CHAPITRE XVIII.

Des Parlements et des États généraux des provinces pendant

l'administration de Colbert.--Opposition du Parlement et des États

de Bourgogne.--Détails sur les _dons gratuits_.--Dix membres des

États de Provence sont exilés en Normandie et en Bretagne.--Le

Parlement de Paris.--Colbert propose au roi de donner des

gratifications à ceux de la Compagnie qui ont bien servi.--Réponse

de Louis XIV à ce sujet.--Un président de Chambre du Parlement de

Toulouse est exilé.--Lettre de Louis XIV relative à l'impôt sur le

papier timbré rétabli depuis la guerre.--Révolte de Bordeaux en

1548.--Nouvelle révolte au sujet d'une marque établie sur la

vaisselle d'étain.--Curieux détails fournis par un commis du

receveur général de Bordeaux.--Lettre de l'intendant de Guyenne à

Colbert.--L'agitation gagne les provinces limitrophes.--Une

nouvelle tentative d'insurrection est sévèrement réprimée à

Bordeaux.--Troubles en Bretagne.--Lettres de M. de Chaulnes,

gouverneur de la province, de M. de Lavardin, lieutenant général,

de Mme de Sévigné.--Opposition et exil du Parlement.--Punition

et _penderie_ des révoltés.

On se figure sans peine que l'établissement de cette multitude de

droits, dont il a été parlé, n'eut pas lieu sans une vive opposition.

Cette opposition, je l'ai déjà dit, fut surtout des plus violentes en

Guyenne et en Bretagne, où les révoltés prirent les armes et tinrent

pendant quelque temps le gouvernement en échec. Il est nécessaire, pour

donner une idée de l'état des esprits et de l'attitude du pouvoir dans

ces circonstances, d'entrer à ce sujet dans quelques détails.

Mais auparavant il convient d'exposer succinctement quelle fut, pendant

l'administration de Colbert, la nature des relations du pouvoir central

avec les Parlements et les États généraux des provinces; car, dans plus

d'une occasion, et notamment en Bretagne, ce fut l'hostilité sourde de

ces assemblées qui servit de point d'appui aux révoltes dont l'autorité

royale eut à poursuivre la répression.

On connaît les excès de pouvoir des Parlements sous la minorité de Louis

XIV et la réaction qui en fut la suite, réaction moins fatale encore à

ces Compagnies qu'à Louis XIV lui-même, dont tous les malheurs eurent

précisément pour cause le développement excessif et sans contre-poids de

son autorité. Cependant, cet abaissement des Parlements ne fut pas tel

que, par intervalles, il ne se manifestât dans leurs rangs quelques

essais de résistance, principalement lorsqu'il s'agissait de questions

où leurs intérêts pouvaient être compromis. On a déjà vu l'opposition

que celui de Bourgogne avait faite aux mesures concernant les dettes des

communes et les usurpations de noblesse. En 1663, le roi ayant décidé

qu'à l'avenir les procureurs seraient à sa nomination et non à celle des

Parlements, ce qui avait eu lieu jusqu'alors, les procureurs de celui de

Bourgogne cessèrent d'exercer, abandonnèrent les audiences, et

retirèrent leurs sacs des mains des avocats, qui suivirent eux-mêmes

leur exemple, de sorte que le palais se trouva désert. Doublement

irrité, soit de la portée de cet arrêt qui lui enlevait un vieux droit,

soit de la manière inusités dont il lui avait été signifié, le Parlement

appuya hautement les procureurs, refusa d'interdire les assemblées, et

le premier président écrivit à Colbert «qu'il y avait en tout cela du

feu, de la chaleur, mais qu'assurément elle venait de plus loin.»

Colbert répondit à cette lettre:

«Je dois vous dire avec vérité que la conduite de vostre Compagnie,

au sujet des procureurs, a esté extrêmement désagréable au Roy, et,

entre vous et moy, je ne feindray pas de vous faire sçavoir qu'il

s'est expliqué, que, Dieu mercy, la constitution présente de ses

affaires et l'établissement de son autorité sont dans un estat

différent de celuy où ils se trouvoient dans le temps de la

minorité et des mouvements de 49, 50 et 51. Je vois Sa Majesté dans

la résolution de ne pas souffrir l'interruption de la justice par

la cabale des procureurs et d'y mettre elle-mesme la main, si

d'ailleurs on ne remédie pas promptement à ce désordre.»

Malgré cela, le Parlement persista dans son opposition; mais une lettre

de jussion le réduisit au silence, et l'arrêt relatif aux procureurs eut

son cours[494].

De leur côté, les États généraux des provinces fomentaient incessamment

des germes de résistance en discutant avec une extrême parcimonie le

chiffre du _don gratuit_ qu'ils étaient obligés d'offrir au roi pour

subvenir aux dépenses générales du royaume. Sous l'ancienne monarchie,

cette fiction des dons gratuits présentait, dans toutes les provinces et

à chaque réunion des États, des particularités très-piquantes, en raison

de leur périodicité. En effet, chaque fois, le roi demandait un don

gratuit très-élevé pour en avoir environ les deux tiers, et toujours les

États offraient environ moitié. L'extrait suivant d'une lettre écrite le

13 mai 1671, au marquis Phelipeaux de Châteauneuf, secrétaire d'État,

par le premier président Brulart, donne sur cette singulière manoeuvre de

curieux renseignements.

«Nos Estats commencèrent à délibérer sur l'affaire du Roy dès le

lundi 11, et envoyèrent offrir dès le matin du même jour 700,000

livres pour le don gratuit extraordinaire contre leur coutume de ne

présenter d'abord qu'une somme de 3 ou 400,000 livres au plus.....

Cette somme n'ayant pas esté reçue par M. le duc, ils

l'augmentèrent l'après-disnée. Mais leur ayant fait entendre

qu'elle n'approchoit pas encore de ce qui estoit porté par

l'instruction du Roy, ils offrirent mercredy 900,000 livres. Alors

M. le duc leur respondit qu'ils avoient encore quelques pas à faire

avant que de pouvoir leur dire la somme dont Sa Majesté pourroit

estre satisfaite[495].»

Quelquefois pourtant certaines provinces étaient moins faciles à se

plier aux exigences du roi. C'est ce qui eut lieu aux États de Provence

de 1671. Le roi avait décidé que le don gratuit de la Provence pour 1672

serait de 500,000 livres, mais rien de moins. Cette somme ayant paru

exorbitante, vu la détresse du pays, les députés des États résistèrent

aux prétentions de la cour, et l'assemblée traîna en longueur.

Impatienté de ces retards, Colbert écrivit le 11 décembre à M. de

Grignan, alors gouverneur de Provence, une lettre pleine de colère dans

laquelle il lui annonça que le roi était très-courroucé contre

l'_assemblée des députés_ à cause des retards qu'elle mettait à lui

accorder les 500,000 livres de don gratuit; qu'il était décidé à ne rien

rabattre de cette somme, vu les grandes dépenses de l'État et le montant

des dons accordés depuis longtemps par les autres provinces; qu'il était

las d'une aussi mauvaise conduite, et que, si les députés se montraient

assez _malintentionnés_ pour persister dans leur opposition, il saurait

bien prendre d'autres moyens pour tirer de la Provence une contribution

raisonnable. Colbert ajoutait que, suivant la réponse à sa lettre, le

roi donnerait des ordres pour licencier l'assemblée, et que de longtemps

elle ne serait réunie; en attendant, il priait M. de Grignan de lui

envoyer les noms de tous les députés qui la composaient. Mais ces

menaces mêmes ne produisirent pas leur effet ordinaire, tant la misère

de la Provence était grande! L'extrait suivant d'une lettre de M. de

Grignan à Colbert donnera une idée de cette misère et des embarras du

gouverneur[496].

