L'observateur est pris dans une sphère qui ne se brise jamais, où

il y a des différences qui seront les mouvements et les objets, et

dont la surface se conserve close malgré que toutes les portions

s'en renouvellent et s'y déplacent. L'observateur n'est d'abord que

la condition de cet espace fini: à chaque instant il est cet espace

fini. Nul souvenir, aucun pouvoir ne le trouble tant qu'il s'égale

à ce qu'il regarde. Et pour peu que je puisse le concevoir durant

ainsi, je concevrai que ses impressions diffèrent le moins du monde

de celles qu'il recevrait dans un rêve. Il arrive à sentir du bien,

du mal, du calme lui venant[4] de ces formes toutes quelconques, où

son propre corps se compte. Et voici lentement les unes qui commencent

de se faire oublier, et de ne plus être vues qu'à peine, tandis que

d'autres parviennent à se faire apercevoir--là où elles avaient

toujours été. Une très intime confusion des changements qu'entraînent

dans la vision sa durée, et la lassitude, avec ceux dus aux mouvements

ordinaires, doit se noter. Certains endroits sur l'étendue de cette

vision s'exagèrent, comme un membre malade semble plus gros et encombre

l'idée qu'on a de son corps, par l'importance que lui donne la douleur.

Ces points forts paraîtront plus faciles à retenir, plus doux à être

vus. C'est de là que le spectateur s'élève à la rêverie, et désormais

il va pouvoir étendre à des objets de plus en plus nombreux des

caractères particuliers provenant des premiers et des mieux connus.

Il perfectionne l'espace donné en se souvenant d'un précédent. Puis,

à son gré, il arrange et défait ses impressions successives. Il peut

apprécier d'étranges combinaisons: il regarde comme un être total et

solide un groupe de fleurs ou d'hommes, une main, une joue qu'il isole,

une tache de clarté sur un mur, une rencontre d'animaux mêlés par

hasard. Il se met à vouloir se figurer des ensembles invisibles dont

les parties lui sont données. Il devine les nappes qu'un oiseau dans

son vol engendre, la courbe sur laquelle glisse une pierre lancée, les

surfaces qui définissent nos gestes, et les déchirures extraordinaires,

les arabesques fluides, les chambres informes, créées dans un réseau

pénétrant tout, par la rayure grinçante du tremblement des insectes,

le roulis des arbres, les roues, le sourire humain, la marée. Parfois,

les traces de ce qu'il a imaginé se laissent voir sur les sables, sur

les eaux; parfois sa rétine elle-même peut comparer, dans le temps, à

quelque objet la forme de son déplacement.

Des formes nées du mouvement, il y a un passage vers les mouvements que

deviennent les formes, à l'aide d'une simple variation de la durée.

Si la goutte de pluie paraît comme une ligne, mille vibrations comme

un son continu, les accidents de ce papier comme un plan poli et que

la durée de l'impression s'y emploie seule, une forme stable peut se

remplacer par une rapidité convenable dans le transfert périodique

d'une chose (ou élément) bien choisie. Les géomètres pourront

introduire le temps, la vitesse dans l'étude des formes, comme ils

pourront les écarter de celle des mouvements; et les langages feront

qu'une jetée _s'allonge_, qu'une montagne _s'élève_, qu'une statue

_se dresse._ Et le vertige de l'analogie, la logique de la continuité

transporte ces actions à la limite de leur tendance, à l'impossibilité

d'un arrêt. Tout se meut de degré en degré, imaginairement. Dans

cette chambre et parce que je laisse cette pensée durer seule, les

objets _agissent_ comme la flamme de la lampe: le fauteuil se consume

sur place, la table se décrit si vite qu'elle en est immobile, les

rideaux coulent sans fin, continûment. Voici une complexité infinie;

pour se ressaisir à travers la notion des corps, la circulation des

contours, la mêlée des nœuds, les routes, les chutes, les tourbillons,

l'écheveau des vitesses, il faut recourir à notre grand pouvoir,

d'oubli ordonné--et, sans détruire la notion acquise, on installe une

conception abstraite: celle des ordres de grandeur.

