SIRE,

«Toutes les campagnes de Votre Majesté ont un caractère de surprise

et d'estonnement qui saisit les esprits et leur donne seulement la

liberté d'admirer, sans jouir du plaisir de pouvoir trouver quelque

exemple;

«La première, de 1667, douze ou quinze places fortes avec une bonne

partie de trois provinces;

«En douze jours de l'hiver de 1668, une province entière;

«En 1672, trois provinces et quarante-cinq places fortes.

«Mais, Sire, toutes ces grandes et extraordinaires actions cèdent à

ce que Votre Majesté vient de faire. Forcer six mille hommes dans

une des meilleures places de l'Europe, avec vingt mille hommes de

pied, les attaquer par un seul endroit, et ne pas employer toutes

ses forces pour donner plus de matière à la vertu de Votre Majesté;

il faut avouer qu'un moyen aussi extraordinaire d'acquérir de la

gloire, n'a jamais été pensé que par Votre Majesté. Nous n'avons

qu'à prier Dieu pour la conservation de Votre Majesté. Pour le

surplus, sa volonté sera la seule règle de son pouvoir.

«Jamais Paris n'a témoigné tant de joie. Dès dimanche au soir, les

bourgeois, de leur propre mouvement, sans ordre, ont fait partout

des feux de joie, qui seront recommencés ce soir après le _Te

Deum_[565].

L'anecdote suivante donne à la lettre qu'on vient de lire une singulière

signification, et montre quels durent être les écueils de la position de

Colbert, à partir de 1672. La guerre traînant en longueur et exigeant

sans cesse de nouveaux efforts, le roi avait dit un jour à ce ministre

qu'il lui faudrait 60 millions de plus pour l'_extraordinaire des

guerres_. Effrayé par ce chiffre, Colbert répondit tout d'abord qu'il ne

croyait pas pouvoir fournir à cette dépense. «_Songez-y_, reprit Louis

XIV, _il se présente quelqu'un qui entreprendrait d'y suffire, si vous

ne voulez pas vous y engager_.» Colbert resta longtemps sans retourner

chez le roi, et ses commis le virent occupé à remuer tous ses papiers,

ignorant ce qu'il faisait, _encore moins ce qu'il pensait_. Enfin, le

roi lui fit dire d'aller à Versailles. Il y alla, et les choses

reprirent leur train ordinaire. On prétend, dit Charles Perrault après

avoir raconté ce fait, que la difficulté de faire face à un pareil

surcroît de dépenses l'avait engagé à se retirer; mais que sa famille

lui persuada de ne point quitter la partie, _et que c'était un piège

qu'on lui tendait pour le perdre en l'éloignant des affaires_. Colbert

resta donc ministre; «mais, ajoute Perrault, tandis qu'auparavant on le

voyait se mettre au travail en se frottant les mains de joie, depuis cet

événement, il ne travailla plus qu'avec un air chagrin et même en

soupirant. De facile et aisé qu'il était, il devint difficultueux, et

l'on n'expédia plus, à beaucoup près, autant d'affaires que dans les

premières années de son administration[566].