«Lambesc, 22 décembre 1671.

«.....Je vous supplie, au cas que je découvre ceux qui soutiennent

par des intérêts particuliers la cabale des opiniastres, de me

donner l'authorité de les punir, car il y va de celle du Roy, et

les menaces que je suis obligé de faire ne suffisent pas pour les

ramener dans leur devoir sy elles ne sont suivies d'aucun effet. Je

suis encore obligé de vous dire, Monsieur, par l'engagement que

j'ay à ne vous rien déguiser, qu'il y a beaucoup de députés qui

n'ont résisté d'abord que dans la seule veuë des misères de cette

province; elles sont effectivement très-grandes, mais quand les

affaires du Roy ne permettent pas d'y avoir égard, il est juste que

Sa Majesté soit obéie....»

Le 25 décembre, Colbert écrivit de nouveau à M. de Grignan que, le roi

n'étant pas disposé à souffrir plus longtemps la mauvaise conduite de

l'assemblée _des communautés_, il fallait la licencier. En même temps,

le ministre expédia à M. de Grignan dix lettres de cachet, avec ordre de

la part du roi, d'envoyer autant de députés, _des plus malintentionnés_,

à Grandville, Cherbourg, Saint-Malo, Morlaix et Concarneau. Mais, dans

l'intervalle, l'assemblée avait proposé 450,000 livres, et l'on voit,

par une lettre de Colbert du 31 décembre, que le roi accepta cette

offre, en persistant néanmoins dans l'ordre qu'il avait donné «d'envoyer

en Normandie et en Bretagne les dix députés qui avaient témoigné le plus

de mauvaise volonté pour le bien de son service... Quant à réunir encore

cette assemblée, disait Colbert en terminant, il n'est pas probable que

le roy s'y décide de longtemps[497].»

Au surplus, de pareils tiraillements étaient inévitables, par suite de

l'incertitude laissée, lors de l'annexion des pays d'États à la

couronne, sur l'autorité réciproque des deux pouvoirs, et l'on

s'explique fort bien que, se retranchant derrière leur constitution, ces

pays eussent la prétention de discuter le chiffre du _don gratuit_

qu'ils devaient donner. D'un autre côté, le roi, seul juge compétent des

besoins généraux de l'État, pouvait-il laisser chaque province libre de

fixer à son gré la somme de ses contributions, lui reconnaître en

quelque sorte le droit d'empêcher une guerre nécessaire, de s'opposer à

une agression injuste? On comprend donc mieux encore les exigences du

pouvoir central; seulement, le gouvernement aurait dû se montrer moins

despotique envers des hommes consciencieux, mus, dans leur opposition,

par le spectacle de la profonde misère de leurs concitoyens, et qui

n'avaient, en réalité, d'autre tort que d'user, ou, si l'on veut,

d'abuser de leur droit.

En ce qui concernait le Parlement de Paris, sans parler de la fameuse

séance où Louis XIV était accouru de Vincennes, botté, éperonné, la

cravache à la main, pour lui intimer l'ordre d'enregistrer quelques

édits bursaux, les occasions n'avaient pas manqué de le rappeler à

l'obéissance passive à laquelle on voulait le réduire. Au mois de

février 1656, dit une correspondance contemporaine, le roi manda au

Louvre le premier président ainsi que les autres présidents à mortier,

et leur fit dire, en sa présence, qu'il n'entendait pas que les Chambres

se réunissent dorénavant pour aucune affaire d'État, ni de finance, «et

que, si elles le faisaient, il était résolu de leur marquer son

ressentiment plus qu'il n'avait jamais fait, et d'une manière que la

postérité aurait de la peine à le croire.» Puis, le roi lui-même ajouta:

«_Messieurs, on vous l'a dit; faites-en votre profit_[498].» On a déjà

vu comment s'y prit Fouquet, d'après le conseil du financier Gourville,

pour amortir l'opposition du Parlement, et l'on sait quelle intimidation

Louis XIV exerça sur la Chambre de justice dans le cours du procès fait

au surintendant. Mais ce qui paraît étrange, c'est que Colbert lui-même

jugea à propos de mettre en pratique le système de gratifications dont

son prédécesseur avait reconnu les heureux effets. La lettre suivante,

qu'il écrivit au roi le 5 mai 1672, est très-explicite à cet égard.

Paris, 5 mai 1672.

«Le Parlement registra vendredi les deux édits de l'aliénation des

domaines pour 400,000 livres de rentes. Cela s'est passé ainsi que

Votre Majesté pouvoit le désirer. Le procureur général a servi à

son ordinaire; le premier président et les autres présidents de

même... Je ne sais si Votre Majesté estimeroit du bien de son

service de donner quelques gratifications aux rapporteurs de ces

édits et à quelques-uns des plus anciens conseillers, et à ceux qui

ont le mieux servi. Peut-être 12 ou 15,000 livres distribuées ainsi

feroient un bon effet pour les autres affaires qui se pourront

faire à l'avenir.»

La réponse de Louis XIV à la proposition de Colbert est surtout curieuse

et mérite d'être rapportée.

«Je suis très-aise que les édits soient vérifiés et que chacun ait

fait son devoir. Vous en pouvez témoigner ma satisfaction à chacun

en particulier, quand l'occasion s'en présentera. Je vous permets

de faire ce que vous jugerez bon pour mon service, à l'égard des

gratifications; prenez garde seulement que cela ne tire à

conséquence pour les suites[499].»

Déjà Louis XIV avait décidé qu'on substituerait à la qualification

orgueilleuse de _Cours et Compagnies souveraines_ que prenaient les

Parlements le titre plus modeste de _Compagnies supérieures_[500]. Le

système des gratifications, auquel Colbert paraissait tout à fait

converti, pouvant en effet _tirer à conséquence_, en même temps qu'il

avait sans doute aux yeux du roi l'inconvénient très-grave de sembler

mettre en question son autorité souveraine, au mois de février 1673, il

fut ordonné aux Cours supérieures d'enregistrer les édits, déclarations

et lettres patentes concernant les affaires publiques de justice et de

finances, sauf à faire des remontrances, mais après avoir prouvé leur

soumission par l'enregistrement préalable. A cette occasion, le

Parlement de Paris essaya des remontrances qui furent regardées alors, a

dit d'Aguesseau, _comme le dernier cri de la liberté mourante_[501]...

Quels que fussent les torts des Parlements, leur étroit égoïsme et la

vénalité constatée de la plupart de leurs membres, l'édit de 1673, qui

les réduisait à n'être plus que des Cours de justice, fit un mal

irréparable à Louis XIV lui-même, dont l'omnipotence ne connut plus dès

lors ni bornes ni mesures, et qui, libre de toute entrave, s'engagea

dans cette série de fautes à la fin desquelles le Parlement cassa ses

dernières volontés et redevint en un jour plus influent, plus puissant

que jamais. Je n'ai pas parlé d'un président de Chambre du Parlement de

Toulouse qui fut exilé comme coupable d'avoir fait rendre un édit

contraire à la perception d'un droit récemment établi sur le contrôle

des exploits, tandis que le premier président de cette Cour reçut une

pension de 2,000 livres pour avoir forcé en quelque sorte les Chambres

assemblées à casser cet édit[502]. Enfin, quant à l'opposition du

Parlement de Bretagne, on verra un peu plus loin ce qui l'avait surtout

déterminée, et comment il en fut puni.

