bien des œuvres. J'avais la manie de n'aimer que le fonctionnement
des êtres, et dans les œuvres, que leur génération. Je savais que ces
œuvres sont toujours des falsifications, des arrangements, l'_auteur_
n'étant heureusement jamais l'_homme._ La vie de celui-ci n'est pas la
vie de celui-là: accumulez tous les détails que vous pourrez sur la
vie de Racine, vous n'en tirerez pas l'art de faire ses vers. Toute la
critique est dominée par ce principe suranné: l'homme est _cause_ de
l'œuvre,--comme le criminel aux yeux de la loi est _cause_ du crime.
Ils en sont bien plutôt l'effet! Mais ce principe pragmatique allège
le juge et le critique; la biographie est plus simple que l'analyse.
Sur ce qui nous intéresse le plus, elle n'apprend absolument rien...
Davantage! La véritable vie d'un homme, toujours mal définie, même pour
son voisin, même pour lui-même, ne peut pas être utilisée dans une
explication de ses œuvres, si ce n'est indirectement, et moyennant une
élaboration très soigneuse.
Donc, ni maîtresses, ni créanciers, ni anecdotes, ni aventures,--on
est conduit au système le plus honnête: imaginer à l'exclusion de tous
ces détails extérieurs, un être théorique, un _modèle_ psychologique
plus ou moins grossier, mais qui représente, en quelque sorte, notre
propre capacité de reconstruire l'œuvre que nous nous sommes proposé
de nous expliquer. Le succès est très douteux, mais le travail
n'est pas ingrat: s'il ne résout pas les problèmes insolubles de la
parthénogenèse intellectuelle, du moins il les pose, et dans une
netteté incomparable.
Dans la circonstance, cette conviction était mon seul bien positif.
*
La nécessité où j'étais placé, le vide que j'avais si bien fait de
toutes les solutions antipathiques à ma nature, l'érudition écartée,
les ressources rhétoriques différées, tout me mettait dans un état
désespéré... Enfin, je le confesse, je ne trouvai pas mieux que
d'attribuer à l'infortuné Léonard mes propres agitations, transportant
le désordre de mon esprit dans la complexité du sien. Je lui infligeai
tous mes désirs à titre de choses possédées. Je lui prêtai bien des
difficultés qui me hantaient dans ce temps-là, comme s'il les eût
rencontrées et surmontées. Je changeai mes embarras en sa puissance
supposée. J'osai me considérer sous son nom, et utiliser ma personne.
Cela était faux, mais vivant. Un jeune homme, curieux de mille choses,
ne doit-il pas, après tout, ressembler assez bien à un homme de la
Renaissance? Sa naïveté même ne représente-t-elle pas l'espèce de
naïveté relative _créée_ par quatre siècles de découvertes au détriment
des hommes de ce temps-là?--Et puis, pensai-je, Hercule n'avait pas
plus de muscles que nous; ils n'étaient que plus gros. Je ne puis même
pas déplacer le rocher qu'il enlève, mais la structure de nos machines
n'est pas différente; je lui corresponds os par os, fibre par fibre,
acte par acte, et notre similitude me permet l'imagination de ses
travaux.
Une brève réflexion fait connaître qu'il n'y a pas d'autre parti que
l'on puisse prendre. Il faut se mettre sciemment à la place de l'être
qui nous occupe... Et quel autre que nous-mêmes peut répondre, quand
nous appelons un _esprit?_ On n'en trouve jamais qu'en soi. C'est notre
propre fonctionnement qui, _seul_, peut nous apprendre quelque chose
sur toute chose. Notre connaissance, à mon sentiment, a pour limite la
conscience que nous pouvons avoir de notre être,--et peut-être, _de
notre corps._ Quel que soit X, la pensée que j'en ai, si je la presse,
tend vers moi, quel que je sois. On peut l'ignorer ou le savoir, le
subir ou le désirer, mais il n'y a point d'échappatoire, point d'autre
issue. L'_intention_ de toute pensée est en nous. C'est avec notre
propre substance que nous imaginons et que nous formons une pierre, une
plante, un mouvement, un _objet_: une image quelconque n'est peut-être
qu'un commencement de nous-mêmes...
