J'étais placé dans la nécessité d'inventer un personnage capable de

bien des œuvres. J'avais la manie de n'aimer que le fonctionnement

des êtres, et dans les œuvres, que leur génération. Je savais que ces

œuvres sont toujours des falsifications, des arrangements, l'_auteur_

n'étant heureusement jamais l'_homme._ La vie de celui-ci n'est pas la

vie de celui-là: accumulez tous les détails que vous pourrez sur la

vie de Racine, vous n'en tirerez pas l'art de faire ses vers. Toute la

critique est dominée par ce principe suranné: l'homme est _cause_ de

l'œuvre,--comme le criminel aux yeux de la loi est _cause_ du crime.

Ils en sont bien plutôt l'effet! Mais ce principe pragmatique allège

le juge et le critique; la biographie est plus simple que l'analyse.

Sur ce qui nous intéresse le plus, elle n'apprend absolument rien...

Davantage! La véritable vie d'un homme, toujours mal définie, même pour

son voisin, même pour lui-même, ne peut pas être utilisée dans une

explication de ses œuvres, si ce n'est indirectement, et moyennant une

élaboration très soigneuse.

Donc, ni maîtresses, ni créanciers, ni anecdotes, ni aventures,--on

est conduit au système le plus honnête: imaginer à l'exclusion de tous

ces détails extérieurs, un être théorique, un _modèle_ psychologique

plus ou moins grossier, mais qui représente, en quelque sorte, notre

propre capacité de reconstruire l'œuvre que nous nous sommes proposé

de nous expliquer. Le succès est très douteux, mais le travail

n'est pas ingrat: s'il ne résout pas les problèmes insolubles de la

parthénogenèse intellectuelle, du moins il les pose, et dans une

netteté incomparable.

Dans la circonstance, cette conviction était mon seul bien positif.

*

La nécessité où j'étais placé, le vide que j'avais si bien fait de

toutes les solutions antipathiques à ma nature, l'érudition écartée,

les ressources rhétoriques différées, tout me mettait dans un état

désespéré... Enfin, je le confesse, je ne trouvai pas mieux que

d'attribuer à l'infortuné Léonard mes propres agitations, transportant

le désordre de mon esprit dans la complexité du sien. Je lui infligeai

tous mes désirs à titre de choses possédées. Je lui prêtai bien des

difficultés qui me hantaient dans ce temps-là, comme s'il les eût

rencontrées et surmontées. Je changeai mes embarras en sa puissance

supposée. J'osai me considérer sous son nom, et utiliser ma personne.

Cela était faux, mais vivant. Un jeune homme, curieux de mille choses,

ne doit-il pas, après tout, ressembler assez bien à un homme de la

Renaissance? Sa naïveté même ne représente-t-elle pas l'espèce de

naïveté relative _créée_ par quatre siècles de découvertes au détriment

des hommes de ce temps-là?--Et puis, pensai-je, Hercule n'avait pas

plus de muscles que nous; ils n'étaient que plus gros. Je ne puis même

pas déplacer le rocher qu'il enlève, mais la structure de nos machines

n'est pas différente; je lui corresponds os par os, fibre par fibre,

acte par acte, et notre similitude me permet l'imagination de ses

travaux.

Une brève réflexion fait connaître qu'il n'y a pas d'autre parti que

l'on puisse prendre. Il faut se mettre sciemment à la place de l'être

qui nous occupe... Et quel autre que nous-mêmes peut répondre, quand

nous appelons un _esprit?_ On n'en trouve jamais qu'en soi. C'est notre

propre fonctionnement qui, _seul_, peut nous apprendre quelque chose

sur toute chose. Notre connaissance, à mon sentiment, a pour limite la

conscience que nous pouvons avoir de notre être,--et peut-être, _de

notre corps._ Quel que soit X, la pensée que j'en ai, si je la presse,

tend vers moi, quel que je sois. On peut l'ignorer ou le savoir, le

subir ou le désirer, mais il n'y a point d'échappatoire, point d'autre

issue. L'_intention_ de toute pensée est en nous. C'est avec notre

propre substance que nous imaginons et que nous formons une pierre, une

plante, un mouvement, un _objet_: une image quelconque n'est peut-être

qu'un commencement de nous-mêmes...

