Il y a dans l'art un mot qui peut en nommer tous les modes, toutes les

fantaisies et qui supprime d'un coup toutes les prétendues difficultés

tenant à son opposition ou à son rapprochement avec cette nature,

jamais définie, et pour cause: c'est _ornement._ Qu'on veuille bien

se rappeler successivement les groupes de courbes, les coïncidences

de divisions couvrant les plus antiques objets connus, les profils de

vases et de temples; les carreaux, les spires, les oves, les stries des

anciens; les cristallisations et les murs voluptueux des Arabes; les

ossatures et les symétries gothiques; les ondes, les feux, les fleurs

sur la laque et le bronze japonais; et dans chacune de ces époques,

l'introduction des similitudes des plantes, des bêtes et des hommes,

le perfectionnement de ces ressemblances: la peinture, la sculpture.

Qu'on évoque le langage et sa mélodie primitive, la séparation des

paroles et de la musique, l'arborescence de chacune, l'invention des

verbes, de l'écriture, la complexité _figurée_ des phrases devenant

possible, l'intervention si curieuse des mots abstraits; et, d'autre

part, le système des sons s'assouplissant, s'étendant de la voix aux

résonances des matériaux, s'approfondissant par l'harmonie, se variant

par l'usage des timbres. Enfin qu'on aperçoive le parallèle progrès des

formations de la pensée à travers les sortes d'onomatopées psychiques

primitives, les symétries et les contrastes élémentaires, puis les

idées de substance, les métaphores, les bégaiements de la logique, les

formalismes et les entités, les êtres métaphysiques...

Toute cette vitalité multiforme peut s'apprécier sous le rapport

ornemental. Les manifestations énumérées peuvent se considérer comme

des portions finies d'espace ou de temps contenant diverses variations,

qui sont parfois des objets caractérisés et connus, mais dont la

signification et l'usage ordinaire sont négligés, pour que n'en

subsistent que l'ordre et les réactions mutuelles. De cet ordre dépend

l'effet. L'effet est le but ornemental, et l'œuvre prend ainsi le

caractère d'un mécanisme à impressionner un public, à faire surgir les

émotions et se répondre les images.

De ce point de vue, la conception ornementale est aux arts particuliers

ce que la mathématique est aux autres sciences. De même que les notions

physiques de temps, longueur, densité, masse, etc., ne sont dans les

calculs que des quantités homogènes et ne retrouvent leur individualité

que dans l'interprétation des résultats, de même les objets choisis et

ordonnés en vue d'un effet sont comme détachés de la plupart de leurs

propriétés et ne les reprennent que dans cet effet, dans l'esprit non

prévenu du spectateur. C'est donc par une abstraction que l'œuvre d'art

peut se construire, et cette abstraction est plus ou moins énergique,

plus ou moins facile à définir, selon que les éléments empruntés à la

réalité en sont des portions plus ou moins complexes. Inversement,

c'est par une sorte d'induction, par la production d'images mentales

que toute œuvre d'art s'apprécie; et cette production doit être

également plus ou moins énergique, plus ou moins _fatigante_ selon

qu'un simple entrelacs sur un vase ou une phrase brisée de Pascal la

sollicite.

*

Le peintre dispose sur un plan des pâtes colorées dont les lignes de

séparation, les épaisseurs, les fusions et les heurts doivent lui

servir à s'exprimer. Le spectateur n'y voit qu'une image plus ou moins

fidèle de chairs, de gestes, de paysages, comme par quelque fenêtre du

mur du musée. Le tableau se juge dans le même esprit que la réalité.

On se plaint de la laideur de la figure, d'autres en tombent amoureux;

certains se livrent à la psychologie la plus verbeuse; quelques-uns ne

regardent que les mains qui leur paraissent toujours inachevées. Le

fait est que, par une insensible exigence, le tableau doit reproduire

les conditions physiques et naturelles de notre milieu. La pesanteur

s'y exerce, la lumière s'y propage comme ici; et, graduellement, se

placèrent au premier rang des connaissances picturales l'anatomie et

la perspective: je crois cependant que la méthode la plus sûre pour

juger une peinture, c'est de n'y rien reconnaître d'abord et de faire

pas à pas la série d'inductions que nécessite une présence simultanée

de taches colorées sur un champ limité, pour s'élever de métaphores

en métaphores, de suppositions en suppositions à l'intelligence du

sujet--parfois à la simple conscience du plaisir--qu'on n'a pas

toujours eu d'avance.