*
_lionardo mio_
_o lionardo che tanto penate._
Quant au vrai Léonard, il fut ce qu'il fut... Ce mythe, toutefois,
plus étrange que tous les autres, gagne indéfiniment à être replacé
de la fable dans l'histoire. Plus on va, plus précisément il
grandit. Les expériences d'Ader et des Wright ont illuminé d'une
gloire rétrospective le _Code sur le vol des oiseaux_; le germe des
théories de Fresnel se trouve dans certains passages des manuscrits
de l'Institut. Au cours de ces dernières années, les recherches
du regretté M. Duhem sur les _Origines de la statique_ ont permis
d'attribuer à Léonard le théorème fondamental de la composition des
forces, et une notion très nette--quoique incomplète--du principe du
travail virtuel.
_À MARCEL SCHWOB_
INTRODUCTION À LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI
1894
Il reste d'un homme ce que donnent à songer son nom, et les œuvres
qui font de ce nom un signe d'admiration, de haine ou d'indifférence.
Nous pensons qu'il a pensé, et nous pouvons retrouver entre ses œuvres
cette pensée qui lui vient de nous: nous pouvons refaire cette pensée
à l'image de la nôtre. Aisément, nous nous représentons un homme
ordinaire: de simples souvenirs en ressuscitent les mobiles et les
réactions élémentaires. Parmi les actes indifférents qui constituent
l'extérieur de son existence, nous trouvons la même suite qu'entre
les nôtres; nous en sommes le lien aussi bien que lui, et le cercle
d'activité que son être suggère ne déborde pas de celui qui nous
appartient. Si nous faisons que cet individu excelle en quelque point,
nous en aurons plus de mal à nous figurer les travaux et les chemins
de son esprit. Pour ne pas nous borner à l'admirer confusément, nous
serons contraints d'étendre dans un sens notre imagination de la
propriété qui domine en lui, et dont nous ne possédons, sans doute, que
le germe. Mais si toutes les facultés de l'esprit choisi sont largement
développées à la fois, ou si les restes de son action paraissent
considérables dans tous les genres, la figure en devient de plus en
plus difficile à saisir dans son unité et tend à échapper à notre
effort. D'une extrémité de cette étendue mentale à une autre, il y a
de telles distances que nous n'avons jamais parcourues. La continuité
de cet ensemble manque à notre connaissance, comme s'y dérobent ces
informes haillons d'espace qui séparent des objets connus, et traînent
au hasard des intervalles; comme se perdent à chaque instant des
myriades de faits, hors du petit nombre de ceux que le langage éveille.
Il faut pourtant s'attarder, s'y faire, surmonter la peine qu'impose à
notre imagination cette réunion d'éléments hétérogènes par rapport à
elle. Toute intelligence, ici, se confond avec l'invention d'un ordre
unique, d'un seul moteur et désire animer d'une sorte de semblable le
système qu'elle s'impose. Elle s'applique à former une image décisive.
Avec une violence qui dépend de son ampleur et de sa lucidité, elle
finit par reconquérir sa propre unité. Comme par l'opération d'un
mécanisme, une hypothèse se déclare, et se montre l'individu qui a tout
fait, la vision centrale où tout a dû se passer, le cerveau monstrueux
ou l'étrange animal qui a tissé des milliers de purs liens entre tant
de formes, et de qui ces constructions énigmatiques et diverses furent
les travaux, l'instinct faisant sa demeure. La production de cette
hypothèse est un phénomène qui comporte des variations, mais point de
hasard. Elle vaut ce que vaudra l'analyse logique dont elle devra être
l'objet. Elle est le fond de la méthode qui va nous occuper et nous
servir.
Je me propose d'imaginer un homme de qui auraient paru des actions
tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il
n'y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu'il ait un sentiment de
la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient
bien se nommer analyse. Je vois que tout l'oriente: c'est à l'univers
qu'il songe toujours, et à la rigueur[1]. Il est fait pour n'oublier
rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est: nul arbuste.