*

_lionardo mio_

_o lionardo che tanto penate._

Quant au vrai Léonard, il fut ce qu'il fut... Ce mythe, toutefois,

plus étrange que tous les autres, gagne indéfiniment à être replacé

de la fable dans l'histoire. Plus on va, plus précisément il

grandit. Les expériences d'Ader et des Wright ont illuminé d'une

gloire rétrospective le _Code sur le vol des oiseaux_; le germe des

théories de Fresnel se trouve dans certains passages des manuscrits

de l'Institut. Au cours de ces dernières années, les recherches

du regretté M. Duhem sur les _Origines de la statique_ ont permis

d'attribuer à Léonard le théorème fondamental de la composition des

forces, et une notion très nette--quoique incomplète--du principe du

travail virtuel.

_À MARCEL SCHWOB_

INTRODUCTION À LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

1894

Il reste d'un homme ce que donnent à songer son nom, et les œuvres

qui font de ce nom un signe d'admiration, de haine ou d'indifférence.

Nous pensons qu'il a pensé, et nous pouvons retrouver entre ses œuvres

cette pensée qui lui vient de nous: nous pouvons refaire cette pensée

à l'image de la nôtre. Aisément, nous nous représentons un homme

ordinaire: de simples souvenirs en ressuscitent les mobiles et les

réactions élémentaires. Parmi les actes indifférents qui constituent

l'extérieur de son existence, nous trouvons la même suite qu'entre

les nôtres; nous en sommes le lien aussi bien que lui, et le cercle

d'activité que son être suggère ne déborde pas de celui qui nous

appartient. Si nous faisons que cet individu excelle en quelque point,

nous en aurons plus de mal à nous figurer les travaux et les chemins

de son esprit. Pour ne pas nous borner à l'admirer confusément, nous

serons contraints d'étendre dans un sens notre imagination de la

propriété qui domine en lui, et dont nous ne possédons, sans doute, que

le germe. Mais si toutes les facultés de l'esprit choisi sont largement

développées à la fois, ou si les restes de son action paraissent

considérables dans tous les genres, la figure en devient de plus en

plus difficile à saisir dans son unité et tend à échapper à notre

effort. D'une extrémité de cette étendue mentale à une autre, il y a

de telles distances que nous n'avons jamais parcourues. La continuité

de cet ensemble manque à notre connaissance, comme s'y dérobent ces

informes haillons d'espace qui séparent des objets connus, et traînent

au hasard des intervalles; comme se perdent à chaque instant des

myriades de faits, hors du petit nombre de ceux que le langage éveille.

Il faut pourtant s'attarder, s'y faire, surmonter la peine qu'impose à

notre imagination cette réunion d'éléments hétérogènes par rapport à

elle. Toute intelligence, ici, se confond avec l'invention d'un ordre

unique, d'un seul moteur et désire animer d'une sorte de semblable le

système qu'elle s'impose. Elle s'applique à former une image décisive.

Avec une violence qui dépend de son ampleur et de sa lucidité, elle

finit par reconquérir sa propre unité. Comme par l'opération d'un

mécanisme, une hypothèse se déclare, et se montre l'individu qui a tout

fait, la vision centrale où tout a dû se passer, le cerveau monstrueux

ou l'étrange animal qui a tissé des milliers de purs liens entre tant

de formes, et de qui ces constructions énigmatiques et diverses furent

les travaux, l'instinct faisant sa demeure. La production de cette

hypothèse est un phénomène qui comporte des variations, mais point de

hasard. Elle vaut ce que vaudra l'analyse logique dont elle devra être

l'objet. Elle est le fond de la méthode qui va nous occuper et nous

servir.

Je me propose d'imaginer un homme de qui auraient paru des actions

tellement distinctes que si je viens à leur supposer une pensée, il

n'y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu'il ait un sentiment de

la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient

bien se nommer analyse. Je vois que tout l'oriente: c'est à l'univers

qu'il songe toujours, et à la rigueur[1]. Il est fait pour n'oublier

rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est: nul arbuste.