Il n'est donc pas surprenant que, les dispositions équivoques des

Parlements et des États généraux étant connues, des troubles graves

aient éclaté sur plusieurs points du royaume au sujet de la multitude de

ces malheureuses affaires extraordinaires auxquelles la guerre de 1672

donna lieu.

Les premiers eurent lieu à Bordeaux, au mois de mars 1675, à cause d'un

impôt véritablement odieux qu'on avait eu le fâcheux esprit de mettre

sur la vaisselle d'étain, c'est-à-dire sur la vaisselle du peuple, et

ils se renouvelèrent quelques mois après au sujet du papier timbré. Ce

dernier impôt n'était pas moins impopulaire; car l'obligation imposée

aux procureurs de ne mettre dans chaque page de papier timbré qu'un

nombre de lignes limité augmentait considérablement les frais de

procédure que Colbert avait semblé jusqu'alors avoir à coeur de réduire

le plus possible. Aussi les procureurs, qui éprouvaient le contre-coup

de cette augmentation, ayant réclamé de tous côtés, le droit avait été

porté sur la fabrication du papier et du parchemin timbré. «Mais, dit

Forbonnais, le coup porté à cette industrie fut si rude qu'en 1674 il

fallut modérer les droits et revenir au papier et au parchemin

timbrés[503].» La lettre suivante de Louis XIV à Colbert fait connaître

une partie des embarras que cette affaire suscita au gouvernement.

«Au camp de Besançon, le 18 mai 1674.

«J'ay lu avec application la lettre que vous m'avez escrite sur la

marque du papier et sur les formules. Je trouve des inconvénients à

quelque party qu'on puisse prendre; mais comme je me fie

entièrement à vous, et que vous connoissez mieux que personne ce

qui sera le plus à propos, je me remets à vous et je vous ordonne

de faire ce que vous croies qui sera le plus avantageux.

«Il me paroist qu'il est important de ne pas témoigner la moindre

foiblesse, et que les changements dans un temps comme celuy-cy sont

fascheux et qu'il faut prendre soing de les éviter. Si on pouvait

prendre quelque tempérament, c'est-à-dire diminuer les deux tiers

de l'imposition du papier, sous quelque prétexte qui seroit

naturel, et restablir les formules en mettant un prix moindre qu'il

n'a esté par le passé. Je vous dis ce que je pense et ce qui

paroistroit le meilleur; mais, après tout, je finis comme j'ai

commencé, en me remettant tout à fait à vous, estant asseuré que

vous ferez ce qui sera le plus avantageux pour mon service.... Il

ne me reste qu'à vous assurer que je suis très-satisfait de vous et

de la manière dont votre fils se conduit.

«LOUIS.

«A M. Colbert, saicrétaire d'Estat[504].»

Quoi qu'il en soit, les droits sur le papier timbré furent rétablis; en

même temps, on promulgua les édits portant création de plusieurs

nouveaux droits, entre autres celui qui soumettait la vaisselle d'étain

à un poinçonnage, comme cela se pratiquait pour les matières d'or et

d'argent. Seulement, la mise à exécution de ce dernier édit semble avoir

été retardée, au moins dans la province de Guyenne, jusqu'au mois de

mars 1675. J'ai dit qu'il y avait causé des troubles considérables. La

lettre suivante, écrite au receveur général de Bordeaux, qui était à

Paris quand les désordres éclatèrent, par un de ses commis, sous

l'impression même des événements qu'il raconte, en fait connaître toute

la portée, et révèle en outre de curieux détails d'histoire locale. Il

n'est pas jusqu'au ton qui y règne, et au singulier abus du mot

_canaille_ appliqué aux rebelles de Bordeaux, qui ne soient aussi des

révélations, car ils indiquent quels étaient les sentiments des

financiers et receveurs du temps à l'égard du peuple. Déjà, en 1548,

celui de Bordeaux s'était révolté au sujet d'une augmentation sur le

sel, et après une victoire facile, souillée par quelques meurtres, il

avait été réduit à la raison par le connétable de Montmorency, qui

marcha sur la ville à la tête de dix mille hommes, y entra par une

brèche faite à ses remparts, et fit exécuter plus de cent personnes, au

nombre desquelles figuraient les principaux magistrats et bourgeois de

la cité[505]. Ce souvenir n'arrêta pas les Bordelais. Le 28 mars 1675, à

l'occasion de la marque de l'étain, ils se soulevèrent de nouveau,

trouvèrent l'autorité désarmée, et pendant quelques mois firent la loi à

Colbert. Mais laissons parler le commis du receveur général de Bordeaux.

Quelle que soit l'étendue de sa lettre, on la lira, je crois, avec

intérêt, non-seulement à cause des faits curieux qu'elle renferme, mais

aussi pour la manière tout à la fois naturelle et dramatique dont ils y

sont exposés[506].

«Bourdeaux, 30 mars 1675, au chasteau Trompette.

«Je vous escris celle-cy de ce lieu où j'ay esté obligé de me

reffugier avec ma femme, pour me sauver des menaces et de la furie

de la populace la plus enragée qu'il y eust jamais, dans la plus

grande sédition qui soit arrivée dans Bourdeaux depuis celle de M.

le connestable de Montmorency. Les avis en ont déjà esté donnés à

la cour par M. le mareschal qui a fait partir des

extraordinaires[507]. Mais il n'a pu donner avis que des

préliminaires de cette action, qui, dans son commencement, a esté

aussi furieuse que peu préveue, et dont les suites tragiques et

sanglantes font preuve de la plus grande insolence dont un peuple

soit capable; et quoy que cette action n'ayt pour personnages que

des gens de néant, des femmes et des enfants, leur conduite et

leurs discours fera juger à la cour si cette action peut venir

seulement de l'esprit d'une populace mutinée, sans le secours de

quelque conseil plus entendu.

«Pour entrer dans le récit fidèle de ce qui s'est passé, je vous

dois dire que Bourdeaux sembloit estre aussy calme qu'il ait jamais

esté jusques à mercredy dernier, 28e de ce mois, que le traitant

de la marque de l'estain et du tabac, s'estant mis en devoir de

voulloir faire marquer la vaisselle chez les potiers d'estain, ceux

qu'il avoit préposez pour faire cette marque, sur quelques petites

difficultez qu'ils avoient déja trouvées et qui néanmoins

paroissoient accomodées, demandèrent la présence d'un jurat et

l'escorte de quelques archers de ville pour exécuter leur

commission[508]. Ils avoient marqué dans la boutique d'un pintier

nommé Taudin, qui demeure dans la rue Neuve, qui souffrit la

marque.

De là ils furent dans une autre boutique qui est dans la rue du

Loup, où commença le bruit. Cette rue est, comme vous savez,

remplie d'artisans; les hommes qui virent entrer les marqueurs et

le jurat dans cette boutique, où l'on avoit déjà refusé la marque,

commencèrent à crier que c'estoit une gabelle, et tout d'un coup le

jurat et les marqueurs se virent environnez d'une infinité de

canailles qui accoururent au bruit, du marché assez voisin de cette

rue; le jurat et les marqueurs se virent chargez de coups de

pierre; le jurat fit ce qu'il put par discours et par exhortations,

quand il se vit attaqué de cette sorte, pour apaiser le désordre,

et empescha qu'on ne luy arrachast des mains les deux marqueurs que

le peuple vouloit assommer. Mais voyant qu'il n'en pouvoit venir à

bout, il fut contraint de changer de style et obligé de dire à ce

peuple qu'il alloit mettre les marqueurs dans la maison de ville;

et de fait, luy estant venu quelques archers de renfort avec le

capitaine Calle, le jurat se mit en chemin de l'Hostel-de-Ville.

