CHAPITRE XIX.

État déplorable de la marine française à la fin du seizième

siècle--Elle est organisée par le cardinal de Richelieu.--Son

dépérissement pendant la minorité de Louis XIV.--Situation dans

laquelle la trouve Colbert.--Premier essai du régime des

classes.--Recensement de la population maritime du royaume à

diverses époques.--Matériel de la flotte en 1661, en 1678, en 1683,

etc.--Prétentions de la France à l'égard des puissances maritimes

d'un ordre inférieur.--Lettre de Colbert relative au caractère de

Duquesne.--_La vieille et la nouvelle marine._--Lettre de Colbert

sur un rapport de M. d'Estrades concernant la bataille navale de

Solsbay en 1672.--Colbert félicite Duquesne d'un avantage signalé

que celui-ci a remporté sur l'amiral hollandais Ruyter.--Ordonnance

de la marine de 1681.--Luttre de Colbert constatant la part qu'il

prit à cette ordonnance.--Principes de Colbert sur les principales

questions de l'administration maritime.

Le premier essai d'organisation de la marine royale eut lieu, en France,

sous le ministère du cardinal de Richelieu. Auparavant, la Hollande,

l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, Gênes et Venise avaient une marine

puissante; malgré son admirable position, «_flanquée de deux mers quasi

tout de son long_,» écrivait en 1596 le cardinal d'Ossat au secrétaire

d'État Villeroy, la France seule comptait à peine quelques vaisseaux mal

équipés. Pourtant, à la même époque, d'après ce cardinal, les plus

petits princes d'Italie, «encores que la pluspart d'eux n'eussent qu'un

poulce de mer chacun, avaient néantmoins chacun des galères en son

arsenal naval.» Quatre ans après, le cardinal d'Ossat écrivait au même

ministre qu'il faudrait, «entre autres choses, soliciter et diligenter

la construction des galères dont on avoit parlé et escrit tant de fois,

lesquelles ne seroient jamais si tost faites comme la seureté,

commodité, authorité et réputation de la France le requéroient, à

fautes desquelles il en falloit mendier d'unes et d'autres, à l'occasion

du passage de la royne.» Enfin, le cardinal insistait de nouveau, en

1601, dans la prévision de la paix, sur la nécessité «d'employer à la

confection d'un bon nombre de galères, à Marseille et à Toulon, la somme

que le roy auroit dépendu en un, deux ou trois mois de guerre, ce qui

seroit une chose de grande seureté, commodité, ornement et réputation à

la couronne de France, _et mettrait fin à la honte que c'est un si grand

royaume flanqué de deux mers de n'avoir de quoy se deffendre par mer

contre les pirates et corsaires, tant s'en faut contre les

princes_[520].»

Voilà dans quel état de détresse se trouvait la marine française lorsque

le cardinal de Richelieu revint pour la seconde fois au pouvoir. Tandis

que la ville de La Rochelle, alors en pleine révolte, avait une flotte

de soixante-dix voiles, Louis XIII se trouvait réduit à emprunter à

l'Angleterre quelques bâtiments dont les équipages refusèrent de

combattre leurs coreligionnaires. Mais cet état de choses ne dura pas

longtemps, et bientôt après le roi comptait cinquante-six bâtiments en

mer. Quoique privée de marine, la France avait alors plusieurs amiraux,

investis chacun, d'une autorité très-étendue, source perpétuelle de

conflits. Richelieu fit supprimer la charge d'amiral, et fut nommé

grand-maître et surintendant général de la navigation et du commerce.

Deux ans après, en 1628, le code _Michaud_, qui renfermait cent

trente-deux articles relatifs à l'armée de terre, et trente et un à la

marine, fut publié. En même temps, Richelieu faisait inspecter le

littoral de l'Océan et de la Méditerranée, améliorait les anciens ports,

en créait de nouveaux, établissait un Conseil du commerce, favorisait la

navigation. Déjà, depuis longtemps, mieux éclairé sur le but de sa noble

mission, le clergé tendait à s'y livrer exclusivement; la dernière phase

de sa transformation s'accomplit vers le milieu du XVIIe siècle. Un

archevêque de Bordeaux, doué tout à la fois d'une grande bravoure et

d'une extrême modestie, Henri d'Escoubleau de Sourdis, fut cependant

enlevé par le premier ministre à son diocèse, nommé lieutenant général

de l'armée navale, et remporta sur les flottes de l'Espagne, toujours

supérieures en nombre, des avantages signalés. En 1640, quelques

démonstrations opportunes et des négociations habilement conduites par

de Sourdis assurèrent la prépondérance maritime de la France dans la

Méditerranée. Ainsi, grâce à la _main puissante_ de l'illustre ministre

dont Colbert ne parlait qu'avec respect, dans l'espace de dix-huit

années, le littoral du royaume s'était agrandi par l'incorporation du

Roussillon, les premiers règlements sur la marine avaient été

promulgués, les arsenaux approvisionnés, les colonies lointaines

fondées; enfin, le pavillon français pouvait se montrer sur toutes les

mers avec des forces suffisantes pour y être respecté[521].

Par malheur, les troubles de la Fronde ne permirent pas de maintenir la

marine sur le pied où le cardinal de Richelieu l'avait laissée. Fouquet

aurait bien voulu, à la vérité, lui faire une part plus grande dans les

dépenses de l'État; mais des intérêts plus urgents, plus immédiats,

absorbaient Mazarin, et, quand Colbert arriva au ministère, la France

était loin d'avoir en mer les cinquante-six bâtiments de guerre

improvisés en quelque sorte par Richelieu, et avec lesquels il avait

réduit La Rochelle et repoussé les Anglais.

En 1643, à la suite de quelques avantages remportés sur la flotte

d'Espagne par la flotte française, Mazarin avait fait frapper une

médaille sur laquelle on grava ces mots: _Omen imperii maritimi-présage

de l'empire des mers_. Ce qui fera à jamais la gloire de Louis XIV et de

Colbert, ce qui fut de la part de tous deux un trait de génie, c'est

d'avoir compris que la France devait, sous peine de déchoir et de

compromettre jusqu'à son indépendance, devenir une puissance maritime du

premier ordre, exercer sur les mers une influence morale et matérielle

égale à celle de l'Angleterre et de la Hollande, et ne jamais

reconnaître, ainsi que l'écrivait, en 1671, le ministre à l'ambassadeur

de France à Londres, _la prétendue souveraineté des Anglais_,

non-seulement dans la Méditerranée: mais encore dans l'Océan.

Pour parvenir à ce but, il fallait avant tout encourager la marine

marchande, afin de la mettre en mesure d'exister et de lutter avec celle

des Hollandais. C'est pour cela que Colbert soutint avec tant d'énergie

l'impôt de 50 sous par tonneau. En second lieu, il était nécessaire de

s'assurer une réserve de marins expérimentés qui, sans rien coûter à

l'État, fussent tenus de le servir à la première réquisition.