Ainsi, par un singulier retour de fortune, l'accusateur, le remplaçant

de Fouquet en était venu au point, vers la fin de sa vie, de craindre un

piège dont les auteurs, s'ils eussent réussi, ne lui auraient pas

seulement ôté le pouvoir. Aveuglé par ce vertige de la faveur auquel si

peu d'hommes savent résister, comme Fouquet, à qui lui-même, vingt ans

auparavant, reprochait l'orgueil de ses alliances, il avait, de la même

manière, cherché des appuis dans les plus puissantes familles du

royaume, et le même reproche venait l'atteindre. Ses ennemis craignaient

ou feignaient de craindre son insatiable ambition et lui prêtaient de

coupables projets[567]. Une lettre de Mme de Maintenon elle-même

montrera, tout à l'heure, qu'ils l'accusaient de tramer _des desseins

pernicieux_. Quels étaient ces desseins? Peut-être d'usurper le rôle du

cardinal de Richelieu, de Mazarin, de devenir comme eux premier ministre

et ministre dirigeant. Il est certain qu'avec un prince moins altier,

moins absolu que Louis XIV, Colbert aurait atteint ce but: «Je crois, a

dit Gourville, que son ambition était plus grande que le monde et

lui-même n'en jugeaient; mais quand il a voulu faire quelques démarches

pour excéder sa place, il a bientôt pu voir que le roi ne s'en

accommoderait pas.» On comprend en effet que, jaloux comme il l'était du

pouvoir, et surtout de l'apparence du pouvoir, Louis XIV n'eût jamais

souffert une pareille usurpation, mais Colbert devait le savoir mieux

que personne. Les bruits répandus contre lui, les desseins pernicieux

qu'on lui attribuait, étaient donc, sans aucun doute, inventés et

colportés par le _parti de la guerre_, pour le forcer à sortir du

Conseil.

La mort se chargea de ce soin, et, par malheur pour la France, au moment

où ses services lui eussent été le plus nécessaires. On était en 1683. A

cette époque, dit-on, Colbert, plus que jamais en butte à la

malveillance de la faction Louvois, cherchait à captiver les faveurs

incertaines de Louis XIV par un dernier effort plus digne d'un

courtisan que d'un grand ministre. Il projetait de faire construire sur

le terrain de l'hôtel de Soissons, où la Halle aux Blés a été bâtie

depuis, un vaste bassin au milieu duquel se serait élevé un immense

rocher portant à ses angles quatre statues colossales de fleuves, et

dominé par Louis XIV terrassant la Discorde et l'Hérésie. Déjà, un

artiste célèbre, le statuaire Girardon, avait fait le plan de cette

montagne de marbre et de bronze; mais, à la mort du ministre qui en

avait eu l'idée, ce projet fut abandonné, et son successeur eut le bon

esprit d'épargner à la France les frais de cette nouvelle

adulation[568].

Colbert était alors âgé de soixante-quatre ans. Depuis plusieurs années,

sa santé, altérée par un travail opiniâtre, lui commandait les plus

grands ménagements. Le 19 novembre 1672, il écrivait à son frère,

ambassadeur à Londres, qu'il avait l'estomac mauvais et qu'il suivait un

régime fort réglé, mangeant en son particulier, à dîner, un seul poulet

avec du potage, et, soir et matin, un morceau de pain avec un bouillon

ou choses équivalentes. Du reste, Colbert ajoutait qu'il se trouvait

très-bien de ce régime, qu'il commençait à reprendre sa santé et à

dormir mieux qu'auparavant[569]. Vers 1680, ayant accompagné le roi dans

un voyage aux Pays-Bas, il eut une fièvre maligne extrêmement violente,

dont les accès étaient de quinze heures. Un médecin anglais l'en guérit

avec du quinquina, ce qui mit ce remède à la mode[570]. Il y a donc lieu

de croire que ce ministre, déjà fortement éprouvé par plusieurs maladies

considérables, succomba à une nouvelle attaque, compliquée cette fois

d'une pierre qui s'était formée dans les reins. Cependant, d'après

quelques-uns de ses biographes, le chagrin que lui causa une injuste

réprimande du roi aurait avancé sa mort. On raconte même à ce sujet les

détails suivants.

Louvois surveillait avec une attention extrême les dépenses même les

plus minimes de son département[571]. Ayant cru découvrir qu'en sa

qualité de surintendant des bâtiments, Colbert avait passé quelques

marchés onéreux au Trésor, notamment pour la grille qui ferme la grande

cour du château de Versailles, il en donna avis au roi. A quelque temps

de là, Colbert rendit compte de cette dépense à Louis XIV qui reçut fort

mal ses explications. Après plusieurs choses très-désagréables, le roi

lui dit: «_Il y a là de la friponnerie_.--_Sire_, répondit Colbert, _je

me flatte au moins que ce mot-là ne s'étend pas jusqu'à moi_,--_Non_,

dit le roi, _mais il fallait y avoir plus d'attention_.» Et il ajouta:

«_Si vous voulez savoir ce que c'est que l'économie, allez en Flandre;

vous verrez combien les fortifications des places conquises ont peu

coûté_[572].»

