PROJET DES DÉPENSES DE L'ÉTAT POUR L'ANNÉE 1672[477].

Maisons royales 8,500,000 liv.

Extraordinaire à cause de l'équipage d'armée 300,000

Étapes 2,000,000

Traités en Allemagne 2,468,000[478]

Angleterre 3,000,000

Suède 1,200,000

Ambassades 400,000

Comptant ès mains du roy 800,000[479]

Bâtiments 2,200,000

Menus dons et voyages 500,000

Dépenses extraordinaires 2,000,000

La Bastille 100,000

Marine 7,000,000

Galères 1,500,000

Fortifications du dedans du royaume 800,000

Ligues suisses 200,000

Commerce et manufactures 150,000

Canal de jonction des deux mers 300,000

Ouvrages publics 100,000

Pavé de Paris 100,000

Remboursements 200,000

Extraordinaire des guerres, artillerie et fortifications 33,321,020

Gratifications aux officiers d'armée 200,000

Pain de munition 4,000,000

___________

TOTAL[480] 71,339,020

Ainsi, la liste civile du roi s'élevait alors, en y comprenant

l'allocation pour les maisons royales, le _comptant_, les menus dons et

voyages, les dépenses extraordinaires, les bâtiments et les

gratifications aux officiers, à 14,200,000 liv., c'est-à-dire au

cinquième du budget de l'État. Mais il ne faut pas oublier, je le

répète, que ni les frais d'administration des provinces, ni les frais de

perception de l'impôt, ni les gages des officiers publics ne figuraient

à cette époque dans le budget.

Telle fut la dépense projetée pour 1672. La dépense effective fut de

87,928,561 livres[481]. En 1670, pendant la paix, la dépense projetée

avait été d'environ 70 millions, et la dépense effective de 77 millions.

Les crédits supplémentaires datent, on le voit, d'aussi loin que les

budgets. Pendant les années suivantes, la continuation de la guerre

enfla de plus en plus le chiffre des dépenses, qui furent liquidées à

131 millions pour 1679. Enfin, la nécessité de solder les dépenses

arriérées porta ce chiffre à 141 millions en 1681, et à 200 millions en

1682. Il fut réglé à 115 millions en 1683, année où mourut Colbert[482].

Pour faire face à cet accroissement de charges, Colbert fut obligé

d'avoir recours à ce qu'on appelait alors les _affaires

extraordinaires_. Dans le nombre de ces affaires, la création d'offices

jouait d'ordinaire un grand rôle, et, comme rien n'était plus facile,

c'est par là que l'on commençait toujours. C'était pourtant un expédient

détestable qui aggravait un mal déjà grand; mais, cette fois encore, il

fallut le subir. Colbert augmenta d'abord le prix des charges de

secrétaires du roi, trésoriers de France, notaires, procureurs; et

ceux-ci durent verser au Trésor, moyennant une élévation de gages

correspondante, le montant de l'augmentation à laquelle ils avaient été

taxés.

En même temps, on créa pour 900,000 livres de rente, on établit des

taxes sur les maisons bâties à Paris en dehors des limites tracées en

1638, on vendit les matériaux de la halle aux draps et aux toiles, et de

toutes les échoppes appartenant au roi dans la nouvelle enceinte de la

capitale, expédient nécessairement impopulaire, qui suscita contre

Colbert une irritation extrême. Ces diverses affaires et quelques autres

devaient rapporter 14,320,000 livres; mais l'habitude de tout mettre en

ferme, et sans doute aussi l'urgence des besoins, furent cause qu'on

s'adressa à ces _traitants_ si durement rançonnés, il y avait à peine

dix ans, par la Chambre de justice. Se souvenant du passé et pleins de

précautions pour l'avenir, ceux-ci exigèrent une remise d'un sixième,

pour laquelle on leur délivra une ordonnance de comptant de 2,333,333

livres, qui les mettait à l'abri de toute poursuite ultérieure. Quant

aux autres bénéfices attachés à l'affaire, ils furent évalués par

Colbert lui-même à 1,320,000 livres. Sur un impôt de 14,320,000 livres

l'État toucha donc 11,666,667 livres. Il est vrai que les traitants

consentirent à lui donner 3 millions comptant, et le surplus en dix

paiements échelonnés de trois en trois mois, à dater de l'enregistrement

de l'édit[483].