Il descend dans la profondeur de ce qui est à tout le monde, s'y

éloigne et se regarde. Il atteint aux habitudes et aux structures

naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d'être le

seul qui construise, énumère, émeuve. Il laisse debout des églises,

des forteresses; il accomplit des ornements pleins de douceur et de

grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte

recherche. Il abandonne les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans

ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle ne se distingue

pas d'une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre

chose... Je le suivrai se mouvant dans l'unité brute et l'épaisseur

du monde, où il se fera la nature si familière qu'il l'imitera pour y

toucher, et finira dans la difficulté de concevoir un objet qu'elle ne

contienne pas.

Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion

de termes trop éloignés d'ordinaire et qui se déroberaient. Aucun

ne me paraît plus convenir que celui de _Léonard de Vinci._ Celui

qui se représente un arbre est forcé de se représenter un ciel ou un

fond pour l'y voir s'y tenir. Il y a là une sorte de logique presque

sensible et presque inconnue. Le personnage que je désigne se réduit

à une déduction de ce genre. Presque rien de ce que j'en saurai dire

ne devra s'entendre de l'homme qui a illustré ce nom: je ne poursuis

pas une coïncidence que je juge impossible à mal définir. J'essaye de

donner une vue sur le détail d'une vie intellectuelle, une suggestion

des méthodes que toute trouvaille implique, _une_, choisie parmi

la multitude des choses imaginables, modèle qu'on devine grossier,

mais de toute façon préférable aux suites d'anecdotes douteuses, aux

commentaires des catalogues de collections, aux dates. Une telle

érudition ne ferait que fausser l'intention tout hypothétique de cet

essai. Elle ne m'est pas inconnue, mais j'ai surtout à ne pas en

parler, pour ne pas donner à confondre une conjecture relative à des

termes fort généraux, avec les débris extérieurs d'une personnalité

si bien évanouie qu'ils nous offrent la certitude de son existence

pensante, autant que celle de ne jamais la mieux connaître.

*

Mainte erreur, gâtant les jugements qui se portent sur les œuvres

humaines, est due à un oubli singulier de leur génération. On ne

se souvient pas souvent qu'elles n'ont pas toujours été. Il en est

provenu une sorte de coquetterie réciproque qui fait généralement

taire--jusqu'à les trop bien cacher--les origines d'un ouvrage.

Nous les craignons humbles; nous allons jusqu'à redouter qu'elles

soient naturelles. Et, bien que fort peu d'auteurs aient le courage

de dire comment ils ont formé leur œuvre, je crois qu'il n'y en pas

beaucoup plus qui se soient risqués à le savoir. Une telle recherche

commence par l'abandon pénible des notions de gloire et des épithètes

laudatives; elle ne supporte aucune idée de supériorité, aucune manie

de grandeur. Elle conduit à découvrir la relativité sous l'apparente

perfection. Elle est nécessaire pour ne pas croire que les esprits sont

aussi profondément différents que leurs produits les font paraître.

Certains travaux des sciences, par exemple, et ceux des mathématiques

en particulier, présentent une telle limpidité de leur armature qu'on

les dirait l'œuvre de personne. Ils ont quelque chose d'_inhumain._

Cette disposition n'a pas été inefficace. Elle a fait supposer une

distance si grande entre certaines études, comme les sciences et

les arts, que les esprits originaires en ont été tout séparés dans

l'opinion et juste autant que les résultats de leurs travaux semblaient

l'être. Ceux-ci, pourtant, ne diffèrent qu'après les variations d'un

fond commun, par ce qu'ils en conservent et ce qu'ils en négligent, en

formant leurs langages et leurs symboles. Il faut donc avoir quelque

défiance à l'égard des livres et des expositions trop pures. Ce qui est

fixé nous abuse, et ce qui est fait pour être regardé change d'allure,

s'ennoblit. C'est mouvantes, irrésolues, encore à la merci d'un moment,

que les opérations de l'esprit vont pouvoir nous servir, avant qu'on

les ait appelées divertissement ou loi, théorème ou chose d'art, et

qu'elles se soient éloignées, en s'achevant, de leur ressemblance.