Mais ce ne fut pas sans bien de la peine, et, dans cette action, le

capitaine Calle, qui soutenoit contre cette populace, fut obligé de

tuer un charpentier de barriques qui vouloit, à ce qu'il prétend,

le charger, et de faire tirer quelques coups qui donnèrent le temps

au jurat et aux marqueurs de gagner l'Hostel-de-Ville. Le

charpentier, blessé d'un coup d'espée au travers du corps, s'en fut

expirer dans la rue d'Arnaud-Miqueau. Cette mort et ces coups tirez

ne firent autre effet que d'aigrir davantage cette canaille, qui

commença à se deschaisner dans toutes les rues et à crier qu'il

falloit assommer les gabelleurs: _Vive le roy sans gabelle!_ Cela

arriva mercredy, sur les trois à quatre heures après midy. Dans un

moment le bruit de cette sédition fut porté au quartier

Saint-Michel, et d'abord l'on ferma les boutiques, et toute cette

canaille se mit en troupes armées de bastons, d'espées, de

cousteaux et de fusils, courant les rues; et estant près la porte

de Grave, ils rencontrèrent un pauvre malheureux bourgeois qu'ils

soubçonnèrent d'estre un gabelleur, et, sans autre enqueste, ils le

massacrèrent sur-le-champ, attachèrent son corps par les pieds et

le promenèrent tambour battant dans toute la ville[509]. De la

porte de la Grave ils enfilèrent la grande rue du Fossé des

Tanneurs, posèrent le cadavre devant la maison et sous les

fenestres de M. le premier président d'Aulède, vinrent repasser par

le Poisson-Salé et enfillèrent la rue Sainte-Catherine jusques à

Saint-Maixent, et de là ils enfillèrent la rue Margaux. Cela se fit

quasy en moins de rien; j'estois dans ma maison, où, tout ce que je

pus faire, ce fut, comme tous les autres du quartier, de fermer ma

porte. Je ne vous diray point qu'en passant cette canaille marqua

ma porte et y heurta; mais, grâces à Dieu, ils ne s'y arrestèrent

point et ils passèrent dans la rue Castillon; de là ils furent à

la place de Puy-Paulin, et, devant la porte de M. l'intendant, ils

donnèrent encore cent coups à ce pauvre cadavre. De la place

Puy-Paulin ils s'en furent droit à la maison de M. Viney, où là ils

l'attachèrent. Le pauvre M. Viney n'eut que le temps de se mettre

dans le carosse de M. le comte de Montaigu, qui passa heureusement

devant sa porte un moment devant que cette canaille y fust arrivée

et le mena au chasteau. Sa femme n'eut pas le temps de faire la

mesme chose, mais elle se sauva d'un autre costé. Pour moy je crus,

lorsque cette canaille eut une fois passé ma porte, que ce n'étoit

qu'un feu de paille. Cependant un moment après je fus averty qu'ils

pilloient la maison de M. Viney et celle du bureau du domaine qui

estoit vis-à-vis; et de fait ils ont non-seulement pillé et saccagé

tout ce qui estoit dans sa maison et celle du domaine, où logeoit

le secrétaire de M. l'intendant, ce qui fut fait en moins de deux

heures, avec des cris et des hurlements, et avec une rage qui ne se

peut exprimer. Dans le même temps la mesme canaille avoit détaché

une partie de sa troupe, qui fut dans la rue Neuve chez le nommé

Taudin, pintier, où l'on pilla toute sa vaisselle et généralement

tous ses meubles parce qu'il avoit souffert la marque[510]. Mais

ces pillages se sont faits d'une manière tout extraordinaire, car

le peuple l'a fait avec une telle rage qu'ils n'ont voulu proffiter

de rien. Deux magasins de vaisselle furent chargés en des charettes

par cette canaille et jetés dans la rivière sans vouloir en

proffiter, et chez M. Viney il se fit un grand feu dans la basse

cour, où toute la nuit cette canaille acharnée s'occupa à brusler

tout et à démolir la maison.

«M. le maréchal, qui estoit chez madame la première présidente

lorsque cette canaille y passa, et qui estoit malade, se retira

chez lui pour voir ce qu'il y auroit à faire; mais s'estant trouvé

fort incommodé et la nuit estant survenue, tous les officiers de la

ville bien embarrassez dans un si grand désordre, les bons

bourgeois tous estonnez, chacun se deffiant de son voisin, n'osant

parler, chacun se renfermoit chez soi et la canaille estoit en

liberté de piller et saccager tout, sans que personne se présentast

pour l'empescher de la part de la ville, ni qu'on fust en estat de

le faire.

«M. le comte de Montaigu qui avoit esté informé du désordre,

s'estant retiré dans le chasteau, fit mettre toute la garnison sous

les armes; mais, comme elle est extrêmement foible, il eut quelque

peine à en faire sortir un party pour tascher d'empescher ce

désordre. Néantmoins il en prit la résolution. Il commanda donc

deux compagnies qui sortirent sur les huit heures du soir et se

présentèrent en bataille tout le long de la rue du Chapeau-Rouge.

Cette canaille, qui estoit acharnée à ce pillage, les attendit

insolemment sans s'esmouvoir et tout de mesme que si ces deux

compagnies eussent marché à eux pour les soutenir. Et quoy qu'ils

fussent en confusion et sans ordre, mal armez, un d'entre eux eut

l'effronterie de tirer un coup de fusil ou de mousquet sur celuy

qui estoit à la teste de ces deux compagnies, dont il fut blessé de

deux balles au-dessous de son hausse-col et fort dangereusement.

Les deux compagnies s'approchèrent nonobstant jusqu'à la maison de

M. Viney et celle du domaine, firent leur décharge sur cette

canaille et furent à eux l'espée à la main. De cette descharge et

des coups d'espée et de hallebarde qui furent donnez dans ce choq

ou dans ces deux maisons, il fut tué sept à huit de ces coquins,

plusieurs blessés qui se mirent à fuir, et environ sept à huit qui

furent pris dans le pillage et menez prisonniers dans le chasteau.

Et pendant que tout cecy s'exécutoit il pleuvoit si fort que ces

deux compagnies, croyant avoir tout dissipé cette canaille, se

retirèrent dans le chasteau avec les prisonniers. Mais tout avoit

esté pillé et bruslé, ou il ne restoit que les quatre murailles

dans la maison dudit sieur Viney et celle du domaine. Je dois vous

dire en cet endroit que je dois premièrement au bon Dieu le salut

de ma personne, celuy de ma femme et de mes enfants, dans cette

occasion, car je suis certain que cette canaille n'estoit entrée

dans la rue Margaux que dans la pensée d'y piller mon bureau,

croyant y trouver de l'argent, et je ne sçais pas ce qu'ils

auroient fait de ma personne s'ils avoient pu m'attraper. Dieu

mercy, je suis hors de leurs mains; mais devant que pouvoir me

rendre en ce lieu de reffuge, j'ay bien passé de meschants quarts

d'heure. Toute la nuit du mercredy l'on n'entendoit autre chose par

les rues que les cris de cette canaille qui crioit incessamment:

_Vive le roy sans gabelle!_ et tous les petits enfants ne

chantoient autre chose; mais revenons à notre relation.