Antérieurement à Colbert, on recrutait des marins pour les bâtiments du

roi de la même manière qu'en Angleterre au moyen de _la presse_,

c'est-à-dire en fermant tous les ports et en s'emparant du nombre de

marins nécessaires pour les armements. Par une première ordonnance du 17

septembre 1665, Colbert appliqua le régime des _classes_ dans les

gouvernements de La Rochelle, de Brouage et de la Saintonge. Ce n'était

alors qu'un essai dont la surveillance était particulièrement confiée à

l'intendant de Rochefort, parent de Colbert, qui entretint avec lui une

active correspondance à ce sujet. Une ordonnance du 22 septembre 1668

étendit la mesure à tout le royaume: mais la Bretagne et la Province ne

s'y soumirent pas sans peine. Une lettre de Colbert au duc de Guiche

constate aussi que, dans la Navarre et le Béarn, l'enrôlement des

matelots donna lieu à quelques troubles, d'ailleurs bientôt

réprimés[522]. Cinq ans après, un nouvel édit régla d'une manière

définitive _l'enrôlement des matelots dans toutes les provinces

maritimes du royaume_. L'édit portait que les précédents essais ayant

obtenu tout le succès que l'on pouvait espérer, l'enrôlement général des

pilotes, maîtres et contre-maîtres, canonniers, charpentiers, calfats et

antres officiers mariniers, matelots et gens de mer, serait fait

dorénavant par des commissaires nommés à cet effet. Les rôles

contiendraient les noms de tous ceux qui devaient y figurer, leur âge,

leur taille, _poil et autres signes_, leur demeure et profession. Enfin,

l'édit prononçait des peines très-sévères contre les capitaines de

navire qui auraient engagé des marins sans l'autorisation du

commissaire de l'enrôlement, ou qui auraient employé à leur bord ceux

qui ne seraient pas munis de leur certificat d'inscription[523].

Par suite de ces dispositions, le chiffre de la population maritime du

royaume s'éleva bientôt dans des proportions considérables. Le premier

recensement, qui date de 1670, et dans lequel les matelots seuls étaient

compris, donna pour résultat 36,000 inscriptions.

Au second recensement, fait en 1683, année où mourut Colbert, le chiffre

des inscriptions s'éleva à 77,852. Il est vrai que les maîtres et

patrons, les officiers mariniers et matelots, novices et mousses, y

figuraient. Le recensement de 1690 ne donna que 53,441 inscriptions;

mais, en 1704, il s'éleva à 79,535, pour retomber à 72,056 en 1710[524].

On a vu que le cardinal de Richelieu avait mis en mer, dans l'espace de

quelques années, cinquante-six bâtiments; mais, en 1661, lorsque Colbert

fut nommé ministre, la flotte ne se composait que de trente bâtiments de

guerre, parmi lesquels trois vaisseaux du premier rang, de 60 à 70

canons, huit du deuxième rang, sept du troisième, quatre flûtes et huit

brûlots[525].

A la paix de Nimègue, en 1678, la France possédait déjà cent vingt

bâtiments de guerre, dont douze du premier, vingt-six du deuxième, et

quarante du troisième rang.

Le tableau suivant de ses richesses navales, en 1683, suffirait au

besoin pour donner une idée de la passion et du génie que déploya

Colbert dans l'accomplissement de son oeuvre.

Vaisseaux du 1er rang de 76 à 120 canons. 12

du 2e -- de 64 à 74 20

du 3e -- de 50 à 60 29

du 4e -- de 40 à 50 25

du 5e -- de 24 à 30 21

du 6e -- de 6 à 24 25

Brûlots de 100 à 500 tonneaux 7

Flûtes et bâtiments de charge de 30 à 600 tonneaux 20

Barques longues 17

___

Total des bâtiments à la mer 176

Enfin, en comptant trente-deux galères et soixante-huit bâtiments de

tout rang en construction, la France avait à cette époque deux cent

soixante-seize bâtiments en mer ou sur les chantiers[526].

En même temps, Colbert dirigeait, d'après les inspirations de Louis XIV,

les nombreuses et importantes affaires qui se rattachaient à la marine:

c'étaient les secours envoyés à Candie, les expéditions contre les États

barbaresques, les guerres de 1672 à 1678, l'occupation de Messine si

cruellement abandonnée plus tard à la vengeance de ses anciens maîtres

dont on avait tout fait pour la détacher, les négociations relatives aux

saluts des pavillons. On se souvient de la lettre de Colbert à son frère

au sujet des prétentions des Anglais. Par une contradiction au moins

étrange, la France qui refusait à bon droit de reconnaître la

souveraineté de cette nation et de saluer la première son pavillon,

voulut exiger cette déférence des Hollandais. Vainement ceux-ci

objectaient-ils que, si les Français considéraient comme une bassesse de

baisser leur pavillon devant celui d'une nation étrangère, ils ne

devaient pas y contraindre la Hollande[527]. Louis XIV persista dans ses

tyranniques exigences. En 1681, le duc de Mortemart rencontra devant

Livourne un convoi de neuf navires hollandais, escortés par un

contre-amiral. Comme celui-ci refusait de saluer sa frégate, le duc de

Mortemart se mettait déjà en devoir de brûler le convoi, lorsque le

capitaine du port de Livourne accourut dans une felouque pour l'informer

que les Hollandais consentaient à le saluer de neuf coups de canon, à

condition qu'on leur en rendrait deux[528]. Et la Hollande n'était pas

la seule nation à laquelle on imposait cette humiliation, d'autant moins

justifiable qu'on ne voulait point la subir. Déjà, en 1680, Louis XIV

avait ordonné à ses amiraux d'exiger, en toute rencontre, que le

pavillon espagnol s'abaissât devant le pavillon français[529]. Fatal

orgueil qui attira bientôt à la France des ennemis irréconciliables, et

qu'elle expia durement quand le jour des coalitions et des revers fut

venu!

Mais ce n'était pas tout d'approvisionner les arsenaux, de créer

l'inscription maritime, d'improviser des flottes, il fallait encore

gouverner les caractères, former des chefs habiles, calmer les jalousies

si promptes à s'éveiller et toujours si funestes sous les drapeaux. Les

lettres suivantes, extraites de la volumineuse correspondance de

Colbert, mettront à jour quelques-unes des difficultés que ce ministre

eut à surmonter pour que la marine française, née de la veille en

quelque sorte, pût tenir son rang auprès des forces navales de la

Hollande et de l'Angleterre, se mesurer avec elles, et obtenir, en

plusieurs rencontres, des avantages signalés. Le nom de Duquesne est

justement illustre; mais cet officier, d'un caractère entier, absolu,

fut toujours très-difficile à utiliser. Ce fait est constaté vingt fois

dans les lettres de Colbert. Le 25 octobre 1669, il écrivait à

l'intendant de marine de Rochefort: «M. Duquesne a fait à son ordinaire;

il ne faut pas attendre un grand service de cet homme[530].» Une lettre

que Colbert adressa, le 18 janvier 1671, au vice-amiral d'Estrées,

commandant la flotte française, est encore plus explicite:

«Je vois bien que vous n'avez pas sujet d'être satisfait des sieurs

Duquesne et Desardens, mais vous savez bien que ce sont les deux

plus anciens officiers de la marine que nous ayons, au moins pour

le premier, et mesme qu'il a toujours été reconnu pour un

très-habile navigateur et fort capable en tout ce qui regarde la

marine. Je conviens avec vous que son esprit est difficile et son

humeur incommode; mais, dans la disette que nous avons d'habiles

gens en cette science, qui a été si longtemps inconnue en France,

je crois qu'il est du service du roy et même de votre gloire

particulière que vous travailliez à surmonter la difficulté de cet

esprit et à le rendre sociable, pour en tirer toutes les

connoissances et avantages que vous pourrez, et j'estime qu'il est

impossible qu'avec votre adresse et votre douceur vous n'en tiriez

facilement en peu de temps tout ce qu'il pourra avoir de bon, et ce

qui vous pourra servir, et mesme qu'avec cette douceur vous ne

puissiez peut-être le réduire à servir à votre mode, c'est-à-dire

utilement pour le service du roy[531].»