Telle, dans l'agrandissement de «ce qui est donné», expire l'ivresse

de ces choses particulières--desquelles il n'y a pas de science. En

les regardant longuement, si l'on y pense, elles se changent; et si

l'on n'y pense pas, on se prend dans une torpeur qui tient et consiste

comme un rêve tranquille, où l'on fixe hypnotiquement l'angle d'un

meuble, l'ombre d'une feuille, pour s'éveiller dès qu'on les voit.

Certains hommes ressentent, avec une délicatesse spéciale, la volupté

de l'_individualité_ des objets. Ils préfèrent avec délices, dans une

chose, cette qualité d'être unique--qu'elles ont toutes. Curiosité qui

trouve son expression ultime dans la fiction et les arts du théâtre et

qu'on a nommée, à cette extrémité, la _faculté d'identification._[5]

Rien n'est plus délibérément absurde à la description que cette

témérité d'une personne se déclarant qu'elle est un objet déterminé et

qu'elle en ressent les impressions--cet objet fût-il matériel[6]! Rien

n'est plus puissant dans la vie imaginative. L'objet choisi devient

comme le centre de cette vie, un centre d'associations de plus en

plus nombreuses, suivant que cet objet est plus ou moins complexe. Au

fond, cette faculté ne peut être qu'un moyen d'exciter la vitalité

imaginative, de transformer une énergie potentielle en actuelle,

jusqu'au point où elle devient une caractéristique pathologique, et

domine affreusement la stupidité croissante d'une intelligence qui s'en

va.

Depuis le regard pur sur les choses jusqu'à ces états, l'esprit n'a

fait qu'agrandir ses fonctions, créer des êtres selon les problèmes

que toute sensation lui pose et qu'il résout plus ou moins aisément,

suivant qu'il lui est demandé une plus ou moins forte production de

tels êtres. On voit que nous touchons ici à la _pratique_ même de la

pensée. Penser consiste, presque tout le temps que nous y donnons,

à errer parmi des motifs dont nous savons, avant tout, que nous les

connaissons _plus ou moins bien._ Les choses pourraient donc se

classer d'après la facilité ou la difficulté qu'elles offrent à notre

compréhension, d'après le degré de familiarité que nous avons avec

elles, et selon les résistances diverses que nous opposent leurs

conditions ou leurs parties pour être imaginées ensemble. Reste à

conjecturer l'histoire de cette graduation de la complexité.

*

Le monde est irrégulièrement semé de dispositions régulières. Les

cristaux en sont; les fleurs, les feuilles; maints ornements de stries,

de taches sur les fourrures, les ailes, les coquilles des animaux; les

traces du vent sur les sables et les eaux, etc. Parfois, ces effets

dépendent d'une sorte de perspective et de groupements inconstants.

L'éloignement les produit ou les altère. Le temps les montre ou les

voile. Ainsi le nombre des décès, des naissances, des crimes et des

accidents présente une régularité dans sa variation, qui s'accuse

d'autant plus qu'on le recherche dans plus d'années. Les événements

les plus surprenants et les plus _asymétriques_ par rapport au cours

des instants voisins, rentrent dans un semblant d'ordre par rapport

à de plus vastes périodes. On peut ajouter à ces exemples, celui

des instincts, des habitudes et des mœurs, et jusqu'aux apparences

de périodicité qui ont fait naître tant de systèmes de philosophie

historique.

La connaissance des combinaisons régulières appartient aux sciences

diverses, et, lorsqu'il n'a pas pu s'en constituer, au calcul des

probabilités. Notre dessein n'a besoin que de cette remarque faite dès

que nous avons commencé d'en parler: les combinaisons régulières, soit

du temps, soit de l'espace, sont irrégulièrement distribuées dans le

champ de notre investigation. Mentalement, elles paraissent s'opposer à

une quantité de choses informes.

Je pense qu'elles pourraient se qualifier les «premiers guides de

l'esprit humain», si une telle proposition n'était immédiatement

convertible. De toute façon, elles représentent la continuité[7].