Ce mot, cette comparaison, firent, dit-on, l'effet d'un coup de foudre.

Colbert tomba malade de la maladie dont il mourut, et ses dernières

paroles furent, en parlant du roi: «_Si j'avais fait pour Dieu ce que

j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé deux fois, et je ne sais ce

que je vais devenir_.» En apprenant sa maladie, le roi lui envoya un

gentilhomme et lui écrivit. Colbert reçut ce gentilhomme dans sa

chambre, mais en feignant de dormir, afin d'être dispensé de lui parler.

Quant à la lettre, il refusa de la lire en disant: «_Je ne veux plus

entendre parler du roi; qu'au moins à présent il me laisse tranquille_.»

Pour l'excuser de ce manque de respect, sa famille fut obligée de

prétexter qu'il n'avait plus voulu penser qu'à son salut.

Tous ces détails sont-ils bien exacts? Suivant son biographe

contemporain, «la joie qu'éprouva Colbert des succès que Duquesne venait

de remporter sur les Algériens, et la jalousie qu'il avait depuis

longtemps contre Louvois lui firent faire de si grands efforts pour bien

remplir les devoirs de toutes ses charges, que sa santé succomba enfin

sous un travail si continuel.» Le même écrivain ajoute qu'il se _forma

une pierre dans ses reins_, et qu'il mourut le 6 septembre 1683, après

avoir reçu les secours spirituels d'un vicaire de Saint-Eustache et du

père Bourdaloue[573]. Colbert avait fait son testament le 5

septembre[574]. En l'absence de documents plus explicites, la lettre

suivante, écrite le 10 septembre 1683 par Mme de Maintenon à Mme

de Saint-Géran, constate plusieurs faits intéressants et semble

confirmer, jusqu'à un certain point, l'ingratitude dont on prétend que

Colbert accusa Louis XIV au moment de mourir.

«Le roi se porte bien et ne sent plus qu'une légère douleur. La

mort de M. Colbert l'a affligé, et bien des gens se sont réjouis de

cette affliction. C'est un sot discours que les desseins pernicieux

qu'il avait, et le roi lui a pardonné de très-bon coeur _d'avoir

voulu mourir sans lire sa lettre pour mieux penser à Dieu_... M. de

Seignelay a voulu envahir tous ses emplois et n'en a obtenu aucun;

il a de l'esprit, mais peu de conduite. Ses plaisirs passent

toujours devant ses devoirs. Il a si fort exagéré les qualités et

les services de son père qu'il a convaincu tout le monde qu'il

n'était ni digne ni capable de le remplacer[575].»

Ainsi mourut, dans son hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs, un des

plus grands ministres qui aient honoré l'administration française. Il

mourut, on le voit, haï de ses collègues, du roi peut-être, et à coup

sûr du peuple, qui le regardait comme le promoteur d'une multitude

d'odieux impôts établis depuis 1672, du peuple de Paris surtout qui ne

pouvait lui pardonner d'avoir donné à bail les échoppes des halles, dont

il avait joui gratuitement jusqu'alors[576]. La haine de ce peuple fut

telle qu'on n'osa faire enterrer de jour le corps de celui qui en était

l'objet. Son convoi n'eut lieu que la nuit; encore fallut-il, dans la

crainte d'un plus grand scandale, le faire escorter par des archers du

guet, de son hôtel à l'église Saint-Eustache, où sa famille lui fit

construire ensuite un magnifique mausolée[577]. Puis, à peine la

nouvelle de sa mort s'est-elle répandue, que déjà les couplets, les

épigrammes, les satires, sur sa dureté et son avarice circulent de

toutes parts. «Riche par les seuls bienfaits du roi, qu'il ne dissipait

pas, a dit un de ses contemporains, prévoyant assez et le disant à ses

amis particuliers, la prodigalité de son fils aîné, il envoya au roi,

avant de mourir, le mémoire de son bien, qui montait à plus de 10

millions, et fit voir clairement que les appointements de ses charges et

les gratifications extraordinaires avaient pu, en vingt-deux ans,

produire légitimement une somme aussi considérable que celle-là[578].»

