Un dogme qui concède à l'organisation corporelle cette impor

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INTRODUCTION À LA MÉTHODE DE LÉONARD DE VINCI

PAUL VALÉRY

Deuxième Édition

Paris

Éditions de la Nouvelle Revue Française

35 et 37, Rue Madame

Table des matières

Note et digressions

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci

NOTE ET DIGRESSIONS

_Pourquoi l'auteur, dit-on, a-t-il fait aller son personnage en Hongrie?_

_Parce qu'il avait envie de faire entendre un morceau de musique

instrumentale dont le thème est hongrois. Il l'avoue sincèrement. Il

l'eût mené partout ailleurs, s'il eût trouvé la moindre raison musicale

de le faire._

H. Berlioz. Avant-propos de la _Damnation de Faust._

Il me faut excuser d'un titre si ambitieux et si véritablement trompeur

que celui-ci. Je n'avais pas le dessein d'en imposer quand je l'ai mis

sur ce petit ouvrage. Mais il y a vingt-cinq ans que je l'y ai mis,

et après ce long refroidissement, je le trouve un peu fort. Le titre

avantageux serait donc adouci. Quant au texte... Mais le texte, on ne

songerait même pas à l'écrire. Impossible! dirait maintenant la raison.

Arrivé à l'énième coup de la partie d'échecs que joue la connaissance

avec l'être, on se flatte qu'on est instruit par l'adversaire; on

en prend le visage; on devient dur pour le jeune homme qu'il faut

bien souffrir d'avoir comme aïeul; on lui trouve des faiblesses

inexplicables, qui furent ses audaces; on reconstitue sa naïveté. C'est

là se faire plus sot qu'on ne l'a jamais été. Mais sot par nécessité,

sot par raison d'État! Il n'est pas de tentation plus cuisante, ni

plus intime, ni de plus féconde, peut-être, que celle du reniement de

soi-même: chaque jour est jaloux des jours, et c'est son devoir que de

l'être; la pensée se défend désespérément d'avoir été plus forte; la

clarté du moment ne veut pas illuminer au passé de moments plus clairs

qu'elle-même; et les premières paroles que le contact du soleil fait

balbutier au cerveau qui se réveille, sonnent ainsi dans ce Memnon:

_Nihil reputare actum..._

*

Relire, donc, relire après l'oubli,--_se_ relire, sans ombre de

tendresse, sans paternité; avec froideur et acuité critique, et dans

une attente terriblement créatrice de ridicule et de mépris, l'air

étranger, l'œil destructeur,--c'est refaire, ou pressentir que l'on

referait, bien différemment, son travail.

L'objet en vaudrait la peine. Mais il n'a pas cessé d'être au-dessus de

mes forces. Aussi bien je n'ai jamais rêvé de m'y attaquer: ce petit

essai doit son existence à Madame Juliette Adam, qui, vers la fin de

l'an 94, sur le gracieux avis de Monsieur Léon Daudet, voulut bien me

demander de l'écrire pour sa _Nouvelle Revue._

*

Quoique j'eusse vingt-trois ans, mon embarras fut immense. Je savais

trop que je connaissais Léonard beaucoup moins que je ne l'admirais. Je

voyais en lui le personnage principal de cette Comédie Intellectuelle

qui n'a pas jusqu'ici rencontré son poète, et qui serait pour mon goût

bien plus précieuse encore que la _Comédie Humaine_, et même que la

_Divine Comédie._ Je sentais que ce maître de ses moyens, ce possesseur

du dessin, des images, du calcul, avait trouvé l'attitude centrale à

partir de laquelle les entreprises de la connaissance et les opérations

de l'art sont également possibles; les échanges heureux entre l'analyse

et les actes, singulièrement probables: pensée merveilleusement

excitante.

Mais pensée trop immédiate,--pensée sans valeur,--pensée infiniment

répandue,--et pensée bonne pour parler, non pour écrire.

*

Cet Apollon me ravissait au plus haut degré de moi-même. Quoi de plus

séduisant qu'un dieu qui repousse le mystère, qui ne fonde pas sa

puissance sur le trouble de notre sens; qui n'adresse pas ses prestiges

au plus obscur, au plus tendre, au plus sinistre de nous-mêmes; qui

nous force de convenir et non de ployer; et de qui le miracle est

de s'éclaircir; la profondeur, une perspective bien déduite? Est-il

meilleure marque d'un pouvoir authentique et légitime que de ne pas

s'exercer sous un voile?--Jamais pour Dyonisos, ennemi plus délibéré,

ni si pur, ni armé de tant de lumière, que ce héros moins occupé de

plier et de rompre les monstres que d'en considérer les ressorts;

dédaigneux de les percer de flèches, tant il les pénétrait de ses

questions; leur supérieur, plus que leur vainqueur, il signifie n'être

pas sur eux de triomphe plus achevé que de les comprendre,--presque au

point de les reproduire; et une fois saisi leur principe, il peut bien

les abandonner, dérisoirement réduits à l'humble condition de cas très

particuliers et de paradoxes explicables.

*

Si légèrement que je l'eusse étudié, ses dessins, ses manuscrits

m'avaient comme ébloui. De ces milliers de notes et de croquis,

je gardais l'impression extraordinaire d'un ensemble hallucinant

d'étincelles arrachées par les coups les plus divers à quelque

fantastique fabrication. Maximes, recettes, conseils à soi, essais d'un

raisonnement qui se reprend; parfois une description achevée; parfois

il se parle et se tutoie...

Mais je n'avais nulle envie de redire qu'il fut ceci et cela: et

peintre, et géomètre, et...

Et, d'un mot, l'artiste du monde même. Nul ne l'ignore.