Une pensée comporte un changement ou un transfert (d'attention, par

exemple), entre des éléments supposés fixes par rapport à elle et

qu'elle choisit dans la mémoire ou dans la perception actuelle. Si ces

éléments sont parfaitement semblables, ou si leur différence se réduit

à une simple distance, au fait élémentaire de ne pas se confondre, le

_travail_ à exercer se réduit à cette notion purement différentielle.

Ainsi une ligne droite sera la plus facile à concevoir de toutes les

lignes, parce qu'il n'y a pas d'effort plus petit pour la pensée que

celui à exercer en passant de l'un de ses points à un autre, chacun

d'eux étant semblablement placé par rapport à tous les autres. En

d'autres termes, toutes ses portions sont tellement homogènes, si

courtes qu'on les conçoive, 'qu'elles se réduisent toutes à une

seule, toujours la même: et c'est pourquoi l'on réduit toujours les

dimensions des figures à des longueurs droites. À un degré plus élevé

de complexité, c'est à la périodicité qu'on demande de représenter les

propriétés continues, car cette périodicité, quelle ait lieu dans le

temps ou dans l'espace, n'est autre chose que la division d'un objet

de pensée, en fragments tels qu'ils puissent se remplacer l'un par

l'autre, à de certaines conditions définies,--ou la multiplication de

cet objet sous les mêmes conditions.

Pourquoi, de tout ce qui existe, une partie seulement peut-elle se

réduire ainsi? Il y a un instant où la figure devient si complexe, où

l'événement paraît si neuf qu'il faut renoncer à les saisir d'ensemble,

à poursuivre leur traduction en valeurs continues. À quel point les

Euclides se sont-ils arrêtés dans l'intelligence des formes? À quel

degré de l'interruption de la continuité figurée se sont-ils heurtés?

C'est un point final d'une recherche où l'on ne peut s'empêcher d'être

tenté par les doctrines de l'évolution. On ne veut pas s'avouer que

cette borne peut être définitive.

Le sûr est que toutes les spéculations ont pour fondement et pour but

l'extension de la continuité à l'aide de métaphores, d'abstractions et

de langages, Les arts en font un usage dont nous parlerons bientôt.

Nous arrivons à nous représenter le monde comme se laissant réduire, çà

et là, en éléments intelligibles. Tantôt nos sens y suffisent, d'autres

fois les plus ingénieuses méthodes s'y emploient, mais il reste des

vides. Les tentatives demeurent lacunaires. C'est ici le royaume de

notre héros. Il a un sens extraordinaire de la symétrie qui lui fait

problème de tout. À toute fissure de compréhension s'introduit la

production de son esprit. On voit de quelle commodité il peut être.

Il est comme une hypothèse physique. Il faudrait l'inventer, mais il

existe; l'homme universel peut maintenant s'imaginer. Un Léonard de

Vinci peut exister dans nos esprits, sans les trop éblouir, au titre

d'une notion: une rêverie de son pouvoir peut ne pas se perdre trop

vite dans la brume de mots et d'épithètes considérables, propices à

l'inconsistance de la pensée. Croirait-on que lui-même se fût satisfait

de tels mirages?

Il garde, cet esprit _symbolique_, la plus vaste collection de formes,

un trésor toujours clair des attitudes de la nature, une puissance

toujours imminente et qui grandit selon l'extension de son domaine.

Une foule d'êtres, une foule de souvenirs possibles, la force de

reconnaître dans l'étendue du monde un nombre extraordinaire de choses

distinctes et de les arranger de mille manières, le constituent. Il

est le maître des visages, des anatomies, des machines. Il sait de

quoi se fait un sourire; il peut le mettre sur la face d'une maison,

aux plis d'un jardin; il échevèle et frise les filaments des eaux,

les langues des feux. En bouquets formidables, si sa main figure les

péripéties des attaques qu'il combine, se décrivent les trajectoires

de milliers de boulets écrasant les ravelins de cités et de places,

à peine construites par lui dans tous leurs détails et fortifiées.