Le 4 mars suivant, au sujet de quelques exigences de ce qu'il appelait

_la vieille marine_, l'illustre ministre écrivait à l'intendant de

Rochefort qu'il ne fallait pas tenir moins ferme à l'égard _de la

nouvelle_, et qu'à dire le vrai il trouvait extraordinaire que le

chevalier de la Vrillière se fâchât de faire deux ou trois voyages de

capitaine en second. Il en était de même de quelques autres, qui

trouvaient mauvais de faire trois voyages en qualité d'enseignes. «_Si

le roy_, ajoutait Colbert, _avoit égard à leur impatience, nous verrions

bientôt des jeunes gens de vingt ans vouloir être capitaines, ce qui

serait perdre entièrement notre marine_[532].»

Trois mois après, le 7 juin 1672, Ruyter surprit à l'ancre, devant

Solsbay, les flottes anglaise et française et leur livra bataille. Les

pertes furent immenses, principalement du côté des Anglais et des

Hollandais; mais Ruyter sauva sa patrie en prévenant un débarquement.

Aussitôt, la dissension éclata dans la flotte française. En même temps,

les Anglais lui reprochèrent de s'être tenue à l'écart pendant qu'ils

soutenaient seuls le feu des Hollandais. La lettre qu'on va lire,

écrite, le 29 juin 1672, par Colbert à son frère, ambassadeur à Londres,

renferme, sur ces diverses récriminations, des documents historiques du

plus haut intérêt[533].

«Je receus hier vostre lettre du 23 de ce mois, par laquelle

j'apprends la disposition que vous avez trouvé dans tous les

esprits de la flotte, la désunion de M. le vice-admiral avec le

sieur Duquesne et tout ce que vous avez fait pour oster cette

division et les réunir. Pour vous dire le vray, je trouve que les

François ont agi à leur ordinaire, c'est-à-dire que les passions

particulières de hayne ou d'autres mouvements ont empesché que l'on

ne relevast l'action qui s'est passée comme elle le devoit estre,

et, pour vous dire la vérité, je n'ay jamais vu une relation ni

plus sèche ni plus froide que celle de M. le vice-amiral; et

cependant il y avoit lieu de la relever beaucoup par une infinité

de circonstances. La modestie est bonne quand un particulier parle

de luy; mais, quand un général parle des armes du roy, cette vertu

devient un défaut très-blasmable; c'est en quoy M. le vice-admiral

a beaucoup manqué; il debvoit considérer que l'escadre de France a

eu l'advantage de descouvrir la première les ennemis, de s'estre

trouvée la première soubz voiles et débarrassée de ses ancres, et

qu'encore qu'elle fust entièrement soubz le vent des ennemis, sans

pouvoir leur gagner le vent, parce que les Anglois estoient sur la

ligne où elle pouvoit faire ses bordées, jamais les quarante-trois

vaisseaux zélandais n'ont osé l'enfoncer. M. le vice-admiral avec

quelques autres vaisseaux ont esté plus heureux que les autres de

s'estre trouvé à portée des ennemis, mais les autres n'ont pas

manqué de bonne volonté. C'est ainsy qu'il faut parler en toutes

occasions pareilles, sauf à dire au roy ce qui s'est passé de plus

particulier; mais, pour vous dire vray, je ne crois pas qu'en cette

occasion l'on puisse accuser les officiers des vaisseaux qui ne se

sont pas trouvés à portée des ennemis d'aucune mauvaise manoeuvre ni

de manque de coeur.»

Cependant, Duquesne avait obtenu le commandement d'une escadre, et l'on

espérait que, maître de tous ses mouvements, libre de ce frein de

l'obéissance immédiate auquel son caractère n'avait jamais pu

s'assujettir, il ne tarderait pas à illustrer la marine française par

quelques affaires d'éclat. Cet heureux pressentiment de Colbert se

réalisa bientôt. Le 8 janvier 1676, Duquesne rencontra, en vue de

Messine, la flotte hollandaise, commandée par Ruyter. Cette flotte se

composait de trente vaisseaux, dont douze du premier rang, douze de

moyenne force, quatre brûlots, deux flûtes et neuf galères. La flotte

française, au contraire, ne comptait que vingt vaisseaux et six brûlots.

Malgré cette disproportion, malgré l'auréole qui entourait le nom de

Ruyter, Duquesne livra bataille à cet amiral et remporta sur lui une

victoire éclatante. On lira, j'en suis sûr, avec le plus vif intérêt, la

lettre que Colbert lui écrivit le 25 février 1676, pour le

féliciter[534].

«La lettre que le roy veut bien vous escrire de sa main vous fera

mieux connoistre que je ne le pourrois faire la satisfaction que Sa

Majesté a reçue de ce qui s'est passé dans la dernière bataille

que vous avez donnée contre les Hollandois; tout ce que vous avez

fait est si glorieux et vous avez donné des marques si avantageuses

de votre valeur, de votre capacité et de votre expérience consommée

dans le métier de la mer, qu'il ne se peut rien ajouter à la gloire

que vous avez acquise. Sa Majesté a enfin eu la satisfaction de

voir remporter une victoire contre les Hollandois, qui ont été

jusqu'à présent presque toujours supérieurs sur mer à ceux qu'ils

ont combattus, et elle a connu par tout ce que vous avez fait

qu'elle a en vous un capitaine à opposer à Ruyter pour le courage

et la capacité.

«Je vous avoue qu'il y a bien longtemps que je n'ai écrit de lettre

avec tant de plaisir que celle-cy, puisque c'est pour vous

féliciter du premier combat naval que les forces du roy ont donné

contre les Hollandois, et vous ne pouvez pas douter que le roy

n'ayt fort remarqué qu'ayant à faire au plus habile matelot, et

peut-estre au plus grand et au plus ferme capitaine de mer qu'il y

ayt au monde, vous n'avez pas laissé de prendre sur luy les

avantages de la manoeuvre de votre vaisseau, ayant regagné pendant

la nuit le vent qu'il avait sur vous le soir précédent, et celuy de

la fermeté l'ayant obligé de plier deux fois devant vous. Une si

belle action nous donne ici des assurances certaines de toutes

celles que vous ferez à l'avenir, lorsque les occasions s'en

présenteront, et vous devez estre asseuré de la part que j'y

prendrai toujours.»

Comment ne pas aimer et admirer en même temps l'illustre ministre qui

s'associait ainsi à la gloire de la France, et qui se réjouissait avec

cette effusion des victoires que son intelligente et infatigable

administration avait préparées? «_Il y a bien longtemps que je n'ai

écrit de lettre avec tant de plaisir que celle-ci_,» disait Colbert à

Duquesne. Ces seuls mots, s'adressant à un chef d'escadre victorieux,

louent mieux le noble coeur qui les a dictés que ne pourraient le faire

les éloges les plus éloquents.

Quant aux préoccupations de Colbert sur l'administration de tout temps

si importante et si difficile du matériel maritime, quelques courtes

citations suffiront pour en donner une idée.

«Vous ne sauriez vous imaginer, écrivait ce ministre à l'intendant

de Rochefort, ce que j'apprends de villenies des capitaines de

l'armée de Candie.... Préparez-vous à montrer vos comptes et à

faire un inventaire général pour la fin de l'année...

«Il faut travailler à l'avenir à appeler des gens de qualité dans

la marine...