Mais le peuple, cela se conçoit, ne calculait pas ainsi. En comparant la

misère générale, principalement dans les campagnes, à l'opulence de

celui à qui, en raison de son titre et de son pouvoir, que l'on croyait

sans bornes, il faisait remonter la responsabilité des édits financiers

qui le ruinaient, l'idée qu'il avait perdu dans Colbert le défenseur le

plus zélé, le plus dévoué, ne lui venait pas même à l'esprit. Au

contraire, il donnait aveuglément carrière à sa rancune, à sa haine, à

ses plus mauvais instincts. Comme toujours, il se trouva dans le nombre

des mécontents, d'honnêtes rimeurs qui, renchérissant sur le tout, se

chargèrent de buriner, dans un langage bien digne des sentiments qui les

inspiraient, ces invectives de carrefours. Je me garderai bien d'en

reproduire ici la dixième partie, mais il importe que l'on en connaisse

quelques-unes. Il y a dans ces écarts de l'opinion populaire, à l'égard

d'un ministre à jamais illustre et digne de l'être, non-seulement pour

le bien qu'il avait rêvé, mais aussi pour tout ce qu'il a fait de grand

et de beau, une utile et salutaire leçon pour tous les temps. Les

quatrains qu'on va lire sont extraits d'un petit libelle ayant pour

titre: _la Beste insatiable ou le Serpent crevé_. Cette bête ou ce

serpent, c'est Colbert. Le titre promet. On va voir qu'il ne promet rien

de trop[579].

«Lorsque je vois Colbert dans la bière estendu,

Et qu'on fait sur son corps des solennels services,

Tous ces honneurs sont mes supplices,

Car je le voudrois voir pendu.....»

«Ce grand Colbert est mort; pleurez gens de finance,

Pleurez gros partisans, pleurez donneurs d'avis;

Son sublime sçavoir, qui vous a tant servis,

Ne sauroit plus troubler le repos de la France....»

«Il aimoit tant l'escorcherie,

Pour avoir l'argent à monceau,

Qu'il fist de sa maison de Seau

La source de la boucherie[580].»

«Vous l'avez fait mourir, ignorants médecins,

Ce ministre fameux, cet homme d'importance;

Vous croyez qu'il avoit la pierre dans les reins:

Il l'avoit dans le coeur, au malheur de la France...»

«Enfin Colbert n'est plus, et c'est vous faire entendre

Que la France est réduite au plus bas de son sort,

Car s'il restoit encore quelque chose à lui prendre,

Le voleur ne seroit pas mort[581]...»

En lisant ces grossières injures, une douloureuse réflexion se présente

à l'esprit: au nombre des ministres français dont le nom jette le plus

d'éclat dans nos annales, et qui, à des titres divers, sont aujourd'hui

les plus populaires, il faut placer au premier rang Sully, Richelieu,

Mazarin, Colbert et Turgot. Et pourtant, quel a été le jugement des

contemporains sur chacun d'eux? En haine de Sully, le peuple arrache ou

décapite les arbres que ce ministre avait fait planter sur les grands

chemins[582]; Richelieu fut détesté du peuple lui-même, qu'il délivra du

joug immédiat de ses mille maîtres pour ne lui en donner qu'un seul,

moins exigeant et plus éloigné; Mazarin, grand et habile ministre,

malgré sa rapacité, fit éclore une bibliothèque de libelles et fut exilé

deux fois. On vient de voir comment le peuple jugea Colbert, et le

respect qu'il eut pour ses dépouilles mortelles. Enfin, près d'un siècle

plus tard, par une étrange et singulière anomalie, Turgot tomba aux

applaudissements simultanés du peuple et de la cour. La justice

serait-elle donc impossible aux contemporains, même des plus grands et

des plus habiles, des plus dévoués et des plus intègres ministres? Cette

erreur d'une époque entière au sujet des hommes investis du

gouvernement, est en quelque sorte une calamité publique, car elle

habitue tous les ministres, même les plus incapables et les plus

mauvais, à croire, non sans motifs, il faut l'avouer, que leur influence

ne pourra être sainement appréciée que par la génération qui les suivra.