Comme si les variations des choses lui paraissaient dans le calme trop

lentes, il adore les batailles, les tempêtes, le déluge. Il s'est

élevé à les voir dans leur ensemble mécanique, et à les sentir dans

l'indépendance apparente ou la vie de leurs fragments, dans une poignée

de sable envolée éperdue, dans l'idée égarée de chaque combattant où se

tort une passion et une douleur intime[8]. Il est dans le petit corps

«timide et brusque» des enfants, il connaît les restrictions du geste

des vieillards et des femmes, la simplicité du cadavre. Il a le secret

de composer des êtres fantastiques dont l'existence devient probable,

où le raisonnement qui accorde leurs parties est si rigoureux qu'il

suggère la vie et le naturel de l'ensemble. Il fait un christ, un ange,

un monstre en prenant ce qui est connu, ce qui est partout, dans un

ordre nouveau, en profitant de l'illusion et de l'abstraction de la

peinture, laquelle ne produit qu'une seule qualité des choses, et les

évoque toutes.

Des précipitations ou des lenteurs simulées par les chutes des terres

et des pierres, des courbures massives aux draperies multipliées;

des fumées poussant sur les toits aux arborescences lointaines, aux

hêtres gazeux des horizons; des poissons aux oiseaux; des étincelles

solaires de la mer aux mille minces miroirs des feuilles de bouleau;

des écailles aux éclats marchant sur les golfes; des oreilles et des

boucles aux tourbillons figés des coquilles, il va. Il passe de la

coquille à l'enroulement de la tumeur des ondes, de la peau des minces

étangs à des veines qui la tiédiraient, à des mouvements élémentaires

de reptation, aux couleuvres fluides. Il vivifie. L'eau, autour du

nageur[9], il la colle en écharpes, en langes moulant les efforts

des muscles. L'air, il le fixe dans le sillage des alouettes en

effilochures d'ombre, en fuites mousseuses de bulles que ces routes

aériennes et leur fine respiration doivent défaire et laisser à travers

les feuillets bleuâtres de l'espace, l'épaisseur du cristal vague de

l'espace.

Il reconstruit tous les édifices; tous les modes de s'ajouter des

matériaux les plus différents le tentent. Il jouit des choses

distribuées dans les dimensions de l'espace; des voussures, des

charpentes, des dômes tendus; des galeries et des loges alignées; des

masses que retient en l'air leur poids dans des arcs; des ricochets

des ponts; des profondeurs de la verdure des arbres s'éloignant dans

une atmosphère où elle boit; de la structure des vols migrateurs dont

les triangles aigus vers le sud montrent une combinaison rationnelle

d'êtres vivants.

Il se joue, il s'enhardit, il traduit dans cet universel langage tous

ses sentiments avec clarté. L'abondance de ses ressources métaphoriques

le permet. Son goût de n'en pas finir avec ce que contient le plus

léger fragment, le moindre éclat du monde lui renouvelle sa force et

la cohésion de son être. Sa joie finit en décorations de fêtes, en

inventions charmantes, et quand il rêvera de construire un _homme

volant_, il le verra s'élever pour chercher de la neige à la cime des

monts et revenir en épandre sur les pavés de la ville tout vibrants de

chaleur, l'été. Son émotion s'élude en le délice de visages purs que

fripe une moue d'ombre, en le geste d'un dieu qui se tait. Sa haine

connaît toutes les armes, toutes les ruses de l'ingénieur, toutes les

subtilités du stratège. Il établit des engins de guerre formidables,

qu'il protège par les bastions, les caponnières, les saillants,

les fossés garnis d'écluses pour déformer subitement l'aspect d'un

siège; et je me souviens, en y goûtant la belle défiance italienne du

XVIe siècle, qu'il a bâti des donjons où quatre volées d'escalier,

indépendantes autour du même axe, séparaient les mercenaires de leurs

chefs, les troupes de soldats à gages les unes des autres.

