Puis elle fait un signe en disant: «Le danseur!»

Alors, on voit entrer un nain.

Et ce nain danse.

* * * * *

Oh! comme il danse bien, ce nain! Quelle imprudence

Pourrait-il y avoir à regarder ce nain

Danser son petit pas nonchalant et bénin?

Il feint si gentiment des frayeurs amusées,

Lorsqu’il voit sur le sol des quenouilles brisées,

Que le Héros sourit de sa propre fureur.

Ce nain, rien qu’en dansant, vous tire de l’erreur

De croire qu’il faut prendre une chose au tragique.

Il danse autour d’Hercule, et sa danse magique

L’enveloppe d’un charme indulgent et subtil.

«Filer?... ne pas filer?... qu’importe?» danse-t-il.

Et ce bouffon a de la grâce. Trop de grâce.

L’œil brillant. Trop brillant. La main grasse. Trop grasse.

Et, profitant de l’air que souffle un Nubien,

Il se met à tourner. Il tourne bien. Trop bien.

Il tourne autour de tout d’une telle manière

Qu’il a l’air de prouver qu’il n’y a rien derrière.

Il glisse, en exprimant d’un claquement de doigts

L’importance qu’il sied d’attacher aux exploits.

Sparte, qui bannissait les teinturiers de crainte

Qu’on n’apprît le mensonge à voir la laine teinte,

Eût craint, en permettant à ce nain de danser,

Que l’on n’apprît la fuite en le voyant glisser.

Pour affirmer le peu d’importance des chutes,

Tous les faux pas qu’il fait deviennent des culbutes.

A chaque pirouette enlevant son toupet,

Il adresse au Héros un salut de respect,

Pendant qu’un petit pli du coin de son visage

Fait, devant la grandeur, les réserves d’usage.

Le Héros, qui jamais ne fut un grand devin,

Répond par un salut naïf. Et c’est en vain

Que, pour rendre au Héros ce bouffon diaphane,

Un lys autour duquel il a dansé se fane.

Il danse, et doucement le Héros s’engourdit!

Il danse, comme un faune et comme un érudit,

Le vieux sicinium, aïeul des tarentelles,

Mais en y ajoutant quelques beautés mortelles:

Une désinvolture oblique, un sens caché,

Une invitation à rester détaché

De tout, et de la danse elle-même qu’on danse.

Il gambille un «Qu’importe?» et sitôt qu’il se lance

Dans un saut qui toujours se garde d’être un bond,

Il retombe sur la pointe d’un «A quoi bon?»

Toute cette gaîté manque un peu d’allégresse.

Mais il y flotte encore un tel charme de Grèce

Que c’est presque trop tard lorsque l’on s’aperçoit

Qu’il n’est pas une chose au monde qui ne soit

Par ce danseur alerte amoindrie en cadence,

Et que ce qu’on a pris d’abord pour une danse

A cause de la grâce et de l’agilité

N’est qu’un piétinement sournois de la beauté.

Et voici que pour la première fois Hercule

Sent vaguement qu’il ne va pas sans ridicule

D’être toujours coiffé d’un mufle léonin;

Et ce géant, gêné par le regard d’un nain,

Dégrafe de son front d’abord, puis de son torse,

Cette peau de lion qui peut-être est sa force!

L’œil du nain luit; et, sous le beau monstre gisant,

Pressé de l’avilir en le contrefaisant,

Il se glisse. Et la bête, alors, bouge la patte,

Comme ces animaux qu’habite un acrobate.

Et le bouffon imite, assis, couché, debout,

Le repas, le réveil, le rugissement, tout,

Sauf le je ne sais quoi qui fait que l’on se sauve;

Et, croyant démasquer les procédés du fauve,

Pastiche les fureurs et les rébellions,

Singe qui ne veut pas que l’on croie aux lions!

Et quand Hercule voit le lion apocryphe

Se chercher gravement des poux avec sa griffe,

Un rire absurde et bas qui le prend malgré lui

Le secoue et le tient plié.