Il descend dans la profondeur de ce qui est à tout le monde, s'y
éloigne et se regarde. Il atteint aux habitudes et aux structures
naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d'être le
seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises,
des forteresses; il accomplit des ornements pleins de douceur et de
grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte
recherche. Il abandonne les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans
ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue
pas d'une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre
chose... Je le suivrai se mouvant dans l'unité brute et l'épaisseur
du monde, où il se fera la nature si familière qu'il l'imitera pour y
toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet qu'elle ne
contienne pas.
Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion
de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun
ne me paraît plus convenir que celui de _Léonard de Vinci._ Celui
qui se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un
fond pour l'y voir s'y tenir. Il y a là une sorte de logique presque
sensible et presque inconnue. Le personnage que je désigne se réduit
à une déduction de ce genre. Presque rien de ce que j'en saurai dire
ne devra s'entendre de l'homme qui a illustré ce nom: je ne poursuis
pas une coïncidence que je juge impossible à mal définir. J'essaye de
donner une vue sur le détail d'une vie intellectuelle, une suggestion
des méthodes que toute trouvaille implique, _une_, choisie parmi
la multitude des choses imaginables, modèle qu'on devine grossier,
mais de toute façon préférable aux suites d'anecdotes douteuses, aux
commentaires des catalogues de collections, aux dates. Une telle
érudition ne ferait que fausser l'intention tout hypothétique de cet
essai. Elle ne m'est pas inconnue, mais j'ai surtout à ne pas en
parler, pour ne pas donner à confondre une conjecture relative à des
termes fort généraux, avec les débris extérieurs d'une personnalité
si bien évanouie qu'ils nous offrent la certitude de son existence
pensante, autant que celle de ne jamais la mieux connaître.
*
Mainte erreur, gâtant les jugements qui se portent sur les œuvres
humaines, est due à un oubli singulier de leur génération. On ne
se souvient pas souvent qu'elles n'ont pas toujours été. Il en est
provenu une sorte de coquetterie réciproque qui fait généralement
taire--jusqu'à les trop bien cacher--les origines d'un ouvrage.
Nous les craignons humbles; nous allons jusqu'à redouter qu'elles
soient naturelles. Et, bien que fort peu d'auteurs aient le courage
de dire comment ils ont formé leur œuvre, je crois qu'il n'y en pas
beaucoup plus qui se soient risqués à le savoir. Une telle recherche
commence par l'abandon pénible des notions de gloire et des épithètes
laudatives; elle ne supporte aucune idée de supériorité, aucune manie
de grandeur. Elle conduit à découvrir la relativité sous l'apparente
perfection. Elle est nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont
aussi profondément différents que leurs produits les font paraître.
Certains travaux des sciences, par exemple, et ceux des mathématiques
en particulier, présentent une telle limpidité de leur armature qu'on
les dirait l'œuvre de personne. Ils ont quelque chose d'_inhumain._
Cette disposition n'a pas été inefficace. Elle a fait supposer une
distance si grande entre certaines études, comme les sciences et
les arts, que les esprits originaires en ont été tout séparés dans
l'opinion et juste autant que les résultats de leurs travaux semblaient
l'être. Ceux-ci, pourtant, ne diffèrent qu'après les variations d'un
fond commun, par ce qu'ils en conservent et ce qu'ils en négligent, en
formant leurs langages et leurs symboles. Il faut donc avoir quelque
défiance à l'égard des livres et des expositions trop pures. Ce qui est
fixé nous abuse, et ce qui est fait pour être regardé change d'allure,
s'ennoblit. C'est mouvantes, irrésolues, encore à la merci d'un moment,
que les opérations de l'esprit vont pouvoir nous servir, avant qu'on
les ait appelées divertissement ou loi, théorème ou chose d'art, et
qu'elles se soient éloignées, en s'achevant, de leur ressemblance.