«Le principal point est d'établir dans la marine d'honnestes gens

et gens de bien; en chercher...[535]»

En même temps, Colbert songeait à doter la marine des règlements et

ordonnances qui lui manquaient, et que l'état de splendeur où il l'avait

portée rendaient de jour en jour plus nécessaires. On trouve dans ses

papiers un mémoire original _sur le règlement à faire pour la police

générale des arsenaux de marine_, ainsi qu'un autre _Mémoire sur le

règlement de police des ports et garde des arsenaux_[536]. Ce dernier

est divisé en trois parties relatives à la garde des ports et arsenaux,

à la construction des vaisseaux, aux peines. La lettre suivante que

Colbert écrivit le 4 mars 1671 à l'intendant de Rochefort, son

collaborateur dans ces sortes de travaux, montrera le soin extrême qu'il

mettait à l'élaboration et à la rédaction de ses règlements[537a].

«J'ai lu et examiné autant que j'ai pu votre règlement de police de

marine, et comme c'est un travail d'une très-grande conséquence, je

crois que nous ne pouvons assez le retoucher pour le rendre aussi

parfait qu'il se pourra.

«Je vous envoye le premier cahier presque tout corrigé de ma main,

et j'ai observé de faire transcrire les corrections afin que vous

puissiez les lire avec facilité. Vous verrez que j'ay abrégé

beaucoup de termes, retranché presque partout les raisons que vous

donnez quelquefois de la disposition de chaque article, ôté partout

_en_, dont vous vous servez trop souvent, de même ces autres

termes: _s'il se peut, s'il est possible, autant qu'il le pourra_,

et autres de même nature, qui ne peuvent convenir aux règlements

que le roy fait, dans lesquels il doit parler absolument. Quoique

j'aye fait, je n'en suis pas encore satisfait et je vous l'envoye

pour le revoir encore et y retoucher. Surtout il faut que vous vous

appliquiez à la diction, à la rendre correcte, intelligible, pour

tous les termes; n'en point mettre d'inutiles, et retrancher les

superflus et toutes les répétitions.

«Il me semble que bien souvent vous entrez dans un certain détail

qui ne convient pas à la dignité du roy; c'est ce que vous devez

examiner. Comme j'ai beaucoup retranché, ne retranchez plus rien

d'essentiel sans m'en donner avis...

«Le terme _chose_, qui est souvent répété, doit être ôté partout.»

Enfin, au mois d'août 1681, Colbert publia la célèbre ordonnance sur la

marine, qui mit le comble à sa gloire, et à laquelle son administration

doit surtout l'éclat dont elle brille encore aujourd'hui. Les

commentateurs de cette ordonnance en ont attribué le principal mérite à

une commission dont ils regrettaient que les membres n'eussent pas été

signalés à la reconnaissance publique. Suivant eux, la rédaction de

l'ordonnance sur la marine fut confiée à deux maîtres des requêtes, MM.

Le Vayer de Boutigny et Lambert d'Herbigny[537b]. Le 1er janvier

1671, ce dernier reçut en effet une mission pour les ports et havres du

Ponant (de Dunkerque à La Rochelle), avec ordre de s'informer, entre

autres objets, «de tout ce qui concernait la justice de l'amirauté, pour

régler et en retrancher les abus, et composer ensuite un corps

d'ordonnances pour en établir la jurisprudence, en sorte que les

navigateurs et négociants sur mer pussent être assurés que la justice

leur serait exactement rendue[538].» On lit à ce sujet dans

l'instruction originale de Colbert à son fils, _pour bien faire la

commission de sa charge_, instruction qui date de la même année que la

mission donnée à M. d'Herbigny:

«Comme toutes ces pièces (les règlements et ordonnances sur la

marine) sont estrangères, le roy a résolu de faire un corps

d'ordonnances en son nom pour régler toute la jurisprudence de la

marine. Pour cet effect, il a envoyé dans tous les ports du royaume

M. d'Herbigny, maistre des requestes, pour examiner tout ce qui

concerne cette justice, la réformer, et composer ensuite sur toutes

les connoissances qu'il prendra un corps d'ordonnances; et, pour y

parvenir avec d'autant plus de précaution, Sa Majesté a establi

des commissaires à Paris, dont le chef est M. du Morangis, pour

recevoir et délibérer sur tous les mémoires qui seront envoyés par

ledit sieur d'Herbigny, et commencer à composer ledit corps

d'ordonnances. Il seroit nécessaire, pour bien faire les fonctions

de ma charge, de recevoir les lettres et mémoires du sieur

d'Herbigny, en faire les extraits et assister à toutes les

assemblées qui se tiendront chez M. de Morangis, et tenir la main à

ce que le corps d'ordonnances sur cette matière fust expédié le

plus promptement qu'il seroit possible[539].»

On a vu comment Colbert avait remanié le règlement de marine de

l'intendant de Rochefort. Sans doute, le travail de M. d'Herbigny et des

commissaires chargés de discuter ses propositions, lui fut d'une grande

utilité; mais, s'il faut en juger par les modifications qu'il avait

apportées, dès 1671, au règlement de l'intendant de Rochefort, et par

l'espace de dix années qui s'écoula entre la mission de M. d'Herbigny et

la promulgation de la grande ordonnance sur la marine, il est permis de

croire que cette ordonnance, fondue et refondue bien des fois, porta

surtout l'empreinte de l'expérience personnelle du ministre, parvenue à

cette époque, après vingt ans de la pratique la plus active, à son

complet développement.

Un des commentateurs les plus estimés de l'ordonnance de 1681 a dit que,

par la beauté et la sagesse de sa distribution, par l'exactitude de ses

décisions, ce corps de doctrines suivi, précis, lumineux, fit

l'admiration universelle. Bientôt, en effet, la plupart des nations

mêmes qui avaient le plus souffert de l'orgueil de Louis XIV rendirent à

l'ordonnance de Colbert le plus significatif, le plus flatteur de tous

les hommages, et l'adoptèrent à l'envi[540].

L'instruction de Colbert au marquis de Seignelay pour l'initier aux

devoirs de sa charge, a fait connaître les principes généraux qu'il

portait dans l'administration de la marine. L'extrait de sa

correspondance a aussi mis en saillie les règles principales qu'il avait

adoptées et à l'aide desquelles il obtint en si peu de temps de si

merveilleux résultats. J'ai indiqué ces règles et ces principes dans les

lignes suivantes, analyse rapide d'un manuscrit de sept cents pages qui

n'est lui-même qu'un résumé[541].

«_Bâtiments et fortifications_.--Colbert fit construire une salle

d'armes à Rochefort, un lazaret à Toulon; il projetait la construction

d'un entrepôt pour la marine à Belle-Isle, et d'un port à Port-Vendres.

«_Munitions et marchandises_.--Colbert voulait toujours en avoir dans

les magasins pour trente à quarante vaisseaux au besoin.

«_Bois_.--Colbert fit ordonner que tous ceux situés à deux lieues de la

mer ou des rivières ne fussent point coupés sans la permission du roi.

«_Constructions et radoubs_.--Il travailla à former des constructeurs en

excitant l'émulation par des récompenses et en donnant des prix aux plus

habiles.

«_Machines_.--Il faisait volontiers l'épreuve de nouvelles machines et

il se prêta à un grand nombre d'expériences pour vérifier la proposition

qui lui fut renouvelée bien souvent de dessaler l'eau de la mer.