*

Je n'étais pas assez savant pour songer à développer le détail de ses

recherches,--(essayer, par exemple, de déterminer le sens précis de cet

_Impeto_, dont il fait si grand usage dans sa dynamique; ou disserter

de ce _Sfumato_, qu'il a poursuivi dans sa peinture); ni je ne me

trouvais assez érudit, (et moins encore, porté à l'être), pour penser

à contribuer, de si peu que ce fût, au pur accroissement des faits

déjà connus. Je ne me sentais pas pour l'érudition toute la ferveur

qui lui est due. L'étonnante conversation de Marcel Schwob me gagnait

à son charme propre plus qu'à ses sources. Je buvais tant qu'elle

durait. J'avais le plaisir sans la peine. Mais enfin, je me réveillais;

ma paresse se redressait contre l'idée des lectures désespérantes,

des recensions infinies, des méthodes scrupuleuses qui préservent

de la certitude. Je disais à mon ami que de savants hommes courent

bien plus de risques que les autres, puisqu'ils font des paris et que

nous restons hors du jeu; et qu'ils ont deux manières de se tromper:

la nôtre, qui est aisée, et la leur, laborieuse. Que s'ils ont le

bonheur de nous rendre quelques événements, le nombre même des vérités

matérielles rétablies met en danger la réalité que nous cherchons.

Le vrai à l'état brut est plus faux que le faux. Les documents nous

renseignent au hasard sur la règle et sur l'exception. Un chroniqueur,

même, préfère de nous conserver les singularités de son époque. Mais

tout ce qui est vrai d'une époque ou d'un personnage ne sert pas

toujours à les mieux connaître. Nul n'est identique au total exact

de ses apparences; et qui d'entre nous n'a pas dit, ou qui n'a pas

fait, quelque chose qui n'est pas _sienne?_ Tantôt l'imitation, tantôt

le lapsus,--ou l'occasion,--ou la seule lassitude accumulée d'être

précisément celui qu'on est, altèrent pour un moment celui-là même;

on nous croque pendant un dîner; ce feuillet passe à la postérité,

tout habitée d'érudits, et nous voilà jolis pour toute l'éternité

littéraire. Un visage faisant la grimace, si on le photographie dans

cet instant, c'est un document irrécusable. Mais montrez-le aux amis du

saisi; ils n'y reconnaissent personne.

*

J'avais bien d'autres sophismes à la discrétion de mes dégoûts, tant

la répugnance à de longs labeurs est ingénieuse. Toutefois, j'aurais

peut-être affronté ces ennuis, s'ils m'avaient paru me conduire à

la fin que j'aimais. J'aimais dans mes ténèbres la loi intime de ce

grand Léonard. Je ne voulais pas de son histoire, ni seulement des

productions de sa pensée... De ce front chargé de couronnes, je rêvais

seulement à l'_amande..._

*

Que faire, parmi tant de réfutations, n'étant riche que de désirs, tout

ivre que l'on soit de cupidité et d'orgueil intellectuels?

Se monter la tête?--Se donner enfin quelque fièvre littéraire? En

cultiver le délire?

Je brûlais pour un beau sujet. Que c'est peu devant le papier!

Une grande soif, sans doute, s'illustre elle-même de ruisselantes

visions; elle agit sur je ne sais quelles substances secrètes comme

fait la lumière invisible sur le verre de Bohême tout pénétré d'urane;

elle éclaire ce qu'elle attend, elle diamante des cruches, elle se

peint l'opalescence de carafes... Mais ces breuvages qu'elle se frappe

ne sont que spécieux; mais je trouvais indigne, et je le trouve encore,

d'écrire par le seul enthousiasme. L'enthousiasme n'est pas un état

d'âme d'écrivain.

Quelle grande que soit la puissance du feu, elle ne devient utile et

motrice que par les machines où l'art l'engage; il faut que des gênes

bien placées fassent obstacle à sa dissipation totale, et qu'un retard

adroitement opposé au retour invincible de l'équilibre permette de

soustraire quelque chose à la chute infructueuse de l'ardeur.

S'agit-il du discours, l'auteur qui le médite se sent être

tout ensemble _source, ingénieur, et contraintes_: l'un de lui

est impulsion; l'autre prévoit, compose, modère, supprime; un

troisième,--logique et mémoire,--maintient les données, conserve les

liaisons, assure quelque durée à l'assemblage _voulu... Écrire_ devant

être, le plus solidement et le plus exactement qu'on le puisse, de

construire cette machine de langage où la détente de l'esprit excité

se dépense à vaincre des résistances _réelles_, il exige de l'écrivain

qu'il se divise contre lui-même. C'est en quoi seulement et strictement

l'homme tout entier est _auteur._ Tout le reste n'est pas de _lui_,

mais d'une partie de lui, échappée. Entre l'émotion ou l'intention

initiale, et ces aboutissements que sont l'oubli, le désordre, le

vague,--issues fatales de la pensée,--son affaire est d'introduire les

contrariétés qu'il a créées, afin qu'interposées, elles disputent à la

nature purement transitive des phénomènes intérieurs, un peu d'action

renouvelable et d'existence indépendante...

*

Peut-être, je m'exagérais en ce temps-là, le défaut évident de toute

littérature, de ne satisfaire jamais l'ensemble de l'esprit. Je

n'aimais pas qu'on laissât des fonctions oisives pendant qu'on exerce

les autres. Je puis dire aussi, (c'est dire la même chose), que je ne

mettais rien au-dessus de la _conscience_; j'aurais donné bien des

chefs-d'œuvre que je croyais irréfléchis pour une page visiblement

gouvernée.

Ces erreurs, qu'il serait aisé de défendre, et que je ne trouve pas

encore si infécondes que je n'y retourne quelquefois, empoisonnaient

mes tentatives. Tous mes préceptes, trop présents et trop définis,

étaient aussi trop universels pour me servir dans aucune circonstance.

Il faut tant d'années pour que les vérités que l'on s'est faites

deviennent notre chair même!

Ainsi, au lieu de trouver en moi ces conditions, ces obstacles

comparables à des forces extérieures, qui permettent que l'on avance

contre son premier mouvement, je m'y heurtais à des chicanes mal

disposées; et je me rendais à plaisir les choses plus difficiles

qu'il eût dû sembler à de si jeunes regards qu'elles le fussent. Et

je ne voyais de l'autre côté que velléités, possibilités, facilité

dégoûtante: toute-une richesse involontaire, vaine comme celle des

rêves, remuant et mêlant l'infini des choses usées.