Intérieurement, il y a un drame. Drame, aventures, agitations, tous
les mots de cette espèce peuvent s'employer, pourvu qu'ils soient
plusieurs et se corrigent l'un par l'autre. Ce drame se perd le plus
souvent, tout comme les pièces de Ménandre. Cependant, nous gardons les
manuscrits de Léonard et les illustres notes de Pascal. Ces lambeaux
nous forcent à les interroger. Ils nous font deviner par quels sursauts
de pensée, par quelles bizarres introductions des événements et des
sensations continuelles, après quelles immenses minutes de langueur
se sont montrées à des hommes les ombres de leurs œuvres futures, les
fantômes qui précédent. Sans recourir à de si grands exemples qu'ils
emportent le danger des erreurs de l'exception, il suffit d'observer
quelqu'un qui se croit seul et s'abandonne; qui _recule_ devant une
idée; qui la _saisit_; qui nie, sourit à rien ou se contracte, et mime
l'étrange situation de sa propre diversité. Les fous s'y livrent devant
tout le monde.
Voilà des exemples qui lient immédiatement des déplacements physiques,
finis, mesurables à la comédie personnelle dont je parlais. Les acteurs
d'ici sont des images mentales et il est aisé de comprendre que, si
l'on fait s'évanouir la particularité de ces images pour ne lire que
leur succession, leur fréquence, leur périodicité, leur facilité
diverse d'association, leur durée enfin, on est vite tenté de leur
trouver des analogies dans le monde dit matériel, d'en rapprocher les
analyses scientifiques, de leur supposer un milieu, une continuité,
des propriétés de déplacement, des vitesses et, de suite, des masses,
de l'énergie. On s'avise alors qu'une foule de ces systèmes sont
possibles, que l'un d'eux en particulier ne vaut pas plus qu'un autre,
et que leur usage, précieux, car il éclaircit toujours quelque chose,
doit être à chaque instant surveillé et restitué à son rôle purement
verbal. Car l'analogie n'est précisément que la faculté de varier les
images, de les combiner, de faire coexister la partie de l'une avec la
partie de l'autre et d'apercevoir, volontairement ou non, la liaison de
leurs structures. Et cela rend indescriptible l'esprit, qui est leur
lieu. Les paroles y perdent leur vertu. Là, elles se forment, elles
jaillissent devant ses _yeux_: c'est lui qui nous décrit les mots.
L'homme emporte ainsi des _visions_, dont la puissance fait la sienne.
Il y rapporte son histoire. Elles en sont le lien géométrique. De là
tombent ces décisions qui étonnent, ces perspectives, ces divinations
foudroyantes, ces justesses du jugement, ces illuminations, ces
incompréhensibles inquiétudes, et des sottises. On se demande avec
stupéfaction, dans certains cas extraordinaires, en invoquant des
dieux abstraits, le génie, l'inspiration, mille autres, d'où viennent
ces accidents. Une fois de plus on croit qu'il s'est créé quelque
chose, car on adore le mystère et le merveilleux autant qu'ignorer
les coulisses; on traite la logique de miracle, mais l'inspiré était
prêt depuis un an. Il était mûr. Il y avait pensé toujours--peut-être
sans s'en douter--et où les autres étaient encore à ne pas voir, il
avait regardé, combiné et ne faisait plus que lire dans son esprit.
Le secret--celui de Léonard comme celui de Bonaparte, comme celui
que possède une fois la plus haute intelligence--est et ne peut être
que dans les relations qu'ils trouvèrent--qu'ils furent forcés de
trouver--_entre des choses dont nous échappe la loi de continuité._ Il
est certain qu'au moment décisif, ils n'avaient plus qu'à effectuer des
actes définis. L'affaire suprême, celle que le monde regarde, n'était
plus qu'une chose simple--comme comparer deux longueurs.
Ce point de vue rend perceptible l'unité de méthode qui nous occupe.
Dans ce milieu, elle est native, élémentaire. Elle en est la vie même
et la définition. Et quand des penseurs aussi puissants que celui
auquel je songe le long de ces lignes retirent de cette propriété ses
ressources implicites, ils ont le droit d'écrire dans un moment plus
conscient et plus clair: _Facil cosa é farsi universale!_ Il est aisé
de se rendre universel! Ils peuvent, une minute, admirer le prodigieux
instrument qu'ils sont--quittes à nier instantanément un prodige.