«Les compagnies rentrèrent dans le chasteau le mercredy au soir. Le

jeudy matin, M. le mareschal s'estant trouvé plus incommodé que le

jour précédent, il fut obligé de demeurer au lit; mais M. le comte

de Montaigu sortit et se rendit au palais, où le Parlement s'estoit

assemblé; il y fut conduit par la compagnie des gardes de M. le

maréchal, par ce qu'il y avoit de gentilhommes dans la ville et par

deux compagnies de la garnison. Mais vous allez apprendre une

insolence extrême. Comme il marchoit avec toute cette escorte, il

voulut passer devant la maison du sieur Viney, où cette canaille

estoit toujours attachée et sans s'émouvoir. Il vit que devant luy

et devant cette escorte cette canaille démolissoit cette maison. Il

y envoya des mousquetaires pour les chasser; quand ils sortoient

par une porte ils rentroient par l'autre. Enfin, Monsieur, il fut

contraint de les laisser faire et a continué son chemin au palais.

Il n'y fut pas rentré que le palais fut aussitost remply de cette

canaille criant: _Vive le roy sans gabelle!_ et demandant

insolemment leurs prisonniers, menaçant le Parlement que, s'il ne

les rendoit pas, et si l'on n'abolissoit pas la marque de l'estain,

le droit de tabac, les 5 sols par boisseau sur le bled, le

contrôle des exploits et le papier timbré, mesme les 5 sols sur

chaque agneau que l'on tue aux boucheries, qui sont des droits

establis depuis trois ou quatre ans pour le paiement des debtes de

la ville, ils alloient saccager tout, et qu'enfin ils vouloient

qu'on commençast par leur rendre leurs prisonniers. Le Parlement,

qui s'estoit assemblé pour faire quelque exemple sur cette canaille

emprisonnée, jugea, après avoir sérieusement réfléchi sur l'estat

de toutes choses et pris l'avis de M. le comte de Montaigu, qu'il

n'estoit pas à propos de rien entreprendre que cette canaille ne

fust entièrement désarmée, et l'on résolut seulement un arrest

portant deffense à toutes personnes de s'attrouper; que cependant

des commissaires du Parlement qui furent nommez se transporteroient

en tous les quartiers de la ville pour tascher de restablir la

tranquillité dans les esprits mutinez, et après cette résolution

prise, l'assemblée s'estant séparée, plusieurs de Messieurs du

Parlement furent conduits dans leurs maisons par cette canaille,

les menaçant que, si leurs prisonniers n'estoient rendus, ils

feroient main-basse sur tout le monde. L'après-disnée ils

rencontrèrent le pauvre M. Tarneau, conseiller au Parlement, dans

la rue, qui se retiroit chez luy, auquel ils demandèrent leurs

prisonniers, et sur ce qu'il ne leur répondit pas à leur fantaisie

et qu'il se mit en devoir d'entrer chez luy, estant proche de sa

maison, ils lui tirèrent un coup de fusil dont il tomba. Sa femme,

qui vit l'action, courut au devant de luy, et, comme elle le releva

de terre, ils le massacrèrent entre ses bras de plusieurs coups de

poignard et d'espée, et luy donnèrent mille coups après sa mort.

Cette pauvre femme reçut aussy divers coups, mais ils se

contentèrent de la frapper sans la tuer. De là ils prirent

prisonniers MM. le président de Lalanne, Marboutin et Dandrault,

conseillers au Parlement en ostage, et mandèrent fort bien à M. le

mareschal et à M. de Montaigu, par un jurat qu'ils prirent aussy et

qu'ils envoyèrent avec deux ou trois cents de ces mutinez, que si

on ne leur rendoit pas leurs prisonniers, la vie de ces messieurs

en répondrait et qu'ils ne donnoient de temps pour deslibérer à

cela que celuy du retour du jurat: de sorte qu'il fut jugé à propos

de rendre les prisonniers, ce qui fut exécuté sur-le-champ; mesme

ils demandoient qu'on leur deslivrast Calle, capitaine du guet, que

l'on dit avoir tué le charpentier, mais cet article leur fut dénié,

et néantmoins ils remirent ces messieurs en liberté. Voilà ce qui

se passa le jeudy.

«Le vendredy, M. le mareschal se trouva un peu mieux; il voulut

sortir et parler à cette canaille, et, comme il fut adverty d'une

grande consternation dans l'esprit de tous ceux que l'on peut

trouver estre bons bourgeois, sur l'avis qui luy fut donné que ces

mutins s'estoient armez et retranchez dans le quartier

Saint-Michel, il prit résolution d'y aller vendredy matin en

personne, assisté de toute la noblesse, qui est icy au nombre de

cent ou cent vingt personnes au plus, d'un détachement d'environ

cent hommes de cette garnison, pour parler à cette canaille et voir

ce qu'elle demandoit pour se désarmer; enfin, il fut en cet

équipage, et quand il y arriva, il les trouva en très-bon ordre en

bataille dans le cimetière de Sainte-Croix et sur le boulevard, au

nombre de plus de huit cents hommes. Comme il fut à vingt pas

d'eux, un _pelloustre_[511] d'entre eux tout vestu de guenilles,

qui estoit à leur teste, se détacha et s'en vint le sabre haut, à

trois pas de la teste du cheval de M. le mareschal, et là, M. le

mareschal, qui le vit venir, luy demanda: «Eh bien, mon ami, à qui

en veux-tu? As-tu dessein de me parler?» Ce misérable sans

s'estonner luy respondit: «Ouy, dit-il, je suis député des gens de

Saint-Miquau[512] pour bous dire qu'ils sont bons serbitours d'au

Rey, mais qu'ils ne bollent point de gabelles, ny de marque

d'estain, ny de tabac, ny de papier timbré, ni de controlle

d'exploits, ny de cinq sols sur boisseau de bled, ni de greffes

d'arbitrage.» A cela, M. le mareschal luy respondit fort doucement:

«Eh bien, mon amy, puisque tu m'assures que les gens de

Saint-Michel sont bons serviteurs du roy, je suis ici pour les

assurer que je les viens prendre sous ma protection, pourvu qu'ils

se désarment et qu'ils se remettent dans leur devoir, et leur

promets que je me rendray leur intercesseur auprès du roy.--Eh

bien, reprit le pelloustre, si cella est, donnez-nous un arrest du

Parlement pour cella, et nous seront contents; à la charge aussy

que vous nous obtiendrez une amnistie pour tout ce que nous venons

de faire; sans quoy nous vous déclarons que nous allons faire

main-basse sur tout et que nous sommes résolus de périr plustôt que

de souffrir davantage.» M. le mareschal leur respondit, ne voyant

pas pouvoir mieux faire, qu'il s'en alloit de ce pas au Parlement

pour leur faire donner la satisfaction qu'ils demandoient; et de

fait l'on fut au Parlement, où tout le peuple armé suivit, et là

l'on donna l'arrest dont vous trouverez copie cy-joint.

«Depuis cet arrest et en attendant l'amnistie que M. le mareschal

leur a promise, ils se sont séparez, mais il est très-seur que, si

le courrier qui l'est allé demander ne la rapporte pas, ils se

remettront sous les armes et feront pis que jamais. Voilà,

Monsieur, la vérité de tout ce qui s'est passé, suivant que je l'ai

pu recueillir jusqu'à ce jourd'huy, 30 mars, à trois heures après

midy.