Si je commençais de jeter les dés sur un papier, je n'amenais que

les mots témoins de l'impuissance de la pensée: _génie, mystère,

profond..._, attributs qui conviennent au néant, renseignent moins

sur leur sujet que sur la personne qui parle. J'avais beau chercher

à me leurrer, cette politique mentale était courte: je répondais

si promptement par mes sentences impitoyables à mes naissantes

propositions, que la somme de mes échanges, dans chaque instant, était

nulle.

Pour comble de malheur, j'adorais confusément, mais passionnément, la

précision; je prétendais vaguement à la conduite de mes pensées.

Je sentais, certes, qu'il faut bien, et de toute nécessité, que notre

esprit compte sur ses hasards: fait pour l'imprévu, il le donne,

il le reçoit; ses attentes expresses sont sans effets directs, et

ses opérations volontaires ou régulières ne sont utiles qu'_après

coup_,--comme dans une seconde vie qu'il donnerait au plus clair de

lui-même. Mais je ne croyais pas à la puissance propre du délire, à la

nécessité de l'ignorance, aux éclairs de l'absurde, à l'incohérence

créatrice. Ce que nous tenons du hasard tient toujours un peu de

son père!--Nos révélations, pensais-je, ne sont que des événements

d'un certain ordre, et il faut encore interpréter ces _événements

connaissants._ Il le faut toujours. Même les plus heureuses de nos

intuitions sont en quelque sorte des résultats inexacts _par excès_,

à l'égard de notre clarté ordinaire; _par défaut_, au regard de la

complexité infinie des moindres objets et des cas réels qu'elles

prétendent nous soumettre. Notre mérite personnel,--après lequel nous

soupirons,--ne consiste pas à les subir tant qu'à les saisir, à les

saisir tant qu'à les discuter... Et notre riposte à notre «génie» vaut

mieux parfois que son attaque.

Nous savons trop, d'ailleurs, que la probabilité est défavorable à ce

démon: l'esprit nous souffle sans vergogne un million de sottises pour

une belle idée qu'il nous abandonne; et cette chance même ne vaudra

finalement quelque chose que par le traitement qui l'accommode à notre

fin.--C'est ainsi que les minerais, inappréciables dans leur gîtes

et dans leurs filons, prennent leur importance au soleil, et par les

travaux de la surface.

Loin donc que ce soient les éléments intuitifs qui donnent leur valeur

aux œuvres, ôtez les œuvres, et vos lueurs ne seront plus que des

accidents spirituels perdus dans les statistiques de la vie locale du

cerveau. Leur vrai prix ne vient pas de l'obscurité de leur origine,

ni de la profondeur supposée d'où nous aimerions naïvement qu'elles

sortent, et ni de la surprise précieuse qu'elles nous causent à

nous-mêmes; mais bien d'une rencontre avec nos besoins, et enfin de

l'usage réfléchi que nous saurons en faire,--c'est-à-dire,--de la

collaboration de tout l'homme.

Mais s'il est entendu que nos plus grandes lumières sont intimement

mêlées à nos plus grandes chances d'erreur, et que la moyenne de nos

pensées est, en quelque sorte, insignifiante,--c'est celui en nous

qui choisit, et c'est celui qui met en œuvre, qu'il faut exercer sans

repos. Le reste, qui ne dépend de personne, est inutile à invoquer

comme la pluie. On le baptise, on le déifie, on le tourmente vainement:

il n'en doit résulter qu'un accroissement de la simulation et de la

fraude,--choses si naturellement unies à l'ambition de la pensée que

l'on peut douter si elles en sont ou le principe, ou le produit. Le mal

de prendre une hypallage pour une découverte, une métaphore pour une

démonstration, un vomissement de mots pour un torrent de connaissances

capitales, et soi-même pour un oracle, ce mal naît avec nous.

*

Léonard de Vinci n'a pas de rapport avec ces désordres. Parmi tant

d'idoles que nous avons à choisir, puisqu'il en faut adorer au moins

une, il a fixé devant son regard cette Rigueur Obstinée, qui se dit

elle-même la plus exigeante de toutes. (Mais ce doit être la moins

grossière d'entre elles, celle-ci que toutes les autres s'accordent

pour haïr.)

La rigueur instituée, une liberté positive est possible, tandis que

la liberté apparente n'étant que de pouvoir obéir à chaque impulsion

de hasard, plus nous en jouissons, plus nous sommes enchaînés autour

du même point, comme le bouchon sur la mer, que rien n'attache, que

tout sollicite, et sur lequel se contestent et s'annulent toutes les

puissances de l'univers.

L'entière opération de ce grand Vinci est uniquement déduite de son

grand objet; comme si une personne particulière n'y était pas attachée,

sa pensée paraît plus universelle, plus minutieuse, plus suivie et plus

isolée qu'il n'appartient à une pensée individuelle. L'homme très élevé

n'est jamais un _original._ Sa personnalité est aussi insignifiante

qu'il le faut. Peu d'inégalités; aucune superstition de l'intellect.

Pas de craintes vaines. Il n'a pas peur des analyses; il les mène,--ou

bien ce sont elles qui le conduisent,--aux conséquences éloignées; il

retourne au réel sans effort. Il imite, il innove; il ne rejette pas

l'ancien, parce qu'il est ancien; ni le nouveau, pour être nouveau;

mais il consulte en lui quelque chose d'éternellement actuel.

Il ne connaît pas le moins du monde cette opposition si grosse et

si mal définie, que devait, trois demi-siècles après lui, dénoncer

entre l'esprit de finesse et celui de géométrie, un homme entièrement

insensible aux arts, qui ne pouvait s'imaginer cette jonction délicate,

mais naturelle, de dons distincts; qui pensait que la peinture est

vanité; que la vraie éloquence se moque de l'éloquence; qui nous

embarque dans un pari où il engloutit toute finesse et toute géométrie;

et qui, ayant changé sa neuve lampe contre une vieille, se perd à

coudre des papiers dans ses poches, quand c'était l'heure de donner à

la France la gloire du calcul de l'infini...

Pas de révélations pour Léonard. Pas d'abîme ouvert à sa droite. Un

abîme le ferait songer à un pont. Un abîme pourrait servir aux essais

de quelque grand oiseau mécanique...