Mais cette clarté finale ne s'éveille qu'après de longs errements,
d'indispensables idolâtries. La conscience des opérations de la
pensée, qui est la logique méconnue dont j'ai parlé, n'existe que
rarement, même dans les plus fortes têtes. Le nombre des conceptions,
la puissance de les prolonger, l'abondance des trouvailles sont
autres choses et se produisent en dehors du jugement que l'on porte
sur leur nature. Cette opinion est cependant d'une importance aisée
à représenter. Une fleur, une proposition, un bruit peuvent être
imaginés presque simultanément; on peut les faire se suivre d'aussi
près qu'on le voudra; l'un quelconque de ces objets de pensée peut
aussi se changer, être déformé, perdre successivement sa physionomie
initiale au gré de l'esprit qui le tient;--mais la connaissance de ce
pouvoir, seule, lui confère toute sa valeur. Seule, elle permet de
critiquer ces _formations_, de les interpréter, de n'y trouver que ce
qu'elles contiennent et de ne pas en étendre les états directement à
ceux de la réalité. Avec elle commence l'analyse de toutes les phases
intellectuelles, de tout ce qu'elle va pouvoir nommer folie, idole,
trouvaille,--auparavant nuances, qui ne se distinguaient pas les unes
des autres. Elles étaient des variations équivalentes d'une commune
substance; elles se comparaient, elles faisaient des flottaisons
indéfinies et comme irresponsables, quelquefois pouvant se nommer,
toutes du même système. La conscience des pensées que l'on a, en tant
que ce sont des pensées, est de reconnaître cette sorte d'égalité ou
d'homogénéité; de sentir que toutes les combinaisons de la sorte sont
légitimes, naturelles, et que la méthode consiste à les exciter, à les
voir avec précision, à chercher ce qu'elles impliquent.
À un point de cette observation ou de cette double vie mentale, qui
réduit la pensée ordinaire à être le rêve d'un dormeur éveillé,
il apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaisons, de
contrastes, de perceptions, qui se groupe autour d'une recherche
ou qui file indéterminée, selon le plaisir, se développe avec une
régularité _perceptible_, une continuité évidente de machine. L'idée
surgit alors (ou le désir) de précipiter le cours de cette suite,
d'en porter les termes à leur _limite_, à celle de leurs expressions
imaginables, _après laquelle tout sera changé._ Et si ce mode d'être
conscient devient habituel, on en viendra, par exemple, à examiner
d'emblée tous les résultats possibles d'un acte envisagé, tous les
rapports d'un objet conçu, pour arriver de suite à s'en défaire, à
la faculté de deviner toujours une chose plus intense ou plus exacte
que la chose donnée, au pouvoir de se réveiller hors d'une pensée qui
durait trop. Quelle qu'elle soit, une pensée qui se fixe prend les
caractères d'une hypnose et devient, dans le langage logique, une
idole; dans le domaine de la construction poétique et de l'art, une
infructueuse monotonie. Le sens dont je parle et qui mène l'esprit à
se prévoir lui-même, à imaginer l'ensemble de ce qui allait s'imaginer
dans le détail, et l'effet de la succession, ainsi résumée, est la
condition de toute généralité. Lui, qui dans certains individus s'est
présenté sous la forme d'une véritable passion et avec une énergie
singulière; qui, dans les arts, permet toutes les avances et explique
l'emploi de plus en plus fréquent de termes resserrés, de raccourcis
et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme
rationnelle au fond de toutes les conceptions mathématiques. C'est une
opération très semblable à lui, qui, sous le nom de raisonnement par
récurrence[2], donne à ces analyses leur extension,--et qui, depuis le
type de l'addition jusqu'à la sommation infinitésimale, fait plus que
d'épargner un nombre indéfini d'expériences inutiles: elle s'élève à
des êtres plus complexes, parce que l'imitation consciente de mon acte
est un nouvel acte qui enveloppe toutes les adaptations possibles du
premier.