L’œil du nain luit.

Quel bonheur d’avoir fait le vainqueur de Némée

Rire de son lion devant sa bien-aimée!

Celle-ci n’attendait que ce rire fatal,

Une quenouille est prête.

* * * * *

Elle est toute en cristal.

Elle a l’air d’un glaçon que coiffe un peu de neige.

Le rire, pénétrant dans l’âme qu’on assiège,

La livre.

Hercule a pris la quenouille. Il se rend.

Mais tout d’un coup: «Et l’Hydre?...»

Et, glaive transparent,

La quenouille dans l’air coupe des têtes. «L’Hydre!»

La quenouille se brise en brisant la clepsydre

Où la reine marquait déjà combien de temps

Hercule filerait. «L’Hydre!»... En débris tintants

La quenouille retombe: Hercule aux pieds d’Omphale

A redécapité l’Hydre polycéphale.

--«Douze!»... murmure Omphale.

Alors, Hercule a peur.

* * * * *

Il a peur. Car il sent que, si l’être trompeur

Possède, ayant prévu que toute gloire s’use,

Une quenouille encor dans sa boîte de ruse,

Il n’a plus un exploit dans son sac de fierté.

Hélas! de douze exploits lorsqu’on s’est contenté,

Il faut craindre qu’un jour les quenouilles soient treize!

Hercule le comprend, et qu’à l’heure mauvaise

Où la vie aux plus grands veut imposer des plis

On n’a jamais assez de travaux accomplis;

Il le comprend, que, lorsque vient cette heure triste,

Ce n’est jamais qu’avec son œuvre qu’on résiste;

Que, puisqu’il faut combattre à ce mur adossé,

Douze exploits, c’est trop peu pour construire un passé!

Le nombre de grandeurs qu’il faut rêver, c’est toutes!

Enfant, s’il n’eût voulu boire que douze gouttes,

Eût-il éclaboussé le ciel d’étoiles? Non!

Il faut mordre la Gloire au sein, comme Junon!

Ah! que n’a-t-il tué le Vautour du Caucase!

Lorsqu’on s’endort sur ses lauriers, on les écrase.

Il aurait dû tuer Cacus! Il aurait dû...

Qu’elle ait une quenouille encore, il est perdu!

Triste, affaibli par un long bonheur sans histoire,

Il sent que l’héroïsme est nourri de victoire,

Et que, si grand qu’on fût, et quoi qu’on ait osé,

On n’est plus un héros quand on s’est reposé!

Et soudain, comme un bœuf qui meurt, il s’agenouille:

Car dans les yeux d’Omphale il a vu la quenouille.

--Soit. Elle l’a. Mieux vaut finir. Puisqu’elle l’a,

Qu’elle la donne. Il la demande: «Donne-la.»

Il pourrait essayer encor de la détruire;

Mais il sent, dans son âme, introduits par le rire,

Grouiller et pulluler les «A quoi bon?» du nain.

Des quenouilles, grands dieux! le désir féminin

Étant plus patient qu’une source filtrante.

S’il faut en avoir trente, Omphale en aura trente.

Et toutes, désormais, pour lui, sont en acier.

La quenouille est en verre.

Il la prend. Il s’assied.

Dans le creux de sa main il la sent mal reçue

Par les callosités qu’a faites la massue.

Mais il file! Il file à merveille! On croirait qu’il

Veut égaler déjà Lucrèce et Tanaquil!

Comment la lourde main s’est-elle résignée

A ces légèretés glissantes d’araignée?

Ah! si vous pouviez voir les gouttes de sueur

Qui tombent, l’enduisant d’une étrange lueur,

Sur le terrible fil dont le fuseau s’engraisse,

Comme vous pleureriez, filandières de Grèce!