Je ne pense pas pouvoir donner un plus amusant exemple des

dispositions générales h l'égard de la peinture que la célébrité de

ce «sourire de la Joconde», auquel l'épithète de mystérieux semble

irrévocablement fixée. Ce pli de visage a eu la fortune de susciter

la phraséologie, que légitiment, dans toutes les littératures, les

titres de «Sensations» ou «Impressions» d'art. Il est enseveli sous

l'amas des vocables et disparaît parmi tant de paragraphes qui

commencent à le déclarer _troublant_ et finissent à une description

d'_âme_ généralement vague. Il mériterait cependant des études moins

enivrantes. Ce n'est pas d'imprécises observations et de signes

arbitraires que se servait Léonard. La Joconde n'eût jamais été faite.

Une sagacité perpétuelle le guidait.

Au fond de la Cène, il y a trois fenêtres. Celle du milieu, qui s'ouvre

derrière Jésus, est distinguée des autres par une corniche en arc de

cercle. Si l'on prolonge cette courbe, on obtient une circonférence

dont le centre est sur le Christ. Toutes les grandes lignes de la

fresque aboutissent à ce point; la symétrie de l'ensemble est relative

à ce centre et à la longue ligne de la table d'agape. Le mystère, s'il

y en a un, est celui de savoir comment nous jugeons mystérieuses de

telles combinaisons; et celui-là, je crains, peut être éclairci.

Ce n'est pas dans la peinture, néanmoins, que nous choisirons l'exemple

saisissant qu'il faut de la communication entre les diverses activités

de la pensée. La foule des suggestions émanant du besoin de diversifier

et de peupler une surface, la ressemblance des premières tentatives

de cet ordre avec certaines ordinations naturelles, l'évolution de la

sensibilité rétinienne seront ici délaissées, de crainte d'entraîner le

lecteur vers des spéculations bien trop arides. Un art plus vaste et

comme l'ancêtre de celui-ci, servira mieux nos intentions.

*

Le mot de _construction_ que j'ai employé à dessein--pour désigner

plus fortement le problème de l'intervention humaine dans les choses

du monde, et pour donner à l'esprit du lecteur une direction vers la

logique du sujet, une suggestion matérielle--ce mot prend maintenant sa

signification restreinte. L'architecture devient notre exemple.

Le monument (qui compose la Cité, laquelle est presque toute la

civilisation) est un être si complexe que notre connaissance y épèle

successivement un décor faisant partie du ciel et changeant, puis une

richissime texture de motifs selon hauteur, largeur et profondeur,

infiniment variés par les perspectives; puis une chose solide,

résistante, hardie, avec des caractères d'animal: une subordination,

une membrure, et, finalement, une machine dont la pesanteur est

l'agent, qui conduit de notions géométriques à des considérations

dynamiques et jusqu'aux spéculations les plus ténues de la physique

moléculaire dont il suggère les théories, les modèles représentatifs

des structures. C'est à travers le monument, ou plutôt parmi ses

échafaudages imaginaires faits pour accorder ses conditions entre

elles--son appropriation avec sa stabilité, ses proportions avec sa

situation, sa forme avec sa matière--et pour harmoniser chacune de

ces conditions avec elle-même, ses millions d'aspects entre eux, ses

équilibres entre eux, ses trois dimensions entre elles, que nous

recomposons le mieux la clarté une d'une intelligence léonardienne.

Elle peut se jouer à concevoir les sensations futures de l'homme qui

fera le tour de l'édifice, s'en rapprochera, paraîtra à une fenêtre,

et ce qu'il apercevra; à suivre le poids des faîtes conduit le long

des murs et des voussures jusqu'à la fondation; à sentir les efforts

contrariés des charpentes, les vibrations du vent qui les obsédera; à

prévoir les formes de la lumière libre sur les tuiles, les corniches,

et diffuse, encagée dans les salles que le soleil touche aux planchers.