Et lui se devait considérer comme un modèle de bel animal pensant,

absolument souple et délié; doué de plusieurs modes de mouvement;

sachant, sous la moindre intention du cavalier, sans défenses et

sans retards, passer d'une allure à toute autre. Esprit de finesse,

esprit de géométrie, on les épouse, on les abandonne, comme fait le

cheval accompli ses rythmes successifs... Il doit suffire à l'être

suprêmement coordonné de se prescrire certaines modifications cachées

et très simples au regard de la volonté, et immédiatement il passe de

l'ordre des transformations purement formelles et des actes symboliques

au régime de la connaissance imparfaite et des réalités spontanées.

Posséder cette liberté dans les changements profonds, user d'un tel

registre d'accommodations, c'est seulement jouir de l'intégrité de

l'homme, telle que nous l'imaginons chez les anciens.

*

Une élégance supérieure nous déconcerte. Cette absence d'embarras, de

prophétisme et de pathétisme; ces idéaux précis; ce tempérament entre

les curiosités et les puissances, toujours rétabli par un maître de

l'équilibre; ce dédain de l'illusionnisme et des artifices, et chez

le plus ingénieux des hommes; cette ignorance du théâtre, ce sont des

scandales pour nous. Quoi de plus dur à concevoir pour des êtres comme

nous sommes, qui faisons de la «sensibilité» une sorte de profession,

qui prétendons à tout posséder dans quelques effets élémentaires de

contraste et de résonance nerveuse, et à tout saisir quand nous nous

donnons l'illusion de nous confondre à la substance chatoyante et

mobile de notre durée?

Mais Léonard, de recherche en recherche, se fait très simplement

toujours plus admirable écuyer de sa propre nature; il dresse

indéfiniment ses pensers, exerce ses regards, développe ses actes; il

conduit l'une et l'autre main aux dessins les plus précis; il se dénoue

et se rassemble, resserre la correspondance de ses volontés avec ses

pouvoirs, pousse son raisonnement dans les arts, et préserve sa grâce.

*

Une intelligence si détachée arrive dans son mouvement à d'étranges

attitudes,--comme une danseuse nous étonne, de prendre et de conserver

quelque temps des figures de pure instabilité. Son indépendance choque

nos instincts et se joue de nos vœux. Rien de plus libre, c'est-à-dire,

rien de moins humain, que ses jugements sur l'amour, sur la mort. Il

nous les donne à deviner par quelques fragments, dans ses cahiers.

«L'amour dans sa fureur, (dit-il, à peu près), est chose si laide que

la race humaine s'éteindrait,--la _natura si perderebbe_,--si ceux

qui le font se voyaient.» Ce mépris est accusé par divers croquis,

car le comble du mépris pour certaines choses est enfin de les

examiner à loisir. Il dessine donc çà et là des unions anatomiques,

coupes effroyables à même l'amour. La machine érotique l'intéresse,

la mécanique animale étant son domaine le préféré; mais un combat de

sueurs et l'essoufflement des _opranti_, un monstre de musculatures

antagonistes, une transfiguration en bêtes,--cela semble n'exciter en

lui que répugnance et que dédain...

Son jugement sur la mort, il faut le tirer d'un texte assez

court,--mais texte d'une plénitude et d'une simplicité antiques, qui

devait peut-être prendre place dans le préambule d'un Traité, jamais

achevé, du Corps Humain.

Cet homme, qui a disséqué dix cadavres pour suivre le trajet de

quelques veines, songe: l'organisation de notre corps est une telle

merveille que l'âme, quoique _chose divine_, ne se sépare qu'avec les

plus grandes peines de ce corps qu'elle habitait.--_Et je crois bien_,

dit Léonard, _que ses larmes et sa douleur ne sont pas sans raison..._

N'allons pas approfondir l'espèce de doute chargé de sens qui est dans

ces mots. Il suffit de considérer l'ombre énorme ici projetée par

quelque idée en formation: la mort, interprétée comme un désastre pour

l'âme; la mort du corps, diminution de cette chose divine! La mort,

atteignant l'âme jusqu'aux larmes, et dans son œuvre la plus chère, par

la destruction d'une telle architecture qu'elle s'était faite pour y

habiter!

Je ne tiens pas à déduire de ces réticentes paroles une métaphysique

selon Léonard; mais je me laisse aller à un rapprochement assez

facile, puisqu'il se fait de soi dans ma pensée. Pour un tel amateur

d'organismes, le corps n'est pas une guenille toute méprisable; ce

corps a trop de propriétés, il résout trop de problèmes, _il possède

trop de fonctions et de ressources pour ne pas répondre à quelque

exigence transcendante, assez puissante pour le construire, pas

assez puissante pour se passer de sa complication._ Il est œuvre

et instrument de quelqu'un qui a besoin de lui, qui ne le rejette

pas volontiers, qui le pleure comme on pleurerait le pouvoir... Tel

est le sentiment du Vinci. Sa philosophie est toute _naturaliste_,

très choquée par le _spiritualisme_, très attachée au mot-à-mot de

l'explication physico-mécanique; quand, sur le point de l'âme, la voici

toute comparable à la philosophie de l'Église. L'Église,--pour autant

du moins, que l'Église est Thomiste,--ne donne pas à l'âme séparée une

existence bien enviable. Rien de plus pauvre que cette âme qui a perdu

son corps. Elle n'a guère que l'être même: c'est un minimum logique,

une sorte de vie latente dans laquelle elle est inconcevable pour

nous, et sans doute, pour elle-même. Elle a tout dépouillé: pouvoir,

vouloir; savoir, peut-être? Je ne sais même pas s'il lui peut souvenir

d'avoir été, dans le temps et quelque part, la _forme_ et l'_acte_ de

son corps? Il lui reste l'honneur de son autonomie... Une si vaine et

si insipide condition n'est heureusement que passagère,--si ce mot,

hors de la durée, retient un sens: la raison demande, et le dogme

impose, la restitution de la chair. Sans doute, les qualités de cette

chair suprême seront-elles bien différentes de celles que notre chair

aura possédées. Il faut concevoir, je pense, tout autre chose ici

qu'un simple renversement du principe de Carnot et qu'une réalisation

de l'_improbable._ Mais il est inutile de s'aventurer aux extrêmes de

la physique, de rêver d'un corps glorieux dont la masse serait avec

l'attraction universelle dans une autre relation que la nôtre, et

cette masse variable en un tel rapport avec la vitesse de la lumière

que l'_agilité_ qui lui est prédite soit réalisée... Quoi qu'il en

soit, l'âme dépouillée doit, selon la théologie, retrouver dans un

certain corps, une certaine vie fonctionnelle; et par ce corps nouveau,

une sorte de matière qui permette ses opérations, et remplisse de

merveilles incorruptibles ses vides catégories intellectuelles.