_Le peuple_, a dit un duc de Sforze de l'école de Machiavel, _ressemble

aux enfants: il crie quand on le torche_. Triste maxime dont la vérité a

déjà éclaté en France beaucoup trop souvent! Mais, soyons justes envers

le peuple. Comme Sully lui-même, comme Mazarin, quoique à un bien

moindre degré, Colbert manqua, par malheur, de désintéressement, vertu

essentielle, surtout aux yeux de la multitude, plus apte à la comprendre

que toutes les autres. L'immense fortune laissée par ce ministre et la

détresse du royaume pendant la seconde moitié de son administration,

mais surtout, la nature même des devoirs que lui imposaient ses

fonctions de contrôleur général, expliquent donc, jusqu'à un certain

point, sans la justifier toutefois, l'impopularité dont il fut l'objet.

Un écrivain du XVIIIe siècle, trop exalté peut-être dans son temps,

trop déprécié à coup sûr par le nôtre, Thomas, de l'Académie Française,

a tracé un parallèle extrêmement remarquable à beaucoup d'égards, même

au point de vue économique, de l'influence exercée par l'administration

de Sully et de Colbert. On me saura gré d'en reproduire, avant de

terminer, les traits principaux:

«Colbert et Sully, destinés tous deux à de grandes choses, furent

élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully

parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres

de la Ligue; Colbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le

règne orageux et faible de Louis XIII, les opérations brillantes,

mais forcées, de Richelieu, les querelles de la Fronde, l'anarchie

des finances sous Mazarin. Tous deux trouvèrent le peuple accablé

d'impôts et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus;

tous deux eurent le bonheur de rencontrer deux princes qui avaient

le génie du gouvernement, capables de vouloir le bien, assez

courageux pour l'entreprendre, assez fermes pour le soutenir,

désireux de faire de grandes choses, l'un pour la France, l'autre

pour lui-même; tous deux commencèrent par liquider les dettes de

l'État, et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations;

tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique;

ils surent également combiner la nature des divers impôts; mais

Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert

perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions; tous

deux diminuèrent les frais énormes de la perception, bannirent le

trafic honteux des emplois qui enrichissait et avilissait la cour,

ôtèrent aux courtisans tout intérêt dans les fermes; tous deux

firent cesser la confusion qui régnait dans les recettes et les

gains immenses que faisaient les receveurs; mais, dans toutes ces

parties, Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully, et de faire

revivre les anciennes ordonnances de ce grand homme. Le ministre de

Louis XIV, à l'exemple de celui de Henri IV, assura des fonds pour

chaque dépense; à son exemple, il réduisit l'intérêt de l'argent.

