une bourse d'or. Plus

expérimenté, ne fera-t-il pas un meilleur mari? Le pèlerinage accompli

et les hommes mieux observés, le jeune homme revient, dépouillé de sa

naïve insouciance et de son généreux optimisme; il est grave et triste:

«Que ne m'avez-vous accordé cette main, dit-il à son père, quand ma

vingtième année vous implorait! Mon coeur était jeune, il s'ouvrait à la

vie; les soirs les plus sombres me semblaient des aurores; mon âme était

fleurie d'illusions. Vous avez fait tomber les fleurs en m'envoyant par

le monde! J'ai étudié les hommes, j'ai vu de près leurs agitations

stériles et mauvaises, je n'aime rien de ce qu'ils aiment.»--Dans le

conte des _Cheveux blancs_, superbe, violent, abondent les peintures

comme celle-ci: «L'empire gémissait sous la domination d'une reine, la

terrible Léto. Grande, hautaine, mystérieuse, déjà vieillissante, elle

écrasait le monde de son despotisme, broyait toute pensée, toute joie.

Malheur à ceux qu'elle voyait passer amoureux des fleurs du chemin, des

brises errantes, des sourires posés sur les lèvres des jeunes filles!...

Sa volonté dominait tout; ministres, émissaires, soldats rampaient

devant la traîne de son vêtement constellé de topazes...» Qui ne sent

dans ces lignes, dans les moindres mots de M. Callet un artiste épris de

la beauté et singulièrement soucieux et capable de la rendre?

E. Ledrain.

[Illustration: LE VICE-AMIRAL SHIBAYAMA, nouveau commandant de

Port-Arthur. _Phot. G. Bolak._]

Le premier soin des Japonais, une fois maîtres de cette citadelle de

Port-Arthur tant convoitée, devait être d'en préparer la défense. Ils se

disposent à y installer une forte station navale. C'est à l'amiral

Shibayama, dont nous donnons le portrait que va en échoir le

commandement, l'amiral Togo demeurant chargé de protéger la place vers

la haute mer.

L'Illustration, No. 3229, 14 Janvier 1905 · 第 26 / 31 题