Un dogme qui concède à l'organisation corporelle cette importance à

peine secondaire, qui réduit remarquablement l'âme, qui nous interdit

et nous épargne le ridicule de nous la figurer, qui va jusqu'à

l'obliger de se réincarner pour qu'elle puisse participer à la pleine

vie éternelle, ce dogme si exactement contraire au spiritualisme pur,

sépare, de la manière la plus sensible, l'Église, de la plupart des

autres confessions chrétiennes.--Mais il me semble que depuis deux

ou trois siècles, il n'est pas d'article sur lequel la littérature

religieuse ait passé plus légèrement. Apologistes, prédicateurs n'en

parlent guère... La cause de ce demi-silence m'échappe.

*

Je me suis égaré si loin dans Léonard que je ne sais pas tout d'un

coup revenir à moi-même... Bah! Tout chemin m'y reconduira: c'est la

définition de ce moi-même. Il ne peut pas absolument se perdre, il ne

perd que son temps.

Suivons donc un peu plus avant la pente et la tentation de l'esprit;

suivons-les malheureusement sans craintes, cela ne mène à aucun fond

véritable. Même notre pensée la plus «profonde» est contenue dans les

conditions invincibles qui font que toute pensée est «superficielle».

On ne pénètre que dans une forêt de transpositions; ou bien c'est

un palais fermé de miroirs, que féconde une lampe solitaire qu'ils

enfantent à l'infini.

Mais encore, essayons de notre seule curiosité pour nous éclairer le

système caché de quelque individu de la première grandeur; et imaginons

à peu près comme il doit s'apparaître, quand il s'arrête quelquefois

dans le mouvement de ses travaux et qu'il se regarde dans l'ensemble.

Il se considère d'abord assujetti aux nécessités et réalités communes;

et il se replace ensuite dans le secret de la connaissance séparée. Il

voit comme nous et il voit comme soi. Il a un jugement de sa nature et

un sentiment de son artifice. Il est absent et présent. Il soutient

cette espèce de dualité que doit soutenir un prêtre. Il sent bien qu'il

ne peut pas se définir entièrement devant lui-même par les données

et par les mobiles ordinaires. _Vivre_, et même bien vivre, ce n'est

qu'un moyen pour lui: quand il mange, il alimente aussi quelque autre

merveille que sa vie, et la moitié de son pain est consacrée. _Agir_,

ce n'est encore qu'un exercice. _Aimer_, je ne sais pas s'il lui est

possible. Et quant à la gloire, non. Briller à d'autres yeux, c'est en

recevoir un éclat de fausses pierreries.

*

Il lui faut cependant se découvrir je ne sais quels points de repère

tellement placés que sa vie particulière et cette _vie généralisée_

qu'il s'est trouvée, se composent. La clairvoyance imperturbable qui

lui semble, (mais sans le convaincre tout à fait), le représenter tout

entier à lui-même, voudrait se soustraire à la relativité qu'elle ne

peut pas ne pas conclure de tout le reste. Elle a beau se transformer

en elle-même, et de jour en jour, se reproduire aussi pure que le

soleil, cette identité apparente emporte avec elle un sentiment qu'elle

est trompeuse. Elle sait, dans sa fixité, être soumise à un mystérieux

entraînement et à une modification sans témoin; et elle sait donc

qu'elle enveloppe toujours, même à l'état le plus net de sa lucidité,

une possibilité cachée de faillite et de totale ruine,--comme il arrive

au rêve le plus précis de contenir un germe inexplicable de non-réalité.

C'est une manière de lumineux supplice que de sentir que l'on voit

tout, sans cesser de sentir que l'on est encore _visible_, et l'objet

concevable d'une attention étrangère; et sans se trouver jamais le

poste ni le regard qui ne laissent rien derrière eux.

--_Durus est hic sermo_, va bientôt dire le lecteur. Mais en ces

matières, qui n'est pas vague est difficile, qui n'est pas difficile

est nul. Allons encore un peu.

*

Pour une présence d'esprit aussi sensible à elle-même, et qui se ferme

sur elle-même par le détour de «l'Univers», tous les événements de

tous les genres, et la vie, et la mort, et les pensées, ne lui sont

que des _figures_ subordonnées. Comme chaque _chose visible_ est à la

fois étrangère, indispensable, et inférieure à la _chose qui y voit_,

ainsi l'importance de ces figures, si grande qu'elle apparaisse à

chaque instant, pâlit à la réflexion devant la seule persistance de

l'attention elle-même. Tout le cède à cette universalité pure, à cette

généralité insurmontable que la conscience se sent être.

Si tels événements ont le pouvoir de la supprimer, ils sont du même

coup, destitués de toute signification; que s'ils la conservent, ils

rentrent dans son système. L'intelligence ignore d'être née, comme elle

ignore qu'elle périra. Elle est instruite, oui, de ses fluctuations

et de son effacement final, mais au titre d'une notion qui n'est pas

d'une autre espèce que les autres; elle se croirait, très aisément,

inamissible et inaltérable, si ce n'était qu'elle a reconnu par ses

expériences, un jour ou l'autre, diverses possibilités funestes, et

l'existence d'une certaine pente qui mène plus bas que tout. Cette

pente fait pressentir qu'elle peut devenir irrésistible; elle prononce

le commencement d'un éloignement sans retour du soleil spirituel,

du maximum admirable de la netteté, de la solidité, du pouvoir de

distinguer et de choisir; on la devine qui s'abaisse, obscurcie de

mille impuretés psychologiques, obsédée de bourdons et de vertiges,

à travers la confusion des temps et le trouble des fonctions, et

qui se dirige défaillante au milieu d'un désordre inexprimable des

_dimensions_ de la connaissance, jusqu'à l'état instantané et indivis

qui étouffe ce chaos dans la nullité.