Il adore ce corps de l'homme et de la femme qui se mesure à tout. Il

en sent la hauteur, et qu'une rose peut venir jusqu'à la lèvre; et

qu'un grand platane le surpasse vingt fois, d'un jet d'où le feuillage

redescend jusqu'à ses boucles; et qu'il emplit de sa forme rayonnante

une salle possible, une concavité de voûte qui s'en déduit, une place

naturelle qui compte ses pas. Il guette la chute légère du pied qui

se pose, le squelette silencieux dans les chairs, les coïncidences de

la marche, tout le jeu superficiel de chaleur et fraîcheur frôlant

les nudités, blancheur diffuse ou bronze, fondues sur un mécanisme.

Et la face, cette chose éclairante, éclairée, la plus particulière

des choses visibles, la plus magnétique, la plus difficile à regarder

sans y lire, le possède. Dans la mémoire de chacun, demeurent quelques

centaines de visages avec leurs variations, vaguement. Dans la sienne,

ils étaient ordonnés et elles se suivaient d'une physionomie à l'autre;

d'une ironie à l'autre, d'une sagesse à une moindre, d'une bonté à une

divinité,--par symétrie. Autour des yeux, points fixes dont l'éclat

se change, il fait jouer et se tirer jusqu'à tout dire, le masque où

se confondent une architecture complexe et des moteurs distincts sous

l'uniforme peau.

Dans la multitude des esprits, celui-ci paraît comme une de ces

_combinaisons régulières_ dont nous avons parlé: il ne semble pas,

comme la plupart des autres, devoir se lier, pour être compris, à une

nation, à une tradition, à un groupe exerçant le même art. Le nombre et

la communication de ses actes en font un objet symétrique, une sorte de

_système complet en lui-même_, ou qui se rend tel incessamment.

Il est fait pour désespérer l'homme moderne qui est détourné dès

l'adolescence, dans une spécialité où l'on croit qu'il doit devenir

supérieur parce qu'il y est enfermé: on invoque la variété des

méthodes, la quantité des détails, l'addition continuelle de faits

et de théories, pour n'aboutir qu'à confondre l'observateur patient,

le comptable méticuleux de ce qui est, l'individu qui se réduit,

non sans mérite--si ce mot a un sens!--aux habitudes minutieuses

d'un instrument, avec celui pour qui ce travail est fait, le poète

de l'hypothèse, l'édificateur de matériaux analytiques. Au premier,

la patience, la direction monotone, la spécialité et tout le temps.

L'absence de pensée est sa qualité. Mais l'autre doit circuler au

travers des séparations et des cloisonnements. Son rôle est de les

enfreindre. Je voudrais suggérer ici une analogie de la spécialité avec

ces états de stupéfaction dus à une sensation prolongée, auxquels j'ai

fait allusion. Mais, le meilleur argument est que, neuf fois sur dix,

toute grande nouveauté dans un ordre est obtenue par l'intrusion de

moyens, et de notions qui n'y étaient pas prévus; venant d'attribuer

ces progrès à la formation d'images, puis de langages, nous ne pouvons

éluder cette conséquence que la quantité de ces langages possédée par

un homme, influe singulièrement sur le nombre des chances qu'il peut

avoir d'en trouver de nouveaux. Il serait facile de montrer que tous

les esprits qui ont servi de substance à des générations de chercheurs

et d'ergoteurs, et dont les restes ont nourri, pendant des siècles,

l'opinion humaine, la manie humaine de faire écho, ont été plus ou

moins universels. Les noms d'Aristote, Descartes, Leibniz, Kant,

Diderot, suffisent à l'établir.

Nous touchons maintenant aux joies de la _construction._ Nous tenterons

de justifier par quelques exemples les précédentes vues, et de montrer,

dans son application, la possibilité et presque la nécessité d'un jeu

général de la pensée. Je voudrais que l'on vît avec quelle difficulté

les résultats particuliers que j'effleurerai seraient obtenus, si des

concepts en apparence étrangers ne s'y employaient en nombre.