Tous deux travaillèrent à faciliter les communications; mais

Colbert fit exécuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu

que le projet. Ils connurent tous deux l'art de faire tomber sur

les riches et sur les habitants des villes les remises accordées

aux campagnes; mais on leur reproche à tous deux d'avoir gêné

l'industrie par des taxes. Le crédit, cette partie importante des

richesses publiques, qui fait circuler celles qu'on a, qui supplée

à celles qu'on n'a pas, paraît n'avoir pas été assez connu par

Sully, pas assez ménagé par Colbert[583]. Les monnaies attirèrent

leur attention; mais Sully n'aperçut pas les maux ou ne trouva que

des remèdes dangereux; Colbert porta dans cette partie une

supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à

lui-même. On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la

réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais

l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put

que désirer: l'un, dans un temps d'orage et sous un roi soldat,

annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les

sciences; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque

dans les plaisirs de l'esprit, donna au monde l'exemple, trop

oublié peut-être, d'honorer, d'enrichir et de développer tous les

talents. Sully entrevit le premier l'utilité d'une marine: c'était

beaucoup en sortant de la barbarie; nous nous souvenons que Colbert

eut la gloire d'en créer une. Le commerce fut protégé par les deux

ministres; mais l'un voulait le tirer presque entier des produits

des terres, l'autre des manufactures. Sully préférait, avec raison,

celui qui, étant attaché au sol, ne peut être ni partagé ni envahi,

et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire, Colbert ne

s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de

caprice ou de goût, et qu'il peut passer avec les artistes dans

tous les pays du monde. Sully fut donc supérieur à Colbert dans la

connaissance des véritables sources du commerce; mais Colbert

l'emporta sur lui du côté des soins, de l'activité et des calculs

politiques: dans cette partie, il l'emporta par son attention à

diminuer les droits intérieurs du royaume, que Sully augmenta

quelquefois, par son habileté à combiner les droits d'entrée et de

sortie, opération qui est peut-être un des plus savants ouvrages

d'un législateur[584]..... Sully, peut-être, saisit mieux la masse

entière du gouvernement; Colbert en développa mieux les détails:

l'un avait plus de cette politique qui calcule, l'autre de cette

politique des anciens législateurs qui voyaient tout dans un grand

principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée,

où il fallait sans cesse remonter de nouvelles roues; le plan de

Sully était simple et uniforme comme la nature. Colbert attendait

plus des hommes, Sully attendait plus des choses: l'un créa des

ressources inconnues à la France, l'autre employa mieux les

ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir plus

d'éclat, et celle de Sully dut acquérir plus de solidité[585].»

On a pu voir, en ce qui concerne Colbert, si cette appréciation des

principes qu'il porta dans l'administration est fondée. Je crois que les

faits l'ont démontré: une passion extrème pour le bien public et pour

la gloire de la France, un ardent désir d'alléger et d'égaliser le

fardeau des charges publiques, une probité sévère, irréprochable, la

haine innée du désordre, un profond sentiment de l'autorité, enfin une

activité prodigieuse, infatigable, tels furent les principaux mérites de

ce ministre; voilà les ressorts énergiques qui le portèrent au pouvoir

et qui lui valurent pendant longtemps une si grande, une si juste

influence. «M. Colbert, a dit Charles Perrault, ne connaissait guère

d'autre repos que celui qui consiste à changer de travail ou à passer

d'un travail difficile à un autre qui l'est un peu moins.» L'abbé de

Choisy a dit, de son côté, que c'était «un esprit solide, mais pesant,

né principalement pour les calculs.[586]» Peut-être cette organisation

explique-t-elle les grandes qualités et les erreurs de Colbert. On lui a

reproché de n'avoir pas su prendre une grande résolution et sortir du

Conseil quand il vit l'impossibilité de subvenir par les voies

ordinaires aux frais d'une guerre dont il désapprouvait la

continuation[587]. Effectuée dans des circonstances pareilles, sa

retraite aurait sans doute exercé une utile influence, et tout porte à

croire que les embarras de son successeur l'auraient bientôt fait

rappeler. Malheureusement, on vivait alors dans un temps où les

ministres ne quittaient le pouvoir que disgraciés, et Colbert était trop

ambitieux, trop jaloux de ne pas laisser amoindrir la position de sa

famille, pour faire un aussi grand sacrifice à ses convictions. Il resta

donc, mais à quelles conditions? Plus on relit la lettre de Mme de

Maintenon, plus on redoute qu'il n'ait en effet prononcé les paroles de

désespoir qu'on lui attribue, et qu'il ne soit mort sous l'impression de

quelque perfidie de ses ennemis. Ainsi finit donc, selon toutes les

apparences, cette noble vie. Tant de glorieux travaux, tant de veilles,

tant de rêves pour la prospérité de la France, méritaient-ils en même

temps l'ingratitude du roi et les outrages du peuple? La postérité s'est

chargée de répondre. J'ai essayé de faire connaître exactement les

conséquences des erreurs de Colbert. Mais, de quelques résultats

qu'elles aient été suivies, ces erreurs ne doivent pas faire oublier les

éminentes qualités de l'illustre ministre et les immenses services qu'il

a rendus à la France. Restaurateur des finances, réformateur de tous les

codes, créateur de la marine française, protecteur des arts et des

lettres, Colbert possède certes encore assez de titres au respect et à

l'admiration de ses concitoyens.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 55 / 189 题