*

Mais, opposé tout de même à la mort qu'il l'est à la vie, un système

complet de substitutions psychologiques, plus il est conscient et se

remplace par lui-même, plus il se détache de toute origine, et plus se

dépouille-t-il, en quelque sorte, de toute chance de rupture. Pareil

à l'anneau de fumée, le système tout d'énergies intérieures prétend

merveilleusement à une indépendance et à une insécabilité parfaites.

Dans une très claire conscience, la mémoire et les phénomènes se

trouvent tellement reliés, attendus, répondus; le passé si bien

employé; le nouveau si promptement compensé; l'état de relation totale

si nettement reconquis que rien ne semble pouvoir commencer, rien se

terminer, au sein de cette activité presque pure. L'échange perpétuel

de _choses_ qui la constitue, l'assure en apparence d'une conservation

indéfinie, car elle n'est attachée à aucune; et elle ne contient pas

quelque _élément-limite_, quelque objet singulier de perception ou de

pensée, tellement plus réel que tous les autres, que quelque autre

ne puisse pas venir après lui. Il n'est pas une telle idée qu'elle

satisfasse aux conditions inconnues de la conscience au point de la

faire évanouir. Il n'existe pas de pensée qui extermine le pouvoir

de penser, et le conclue,--une certaine position du pêne qui ferme

définitivement la serrure. Non, point de pensée qui soit pour la pensée

une résolution née de son développement même, et comme un accord final

de cette dissonance permanente.

*

Puisque la connaissance ne se connaît pas d'extrémité, et puisque

aucune idée n'épuise la tâche de la conscience, il faut bien qu'elle

périsse dans un événement incompréhensible que lui prédisent et que lui

préparent ces affres et ces sensations extraordinaires dont je parlais;

qui nous esquissent des mondes instables et incompatibles avec la

plénitude de la vie; mondes inhumains, mondes infirmes et comparables

à ces mondes que le géomètre ébauche en jouant sur les axiomes, le

physicien en supposant d'autres constantes que celles admises. Entre la

netteté de la vie et la simplicité de la mort, les rêves, les malaises,

les extases, tous ces états à demi impossibles, qui introduisent,

dirait-on, des valeurs approchées, des solutions irrationnelles ou

transcendantes dans l'équation de la connaissance, placent d'étranges

degrés, des variétés et des phases ineffables,--car il n'est point de

noms pour des choses parmi lesquelles on est bien seul.

Comme la perfide musique compose les libertés du sommeil avec la suite

et l'enchaînement de l'extrême attention, et fait la synthèse d'êtres

intimes momentanés, ainsi les fluctuations de l'équilibre psychique

donnent à percevoir des modes aberrants de l'existence. Nous portons

en nous des formes de la sensibilité qui ne peuvent pas réussir,

mais qui peuvent naître. Ce sont des instants dérobés à la critique

implacable de la durée; ils ne résistent pas au fonctionnement complet

de notre être: ou nous périssons, ou ils se dissolvent. Mais ce sont

des monstres pleins de leçons que ces monstres de l'entendement, et

que ces états de passage,--espaces dans lesquels la continuité, la

connexion, la mobilité connues sont altérées: empires où la lumière est

associée à la douleur; champs de forces où les craintes et les désirs

orientés nous assignent d'étranges circuits; matière qui est faite de

temps; abîmes littéralement d'horreur, ou d'amour, ou de quiétude;

régions bizarrement soudées à elles-mêmes, domaines non-archimédiens

qui défient le mouvement; sites perpétuels dans un éclair; surfaces

qui se creusent, conjuguées à notre nausée, infléchies sous nos

moindres intentions... On ne peut pas dire qu'ils sont réels; on ne

peut pas dire qu'ils ne le sont pas. Qui ne les a pas traversés ne

connaît pas le prix de la lumière naturelle et du milieu le plus

banal; il ne connaît pas la véritable fragilité du monde, qui ne se

rapporte pas à l'alternative de l'être et du non-être; ce serait trop

simple!--L'étonnement, ce n'est pas que les choses soient; c'est

qu'elles soient _telles_, et non telles autres. La _figure de ce monde_

fait partie d'une famille de figures dont nous possédons sans le savoir

tous les éléments de groupe infini. C'est le secret des inventeurs.

*

Au sortir de ces intervalles, et des écarts personnels où les

faiblesses, la présence de poisons dans le système nerveux, mais

où les forces et les finesses aussi de l'attention, la logique la

plus exquise, la mystique bien cultivée, conduisent diversement

la conscience, celle-ci vient donc à soupçonner toute la réalité

accoutumée de n'être qu'une solution, parmi bien d'autres, de problèmes

universels. Elle s'assure que les choses pourraient être assez

différentes de ce qu'elles sont, sans qu'elle-même fût très différente

de ce qu'elle est. Elle ose considérer son «corps» et son «monde»

comme des restrictions presque arbitraires imposées à l'étendue de sa

fonction. Elle voit qu'elle correspond, ou qu'elle répond, non à un

_monde_, mais à quelque système de degré plus élevé dont les éléments

soient des mondes. Elle est capable de plus de combinaisons internes

qu'il n'en faut pour vivre; de plus de rigueur que toute occasion

pratique n'en requiert et n'en supporte; elle se juge plus profonde

que l'abîme même de la vie et de la mort animales; et ce regard sur

sa condition ne peut réagir sur elle-même, tant elle s'est reculée et

placée hors du tout, et tant elle s'est appliquée _à ne jamais figurer

dans quoi que ce soit qu'elle puisse concevoir ou se répondre._ Ce

n'est plus qu'un corps noir qui tout absorbe et ne rend rien.

Retirant de ces remarques exactes et de ces prétentions inévitables

une hardiesse périlleuse; forte de cette espèce d'indépendance et

d'invariance qu'elle est contrainte de s'accorder, elle se pose enfin

comme fille directe et ressemblante de l'être sans visage, sans

origine, auquel incombe et se rapporte toute la tentative du cosmos...