Elle éprouvera et jugera le faix du linteau sur les supports,

l'opportunité de l'arc, les difficultés des voûtes, les cascades

d'escaliers vomis de leurs perrons, et toute l'invention qui se termine

en une masse durable, ornée, défendue, mouillée de vitres, faite pour

nos vies, pour contenir nos paroles et d'où fuient nos fumées.

Communément, l'architecture est méconnue. L'opinion qu'on en a varie du

décor de théâtre à la maison de rapport. Je prie qu'on se rapporte à

la notion de la Cité pour en apprécier la généralité, et qu'on veuille

bien, pour en connaître le charme complexe, se rappeler l'infinité de

ses aspects: l'immobilité d'un édifice est l'exception; le plaisir est

de se déplacer jusqu'à le mouvoir et à jouir de toutes les combinaisons

que donnent ses membres, qui varient: la colonne tourne, les

profondeurs dérivent, des galeries glissent, mille visions s'évadent du

monument, mille accords.

(Maint projet d'une église, jamais réalisée, se rencontre dans les

manuscrits de Léonard. On y devine généralement un Saint-Pierre de

Rome, que fait regretter celui de Michel-Ange. Léonard, à la fin de la

période ogivale et au milieu de l'exhumation des antiques, retrouve,

entre ces deux types, le grand dessein des Byzantins: l'élévation

d'une coupole sur des coupoles, les gonflements superposés de dômes

foisonnant autour du plus haut, mais avec une hardiesse et une pure

ornementation que les architectes de Justinien n'ont jamais connues.)

L'être de pierre existe dans l'espace: ce qu'on appelle espace est

relatif à la conception de tels édifices qu'on voudra; l'édifice

architectural interprète l'espace et conduit à des hypothèses sur

sa nature, d'une manière toute particulière, car il est à la fois

un équilibre de matériaux par rapport à la gravitation, un ensemble

statique visible et, dans chacun de ces matériaux, un autre équilibre,

moléculaire et mal connu. Celui qui compose un monument se représente

d'abord la pesanteur et pénètre aussitôt après dans l'obscur royaume

atomique. Il se heurte au problème de la structure: savoir quelles

combinaisons doivent s'imaginer pour satisfaire aux conditions de

résistance, d'élasticité, etc., s'exerçant dans un espace donné. On

voit quel est l'élargissement logique de la question, et comment, du

domaine architectural, si généralement abandonné aux praticiens, l'on

passe aux plus profondes théories de physique générale et de mécanique.

Grâce à la docilité de l'imagination, les propriétés d'un édifice et

celles intimes d'une substance quelconque s'éclairent mutuellement.

L'espace, dès que nous voulons nous le figurer, cesse aussitôt d'être

vide, se remplit d'une foule de constructions arbitraires et peut,

dans tous les cas, se remplacer par la juxtaposition de figures

qu'on sait rendre aussi petites qu'il est nécessaire. Un édifice, si

complexe qu'on pourra le concevoir, multiplié et proportionnellement

rapetissé, représentera l'élément d'un milieu dont les propriétés

dépendront de celles de cet élément. Nous nous trouvons ainsi pris et

nous déplaçant dans une quantité de structures. Qu'on remarque autour

de soi de quelles façons différentes l'espace est occupé, c'est-à-dire

formé, concevable, et qu'on fasse un effort vers les conditions

qu'impliquent, pour être perçues, avec leurs qualités particulières,

les choses diverses, une étoffe, un minéral, un liquide, une fumée,

on ne s'en donnera une idée nette qu'en grossissant une particule

de ces textures et en y intercalant un édifice tel que sa simple

multiplication reproduise une structure ayant les mêmes propriétés que

celle considérée... A l'aide de ces conceptions, nous pouvons circuler

sans discontinuité à travers les domaines apparemment si distincts de

l'artiste et du savant, de la construction la plus poétique et même la

plus fantastique jusqu'à celle tangible et pondérable. Les problèmes de

la composition sont réciproques des problèmes de l'analyse; et c'est

une conquête _psychologique_ de notre temps que l'abandon de concepts

trop simples au sujet de la constitution de la matière, non moins que

de la formation des idées. Les rêveries substantialistes autant que les

explications dogmatiques disparaissent, et la science de former des

hypothèses, des noms, des modèles, se libère des théories préconçues et

de l'idole de la simplicité.