Intérieurement, il y a un drame. Drame, aventures, agitations, tous

les mots de cette espèce peuvent s'employer, pourvu qu'ils soient

plusieurs et se corrigent l'un par l'autre. Ce drame se perd le plus

souvent, tout comme les pièces de Ménandre. Cependant, nous gardons les

manuscrits de Léonard et les illustres notes de Pascal. Ces lambeaux

nous forcent à les interroger. Ils nous font deviner par quels sursauts

de pensée, par quelles bizarres introductions des événements et des

sensations continuelles, après quelles immenses minutes de langueur

se sont montrées à des hommes les ombres de leurs œuvres futures, les

fantômes qui précédent. Sans recourir à de si grands exemples qu'ils

emportent le danger des erreurs de l'exception, il suffit d'observer

quelqu'un qui se croit seul et s'abandonne; qui _recule_ devant une

idée; qui la _saisit_; qui nie, sourit à rien ou se contracte, et mime

l'étrange situation de sa propre diversité. Les fous s'y livrent devant

tout le monde.

Voilà des exemples qui lient immédiatement des déplacements physiques,

finis, mesurables à la comédie personnelle dont je parlais. Les acteurs

d'ici sont des images mentales et il est aisé de comprendre que, si

l'on fait s'évanouir la particularité de ces images pour ne lire que

leur succession, leur fréquence, leur périodicité, leur facilité

diverse d'association, leur durée enfin, on est vite tenté de leur

trouver des analogies dans le monde dit matériel, d'en rapprocher les

analyses scientifiques, de leur supposer un milieu, une continuité,

des propriétés de déplacement, des vitesses et, de suite, des masses,

de l'énergie. On s'avise alors qu'une foule de ces systèmes sont

possibles, que l'un d'eux en particulier ne vaut pas plus qu'un autre,

et que leur usage, précieux, car il éclaircit toujours quelque chose,

doit être à chaque instant surveillé et restitué à son rôle purement

verbal. Car l'analogie n'est précisément que la faculté de varier les

images, de les combiner, de faire coexister la partie de l'une avec la

partie de l'autre et d'apercevoir, volontairement ou non, la liaison de

leurs structures. Et cela rend indescriptible l'esprit, qui est leur

lieu. Les paroles y perdent leur vertu. Là, elles se forment, elles

jaillissent devant ses _yeux_: c'est lui qui nous décrit les mots.

L'homme emporte ainsi des _visions_, dont la puissance fait la sienne.

Il y rapporte son histoire. Elles en sont le lien géométrique. De là

tombent ces décisions qui étonnent, ces perspectives, ces divinations

foudroyantes, ces justesses du jugement, ces illuminations, ces

incompréhensibles inquiétudes, et des sottises. On se demande avec

stupéfaction, dans certains cas extraordinaires, en invoquant des

dieux abstraits, le génie, l'inspiration, mille autres, d'où viennent

ces accidents. Une fois de plus on croit qu'il s'est créé quelque

chose, car on adore le mystère et le merveilleux autant qu'ignorer

les coulisses; on traite la logique de miracle, mais l'inspiré était

prêt depuis un an. Il était mûr. Il y avait pensé toujours--peut-être

sans s'en douter--et où les autres étaient encore à ne pas voir, il

avait regardé, combiné et ne faisait plus que lire dans son esprit.

Le secret--celui de Léonard comme celui de Bonaparte, comme celui

que possède une fois la plus haute intelligence--est et ne peut être

que dans les relations qu'ils trouvèrent--qu'ils furent forcés de

trouver--_entre des choses dont nous échappe la loi de continuité._ Il

est certain qu'au moment décisif, ils n'avaient plus qu'à effectuer des

actes définis. L'affaire suprême, celle que le monde regarde, n'était

plus qu'une chose simple--comme comparer deux longueurs.

Ce point de vue rend perceptible l'unité de méthode qui nous occupe.

Dans ce milieu, elle est native, élémentaire. Elle en est la vie même

et la définition. Et quand des penseurs aussi puissants que celui

auquel je songe le long de ces lignes retirent de cette propriété ses

ressources implicites, ils ont le droit d'écrire dans un moment plus

conscient et plus clair: _Facil cosa é farsi universale!_ Il est aisé

de se rendre universel! Ils peuvent, une minute, admirer le prodigieux

instrument qu'ils sont--quittes à nier instantanément un prodige.