Et tandis qu’humble, adroit, il file,--de quel droit,

Lorsque l’on est plus fort, refuser d’être adroit?--

Tout le peuple secret de l’impur gynécée,

Ceux par qui fut Omphale et coiffée et massée,

Et, goûtant sur leurs doigts encore le festin,

Les affreux cuisiniers,--tous, pour voir ce Destin

Sombrer, splendide nef, comme un obscur pamphile,

S’amassent entre les piliers. Hercule file.

Ah! que rapidement cette nouvelle court!

Il y a tout de suite, au fond de cette cour,

Pour voir s’humilier ainsi le Mâle énorme,

Tout un rassemblement d’eunuques qui se forme.

On fait, pour voir sa honte, entrer des inconnus.

C’est un délire.

Et douze Amours viennent, tout nus,

Soulever la Massue à l’effroyable écorce;

Et quand, joyeux de voir s’écrouler une force,

--Car ce sont les Amours et ce n’est pas l’Amour,--

Les douze porteurs blonds, dansant sous le poids lourd

Avec une gaîté que l’effort rend bossue,

Miment l’enterrement gamin de la Massue,

Le rire, autour d’Hercule, en cris toujours plus forts,

Monte. Il baisse la nuque. Il file.

Et c’est alors

Qu’Omphale, dont les yeux disent: «Nous triomphâmes!»

Fait ce geste de trop que font toujours les femmes

Lorsqu’elles ont marché sur des peaux de lions.

Heureusement pour nous qui nous humilions,

Elles sauront toujours se perdre par ce geste.

Elle avance, et, d’un pied soudain vulgaire et leste,

Pour s’affirmer devant ses coiffeurs, se poser

Dans l’estime du nain, pour le plaisir d’oser

Voir jusqu’où peut aller ce que cet homme accepte,

Elle met sur sa nuque une sandale inepte.

Mais à peine un tel pied prend-il un tel appui

Qu’un long rugissement, suppléant à celui

Que ne sait plus avoir le fauve débonnaire,

Est, au fond du ciel bleu, poussé par le Tonnerre.

Jupiter de son fils a brusquement souci.

Tout frissonne, se tait, se courbe. Et c’est ainsi

Que, lorsqu’un peu trop loin les choses sont allées,

La montagne interrompt le rire des vallées.

Un grand nuage noir dans l’azur se formant

Descend sur le palais. Il vient rapidement.

Entre les quatre murs de la cour blanche il entre.

Les Amours sous le lit se cachent à plat ventre.

Le nuage descend. On se met à genoux.

Hercule file.

On crie: «Hercule, sauve-nous!

Tu peux, d’un bras levé, l’empêcher de descendre!»

Hercule file, et n’a pas l’air de les entendre.

Le nuage, effaçant la corniche, effaçant

La métope, effaçant l’architrave, descend.

La Reine et le Bouffon rampent aux pieds d’Hercule.

Et la Reine dit: «Roi!»--«Géant!» dit l’Homoncule.

Il leur fait signe qu’il ne sait plus que filer.

Tout est noir. On étouffe. On commence à hurler.

Et, parfois, quand l’éclair bleuit le péristyle,

On voit Hercule, assis dans l’éclair bleu, qui file.

Mais, jetant sa quenouille, il se lève, au moment

Où, descendu plus bas, le noir floconnement

Des chapiteaux déjà cache les astragales.

Il marche vers le pin où chantaient les cigales,

L’empoigne par le tronc, plus calme, semble-t-il,

Qu’un berger qui d’une herbe expurge son courtil;

Et, tandis qu’il le tord d’une main et l’arrache,

De l’autre, l’émondant ainsi que d’une hache,

Il fait de l’arbre un mât, plus calme, dirait-on,

Qu’un pâtre qui se fait d’une branche un bâton.

Puis, maniant comme un gymnaste cette perche

Et l’enfonçant au cœur du nuage qu’il cherche,

Il saisit, tire, allonge un des flocons qui pend,

Et, de ce filament terrible enveloppant

Son poignet qui devient le fuseau de l’orage,

Se met, au bout du pin, à filer le nuage.