*

Celui que n'a jamais saisi--fût-ce en rêve!--le dessein d'une

entreprise qu'il est le maître d'abandonner, l'aventure d'une

construction finie quand les autres voient qu'elle commence, et qui

n'a pas connu l'enthousiasme brûlant une minute de lui-même, le poison

de la conception, le scrupule, la froideur des objections intérieures

et cette lutte des pensées alternatives où la plus forte et la

plus universelle devrait triompher même de l'habitude, même de la

nouveauté,--celui qui n'a pas regardé dans la blancheur de son papier

une image troublée par le possible, et par le regret de tous les signes

qui ne seront pas choisis,--ni vu dans l'air limpide une bâtisse qui

n'y est pas,--celui que n'ont pas hanté le vertige de l'éloignement

d'un but, l'inquiétude des moyens, la prévision des lenteurs et des

désespoirs, le calcul des phases progressives, le raisonnement projeté

sur l'avenir, y désignant même ce qu'il ne faudra pas raisonner

_alors_, celui-là ne connaît pas davantage, quel que soit d'ailleurs

son savoir, la richesse et la ressource et l'étendue spirituelle

qu'illumine le fait conscient de _construire._ Et les dieux ont reçu

de l'esprit humain le don de _créer_, parce que cet esprit étant

périodique et abstrait, peut agrandir ce qu'il conçoit jusqu'à ce qu'il

ne le conçoive plus.

Construire existe entre un projet ou une vision déterminée, et les

matériaux que l'on a choisis. On substitue un ordre à un autre qui

est initial, quels que soient les objets qu'on ordonne. Ce sont des

pierres, des couleurs, des mots, des concepts, des hommes, etc., leur

nature particulière ne change pas les conditions générales de cette

sorte de musique où elle ne joue encore que le rôle du timbre, si l'on

poursuit la métaphore. L'étonnant est de ressentir parfois l'impression

de justesse et de consistance dans les constructions humaines--faites

de l'agglomération d'objets apparemment irréductibles--comme si

celui qui les a disposées leur eût connu de secrètes affinités. Mais

l'étonnement dépasse tout, lorsqu'on s'aperçoit que l'auteur, dans

l'immense majorité des cas, est incapable de se rendre lui-même le

compte des chemins suivis et qu'il est détenteur d'un pouvoir dont il

ignore les ressorts. Il ne peut jamais prétendre d'avance à un succès.

Par quels calculs les parties d'un édifice, les éléments d'un drame,

les composantes d'une victoire, arrivent-ils à se pouvoir comparer

entre eux? Par quelle série d'analyses obscures la production d'une

œuvre est-elle amenée?

En pareil cas, il est d'usage de se référer à l'instinct pour

éclaircir, mais ce qu'est l'instinct n'est pas trop éclairci lui-même,

et, d'ailleurs, il faudrait ici avoir recours à des instincts

rigoureusement exceptionnels et personnels, c'est-à-dire à la notion

contradictoire d'une «habitude héréditaire» qui ne serait pas plus

habituelle qu'elle n'est héréditaire.

Construire, dès que cet effort aboutit à quelque compréhensible

résultat, doit faire songer à une commune mesure des termes mis en

œuvre, un élément ou un principe que suppose déjà le fait simple

de prendre conscience et qui peut n'avoir d'autre existence qu'une

abstraite ou imaginaire. Nous ne pouvons nous représenter un tout fait

de changements, un tableau, un édifice de qualités multiples, que comme

lieu des modalités d'une seule _matière_ ou _loi_, dont la continuité

cachée est affirmée par nous au même instant que nous reconnaissons

pour un ensemble, pour domaine limité de notre investigation, cet

édifice. Voici encore ce postulat psychique de continuité qui ressemble

dans notre connaissance au principe de l'inertie dans la mécanique.

Seules, les combinaisons purement abstraites, purement différentielles,

telles que les numériques, peuvent se construire à l'aide d'unités

déterminées; remarquons qu'elles sont dans le même rapport avec les

autres constructions possibles que les portions régulières dans le

monde avec celles qui ne le sont pas.

*

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci · 第 3 / 5 段