«Je ne puis oublier de vous dire que j'ay une très-grande

obligation à M. le comte de Montaigu, qui m'a reçeu dans le

chasteau très-honnestement, et que vous luy en devez un

remerciment; et demandez pour moy et pour tous les vostres la

continuation de sa protection, car j'ay bien peur que cette

retraite nous soit nécessaire encore pour quelques jours, et que,

jusques à l'arrivée du courrier de M. le mareschal, party dès ce

matin, il n'y a aucune seureté dans Bourdeaux pour tous ceux qui

font les affaires du roy. Je n'ay ny vie ny biens que je ne

voulusse tres-volontiers sacrifier pour son service, mais je crois

que l'estat des choses vous fera approuver la précaution que j'ay

prise de me mettre en seureté, puisque personne ne croyoit y estre

dans Bourdeaux, et que Mme la mareschale et Mme l'intendante

ont creu n'en pouvoir trouver que dans ce lieu; or vous pouvez

croire qu'il y en avoit beaucoup moins pour moy que pour elles. Je

crois assurément qu'il est de polit que d'approuver ce qui a esté

fait, mais j'ay bien peur qu'à la cour on ne soit pas de ce

sentiment et que l'exemple de Bourdeaux attire après soy du

désordre dans tout le reste de la province.»

Ce ne fut là, il est vrai, que le premier acte de cette émeute, une des

plus fâcheuses pour le pouvoir central dont l'histoire ait conservé le

souvenir. Malgré les craintes exprimées à la fin de sa lettre par le

commis du receveur général, la cour accorda l'amnistie qui lui avait été

demandée, et approuva également les exemptions d'impôts auxquelles le

Parlement avait consenti. On peut se figurer combien cet acquiescement à

des conditions imposées par la révolte, dut coûter à Louis XIV et à

Colbert. Sans doute ils savaient bien tous les deux que cette faiblesse,

commandée par les circonstances, serait essentiellement temporaire, et

que l'occasion se présenterait bientôt de reprendre avec usure, à l'aide

de la force et de l'autorité combinées, les droits que la force seule

avait usurpés. Ils cédèrent donc, mais de mauvaise grâce et avec une

apparence de contrainte assez marquée pour que les révoltés n'en

augurassent rien de bon. C'est ce que la lettre suivante, adressée à

Colbert par M. de Sève, intendant de Guyenne, le 24 avril 1675, fait

comprendre à merveille. Cette lettre, de laquelle il résulte que les

procureurs, les négociants, la classe moyenne, les étrangers et les

religionnaires faisaient cause commune avec les artisans et le peuple de

Bordeaux, prouve à quel point l'irritation avait été portée par les

nouveaux édits, et les assertions qu'elle contient tirent surtout une

grande autorité de la qualité même du fonctionnaire qui les a formulées.

Il faut en effet que la position fût bien alarmante pour que l'intendant

de Guyenne osât écrire à Colbert, auteur principal et ministre

responsable des nouveaux édits, _que, si le roy d'Angleterre voulloit

profiter des dispositions de la province, il donnerait dans la

conjoncture beaucoup de peine_. Voici donc cette lettre

très-caractéristique, et que je reproduis sans en supprimer un seul mot,

quoi qu'il en puisse coûter à l'amour-propre national.

«Monsieur,

«Les esprits des artisans de Bordeaux paroissoient la semaine

passée dans un assez grand calme; j'y vois présentement, un peu

plus d'agitation; après en avoir cherché la cause avec soin et

entretenu en particulier quelques-uns des chefs de party je ne

doute plus que les procureurs, les huissiers et les notaires ne

travaillent tous les jours à entretenir le feu. Nous avions

doucement fait confirmer au peuple que, pour s'assurer l'exemption

des droits qui se levoient sur le bled, sur le lard et sur les

agneaux, et la suppression de ceux du tabac et de l'estain, il

devoit de luy-mesme demander le restablissement du papier timbré,

du controlle et des greffes des arbitrages, qui ne regardent en

aucune façon la populace; les bayles et sindics des mestiers, et

ceux des artisans qui avoient paru les plus échauffez dans les

derniers désordres, y estoient disposez, et presque tout le peuple

estoit dans les mesmes sentiments, c'eust esté un grand coup pour

empescher le reste de la province de demander la suppression des

mesmes édicts; mais en une nuit ces bonnes dispositions ont changé,

et les notaires, procureurs et huissiers ont tant fait par

l'intrigue de leurs émissaires et par eux-mesmes que la populace

est résolue à ne souffrir aucun changement à l'arrest que le

Parlement lui accorda pour appaiser la sédition. Ce que je trouve,

Monsieur, de plus fascheux est que la bourgeoisie n'est guère mieux

intentionnée que le peuple; les marchands qui trafiquent en tabac,

et qui en outre de la cessation de leur commerce se voyoient

chargés de beaucoup de marchandises de cette nature que les

fermiers refusoient d'achepter, et qu'il ne leur estoit pas permis

de vendre aux particuliers, sont bien aises que le bruit continue

pour continuer avec liberté le débit de leur tabac; les autres

négociants s'estoient laissé persuader ou du moins avoient feint de

l'estre que, du tabac, on vouloit passer aux autres marchandises;

les estrangers habitués icy fomentent de leur costé le désordre, et

je ne croy pas, Monsieur, vous devoir taire qu'il s'est tenu des

discours très-insolents sur l'ancienne domination des Anglois, et

si le roy d'Angleterre voulloit profiter de ces dispositions et

faire une descente en Guyenne, où le party des religionnaires est

très-fort, il donneroit dans la conjoncture présente beaucoup de

peine. Jusqu'icy, Monsieur, le Parlement de Bordeaux a fait en

corps, et chaque officier en particulier, tout ce qu'on pouvoit

souhaiter du zèle de cette Compagnie, mais vous cognoissez

l'inconstance des Bordelois, et d'ailleurs ils témoignent

publiquement la douleur qu'ils ont que le roy ne leur ayt pas

voulu marquer par une lettre la satisfaction que Sa Majesté a de

leur conduite.

«Après vous avoir rendu compte de l'estat de la ville de Bordeaux,

je suis obligé, Monsieur, de vous dire qu'à Périgueux le peuple

commence à menacer ceux qui sont employés aux affaires du roy, et

le commis à la recette des tailles n'est pas exempt de la peur. En

plusieurs lieux du Périgord ceux qui s'estoient chargés du

controlle des exploits ont renoncé à ces fonctions pour ne pas

s'exposer à la haine du peuple, et l'on aura peine à trouver des

gens qui veulent prendre leurs places. On me mande en mesme temps

de Bergerac que les habitants demandent hautement de jouir des

mesmes exemptions qu'on a accordées à ceux de Bordeaux après la

première sédition. Cependant, Monsieur, jusqu'icy il n'y a que du

mouvement, mais il peut arriver du désordre, et je crains que

l'exemple de Bordeaux ne soit suivi dans quelqu'une des villes de

la province.

«La nouvelle de celuy de Rennes, qui se respandit hier dans

Bordeaux, y fait un très-méchant effet. Je vous informeray

soigneusement de tout ce qui se passera et ne quitteray point cette

ville à moins que le service du roy ne m'oblige absolument d'aller

d'un autre costé.

«DE SÈVE[513].»