«_Officiers_.--Colbert voulait nommer officiers de la marine royale des

capitaines marchands habiles, afin de donner de l'émulation aux uns, et

d'exciter les autres à s'instruire. Il ne faisait aucun cas de ceux qui

n'avaient pas d'émulation. Il tenait essentiellement à la subordination

et ne recevait pas les plaintes, même fondées, des inférieurs contre les

supérieurs. Les grâces et les avancements étaient accordés par lui bien

plus souvent aux actions qu'à l'ancienneté.

«_Troupes_.--Colbert ne faisait aucun cas des troupes de terre pour

servir à la mer.

«_Classes_.--Comme contrôleur général des finances, il augmentait les

tailles des paroisses qui ne se prêtaient pas à la levée des matelots et

ne fournissaient pas leur contingent.

«_Police et discipline_.--Colbert blâmait souvent les intendants de ne

pas soutenir assez les _écrivains_ contre les capitaines, qui,

disait-il, voudraient en faire leurs valets si l'on n'y tenait la main.

Il ne faisait pas grâce aux officiers du premier grade et de la plus

grande réputation qui voulaient se soustraire aux règles établies pour

la discipline du service. Il défendait tout commerce aux îles de la part

des capitaines, et il approuva l'intendant de Brest d'en avoir fait

arrêter un qui avait rapporté deux cents barriques de sucre; il lui

donna ordre de les confisquer, d'interdire le capitaine et de lui

supprimer ses appointements. Il fit défendre à tous officiers, marins et

matelots, d'aller servir hors du royaume sous peine des galères.

«_Saluts, honneurs, rang et commandement_.--La question des saluts

occasionna, comme on sait, de longues discussions et négociations

pendant le règne de Louis XIV. Les Anglais étaient les seuls avec qui

l'on fût convenu de ne se rien demander de part et d'autre. Ils

prétendaient se faire saluer les premiers dans les mers qu'ils

appelaient de leur domination, et qu'ils étendaient depuis le Nord

jusqu'au cap Saint-Vincent; mais la France s'y refusa toujours, tout en

donnant ordre aux capitaines d'éviter la rencontre des vaisseaux

anglais. Quant aux groupes de marine, le roi avait décidé que,

lorsqu'elles mettraient pied à terre, elles seraient commandées par les

officiers de terre, et que celles de terre qui s'embarqueraient

obéiraient à des officiers de marine.

«_Artillerie_.--Colbert établit l'école des canonniers, le prix de la

butte, et il écoutait toutes les propositions qui tendaient à

perfectionner l'artillerie.

«_Armements_.--Il attachait beaucoup d'importance, tant pour la gloire

du roi que pour le bien du commerce, à ce qu'il parût des vaisseaux de

guerre français dans toutes les mers, en temps de paix comme en temps de

guerre. Il regardait la lenteur et l'incertitude comme le pire de tous

les inconvénients, aimant mieux que l'on s'exposât à prendre un mauvais

parti que de trop hésiter... Il fit combattre le scrupule qui existait

encore de partir les vendredis... Il trouva que l'on donnait trop

d'équipage aux vaisseaux français en temps de paix. Ennemi des

superfluités à la mer, il pensait en outre, avec les Anglais et les

Hollandais, que les capitaines devaient être traités comme les matelots.

«_Cartes et plans_.--Colbert se proposait de faire lever secrètement les

plans de tous les ports, côtes et rades, non-seulement du royaume, mais

de tous les points où les escadres françaises abordaient, et de mettre

pour cet effet un ingénieur habile sur chaque escadre.»

Maintenant, si des principes l'on arrive aux résultats, on voit la

marine marchande se développer tout à coup, grâce au double

encouragement du droit de tonnage et des primes[542], le régime régulier

des classes substitué aux violences de la presse, une caisse de secours

fondée en faveur des gens de mer invalides, des écoles d'hydrographie et

d'artillerie créées, les ports du Havre et de Dunkerque fortifiés; puis

enfin, comme couronnement de cette oeuvre où l'activité et le soin des

détails s'élevèrent jusqu'au génie, une ordonnance mémorable, la

première de ce genre et le modèle de toutes celles qui l'ont suivie; une

flotte de deux cent soixante-seize bâtiments dans un pays qui en

comptait trente à peine vingt ans auparavant, et pour les commander le

comte d'Estrées, Tourville, Duquesne, après lesquels on peut nommer

encore le maréchal de Vivonne, brillant marin qui fit de Messine une

nouvelle Capoue; le comte de Châteaurenault; le marquis de Martel,

renommé par la hardiesse de ses coups de main; le chevalier de Valbelle

enfin, un des plus intrépides lieutenants de Duquesne, dans cette

bataille du 8 janvier 1676, où il défit Ruyter, et qui lui valut

l'admirable lettre de Colbert que j'ai citée[543]. Voilà quels nobles

exemples, quel patriotique héritage, ce ministre légua à son successeur,

à son fils. Les destinées de la France eussent été trop belles si ceux

qui la gouvernaient à cette époque n'avaient pas abusé d'une si grande

puissance pour porter atteinte à l'indépendance des autres nations, et

si, au lieu de se borner à faire respecter son droit sur toutes les mers

par ce déploiement de forces imposantes, ils n'avaient pas, entre autres

griefs, violenté l'Espagne et la Hollande au sujet de ces honneurs

maritimes qu'ils trouvaient humiliant de rendre à l'Angleterre! Mais

c'est, par malheur, le propre de la force d'incliner à la violence, et

il semble qu'il soit plus difficile encore aux gouvernements qu'aux

individus d'être à la fois puissants et modérés.

CHAPITRE XXe ET DERNIER.

Nouveaux détails sur le caractère de Colbert.--Sa tolérance à

l'égard des manufacturiers protestants.--Son despotisme dans le

Conseil.--Il fait arrêter et juger deux fabricants de Lyon qui

voulaient s'établir à Florence.--Lettre de Colbert relative aux

_Gazettes à la main_.--Il veut faire fermer le jardin des Tuileries

au public.--Il destitue un receveur général, son ancien

camarade.--Etrange lettre qu'il écrit au sujet d'un procès qu'un de

ses amis avait à Bordeaux.--Disgrâce de M. de Pomponne.--Il est

remplacé par Colbert de Croissy, frère du ministre.--Colbert au

Jardin des Plantes.--Le roi lui adresse une réprimande

sévère.--Louanges prodiguées à Louis XIV par ses ministres.--Lettre

de Colbert pour le féliciter de la prise de Maestricht.--Louis XIV

et l'État.--Colbert est menacé de disgrâce.--Louis XIV lui reproche

en termes fort durs le prix excessif de la grande grille de

Versailles.--Colbert tombe malade et meurt.--Lettre de madame de

Maintenon sur les circonstances de sa mort.--La haine que lui

portait le peuple de Paris était telle qu'on est obligé de

l'enterrer sans pompe et dans la nuit.--Vers que l'on fait contre

lui après sa mort.--Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert et Turgot

ont été impopulaires.--Parallèle entre Sully et Colbert, par

Thomas.--Titres de Colbert à la reconnaissance publique.

