«Je sais, moi, vieux mot farouche,
Qui ne suis pas né d’hier,
Que c’est en vain que l’on touche
Au mot vivant, libre, et fier.
«Parole écoutée ou lue,
Sur la feuille ou dans le vent,
Le mot, qui vit, évolue
Ainsi qu’un être vivant.
«Une âme nous est éclose.
Divin parvenu, le mot
Descend du premier doigt rose
Que tend le premier marmot.
«Mais aujourd’hui, puissants, riches,
Sur les terres tout en fleurs
Du cerveau jadis en friches
Nous vivons en grands seigneurs.
«Chacun de nous a son âge,
Sa famille, son aïeul,
Son cœur, sa voix, son visage,
Et le droit de changer seul.
«Nous avons nos gais sosies
Et nos graves substituts,
Notre humeur, nos fantaisies,
Nos jeux, nos goûts, nos vertus.
«Il nous plaît d’être, à la rime,
Le lys ou le péridot;
Nous aimons qu’on nous imprime
En caractères Didot;
«Parfois notre voix trop haute
Refuse de se baisser:
Car nous nous vengeons de l’hôte
Qui ne sait pas nous placer.
«Nous n’acceptons, dans nos fêtes,
Loin des pouvoirs existants,
D’ordres que des grands poètes
Et de leçons que du temps!
«Nous savons, sans que personne
Nous vienne avertir tout bas,
Éliminer la consonne
Qui ne nous réussit pas.
«Sans qu’une loi se paraphe,
Nous adoptons un matin
Une faute d’orthographe
Qui va bien à notre teint!
--«Ce discours a du panache!
Dit un mot jeune et moqueur,
Mais quelqu’un m’a pris mon _h_!
--Hélas! sanglota le Chœur,
«L’_h_ est très persécutée!
Et la mienne aura son tour!
Et la tienne, ô Prométhée,
Sera livrée au vautour!...»