*
Ce tableau, drames, remous, lucidité, s'oppose de lui-même à d'autres
mouvements et à d'autres scènes qui tirent de nous les noms de «Nature»
ou de «Monde» et dont nous ne savons faire autre chose que nous en
distinguer, pour aussitôt nous y remettre.
Les philosophes ont généralement abouti à impliquer notre existence
dans cette notion, et elle dans la nôtre même; mais ils ne vont
guère au delà, car l'on sait qu'ils ont à faire de débattre ce qu'y
virent leurs prédécesseurs, bien plus que d'y regarder en personne.
Les savants et les artistes en ont diversement joui, et les uns ont
fini par mesurer, puis construire; et les autres par construire comme
s'ils avaient mesuré. Tout ce qu'ils ont fait se replace de soi-même
dans le milieu et y prend part, le continuant par de nouvelles formes
données aux matériaux qui le constituent. Mais avant d'abstraire et de
bâtir, on observe: la personnalité des sens, leur docilité différente,
distingue et trie parmi les qualités proposées en masse celles qui
seront retenues et développées par l'individu. La constatation est
d'abord subie, presque sans pensée, avec le sentiment de se laisser
emplir et celui d'une circulation lente et comme heureuse: il arrive
qu'on s'y intéresse et qu'on donne aux choses qui étaient fermées,
irréductibles, d'autres valeurs; on y ajoute, on se plaît davantage à
des points particuliers, on se les exprime et il se produit comme la
restitution d'une énergie que les sens auraient reçue; bientôt elle
déformera le site à son tour, y employant la pensée réfléchie d'une
personne.
L'homme universel commence, lui aussi, par contempler simplement, et il
revient toujours à s'imprégner de spectacles. Il retourne aux ivresses
de l'instant particulier et à l'émotion que donne la moindre chose
réelle, quand on les regarde tous deux, si bien clos par toutes leurs
qualités et concentrant de toute manière tant d'effets.
*
La plupart des gens y voient par l'intellect bien plus souvent que
par les yeux. Au lieu d'espaces colorés, ils prennent connaissance
de concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de
reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux: la Maison!
Idée complexe, accord de qualités abstraites. S'ils se déplacent,
le mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui
défigure continûment leur sensation, leur échappe,--car le concept ne
change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que d'après leur
rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement
les plaisirs et les souffrances d'y voir, qu'ils ont inventé les
_beaux_ sites. Ils ignorent le reste. Mais là, ils se régalent d'un
concept qui fourmille de mots. (Une règle générale de cette faiblesse
qui existe dans tous les domaines de la connaissance est précisément
le choix de lieux _évidents_, le repos en des systèmes définis, qui
facilitent, mettent à la portée... ainsi l'œuvre d'art, qui est
toujours plus ou moins didactique.) Ces beaux sites eux-mêmes leur sont
assez fermés. Et toutes les modulations que les petits pas, la lumière,
l'appesantissement du regard ménagent, ne les atteignent pas. Ils ne
font ni ne défont rien dans leurs sensations. Sachant horizontal le
niveau des eaux tranquilles, ils méconnaissent que la mer est _debout_
au fond de la vue; si le bout d'un nez, un éclat d'épaule, deux doigts
trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se
font jamais à n'y voir qu'un bijou neuf, enrichissant leur vision. Ce
bijou est un fragment d'une personne qui seule existe, leur est connue.
Et, comme ils rejettent à rien ce qui manque d'une appellation, le
nombre de leurs impressions se trouve strictement fini d'avance![3]
L'usage du don contraire conduit à de véritables analyses. On ne peut
dire qu'il s'exerce dans la _nature._ Ce mot, qui paraît général et
contenir toute possibilité d'expérience, est tout à fait particulier.
Il évoque des images personnelles, déterminant la mémoire ou l'histoire
d'un individu. Le plus souvent, il suscite la vision d une éruption
verte, vague et continue, d'un grand travail élémentaire s'opposant à
l'humain, d'une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque
chose plus forte que nous, s'enchevêtrant, se déchirant, dormant,
brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la
cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions. Il faut donc
placer celui qui regarde et peut bien voir dans un coin _quelconque_ de
ce qui est.