Le caractère de Colbert, on a pu en juger par le portrait qu'en a laissé

le premier président de Lamoignon, était des plus absolus, et supportait

difficilement toute contradiction. «Insensible à la satire, a dit

Lemontey, sourd à la menace, incapable de peur et de pitié, cachant sous

le flegme un naturel colère et impatient; si, avant de résoudre, il

consultait avec soin et bonne foi, il exécutait ensuite despotiquement,

et brisait les oppositions[544].» La seule question sur laquelle,

résistant au flot de la cour, Colbert ait montré de la tolérance, fut la

question religieuse. _M. Colbert ne pense qu'à ses finances et presque

jamais à la religion_, écrivait à ce sujet Mme de Maintenon. On a vu

pourtant, dans ses instructions au marquis de Seignelay, si Colbert

pouvait être taxé d'indifférence en matière de foi; mais prévoyant les

excès de la réaction qui fermentait autour de lui dans les esprits, et

convaincu qu'elle serait funeste à l'industrie, au commerce, ses

préoccupations dominantes, il devait, en effet, mal seconder

l'impatience de quelques-uns de ses collègues, notamment de Le Tellier

et de Louvois, son fils, tout dévoués à Mme de Maintenon. On se

souvient qu'il avait écrit en faveur des juifs établis à la Martinique.

Le manufacturier hollandais et protestant Van Robais, qu'il avait attiré

à Abbeville, s'étant plaint à lui de quelques tracasseries qu'il

éprouvait à cause de sa religion, le 16 octobre 1671 Colbert adressa la

lettre suivante à l'évêque d'Amiens:

«J'apprends que les entrepreneurs de la manufacture d'Abeville ont

congédié leur ministre par déférence qu'ils ont eue à la

remontrance que je leur fis en ladite ville. Cependant ils se

plaignent fort que le Père Marcel, Capucin, continue à les presser

par trop. Je suis bien aise de vous en donner advis, affin qu'il

vous plaise de modérer le zèle de ce bon religieux, et qu'il se

contente d'agir à l'esgard de ces gens-là ainsi que tous les

religieux du royaume agissent à l'esgard des huguenots[545].»

A peine entré dans le Conseil, Colbert avait voulu y être le maître. Un

jour le roi y assistait, et le jeune Brienne rapportait une affaire

concernant l'évêque de Genève qui réclamait des magistrats de cette

ville une rente de 3 ou 4,000 livres, payée jusqu'alors à ses

prédécesseurs. Tout à coup, Colbert l'interrompit en disant _avec

chaleur et hauteur_ que le roi ne voulait point fâcher Messieurs de

Genève, et qu'il aimait mieux donner une gratification à l'évêque.

«_Vous voyez sur quel ton le prend le sieur Colbert_, dit à l'issue du

conseil Le Tellier au _bonhomme Brienne_, présent à la séance et furieux

de ce que son fils eût été ainsi interrompu devant le roi; _il faudra

compter avec lui_[546].»

On peut se figurer, d'après cela, quel devait être le despotisme

administratif de Colbert lorsque l'application de son système

rencontrait des entraves. Quelques-uns de ses actes en donneront encore

mieux l'idée. Il y avait à Lyon, en 1670, deux fabricants de velours

épinglé qui projetaient d'aller s'établir à Florence. Colbert en fut

informé, et écrivit le 8 novembre 1670 à l'archevêque de Lyon de les

faire arrêter. Un M. de Silvecane fut chargé de les juger. D'après quel

pouvoir et à quel titre? C'est ce qu'il serait difficile de préciser. Ne

sachant quelle peine leur appliquer, il exposa son embarras à Colbert;

mais celui-ci n'était pas homme à se laisser arrêter pour si peu, et, le

12 décembre, il lui répondit que, «n'y ayant rien dans les ordonnances

sur un fait de cette qualité, cette peine devait être à l'arbitrage des

juges; qu'en cas d'appel il aurait soin de faire confirmer le jugement à

Paris, mais que, de toute manière, il fallait bien prendre garde que ces

gens-là ne sortissent du royaume.» Puis, à un mois de là, le 9 janvier

1671, Colbert félicite M. de Silvecane «sur le jugement qu'il a rendu

dans l'affaire des deux particuliers qui voulaient transporter leurs

manufactures à Florence[547].» Dans la même année, le 12 juin 1671, il

écrivit à l'ambassadeur de France en Portugal pour l'inviter à faire

dire à un Français, dont le projet était d'établir une manufacture de

draps à Lisbonne, que cela ne serait pas agréable au roi et _pourrait

nuire à sa famille_. «Peut-être, ajoutait Colbert, cela l'obligerait-il

à rentrer en France.» On croira sans peine que, sous ce régime, et avec

de pareils penchants pour l'arbitraire, les moindres écarts de la presse

fussent rigoureusement châtiés. Du vivant du cardinal Mazarin, c'était

l'abbé Fouquet, frère du surintendant, qui était particulièrement

chargé de dépister les libellistes de Paris et de les envoyer à la

Bastille. Colbert lui-même ne dédaigna pas ce soin, et, à la mort du

premier ministre, il pria l'ambassadeur de Hollande à Paris d'insinuer

aux États que le roi verrait avec plaisir qu'ils avisassent aux moyens

d'empêcher la publication de libelles contre la mémoire du

cardinal[548]. En 1667, la création du lieutenant de police débarrassa

Colbert de cette surveillance. Cependant, ce magistrat lui rendait

compte exactement de tous les délits, de toutes les arrestations, et des

jugements qui en étaient la suite. La recommandation suivante lui fut

adressée par Colbert le 25 avril 1670.

«J'ay rendu compte au roy de la lettre que vous m'avez écrite sur

le sujet des _Gazettes à la main_. Sa Majesté désire que vous

continuïez à faire une recherche exacte de ces sortes de gens et

que vous fassiez punir très-sévèrement ceux que vous avez fait

arrester, estant très-important pour le bien de l'État d'empescher

à l'avenir la continuation de pareils libelles[549].»

Ici, sans doute, la sévérité avait son excuse; mais, à coup sûr, on n'en

peut dire autant d'un édit du mois de juin 1670, qui «ordonnait aux

carriers de Saint-Leu, Montmartre, etc., de travailler dans les

carrières, et leur faisait défense d'aller aux foins, blés et vendanges,

afin de ne pas retarder les bâtiments du roi, permettant seulement à

ceux qui étaient propriétaires d'héritages d'aller recueillir leurs

fruits, sans pouvoir emmener avec eux aucun desdits carriers, sous peine

d'emprisonnement et de punition corporelle en cas de récidive[550].»

Quelques anecdotes compléteront ce que j'ai déjà dit du caractère de

Colbert. Avant lui, le jardin des Tuileries était séparé du palais par

une rue. Il la fit disparaître. L'ancien jardin fut bouleversé, et, sur

les dessins de Le Nôtre, on le disposa, à quelques modifications de

détail près, comme il est encore aujourd'hui. Quand tous ces changements

furent terminés, Colbert dit à Charles Perrault, son premier commis à la

surintendance des bâtiments: «_Allons aux Tuileries en condamner les

portes: il faut conserver ce jardin au roi, et ne pas le laisser ruiner

par le peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement_.» C'eût

été pour les Parisiens, habitués depuis longtemps à jouir de la

promenade dans ce jardin, une privation des plus fâcheuses et qui aurait

excité un mécontentement général. Charles Perrault le comprit, et,

arrivé dans la grande allée, dit à Colbert qu'on ne saurait croire le

respect que tout le monde, jusqu'aux plus petits bourgeois, avait pour

ce jardin; que non-seulement les femmes et les petits enfants ne

s'avisaient jamais d'y cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher;

qu'au surplus les jardiniers pouvaient lui en rendre compte, et que ce

serait une affliction publique de ne pouvoir plus venir s'y promener.