Je viens d'indiquer, avec une brièveté dont le lecteur différent me

saura gré ou m'excusera, une évolution qui me paraît considérable. Je

ne saurais mieux l'exemplifier qu'en prenant dans les écrits de Léonard

lui-même une phrase dont on dirait que chaque terme s'est compliqué et

purifié jusqu'à ce qu'elle soit devenue une notion fondamentale de la

connaissance moderne du monde: «L'air, dit-il, est rempli d'infinies

lignes droites et rayonnantes, entrecroisées et tissues sans que l'une

emprunte jamais le parcours d'une autre, et elles représentent pour

chaque objet la vraie forme de leur raison (de leur explication).»

_L'aria e piena d'infinite linie rette e radiose insieme intersegate

e intessute sanza ochupatione luna dellaltra rapresantano aqualunche

obietto laurea forma della lor chagione_ (Man. A, fol. 2). Cette

phrase paraît contenir le premier germe de la théorie des ondulations

lumineuses, surtout si on la rapproche de quelques autres sur le

même sujet[10]. Elle donne l'image du squelette d'un système d'ondes

dont toutes ces lignes seraient les directions de propagation. Mais

je ne tiens guère à ces sortes de prophéties scientifiques, toujours

suspectes; trop de gens pensent que les anciens avaient tout inventé.

Du reste, une théorie ne vaut que par ses développements logiques

et expérimentaux. Nous ne possédons ici que quelques _affirmations_

dont l'origine intuitive est l'observation des rayons, celles des

ondes de l'eau et du son. L'intérêt de la citation est dans sa forme,

qui nous donne une clarté authentique sur une méthode, la même dont

j'ai parlé tout le long de cette étude. Ici, l'explication ne revêt

pas _encore_ le caractère d'une mesure. Elle ne consiste que dans

l'émission d'une image, d'une relation mentale concrète entre des

phénomènes,--disons, pour être rigoureux,--entre les images des

phénomènes. Léonard semble avoir eu la conscience de cette sorte

d'expérimentation psychique, et il me paraît que, pendant trois siècles

après sa mort, cette méthode n'a été reconnue par personne, tout le

monde s'en servant,--nécessairement. Je crois également,--peut-être

est-ce beaucoup s'avancer!--que la fameuse et séculaire question du

plein et du vide peut se rattacher à la conscience ou à l'inconscience

de cette logique _imaginative._ Une action à distance est une chose

inimaginable. C'est par une abstraction que nous la déterminons.

