Vénus prend ce sourire en murmurant: «Pour moi.»

Et la quenouille, alors, est d’ébène cassante.

* * * * *

Car elle est chaque fois plus frêle, pour qu’il sente

Que, plus il la refuse, et plus elle sera

Irritante à filer, lorsqu’il la filera,

L’homme de ses fiertés devant porter la peine.

Mais Hercule, du bout de la pointe d’ébène

Qu’il vient de décoiffer de sa laine en soufflant,

Et qu’il laisse courir sur le dallage blanc

Ainsi que le burin sur la cire des tables,

Dessine un fleuve, un plan d’aqueduc, des étables,

La fosse où le fumier trouva son entonnoir,

Puis, empâtant une ombre avec son burin noir,

Montre comme on punit l’ingratitude abjecte

D’un roi qui ne veut pas payer son architecte.

La quenouille suivante est en bois de sapin.

Il la prend.

Au miroir Omphale se repeint,

Et, pour que les parfums persuadent Hercule,

D’une ampoule d’albâtre elle ôte l’opercule.

Mais, l’odeur du sapin évoquant la forêt,

Hercule avec ses chiens se revoit en arrêt...

Pour lever des bras nus dont la fraîcheur assoiffe,

Après s’être repeinte Omphale se recoiffe,

Et sa bouche, un instant, lui sert d’épinglier.

Mais Hercule, hagard, ne voit qu’un sanglier;

Et, fonçant dans le rêve où sa fureur se grise,

Il attaque le mur d’un épieu qui se brise.

«Bon!» dit la belle bouche, «une quenouille encor!»

Et laissant sur le sol choir les épingles d’or,

La bouche se rapproche. Et lui, souffle de haine

D’avoir vu sur le mur l’ombre Érymanthéenne!

Mais Omphale a compris, à le voir résister,

Que l’instant est venu de le laisser goûter

Son âme sur sa lèvre. Alors, bien que cette âme

Ait un goût prononcé de rouge de carthame,

Il goûte un de ces longs et noirs baisers d’amour

Qui font dire, en rouvrant les yeux: «Tiens! il fait jour!»

Et lorsque, retrouvant lentement la lumière,

Ses lourds yeux éblouis se rouvrent, la première

Chose qu’il aperçoit, c’est...

Elle est en roseau,

Et lui propose, au bout de son fil, son fuseau

Dont le peson splendide est fait d’une turquoise,

Comme un gros hameçon à la danse narquoise.

«Depuis quand pêche-t-on à la ligne un dauphin?»

Dit le colosse, avec un rire qu’il croit fin.

Et pour montrer comment--tout d’un coup il y songe!--

Il pêcha le taureau maritime qui plonge

Et broute sous les eaux l’algue comme du foin,

Il saisit la quenouille, et, la dardant au loin,

Il retient le fuseau dont le fil se déroule:

Le monstre harponné veut s’enfuir sous la houle,

Mais en vain! Et sur les fenouils de Marathon

Le taureau mugissant est pêché comme un thon.

Puis, sans remords d’avoir rendu veuve une taure,

Hercule, apercevant les gâteaux, se restaure.

* * * * *

Et, du milieu des plats, pour son goût trop étroits,

D’où croulent des beignets dont il prend trente-trois

Dans le temps qu’un moineau prendrait une cornouille,

Quelque chose s’élève: et c’est une quenouille

Qui pousse comme un svelte et rapide surgeon.

Il la regarde, tout en mangeant. C’est du jonc.

Bien. Il la prend, la tord, la retord, ressuscite

A son poing glorieux l’arc primitif, l’arc scythe,

Celui dont les contours sont ceux du Pont-Euxin;

Puis il imite, avec des clameurs de buccin,

--Le fil servant de corde et le fuseau de flèche,--

Une chasse encor plus terrible que sa pêche!

Poète épique, il fait de la cour un vallon.

Et--prodige soudain par lequel Apollon

Entend signifier que l’illusion crée,

Et qu’il tombe du vrai de cette erreur sacrée

Que Pégase aux mortels souffle par ses naseaux,--

On voit tomber, d’un des invisibles oiseaux

Qu’Hercule croit tuer au-dessus du Stymphale,

Une goutte de sang sur la robe d’Omphale.

Miracle où la faveur des dieux se garantit!

Mais la femme éternelle et que rien n’avertit

Veut suivre jusqu’au bout sa petite pensée.

Elle feint la douleur d’une amour offensée.

Si d’ailleurs elle lève au ciel ses bras tremblants,

C’est que les bras levés rendent les doigts plus blancs.

Hercule n’aime plus puisqu’il n’est plus docile!

Soit. Elle ira mourir. Où? Très loin. Dans une île!

Et jetant sur sa tête un triste voile bleu,

Elle tâche, à l’ingrat, de sourire un adieu.