«_Il n'y a que des fainéants qui viennent ici_,» dit Colbert. Perrault

lui répondit qu'il y venait encore des personnes qui relevaient de

maladie; qu'on y parlait d'affaires, de mariages et de toutes choses qui

se traitaient plus convenablement dans un jardin que dans une église, où

il faudrait, à l'avenir, se donner rendez-vous. Enfin, il se hasarda à

faire la remarque que les jardins des rois n'étaient sans doute si

spacieux qu'afin que tous leurs enfants pussent s'y promener. A ce trait

Colbert sourit, et les jardiniers lui ayant dit que le peuple n'y

faisait en effet aucun dégât, se contentant de se promener et de

regarder, il ne parla plus de fermer les Tuileries. On devine la

satisfaction de l'excellent Perrault[551].

Par malheur pour lui, les plaidoyers du charmant auteur des _Contes de

fées_ ne furent pas toujours couronnés du même succès. Perrault avait un

frère receveur général des finances à Paris, le même qui avait travaillé

avec Colbert, alors son subalterne, chez un trésorier des Parties

casuelles. De 1054 à 1664, époque où le frère de Perrault exerça cette

charge, les recettes furent, comme on l'a vu, extrêmement difficiles, et

le roi se trouva obligé de remettre au peuple tout ce qui restait dû sur

les tailles de ces dix années, «libéralité admirable, dit Charles

Perrault, si elle n'eût point été faite aux dépens des receveurs

généraux qui avaient avancé ces fonds, et qui ont été presque tous

ruinés, faute d'en avoir pu faire le recouvrement.» Son frère se trouva

dans ce cas, et, en 1664, tourmenté, persécuté par ses créanciers, il

crut pouvoir prendre quelques fonds sur la recette courante pour payer

ses dettes les plus criardes. Colbert l'apprit et le fit appeler; mais,

craignant les poursuites de quelques personnes qui parlaient déjà de le

faire incarcérer, Perrault s'était caché. Que pouvait faire Colbert? Il

donna ordre que sa charge fût vendue au profit du Trésor. Vainement,

Charles Perrault intercéda souvent en sa faveur. Un jour Colbert lui

dit: «_Votre frère s'est fié sur mon amitié, et il a cru qu'il pouvait

impunément jouer le tour qu'il m'a fait_.» Là-dessus Perrault se récria,

exposa de nouveau les causes premières de la gêne de son frère; quoi

qu'il en soit, il dut se résigner ou se retirer. Suivant lui, la

réputation que Colbert voulait se faire auprès du roi d'un homme

parfaitement intègre l'aurait porté à traiter un ancien ami avec une

dureté qu'il n'aurait pas témoignée pour tout autre. Mais ici le

jugement de Perrault est suspect, et l'injustice de ce reproche paraît

évidente, lorsqu'on se rappelle l'inflexible sévérité du ministre dans

le cours des opérations de la Chambre de justice. Tout porte à croire,

au contraire, que Colbert pensait réellement ce qu'il disait un jour à

Charles Perrault, qui le sollicitait à ce sujet: «_Je voudrais qu'il

m'en eût coûté 10,000 écus de mon argent, et que cela ne fût pas

arrivé_[552].»

L'intégrité ordinaire de Colbert lui fit pourtant défaut une fois dans

une circonstance très-importante, où son intérêt personnel était

fortement engagé. En 1671, le marquis de Seignelay avait vingt ans, et

Colbert songeait à le marier à une riche héritière, la marquise

d'Alègre, dont un des oncles, le marquis d'Urfé, avait un grand procès à

Bordeaux contre le marquis de Mailly, son neveu, au sujet de la

succession de la duchesse de Croüy[553]. A l'occasion de ce procès,

Colbert écrivit, le 4 juillet 1671, l'étrange lettre qu'on va lire, au

sieur Lombard, un de ses agents à Bordeaux.

«M. le marquis d'Urfé, qui est de mes amis particuliers, ayant un

procès sur le point d'estre jugé au Parlement de Bordeaux, ne

manquez pas de solliciter en mon nom tous les juges et de faire

toutes les diligences dont il aura besoin pour la décision heureuse

de cette affaire, estant bien aise de luy marquer en ce rencontre

et en tout autre l'intérest que je prends à tout ce qui le

regarde[554].»

Le sieur Lombard s'acquitta sans doute exactement de sa commission; mais

sa démarche ne réussit pas également auprès de tous les conseillers du

Parlement de Bordeaux. Le marquis de Mailly avait parmi eux des amis;

ils l'informèrent, de ce qui se passait, et il s'en plaignit lui-même

très-vivement à Colbert[555].

Enfin, on a reproché à ce ministre de n'avoir pas prévenu, comme il

aurait pu le faire, la disgrâce de M. de Pomponne, ministre secrétaire

d'État des affaires étrangères, qui garda pendant trois jours une lettre

de l'ambassadeur de France à Munich, relative au mariage de la Dauphine.

Cet ambassadeur était le marquis de Croissy, frère de Colbert. Quand il

reçut sa lettre, M. de Pomponne, allait partir pour Livry, où des

invités l'attendaient; il commit la faute, inexcusable sans doute, de

sacrifier son devoir à ses plaisirs, et partit en recommandant au

courrier de ne pas se montrer de quelques jours. Mais, en même temps que

lui, Colbert avait reçu une lettre de son frère, et il en parla au roi,

dont l'impatience fut bientôt portée au dernier pour. Cependant, M. de

Pomponne ne paraissait pas. Il ne fallait que trois heures pour le

prévenir de la peine où était le roi. Personne n'y songea. Quand il

revint, il n'était plus ministre. Le frère de Colbert l'avait

remplacé[556].

On lira avec plus de plaisir l'anecdote suivante.

Colbert avait fait apporter de grandes améliorations au Jardin du Roi.

Un jour, en visitant ce jardin, il s'aperçut qu'une portion de terrain

destinée aux cultures botaniques avait été plantée de vignes pour

l'usage des administrateurs de l'établissement. A cette vue, sa colère

éclate et il ordonne que la vigne soit arrachée à l'instant. En même

temps, impatient de voir cesser un abus aussi scandaleux, il demande une

pioche, et, transporté d'une patriotique indignation, il arrache

lui-même la vigne, objet de son courroux[557].

Le 23 janvier 1670, Colbert écrivit à un ingénieur qui travaillait au

port de Dunkerque: «Il n'est pas question de savoir si vous estes

courtisan ou flatteur, et il n'a jamais esté nécessaire d'avoir l'une ou

l'autre de ces mauvaises qualitez près de moi.» Dans une autre

circonstance, il ne craignit pas de faire entendre un langage sévère au

duc de Mazarin, celui qui désirait avoir des procès sur tous les biens

provenant de la succession du cardinal, et qui brisa lui-même à coups de

marteau, sous prétexte de nudité, les plus belles statues de sa galerie.

Le duc de Mazarin avait été nommé gouverneur d'Alsace; mais, au lieu de

s'en tenir à ses attributions, il voulut empiéter sur celles de

l'intendant, et se mêler aussi de la justice, de la police, des

finances. Après une première lettre du 28 septembre 1672, qui ne le

corrigea pas, Colbert, fatigué des embarras incessants que le duc de

Mazarin causait à tout le monde, lui écrivit, le 11 novembre suivant,

une lettre des plus énergiques, dont j'extrais ce qui suit:

«Vous ne devriez permettre que ces sortes de prétentions parussent

aux yeux de Sa Majesté... Au nom de Dieu, laissez faire aux autres

ce qu'ils doibvent faire, et faites bien ce que vous estes obligé

de faire pour le service du roy... Vous sçavez de quelle estendue

est le royaume, et vous sçavez que feu Monseigneur le cardinal, et

auparavant luy M. le conte d'Harcourt ont esté grands baillifs

comme vous; et jamais le roy n'a entendu parler d'aucune difficulté

sur ces matières, et il n'en est jamais arrivé aucune entre les

gouverneurs et les intendants dans tout le royaume. Je ne sçais par

quel malheur il faut que le roy voye incessamment des difficultés

que vous faites naistre où les autres n'en trouvent aucune[558].»