Mais cette clarté finale ne s'éveille qu'après de longs errements,

d'indispensables idolâtries. La conscience des opérations de la

pensée, qui est la logique méconnue dont j'ai parlé, n'existe que

rarement, même dans les plus fortes têtes. Le nombre des conceptions,

la puissance de les prolonger, l'abondance des trouvailles sont

autres choses et se produisent en dehors du jugement que l'on porte

sur leur nature. Cette opinion est cependant d'une importance aisée

à représenter. Une fleur, une proposition, un bruit peuvent être

imaginés presque simultanément; on peut les faire se suivre d'aussi

près qu'on le voudra; l'un quelconque de ces objets de pensée peut

aussi se changer, être déformé, perdre successivement sa physionomie

initiale au gré de l'esprit qui le tient;--mais la connaissance de ce

pouvoir, seule, lui confère toute sa valeur. Seule, elle permet de

critiquer ces _formations_, de les interpréter, de n'y trouver que ce

qu'elles contiennent et de ne pas en étendre les états directement à

ceux de la réalité. Avec elle commence l'analyse de toutes les phases

intellectuelles, de tout ce qu'elle va pouvoir nommer folie, idole,

trouvaille,--auparavant nuances, qui ne se distinguaient pas les unes

des autres. Elles étaient des variations équivalentes d'une commune

substance; elles se comparaient, elles faisaient des flottaisons

indéfinies et comme irresponsables, quelquefois pouvant se nommer,

toutes du même système. La conscience des pensées que l'on a, en tant

que ce sont des pensées, est de reconnaître cette sorte d'égalité ou

d'homogénéité; de sentir que toutes les combinaisons de la sorte sont

légitimes, naturelles, et que la méthode consiste à les exciter, à les

voir avec précision, à chercher ce qu'elles impliquent.

À un point de cette observation ou de cette double vie mentale, qui

réduit la pensée ordinaire à être le rêve d'un dormeur éveillé,

il apparaît que la série de ce rêve, la nue de combinaisons, de

contrastes, de perceptions, qui se groupe autour d'une recherche

ou qui file indéterminée, selon le plaisir, se développe avec une

régularité _perceptible_, une continuité évidente de machine. L'idée

surgit alors (ou le désir) de précipiter le cours de cette suite,

d'en porter les termes à leur _limite_, à celle de leurs expressions

imaginables, _après laquelle tout sera changé._ Et si ce mode d'être

conscient devient habituel, on en viendra, par exemple, à examiner

d'emblée tous les résultats possibles d'un acte envisagé, tous les

rapports d'un objet conçu, pour arriver de suite à s'en défaire, à

la faculté de deviner toujours une chose plus intense ou plus exacte

que la chose donnée, au pouvoir de se réveiller hors d'une pensée qui

durait trop. Quelle qu'elle soit, une pensée qui se fixe prend les

caractères d'une hypnose et devient, dans le langage logique, une

idole; dans le domaine de la construction poétique et de l'art, une

infructueuse monotonie. Le sens dont je parle et qui mène l'esprit à

se prévoir lui-même, à imaginer l'ensemble de ce qui allait s'imaginer

dans le détail, et l'effet de la succession, ainsi résumée, est la

condition de toute généralité. Lui, qui dans certains individus s'est

présenté sous la forme d'une véritable passion et avec une énergie

singulière; qui, dans les arts, permet toutes les avances et explique

l'emploi de plus en plus fréquent de termes resserrés, de raccourcis

et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme

rationnelle au fond de toutes les conceptions mathématiques. C'est une

opération très semblable à lui, qui, sous le nom de raisonnement par

récurrence[2], donne à ces analyses leur extension,--et qui, depuis le

type de l'addition jusqu'à la sommation infinitésimale, fait plus que

d'épargner un nombre indéfini d'expériences inutiles: elle s'élève à

des êtres plus complexes, parce que l'imitation consciente de mon acte

est un nouvel acte qui enveloppe toutes les adaptations possibles du

premier.

*

Ce tableau, drames, remous, lucidité, s'oppose de lui-même à d'autres

mouvements et à d'autres scènes qui tirent de nous les noms de «Nature»

ou de «Monde» et dont nous ne savons faire autre chose que nous en

distinguer, pour aussitôt nous y remettre.