En un câble de brume aussi tremblant qu’un fil

On voit à ce poignet s’enrouler le péril,

Et de l’enroulement du long câble qui tremble,

Un peloton se forme et s’évapore ensemble:

Ainsi, le fils d’Alcmène au péplos étoilé

File ce que jamais personne n’a filé,

Le nuage. Et quand le nuage n’est plus qu’une

Nue, il file la nue, obscure laine brune

Que l’éclair quelquefois rattache au pin craquant

Avec sa bandelette éblouissante. Et quand

La nue, au bout de l’arbre encor diminuée,

N’est plus qu’une nuée, il file la nuée.

Et le ciel, peu à peu, peu à peu, peu à peu,

Redevient gris, redevient blanc, redevient bleu;

Tout rentre dans l’azur, dans le jour, dans la règle;

On entend les trois cris favorables d’un aigle;

Et satisfait d’avoir pu filer aujourd’hui

Une quenouille enfin qui fût digne de lui,

Hercule jette l’arbre où fume un brin de foudre

Dans un reste de brume en train de se dissoudre.

Des lèvres sur ses mains veulent balbutier;

Mais lui, sans se laisser même remercier

Par ceux qui, lorsqu’il fut douloureux, furent drôles,

Pousse la Reine au loin par ses belles épaules

Avec une hauteur douce qui l’abolit;

Et faisant les Amours sortir de sous le lit,

Rattrapant le Bouffon qui passe sous les tables,

L’Amphytrioniade aux mains inévitables

Lance dans le bassin--qui n’est pas très profond,

Il s’en est assuré d’un coup d’œil,--le Bouffon,

Et, les gratifiant chacun d’une fessée,

Lance les douze Amours au fond du gynécée

Où des bras éperdus les reçoivent au vol;

Sur les baigneurs courant la serviette au col

Il lance les flocons d’onguents et de vinaigre;

Lance la flûte blanche à la tête du nègre;

Puis lance les gâteaux sur les mitrons blafards;

Sur les coiffeurs tremblants lance les pots de fards;

Et, quand il ne voit plus que des dos et des nuques,

Sur les femmes en fuite il lance les eunuques.

Il reprend sa stature, alors, d’un coup de rein;

Rouvre d’un coup de pied la porte aux gonds d’airain;

D’un long reniflement animal et superbe

Rentre en possession de la senteur de l’herbe;

Respire, en le trouvant divinement léger,

L’air libre qu’assainit le souffle du danger

Et qui rend l’appétit des agapes frugales;

Se ressouvient de tous les noms que les Cigales

Chantaient quand il croyait ne pas les écouter;

Se dit que, lorsqu’on put s’amuser à planter,

Pour borner ses exploits, des colonnes d’Hercule,

Ces bornes ne sont là que pour qu’on les recule;

Sent qu’il est reconnu là-bas par son Destin;

_Ici manquent deux vers._

On ne sait quelle mort qui rend le ciel tout rouge;

Désire cette pourpre, accepte cette mort,

Jette sa grande peau sur son épaule, et sort.

* * * * *

Et pendant qu’il s’en va du côté des montagnes

Et que la Reine pleure en griffant ses compagnes,

Comme il ne se peut pas qu’un homme aussi divin

Ait filé de la laine et que ce soit en vain,

Comme il faut que toujours d’une âme vraiment haute

Serve chaque souffrance,--et même chaque faute,--

Le déplorable fil resté sur les carreaux,

Ce fil qui, malgré tout, est l’œuvre d’un Héros

Dont l’âme s’est tordue avec sa laine torse,

Et qui, filé dans le malheur, prit tant de force

Qu’il ne pourra jamais dans l’ombre être cassé,

Ce fil mystérieux, Vénus l’a ramassé;

Et, l’enroulant autour de son doigt diaphane,

Elle emporte ce fil, et dit: «Pour Ariane.»

Cambo, septembre 1909.

Le Cantique de l'Aile · 第 129 / 131 题