Dans notre esprit, une abstraction seule _potest facere saltus._

Newton lui-même, qui a donné leur forme analytique aux actions à

distance, connaissait leur insuffisance explicative. Mais il était

réservé à Faraday de retrouver dans la science physique la méthode

de Léonard. Après les glorieux travaux mathématiques des Lagrange,

des d'Alembert, des Laplace, des Ampère et de bien d'autres, il

apporta des conceptions d'une hardiesse admirable, qui ne furent

littéralement que le prolongement, par son imagination, des phénomènes

observés; et son imagination était si remarquablement lucide «que

ses idées pouvaient s'exprimer sous la forme mathématique ordinaire

et se comparer à celle des mathématiciens de profession[11]». Les

_combinaisons régulières_ que forme la limaille autour des pôles de

l'aimant furent, dans son esprit, les modèles de la transmission des

anciennes actions à distance. Lui aussi _voyait_ des systèmes de lignes

unissant tous les corps, remplissant tout l'espace, pour _expliquer_

les phénomènes électriques et même la gravitation; ces lignes de force,

nous les apprécions ici comme celles de la moindre résistance de

compréhension! Faraday n'était pas mathématicien, mais il ne différait

des mathématiciens que par l'expression de sa pensée, par l'absence des

symboles de l'analyse. «Faraday voyait, par les yeux de son esprit,

des lignes de force traversant tout l'espace où les mathématiciens

voyaient des centres de force s'attirant à distance; Faraday voyait un

milieu où ils ne voyaient que la distance[12]». Une nouvelle période

s'ouvrit pour la science physique à la suite de Faraday; et quand

J. Clerk Maxwell eut traduit dans le langage mathématique les idées

de son maître, les imaginations scientifiques s'emplirent de telles

visions dominantes. L'étude du milieu qu'il avait formé, siège des

actions électriques et lieu des relations intermoléculaires, demeure

la principale occupation de la physique moderne. La précision de plus

en plus grande demandée à la figuration des modes de l'énergie, la

volonté de _voir_, et ce qu'on pourrait appeler la manie cinétique,

ont fait apparaître des constructions hypothétiques d'un intérêt

logique et psychologique immense. Pour lord Kelvin, par exemple, le

besoin d'exprimer les plus subtiles actions naturelles par une liaison

mentale, poussée jusqu'à pouvoir se réaliser matériellement, est si vif

que toute explication lui paraît devoir aboutir à un modèle mécanique.

Un tel esprit substitue à l'atome inerte, ponctuel, et démodé de

Boscovitch et des physiciens du commencement de ce siècle, un mécanisme

déjà extraordinairement complexe, pris dans la trame de l'éther, qui

devient lui-même une construction assez perfectionnée pour satisfaire

aux très diverses conditions qu'elle doit remplir. Cet esprit ne fait

aucun effort pour passer de l'architecture cristalline à celle de

pierre ou de fer; il retrouve dans nos viaducs, dans les symétries des

trabes et des entretoises, les symétries de résistance que les gypses

et les quartz offrent à la compression, au clivage,--ou, différemment,

au trajet de l'onde lumineuse.

De tels hommes nous paraissent avoir eu l'intuition des méthodes que

nous avons indiquées; nous nous permettons même d'étendre ces méthodes

au delà de la science physique; nous croyons qu'il ne serait ni

absurde ni tout à fait impossible de vouloir se créer un modèle de la

continuité des opérations intellectuelles d'un Léonard de Vinci ou de

tout autre esprit déterminé par l'analyse des conditions à remplir...