Les philosophes ont généralement abouti à impliquer notre existence

dans cette notion, et elle dans la nôtre même; mais ils ne vont

guère au delà, car l'on sait qu'ils ont à faire de débattre ce qu'y

virent leurs prédécesseurs, bien plus que d'y regarder en personne.

Les savants et les artistes en ont diversement joui, et les uns ont

fini par mesurer, puis construire; et les autres par construire comme

s'ils avaient mesuré. Tout ce qu'ils ont fait se replace de soi-même

dans le milieu et y prend part, le continuant par de nouvelles formes

données aux matériaux qui le constituent. Mais avant d'abstraire et de

bâtir, on observe: la personnalité des sens, leur docilité différente,

distingue et trie parmi les qualités proposées en masse celles qui

seront retenues et développées par l'individu. La constatation est

d'abord subie, presque sans pensée, avec le sentiment de se laisser

emplir et celui d'une circulation lente et comme heureuse: il arrive

qu'on s'y intéresse et qu'on donne aux choses qui étaient fermées,

irréductibles, d'autres valeurs; on y ajoute, on se plaît davantage à

des points particuliers, on se les exprime et il se produit comme la

restitution d'une énergie que les sens auraient reçue; bientôt elle

déformera le site à son tour, y employant la pensée réfléchie d'une

personne.

L'homme universel commence, lui aussi, par contempler simplement, et il

revient toujours à s'imprégner de spectacles. Il retourne aux ivresses

de l'instant particulier et à l'émotion que donne la moindre chose

réelle, quand on les regarde tous deux, si bien clos par toutes leurs

qualités et concentrant de toute manière tant d'effets.

*

La plupart des gens y voient par l'intellect bien plus souvent que

par les yeux. Au lieu d'espaces colorés, ils prennent connaissance

de concepts. Une forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de

reflets de vitres est immédiatement une maison, pour eux: la Maison!

Idée complexe, accord de qualités abstraites. S'ils se déplacent,

le mouvement des files de fenêtres, la translation des surfaces qui

défigure continûment leur sensation, leur échappe,--car le concept ne

change pas. Ils perçoivent plutôt selon un lexique que d'après leur

rétine, ils approchent si mal les objets, ils connaissent si vaguement

les plaisirs et les souffrances d'y voir, qu'ils ont inventé les

_beaux_ sites. Ils ignorent le reste. Mais là, ils se régalent d'un

concept qui fourmille de mots. (Une règle générale de cette faiblesse

qui existe dans tous les domaines de la connaissance est précisément

le choix de lieux _évidents_, le repos en des systèmes définis, qui

facilitent, mettent à la portée... ainsi l'œuvre d'art, qui est

toujours plus ou moins didactique.) Ces beaux sites eux-mêmes leur sont

assez fermés. Et toutes les modulations que les petits pas, la lumière,

l'appesantissement du regard ménagent, ne les atteignent pas. Ils ne

font ni ne défont rien dans leurs sensations. Sachant horizontal le

niveau des eaux tranquilles, ils méconnaissent que la mer est _debout_

au fond de la vue; si le bout d'un nez, un éclat d'épaule, deux doigts

trempent au hasard dans un coup de lumière qui les isole, eux ne se

font jamais à n'y voir qu'un bijou neuf, enrichissant leur vision. Ce

bijou est un fragment d'une personne qui seule existe, leur est connue.

Et, comme ils rejettent à rien ce qui manque d'une appellation, le

nombre de leurs impressions se trouve strictement fini d'avance![3]

L'usage du don contraire conduit à de véritables analyses. On ne peut

dire qu'il s'exerce dans la _nature._ Ce mot, qui paraît général et

contenir toute possibilité d'expérience, est tout à fait particulier.

Il évoque des images personnelles, déterminant la mémoire ou l'histoire

d'un individu. Le plus souvent, il suscite la vision d une éruption

verte, vague et continue, d'un grand travail élémentaire s'opposant à

l'humain, d'une quantité monotone qui va nous recouvrir, de quelque

chose plus forte que nous, s'enchevêtrant, se déchirant, dormant,

brodant encore, et à qui, personnifiée, les poètes accordèrent de la

cruauté, de la bonté et plusieurs autres intentions. Il faut donc

placer celui qui regarde et peut bien voir dans un coin _quelconque_ de

ce qui est.

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci · 第 2 / 5 段