Encore un peu, et elle ne compterait plus comme existences nécessaires

que deux entités essentiellement inconnues: Soi et X. Toutes deux

abstraites de tout, impliquées dans tout, impliquant tout. Égales et

consubstantielles.

*

L'homme que l'exigence de l'infatigable esprit conduit à ce contact de

ténèbres éveillées, et à ce point de présence pure, se perçoit comme

nu et dépouillé, et réduit à la suprême pauvreté de la puissance sans

objet; victime, chef-d'œuvre, accomplissement de la simplification

et de l'ordre dialectique; comparable à cet état où parvient la plus

riche pensée quand elle s'est assimilée à elle-même, et reconnue, et

consommée en un petit groupe de caractères et de symboles. Le même

travail que nous faisons sur un objet de réflexions, il l'a dépensé sur

le sujet qui réfléchit.

Le voici sans instincts, presque sans images; et il n'a plus de but. Il

n'a pas de semblables. Je dis: _homme_, et je dis: _il_, par analogie

et par manque de mots.

Il ne s'agit plus de choisir, ni de créer; et pas plus de se conserver

que de s'accroître. Rien n'est à surmonter, et il ne peut pas même être

question de se détruire.

Tout «génie» est maintenant consumé, ne peut plus servir de rien. Ce

ne fut qu'un moyen pour atteindre à la dernière simplicité. Il n'y a

pas d'acte du génie qui ne soit _moindre_ que l'acte d'être. Une loi

magnifique habite et fonde l'imbécile; l'esprit le plus fort ne trouve

pas mieux en soi-même.

*

Enfin, cette conscience accomplie s'étant contrainte à se définir par

le total des choses, et comme l'_excès_ de la connaissance sur ce

Tout,--elle, qui pour s'affirmer doit commencer par nier une infinité

de fois, une infinité d'éléments, et par épuiser les objets de son

pouvoir sans épuiser ce pouvoir même,--elle est donc différente du

néant, d'aussi peu que l'on voudra.

--Elle fait songer naïvement à une assistance invisible logée dans

l'obscurité d'un théâtre. Présence qui ne peut pas se contempler,

condamnée au spectacle adverse, et qui sent toutefois qu'elle compose

toute cette nuit haletante, invinciblement orientée. Nuit complète,

nuit impénétrable, nuit absolue; mais nuit nombreuse, nuit très

avide, nuit secrètement organisée, toute construite d'organismes qui

se limitent et se compriment; nuit compacte aux ténèbres bourrées

d'organes, qui battent, qui soufflent, qui s'échauffent, et qui

défendent, chacun selon sa nature, leur emplacement et leur fonction.

En regard de l'intense et mystérieuse assemblée, brillent dans un cadre

fermé, et s'agitent, tout le Sensible, l'intelligible, le Possible.

Rien ne peut naître, périr, être à quelque degré, avoir un moment, un

lieu, un sens, une figure,--si ce n'est sur cette _scène_, définie,

que les destins ont circonscrite, et que l'ayant séparée de je ne sais

quelle confusion primordiale, comme furent au premier jour les ténèbres

séparées de la lumière, ils ont opposée et subordonnée à la condition

d'_être vue..._

Si je vous ai menés dans cette solitude, et jusqu'à cette netteté

désespérée, c'est qu'il fallait bien conduire à sa dernière conséquence

l'idée que je me suis faite d'une puissance intellectuelle. Le

caractère de l'homme est la conscience; et celui de la conscience, une

perpétuelle exhaustion, un détachement sans repos et sans exception de

tout ce qu'y paraît, quoi qui paraisse. Acte inépuisable, indépendant

de la qualité comme de la quantité des choses apparues, et par lequel

l'_homme de l'esprit_ doit enfin se réduire sciemment à un refus

indéfini d'être quoi que ce soit.

Tous les phénomènes, par là frappés d'une sorte d'égale répulsion,

et comme rejetés successivement par un geste identique, apparaissent

dans une certaine équivalence. Les sentiments et les pensées sont

enveloppés dans cette condamnation uniforme, étendue à tout ce qui est

perceptible. Il faut bien comprendre que rien n'échappe à la rigueur

de cette exhaustion; mais qu'il suffit de notre attention pour mettre

nos mouvements les plus intimes au rang des événements et des objets

extérieurs: du moment qu'ils sont observables, ils vont se joindre

à toutes choses observées.--Couleur et douleur; souvenirs, attente

et surprises; cet arbre, et le flottement de son feuillage, et sa

variation annuelle, et son ombre comme sa substance, ses accidents de

figure et de position, les pensées très éloignées qu'il rappelle à ma

distraction,--_tout cela est égal..._ Toutes choses se substituent,--ne

serait-ce pas la définition des _choses?_

*

Il est impossible que l'activité de l'esprit ne le contraigne pas

enfin à cette considération extrême et élémentaire. Ses mouvements

multipliés, ses intimes contestations, ses perturbations, ses retours

analytiques, que laissent-ils d'inaltéré? Qu'est-ce qui résiste à

l'entrain des sens, à la dissipation des idées, à l'affaiblissement des

souvenirs, à la variation lente de l'organisme, à l'action incessante

et multiforme de l'univers?--Ce n'est que cette conscience seule, à

l'état le plus abstrait.

Notre _personnalité_ elle-même, que nous prenons grossièrement pour

notre plus intime et plus profonde _propriété_, pour notre souverain

bien, n'est qu'une _chose_, et muable et accidentelle, auprès de ce

_moi_ le plus nu; puisque nous pouvons penser à elle, calculer ses

intérêts, et même les perdre un peu de vue, elle n'est donc qu'une

divinité psychologique secondaire, qui habite notre miroir et qui

obéit à notre nom. Elle est de l'ordre des Pénates. Elle est sujette

à la douleur, friande de parfums comme les faux dieux, et comme eux,

la tentation des vers. Elle s'épanouit dans les louanges. Elle ne

résiste pas à la force des vins, à la délicatesse des paroles, à la

sorcellerie de la musique. Elle se chérit, et se trouve par là docile

et facile à conduire. Elle se disperse dans le carnaval de la démence,

elle se plie bizarrement aux anamorphoses du sommeil. Plus encore:

elle est contrainte, avec ennui, de se reconnaître des égales, de

s'avouer qu'elle est _inférieure_ à telles autres; et ce lui est amer

et inexplicable.