*

Les artistes et les amoureux d'art qui auraient feuilleté ceci dans

l'espoir d'y retrouver quelques-unes des impressions obtenues au

Louvre, à Florence ou à Milan, devront me pardonner la déception

présente. Néanmoins, je ne crois pas m'être trop éloigné de leur

occupation favorite, malgré l'apparence. Je pense, au contraire,

avoir effleuré le problème, capital pour eux, de la composition. J'en

étonnerai, sans doute, plusieurs en disant que de telles difficultés

relatives à l'effet sont généralement abordées et résolues à l'aide

de notions et de mots extraordinairements obscurs et entraînant

mille embarras. Plus d'un passe son temps à changer sa définition du

_beau_, de la _vie_ ou du _mystère._ Dix minutes de simple attention à

soi-même doivent suffire pour faire justice de ces _idola specus_ et

pour reconnaître l'inconsistance de l'accouplement d'un nom abstrait,

toujours vide, à une vision toujours personnelle et rigoureusement

personnelle. De même, la plupart des désespoirs d'artistes se fondent

sur la difficulté ou l'impossibilité de _rendre_ par les moyens de

leur art une image qui leur semble se décolorer et se faner en la

captant dans une phrase, sur une toile ou sur une portée. Quelques

autres minutes de _conscience_ peuvent se dépenser à constater qu'il

est illusoire de vouloir produire dans l'esprit d'autrui les fantaisies

du sien propre. Ce projet est même à peu près inintelligible. Ce qu'on

appelle une _réalisation_ est un véritable problème de rendement

dans lequel n'entre à aucun degré le sens particulier, la clef que

chaque auteur attribue à ses matériaux, mais seulement la nature

de ces matériaux et l'esprit du public. Edgar Poe qui fut, dans ce

siècle littéraire troublé, l'éclair même de la confusion et de l'orage

poétique et de qui l'analyse s'achève parfois, comme celle de Léonard,

en sourires mystérieux, a établi clairement sur la psychologie, sur la

probabilité des effets, l'attaque de son lecteur. De ce point de vue,

tout déplacement d'éléments fait pour être aperçu et jugé dépend de

quelques lois générales et d'une appropriation particulière, définie

d'avance pour une catégorie prévue d'esprits auxquels il s'adressent

spécialement; et l'œuvre d'art devient une machine destinée à exciter

et à combiner les formations individuelles de ces esprits. Je devine

l'indignation qu'une telle suggestion, tout à fait éloignée du sublime

ordinaire, peut susciter; mais l'indignation elle-même sera une bonne

preuve de ce que j'avance--sans, d'ailleurs, que ceci soit en rien une

œuvre d'art.

Je vois Léonard de Vinci approfondir cette mécanique, qu'il appelait le

paradis des sciences, avec la même puissance naturelle qu'il s'adonnait

à l'invention de visages purs et fumeux. Et la même étendue lumineuse

avec ses dociles êtres possibles est le lieu de ces actions qui se

ralentirent en œuvres distinctes. Lui n'y trouvait pas des passions

différentes: à la dernière page du mince cahier, tout mangé de son

écriture secrète et des calculs aventureux où tâtonne sa recherche la

préférée, l'aviation, il s'écrie,--foudroyant son labeur imparfait,

illuminant sa patience et les obstacles par l'apparition d'une

suprême vue spirituelle, obstinée certitude: «Le grand oiseau prendra

son premier vol monté sur un grand cygne; et remplissant l'univers

de stupeur, remplissant de sa gloire toutes les écritures, louange

éternelle au nid où il naquit!»--«Piglierà il primo volo il grande

uccello sopra del dosso del suo magnio cecero e empiendo l'universo di

stupore, empiendo di sue fama lutte le scritture e grogria eterna al

nido dove nacque.»

[1] _Hostinato rigore_; obstinée rigueur. Devise de L. de Vinci.

[2] L'importance philosophique de ce raisonnement a été, pour la

première fois, mise en évidence par M. Poincaré dans un article récent.

[3] Voir dans le _Traité de la peinture_, la proposition CCLXXl.

«_Impossibile che una memoria possa riserbare tutti gli aspetti o

mutationi d'alcun membro di qualunque animal si sia... E perche ogni

quantità continua è divisibile in infinito..._» il est impossible

qu'une mémoire puisse retenir tous les aspects d'aucun membre de

n'importe quel animal. Démonstration géométrique par la divisibilité à

l'infini d'une grandeur continue.

Ce que j'ai dit de la vue s'étend aux autres sens. Je l'ai choisie

parce qu elle me paraît le plus _spirituel_ de tous. Dans l'esprit,

les images visuelles prédominent. C'est entre elles que s'exerce le

plus souvent la faculté analogique. Le terme inférieur de cette faculté

qui est la comparaison de deux objets peut même recevoir pour origine

une erreur de jugement accompagnant une sensation peu distincte. La

forme et la couleur d'un objet sont si évidemment principales qu'elles

entrent dans la conception d'une qualité de cet objet se référant à un

autre sens. Si l'on parle de la dureté du fer, presque toujours l'image

visuelle du fer sera produite et rarement une image auditive.

[4] Sans toucher les questions physiologiques, je mentionne le cas d'un

individu atteint de manie dépressive que j'ai vu dans une clinique.

Ce malade, qui était dans l'état de _vie ralentie_, reconnaissait les

objets avec une lenteur extraordinaire. Les sensations lui parvenaient

au bout d'un temps considérable. Aucun besoin ne se faisait sentir

en lui. Cette forme, qui prend parfois le nom de manie stupide, est

excessivement rare.

[5] Edgar Poe, _sur Shakespeare_ (Marginalia).

[6] Si l'on éclaircit pourquoi l'identification à un objet matériel

_paraît_ plus absurde que celle à un objet vivant, on aura fait un pas

dans la question.

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci · 第 4 / 5 段