Alors--c’est l’effrayant mystère de la grâce--

Sur ce visage faux un tel sourire passe,

Un sourire si pur, si noble, si navré,

Qu’on voudrait le revoir, sur un visage vrai,

Exprimer tendrement qu’il faut que tout finisse.

Vénus prend ce sourire et dit: «Pour Bérénice.»

Quand il la voit partir, il rugit. Lentement,

Le sourire revient vers le rugissement.

Sur le rugissement le sourire se pose:

Et c’est comme un volcan qu’éteindrait une rose.

A l’oreille d’Hercule Omphale parle bas,

Et, découvrant qu’il a les cartilages plats

Ainsi que les avaient les bons Pancratiastes,

Les couvre de petits baisers enthousiastes.

Il a l’air attaqué d’un bourdonnant essaim.

La quenouille suivante est d’ivoire abyssin,

Pareille exactement à celle qu’a décrite,

Dans sa vingt-huitième Idylle, Théocrite.

Hercule la fracasse en faisant voir comment

Il prit, en lui lançant dans les pieds un sarment,

La Biche, au bord du gouffre où sa blancheur circule.

La quenouille suivante est d’ambre blond. Hercule

La concasse, en montrant comment il dut avoir

Trois morceaux de miel blond dans la main pour pouvoir

Approcher de Cerbère aux trois colliers de bronze.

La quenouille suivante...

«Ah! cela va faire onze!»

Dit Omphale, d’un ton qui devient menaçant.

«Dépense-t-on sa gloire ainsi qu’on perd du sang?»

Songe Hercule affaibli qui pousse la faiblesse

Jusqu’à prier la reine, alors, qu’elle ne laisse

Pas s’établir entre eux cette chose, aujourd’hui,

D’avoir, elle, voulu qu’il eût moins d’âme, lui,

Et que, filant la laine assis sur des étoffes,

Lui, l’Hercule futur des frontons et des strophes,

Il risquât d’être ainsi du poète chanté,

Et du sculpteur ainsi toujours représenté!

Il supplie. Et cherchant à rencontrer l’œil glauque,

Il entend tout d’un coup ce rire bas et rauque

Que doit toujours finir par entendre l’amant.

Alors, Hercule pleure. Il pleure abondamment.

Car jamais la douleur d’un héros ne lésine,

Pas plus qu’un pin blessé ne compte sa résine.

Il pleure. Et cependant il ne veut pas filer,

Quand un geste où l’on sent l’ordre se formuler

Lui tend une quenouille insolemment fragile.

Peut-il ne pas la mettre en poudre--elle est d’argile!--

Lui qui, dès que sa ruse eut obtenu d’Atlas?...

Il s’arrête, sentant qu’on ne peut guère, hélas!

Lorsqu’à faire un métier de femme on se refuse,

Se vanter d’un triomphe obtenu par la ruse;

Mais, comme il a dompté les Cercopes velus

Pour pouvoir effacer l’exploit qu’il n’aime plus

Sans que ses douze exploits cessassent d’être douze,

Il brise sur le dos de la race jalouse

Sa quenouille... Et la reine, alors, sautant du lit,

Pâlit, blêmit, verdit, rougit et violit,

Se prend ses cheveux, blonds comme les hélikryses,

Et les arrache.

Omphale est sujette à ces crises

Quand elle a vainement dû jouer tous ses jeux.

Hercule ne voit plus qu’un rictus outrageux

D’où s’échappent des mots près desquels seraient fades

Ceux qu’apprend la Harpie aux marins des Strophades.

Qu’il souffre de la voir ainsi se dévoiler!

Il souffre. Et cependant il ne veut pas filer.

S’il n’était qu’un dieu, certe, il filerait. Mais comme

Il est un demi-dieu, son orgueil est d’un homme.

Un homme est obligé d’être plus fier qu’un dieu.

«C’est ainsi?» hurle-t-elle. Et, tournant son œil bleu,

Elle s’évanouit.

Le vainqueur des Cercopes

N’a pas accoutumé de soigner des syncopes.

Gauche, il puise de l’eau qu’il jette sur le sein.

Des femmes, en criant, le traitent d’assassin.

Et pendant, sur son lit, qu’en hâte il la rapporte,

Omphale laisse pendre une tête de morte.

Il lui jure qu’il l’aime, au milieu des sanglots.

Et lorsque, lentement, se rouvrent les yeux clos,

Et que, d’une voix vague, elle répète: «Il m’aime?»

Il comprend qu’il va voir surgir la douzième.

Il ne voit rien surgir. Plus de quenouille. Rien.

Une Omphale charmante.--«Il l’aime? Tout est bien.

C’est fini maintenant. Elle n’a plus envie

Que de le rendre heureux pendant toute sa vie.

Elle est l’Épouse. Elle est l’Amante. Elle est la Sœur.»

Le Cantique de l'Aile · 第 128 / 131 题