Tout, d'ailleurs, la fait convenir qu'elle est un simple événement;

qu'il lui faut figurer, avec tous les accidents du monde, dans les

statistiques et dans les tables; qu'elle a commencé par une chance

séminale, et dans un incident microscopique; qu'elle a couru des

milliards de risques; été façonnée par une quantité de rencontres, et

qu'elle est en somme, tout admirable, toute volontaire, tout accusée et

étincelante qu'elle puisse être, l'effet d'un incalculable désordre.

Chaque _personne_ étant un «jeu de la nature», jeu de l'amour et du

hasard, la plus belle intention, et même la plus savante pensée de

cette créature toujours improvisée, se sentent inévitablement de leur

origine. Son acte est toujours relatif, ses chefs-d'œuvre sont casuels.

Elle pense périssable, elle pense individuel, elle pense par raccrocs;

et elle ramasse le meilleur de ses idées dans des occasions fortuites

et secrètes qu'elle se garde d'avouer.--Et d'ailleurs, elle n'est pas

sûre d'être positivement _quelqu'un_; elle se déguise et se nie plus

facilement qu'elle ne s'affirme. Tirant de sa propre inconsistance

quelques ressources et beaucoup de vanité, elle met dans les fictions

son activité favorite. Elle vit de romans, elle épouse sérieusement

mille personnages. Son héros n'est jamais soi-même...

Enfin, les neuf dixièmes de sa durée se passent dans ce qui n'est pas

encore, dans ce qui n'est plus, dans ce qui ne peut pas être; tellement

que notre véritable _présent_ a neuf chances sur dix de n'être jamais.

*

Mais chaque vie si particulière possède toutefois, à la profondeur

d'un trésor, la permanence fondamentale d'une conscience que rien

ne supporte; et comme l'oreille retrouve et reperd, à travers les

vicissitudes de la symphonie, un son grave et continu qui ne cesse

jamais d'y résider, mais qui cesse à chaque instant d'être saisi,--le

_moi_ pur, élément unique et monotone de l'être même dans le monde,

retrouvé, reperdu par lui-même, habite éternellement notre sens; cette

profonde _note_ de l'existence domine, dès qu'on l'écoute, toute la

complication des conditions et des variétés de l'existence.

L'œuvre capitale et cachée du plus grand esprit n'est-elle pas de

soustraire cette attention substantielle à la lutte des vérités

ordinaires? Ne faut-il pas qu'il arrive à se définir, contre toutes

choses, par cette pure relation immuable entre les objets les plus

divers, ce qui lui confère une généralité presque inconcevable,

et le porte en quelque manière, à la puissance de l'univers

correspondant?--Ce n'est pas sa chère _personne_ qu'il élève à ce haut

degré, puisqu'il la renonce en y pensant, et qu'il la substitue dans

la place du _sujet_ par ce moi inqualifiable, qui n'a pas de nom, qui

n'a pas d'histoire, qui n'est pas plus sensible, ni moins réel que

le centre de masse d'une bague ou d'un système planétaire,--mais qui

résulte de tout, quel que soit ce tout...

Tout à l'heure, le but évident de cette merveilleuse vie intellectuelle

était encore... de s'étonner d'elle-même. Elle s'absorbait à se faire

des enfants qu'elle admirât; elle se bornait à ce qu'il y a de plus

beau, de plus doux, de plus clair et de plus solide; elle n'était

gênée que de sa comparaison avec d'autres organisations concurrentes;

elle s'embarrassait du problème le plus étrange que l'on puisse jamais

se proposer, et que nous proposent nos semblables, et qui consiste

simplement dans la possibilité des autres intelligences, dans la

pluralité du singulier, dans la coexistence contradictoire de durées

indépendantes entre elles,--_tot capita, tot tempora_,--problème

comparable au problème physique de la _relativité_, mais

incomparablement plus difficile...

Et voici que son zèle pour être unique l'emportant, et que son ardeur

pour être toute puissante l'éclairant, elle a dépassé toutes créations,

toutes œuvres et jusqu'à ses desseins les plus grands, en même temps

qu'elle dépose toute tendresse pour elle-même, et toute préférence pour

ses vœux. Elle immole en un moment son individualité. Elle se sent

conscience pure: il ne peut pas en exister deux. Elle est le _moi_,

le pronom universel, appellation de _ceci_ qui n'a pas de rapport

avec un visage. Ô quel point de transformation de l'orgueil, et comme

il est arrivé où il ne savait pas qu'il allait! Quelle modération le

récompense de ses triomphes! Il fallait bien qu'une vie si fermement

dirigée, et qui a traité comme des obstacles ou que l'on tourne ou que

l'on renverse, tous les objets qu'elle pouvait se proposer, ait enfin

une conclusion inattaquable, non une conclusion de sa durée, mais une

conclusion en elle-même... Son orgueil l'a conduite jusque là, et là se

consume. Cet orgueil conducteur l'abandonne étonnée, nue, infiniment

simple sur le pôle de ses trésors.

*

Ces pensées ne sont pas mystérieuses. On aurait pu écrire tout

abstraitement que le groupe le plus général de nos transformations, qui

comprend toutes sensations, toutes idées, tous jugements, tout ce qui

se manifeste _intus et extra_, admet un _invariant._

*

Je me suis laissé aller au delà de toute patience et de toute clarté,

et j'ai succombé aux idées qui me sont venues pendant que je parlais de

ma tâche. J'achève en peu de mots cette peinture un peu simplifiée de

mon état: encore quelques instants à passer en 1894.

Rien de si curieux que la lucidité aux prises avec l'insuffisance.

Voici à peu près ce qui arrive, ce qui devait arriver, ce qui m'arriva.

Introduction à la méthode de Léonard de Vinci · 第 1 / 5 段