Ainsi l'agitation gagnait chaque jour du terrain et se répandait de

Bordeaux sur les différents points de la province, d'où elle passait, de

proche en proche, aux provinces limitrophes. Le 27 avril, M. de Sève

écrivait à Colbert: «A Pau, on tire des coups de fusil aux environs de

la maison où le bureau de papier timbré est établi.» Quelque temps

après, le 10 du mois de juin, le bureau du papier timbré de Monségur fut

brûlé par le peuple, et une insurrection éclata pour le même sujet à La

Réole. Mais déjà l'autorité, revenue de sa première frayeur, s'était en

quelque sorte reconstituée, et les révoltés n'avaient plus le champ

libre comme à Bordeaux, dans les trois dernières journées du mois de

mars. A La Réole, on fit onze prisonniers, parmi lesquels se trouvaient

quatre femmes, et cette fois on les garda. Le temps des représailles

était venu. Un peu avant, on avait saisi dans les rues de Bordeaux un

crocheteur et un porteur de chaises qui faisaient quelque bruit. On les

jugea, et, au grand étonnement de la population, qui n'avait pas paru

prendre cette affaire au sérieux, tant l'accusation était hasardée, ils

furent condamnés aux galères comme séditieux. A ce sujet, le premier

président du Parlement de Bordeaux, M. d'Aulède, écrivit à Colbert, le

15 mai 1675, une étrange lettre où on lit ce qui suit: _Il y avoit bien

de quoi faire moins, mais non de quoi faire plus... Je vous dis cecy,

Monsieur, affin de vous faire, s'il vous plaist, connoistre que je n'y

ai rien négligé_.» Pendant que le procès des onze prisonniers de La

Réole s'instruisait, M. de Sève reçut une lettre anonyme assez curieuse

dont il envoya une copie à Colbert. Dans cette lettre, le _quartier

Saint-Michel_ lui donnait avis de ne point fâcher le pauvre peuple de La

Réole, et de ne point faire comme aux misérables catholiques de

Bergerac, «pour de l'argent et pour favoriser les huguenots.»

«Si en cecy vous donnez quelque chose à nostre désir, ajoutait le

quartier Saint-Michel, la reconnoissance vous en sera asseurée aux

applaudissements de nostre part, et si, au contraire, vous méprisez

nostre souhait, tenez-vous pour asseuré qu'il vous en sentira

malgré avant peu de temps.... Si vous estes sage, mesnagez bien les

intérêts du roy _par quelque autre voye plus honneste que celle des

partisans_; et pour l'amour de Dieu, de vous et de nous, vivons et

mourons en paix.

«_Sancte Michel, ora pro nobis_, ce 17 juin et le reste de nos

jours[514].»

En adressant cette lettre à Colbert, M. de Sève lui manda que l'amitié

de Messieurs de Saint-Michel ne le ferait pas manquer à son devoir, et

que leurs menaces n'auraient pas plus de pouvoir sur son esprit. Peu de

temps après, le peuple de Bordeaux sut à quoi s'en tenir sur les

dispositions de cet intendant. Malgré le désir de repos que semblait

indiquer la lettre anonyme du quartier Saint-Michel, le 17 août 1675, de

nouveaux troubles y éclatèrent au sujet du papier timbré, dont on

annonçait le rétablissement. Depuis les fâcheux désordres du mois de

mars, la cour n'attendait qu'une occasion favorable pour prendre sa

revanche. Cette fois, comme on le pense bien, le peuple eut le dessous;

on tira sur lui, et quelques hommes furent tués. C'était désormais au

quartier Saint-Michel à demander grâce, et c'est ce qu'il fit, le curé

en tête. On répondit à cette démarche par une quarantaine

d'arrestations. Quelques jours après, le 21 août, le maréchal d'Albret

mandait à Colbert: «Hier on commença d'en pendre deux dans la place

Saint-Michel, et aujourd'huy on continuera, ainsi que le reste de la

semaine, de donner au public tous ces exemples de sévérité.» Et

pourtant, le lendemain même, M. de Sève écrivait de son côté à Colbert:

«Le peuple est ici dans une grande consternation, mais la crainte de la

potence n'a pas déraciné de leur coeur l'esprit de révolte, et la plupart

des bourgeois ne sont guère mieux disposés.» En effet, neuf jours plus

tard, malgré tous ces exemples, un nouveau soulèvement éclatait à La

Bastide, où l'un des principaux agents de la sédition fut fait

prisonnier, condamné à être roué et exécuté. Cependant, malgré les

appréhensions de l'intendant, l'esprit de révolte se calma peu à peu. A

partir du mois de septembre 1675, la correspondance de Colbert ne fait

plus mention d'aucune révolte en Guyenne. Sans doute tous les droits

dont, au mois de mars précédent, le Parlement de Bordeaux avait accordé

l'exemption à cette ville, sur la demande des plénipotentiaires du

quartier Saint-Michel, ne tardèrent pas à être rétablis et furent dès

lors perçus sans opposition.

Pendant que cela se passait à Bordeaux et dans la province de Guyenne,

la ville de Rennes et la Bretagne entière s'étaient soulevées contre les

édits financiers dont la guerre avait fait une nécessité à Colbert,

notamment contre ceux concernant le papier timbré et le tabac. On a vu,

par la lettre de M. de Sève, le _méchant effet_ que la révolte de Rennes

avait produit à Bordeaux; celle de la Guyenne réagit à son tour sur les

populations de la Bretagne, et bientôt une grande partie de cette

province fut sous les armes. C'est à Rennes même, le 18 avril 1675, que

les désordres commencèrent par le pillage des bureaux où l'on vendait

le papier timbré et le tabac. Il faut convenir, au surplus, que le

mécontentement de la Bretagne était excusable. Au commencement de 1674,

on avait révoqué tous les édits qui _étranglaient_ la province, suivant

la piquante expression de Mme de Sévigné, et les États avaient dû

prouver la reconnaissance que leur inspirait un pareil bienfait par une

contribution volontaire de 2,600,000 livres, augmentée d'un _don

gratuit_ d'égale somme; en tout 5,200,000 livres. Or, un an après, les

mêmes édits furent rétablis. M. le duc de Chaulnes était alors

gouverneur et M. de Lavardin lieutenant général en Bretagne. Le premier

crut qu'il viendrait à bout de ce mouvement avec les forces dont il

disposait habituellement; mais il n'en fut rien, et le peuple le

repoussa chez lui à coups de pierres. Quelque temps après, «le 18

juillet à midi, dit une relation contemporaine, certains particuliers

inconnus entrèrent tumultuairement sous les voûtes du palais,

enfoncèrent les portes des bureaux du papier timbré, emportèrent tout ce

qu'il y avait de papiers, brisèrent les timbres. Les habitants ayant

pris les armes, et s'étant promptement transportés sur la place du

palais, firent une décharge sur les tumultueux, l'un desquels tomba sur

la place[515].» On vit alors que les ressources ordinaires ne

suffiraient pas, et on fit marcher cinq mille hommes sur la province.

C'était depuis quelque temps l'avis de M. de Lavardin qui écrivait à

Colbert dès le mois de juin, _sans autre date_:

«Les troupes seroient plus nécessaires dans la Basse-Bretaigne

qu'au Mans. C'est un pays rude et farouche qui produit des

habitants qui lui ressemblent. _Ils entendent médiocrement le

français et guère mieux la raison._ A l'esgard de ce pays-là, il

est à souhaitter que l'autorité y soit soutenue par des forces

convenables[516].»

Une autre lettre de M. de Lavardin, du 29 juin, portait «qu'il y avait

encore quelque tumulte dans la Basse-Bretagne, bien que les

attroupements eussent cessé en partie; que c'était un pays farouche, dur

et rude, où les rayons du soleil n'arrivaient que dans un grand

éloignement, et que cette extrémité du monde et du royaume avait besoin

de la _justice du prince_ si elle ne se rendait promptement digne de sa

bonté.» M. de Lavardin ajoutait que trois choses lui semblaient devoir

contribuer à l'affermissement de la tranquillité: le _changement du

Parlement_, dont un nouveau semestre allait entrer en service;

l'approche de la récolte des blés qui occuperait les paysans «en

éloignant ces rustres des autres pensées où l'oisiveté et l'ivrognerie

les jetoient;» enfin, la réunion des États, où l'on trouverait peut-être

quelques remèdes aux maux de la province, _dont la misère étoit plus

grande qu'on ne croyoit, le commerce n'allant point_.