On a déjà vu qu'à partir de 1670 l'influence de Colbert, bien que

très-puissante encore, avait rencontré une influence rivale et souvent

supérieure dans celle de Louvois. Pourtant, même à dater de cette

époque, Louis XIV témoignait encore de l'amitié à Colbert et ne lui

cachait pas le prix qu'il attachait à ses services. La lettre suivante,

qu'il lui adressa de Versailles, le 23 avril 1671, porte un cachet de

vérité précieux et fait connaître au juste la nature de l'ascendant que

ce roi conservait sur ceux-là même de ses ministres dont, à son insu, il

recevait l'impulsion.

«Mme Colbert m'a dit que vostre santé n'est pas très-bonne et

que la diligence avec laquelle vous prétendes revenir vous peut

estre préjudiciable. Je vous escris ce billet pour vous ordonner de

ne rien faire qui vous mette hors d'estat de me servir, en arrivant

à tous les emplois que je vous confie. Enfin, vostre santé m'est

nécessaire; je veux que vous la conserviez, et que vous croyiés que

c'est la confiance et l'amitié que j'ai en vous et pour vous qui me

font parler comme je fais[559].

«POUR COLBERT.»

Mais Colbert, on va le voir, ne suivit pas le conseil véritablement

affectueux que lui donnait le roi, et rejoignit la cour presque

immédiatement. Neuf jours après la lettre qui précède, Louis XIV lui en

écrivit une autre, mais cette fois sur un ton singulièrement différent.

Que s'était-il passé dans l'intervalle? Sans doute quelque querelle

d'attributions en plein Conseil, au sujet de cette prépondérance chaque

jour croissante du jeune secrétaire d'État de la guerre. Qui sait?

Trompé par les expressions si bienveillantes de la lettre qu'il venait

de recevoir, Colbert prit peut-être, dans ses récriminations, un ton

hautain, absolu, qui déplut surtout au roi. Sans soulever entièrement le

voile qui couvre cette affaire, les lettres suivantes en disent assez

pour fixer les situations, dessiner les caractères, et, sous ce double

rapport, elles présentent un puissant intérêt.

«A Chantilly, ce 24 avril 1671.

«Je fus assez maistre de moy avant ier pour vous cacher la peine

que j'avois d'entendre un homme que j'ai comblé de bienfais comme

vous, me parler de la manière que vous faisiez. J'ai eu beaucoup

d'amitié pour vous, il y paroist par ce que j'ai fait; j'en ay

encore présentement, et je croys vous en donner une assez grande

marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour

vous, et que je n'ay pas voulu vous dire moi-mesme ce que je vous

escris, pour ne pas vous comettre à me déplaire davantage. C'est la

mémoire des services que vous m'avez rendus et mon amitié qui me

donne ce sentiment; profités-en et n'asardés plus de me fascher

encore, car après que j'aurai entendu vos raisons, et celles de vos

confrères et que j'aurai prononcé sur touttes vos prétentions, je

ne veux plus jamais en entendre parler. Voiés si la marine ne vous

convient pas, si vous ne l'avez à vostre mode, si vous aimeriez

mieux autre chose; parlez librement; mais, après la décision que je

donnerai je ne veux pas une seule réplique. Je vous dis ce que je

pense pour que vous travaillés sur un fondement asseuré et pour que

vous ne preniés pas de fausses mesures[560].»

«A. COLBERT.»

Le coup était rude, et ce qui en rendait surtout les suites redoutables,

c'est qu'il avait été porté de sang-froid et après mûre réflexion. Quand

Louis XIV prétend que la crainte de pousser Colbert à se commettre

davantage l'a seule arrêté, il est permis d'hésiter à le croire. Il est

plus probable que l'ancien ascendant de son ministre le retint, et que,

tout en désirant fortement de modifier ses relations avec Colbert et de

s'opposer à certaines licences, il n'en avait le courage que de loin.

Quoi qu'il en soit, cette lettre remplissait le but qu'il voulait

atteindre. Colbert essaya sans doute de se justifier, de pallier les

torts qui lui étaient reprochés. On n'a pas sa réponse; mais celle que

lui adressa le roi permet d'en déterminer le sens.

«A Liancourt, 26 avril 1671.

«Ne croiés pas que mon amitié diminue, vos services continuant,

cela ne se peut; mais il me les faut rendre comme je le désire, et

croire que je fais tout pour le mieux. La préférence que vous

craignés que je donne aux autres ne vous doit faire aucune peine.

Je veux seulement ne pas faire d'injustice et travailler au bien de

mon service. C'est ce que je ferai quand vous serés tous auprès de

moy. Croyés, en allendant, que je ne suis point changé pour vous,

et que je suis dans les sentiments que vous pouvés désirer[561].»

On a souvent fait un crime aux hommes de lettres de la seconde moitié du

XVIIe siècle, à Corneille, à Racine, à Boileau, à Molière, des

louanges véritablement excessives qu'ils prodiguèrent à Louis XIV. Pour

être juste, il faudrait reconnaître que, loin de communiquer, sur ce

point, l'impulsion à leur époque, ils se bornèrent à suivre celle que

leur donnait la cour. Qui ne connaît les excentricités en ce genre du

duc de Lafeuillade, dont le projet avait été, c'est lui-même qui s'en

vantait, d'acheter un caveau à l'église des Petits-Pères, d'y pratiquer

un souterrain qui aurait abouti à la place des Victoires, sous la statue

du roi qu'il y avait élevée à ses frais, et de se faire enterrer

immédiatement au-dessous? Le duc de Saint-Simon a caractérisé cette

fièvre d'adulation, que la vanité bien connue de Louis XIV rendait

contagieuse, en disant, dans son langage hyperbolique, que si ce prince

l'eût voulu, il se fût fait adorer[562]. Il est curieux de voir

aujourd'hui comment les libellistes contemporains qualifiaient ce

travers. «Le roi, disait l'un d'eux en 1689, a le plus grand

amour-propre et le plus vaste orgueil qui fut jamais. Il s'est fait

donner plus de faux encens que tous les demi-dieux des païens n'en ont

eu de véritable. Jamais homme n'a aimé les louanges et la vaine gloire

au point que ce prince l'a recherchée. Voilà à quoi se réduit la gloire

de Louis XIV: _C'est un amour-propre d'une grandeur immense_[563].»

Enfin, Colbert lui-même, le grave et austère Colbert dut payer son

tribut à cette passion effrénée de louanges qu'il avait, comme tant

d'autres, contribué à développer. Les historiens spéciaux ont réduit à

leur valeur réelle les talents militaires, l'influence personnelle de

Louis XIV dans les campagnes auxquelles ce prince assista[564]. La

lettre suivante que Colbert lui écrivit, le 4 juillet 1673, après la

prise de Maestricht, où ce prince se trouvait, donnera donc une idée du

ton sur lequel les ministres du temps se croyaient sans doute obligés de

louer le roi pour se maintenir dans ses bonnes grâces.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 54 / 189 题