De son côté, le duc de Chaulnes mandait à Colbert, le 12 juin 1675, que

le seul moyen de prévenir les soulèvements à Rennes était de ruiner

entièrement les faubourgs. «Il est un peu violent, mais c'est l'unique,»

disait le gouverneur. Dans la même lettre, il attribuait tout le mal aux

mauvaises dispositions du Parlement et proposait de le transférer à

Dinan. Trois jours après, en rendant compte à Colbert d'une nouvelle

émeute qui venait d'avoir lieu à Rennes, le duc de Chaulnes ajoutait

dans un post-scriptum en chiffres:

«Ce qui est très-vray est que le Parlement conduit toute cette

révolte; le calme est à l'extérieur estably, mais l'on conseille au

peuple de ne pas quitter les armes tout à fait, qu'il faut qu'il

vienne au Parlement pour demander la révocation des édits, et

particulièrement du papier timbré, et depuis les procureurs jusques

aux présidents à mortier, le plus grand nombre va à combattre

l'autorité du roy; c'est la pure vérité, et il ne faut pas estre

icy fort éclairé pour la connoistre[517].»

C'étaient, on le voit, les mêmes motifs de résistance, les mêmes mobiles

qu'à Bordeaux, avec cette différence qu'à Rennes le Parlement était

accusé de prendre ouvertement le parti des procureurs dont l'impôt du

papier timbré devait en effet amoindrir considérablement les bénéfices,

par suite de l'augmentation des frais de procédure. Le 26 janvier 1675,

M. de Chaulnes informa Colbert que l'agitation était grande dans

l'évêché de Cornouailles, même contre les curés, que les paysans

accusaient de trahison, et que, d'ailleurs, la misère était telle qu'on

devait tout craindre de leur rage et de leur brutalité. Une lettre du 30

juin portait que dans l'évêché de Quimper les paysans s'attroupaient

tous les jours, et que leur rage s'était maintenant tournée contre les

gentilshommes dont ils avaient reçu de mauvais traitements, «les ayant

blessés, pillé leurs maisons et même brûlé quelques-unes.» Enfin, une

lettre de M. de Chaulnes, du 13 juillet 1675, faisait connaître à

Colbert qu'un Père Jésuite qu'il avait envoyé vers les paysans de

l'évêché de Quimper venait de lui rapporter que de leur propre aveu,

«beaucoup d'entre eux croyaient estre ensorcelés et transportés d'une

fureur diabolique, qu'ils connaissaient bien leur faute, mais que la

misère les avait provoqués à s'armer, et que les exactions et mauvais

traitements de leurs seigneurs, qui les faisaient travailler

continuellement à leurs terres, n'ayant pour eux non plus de

considération que pour des chevaux, tout cela joint à l'establissement

de la gabelle et à la publication de l'édit sur le tabac dont il leur

était impossible de se passer, avait fait qu'ils n'avaient pu s'empêcher

de secouer le joug.»

Les dispositions de la province étaient, comme on voit, très-peu

rassurantes. Depuis le commencement des troubles, le duc de Chaulnes

demandait des renforts de troupe. L'émeute qui eut lieu à Rennes, le 18

juillet, leva tous les obstacles, et il parut sans doute au gouvernement

que le moment d'agir avec vigueur et sans miséricorde était arrivé, à

moins de s'exposer, par suite de cette impunité, à voir l'agitation

gagner tout le royaume. Ici les documents administratifs se taisent, et

peut-être n'ont-ils pas été classés à dessein parmi les dépêches

adressées à Colbert; mais les lettres de Mme de Sévigné contiennent

de nombreux et tristes détails sur les suites de cette campagne de M. de

Chaulnes contre «ces pauvres Bas-Bretons qui s'attroupaient quarante,

cinquante par les champs, et dès qu'ils voyaient des soldats, se

jetaient à genoux en disant _meaculpa_, le seul mot français qu'ils

savaient[518].» Le 27 octobre suivant, Mme de Sévigné écrivait

encore: «On a pris à l'aventure vingt-cinq ou trente bourgeois que l'on

va pendre.» Enfin, sa lettre du 30 octobre 1675 résume énergiquement les

scènes de désolation qui furent la terrible conséquence du pillage de

quelques bureaux de papier timbré.

«Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement

cinq mille hommes, car il en est encore venu de Nantes. On a fait

une taxe de 100,000 écus sur les bourgeois, et, si on ne trouve pas

cette somme dans vingt-quatre heures, elle sera doublée et exigible

par les soldats. On a chassé et banni toute une grande rue et

défendu de les recueillir sous peine de la vie; de sorte qu'on

voyoit tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants,

errer et pleurer au sortir de cette ville, sans savoir où aller,

sans avoir de nourriture ni de quoy se coucher. Avant hier on roua

un violon qui avait commencé la danse et la pillerie du papier

timbré; il a esté écartelé après sa mort et ses quartiers exposés

aux quatre coins de la ville. _Il dit, en mourant, que c'étoient

les fermiers du papier timbré qui luy avaient donné 25 écus pour

commencer la sédition, et jamais on n'a pu en tirer autre chose._

On a pris soixante bourgeois, on commence demain à pendre. Cette

province est un bel exemple pour les autres, et surtout de

respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne point leur

dire d'injures et de ne point jeter de pierres dans leur

jardin[519].»

Puis enfin, le 3 novembre, Mme de Sévigné écrit: «Les rigueurs

s'adoucissent; _à force d'avoir pendu, on ne pendra plus_.»

Quant au Parlement de Bretagne, il fut transféré à Vannes pendant

quelque temps; double punition qui frappait à la fois les membres de

cette Compagnie et la ville de Rennes, «car, disait encore Mme de

Sévigné, Rennes sans Parlement ne vaut pas Vitré.»

On aura remarqué que ce malheureux violon qui fut roué à Rennes avoua

qu'il avait reçu 25 écus des fermiers du papier timbré pour _commencer

la sédition_. Ces fermiers avaient-ils fait une affaire onéreuse, et

désiraient-ils que leur bail fût résilié? Qui sait? Ce qui fut constaté,

c'est que beaucoup de receveurs, s'attendant à être pillés, déclaraient

des sommes plus fortes qu'ils n'avaient en réalité dans leurs caisses;

ce qui est certain encore, c'est qu'un receveur de Nantes ayant accusé

250,000 livres, et sa caisse ayant été mieux gardée qu'il ne l'espérait,

on n'y trouva, vérification faite, que 64,000 livres. Il est fâcheux que

M. de Lavardin, qui signala ce fait à Colbert dans sa lettre du _mois_

de juin 1675, n'ait pas fait connaître en même temps si cet honnête

receveur avait été roué ou pendu; et, en vérité, il faut convenir que

celui-là le méritait bien.

Telles furent ces terribles _penderies_ de Guyenne et de Bretagne. Il

est aisé de comprendre, d'après ce qui se passa dans ces deux provinces,

que l'exécution des édits sur le papier timbré, sur la vente du tabac,

sur la marque de l'étain, etc., dut rencontrer dans tout le royaume une

opposition sourde, mal comprimée, et d'autant plus excusable que le

défaut des débouchés des produits du sol, joint aux charges de la guerre

et à l'anéantissement du commerce qui en résultait, rendaient les

nouveaux impôts véritablement très-difficiles à acquitter.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 53 / 189 题