Ainsi, le gouvernement était entraîné de nouveau dans ces _affaires

extraordinaires_, épouvantail des populations pendant tant d'années, et

qui leur rendaient les noms des traitants et de leurs commis si

justement odieux. Malheureusement, tout ne se borna pas là, et les

suites de cette fatale campagne de 1672 provoquèrent un grand nombre

d'autres affaires de ce genre. Parmi les offices créés à cette époque,

il faut citer, comme autant d'entraves apportées au développement de

l'agriculture et de l'industrie, les vendeurs de veaux, cochons de lait

et volailles, cuirs et marées, les jaugeurs et courtiers de toute sorte

de liqueurs, les mesureurs de grains, mouleurs de bois, courtiers de

foin, etc., etc. Les exemptions de tailles accordées à divers officiers,

moyennant finance, rapportèrent 3 millions; les taxes sur les étrangers

naturalisés, 500,000 livres. Enfin, le montant des affaires

extraordinaires pendant cette période du règne de Louis XIV s'éleva à

150 millions, sur lesquels les traitants prélevèrent un sixième pour

leur remise, sans compter leurs autres profits. Il n'est pas jusqu'à

l'industrie qui n'eût à souffrir dans son organisation même de cette

gêne du Trésor; car cet édit, dont il a déjà été question, portant que

_ceux qui font profession de commerce, denrées ou arts, qui ne sont

d'aucune communauté, seront établis en corps, communautés et jurandes,

et qu'il leur sera accordé des statuts_, date du mois de mars 1673.

Cette affaire, dit Forbonnais, produisit 300,000 livres, et il ajoute

avec raison: «Cela valait-il la peine de mettre des hommes si utiles à

la merci des traitants, et de donner un exemple qui devint si pernicieux

sous le ministère suivant[484]?»

Une mesure véritablement utile, et qui n'eut aucun de ces inconvénients,

fut la création d'une ferme spéciale pour les postes comprises

jusqu'alors dans le bail des aides pour une somme insignifiante.

Instituées par Louis XI, en 1464, dans un but purement politique,

«_estant moult nécessaire et important à ses affaires et son Estat_,

porte l'ordonnance, _de sçavoir diligemment nouvelles de tous costés, et

y faire, quand bon luy semblera, sçavoir des siennes_,» les postes

n'avaient pas tardé, par la force des choses, à devenir un établissement

d'une utilité générale; mais, mal surveillées pendant longtemps, livrées

en quelque sorte, en ce qui concernait la fixation des taxes, au bon

plaisir de ceux qui s'en appliquaient le produit, elles ne rapportaient,

même pendant la première moitié de l'administration de Colbert, que

100,000 livres à l'État, et les commis seuls y faisaient fortune. On

trouve dans les _Très-Humbles Remontrances_ adressées au roi, en 1654,

par les Six corps des marchands de Paris, que des exactions intolérables

avaient lieu, contrairement aux règlements sur le port dû pour les

lettres, «exactions dont il ne fallait point d'autres preuves, disaient

les marchands, que le prompt enrichissement de ceux qui s'en mêlaient,

lesquels, de petits commis et distributeurs de lettres, se trouvaient

dans peu de temps, en état de devenir maîtres et d'acheter des charges

considérables.» Colbert sépara les postes du bail des aides, et adopta

un nouveau tarif très-libéral dont on s'est bien, écarté depuis. D'après

ce tarif, qui ne comptait que quatre taxes (de 2 à 5 sous), les lettres,

pour des distances de vingt-cinq lieues, ne payèrent que 2 sous, et

celles pour les plus grandes distances 5 sous, qui s'augmentaient de 1

sou seulement, pour chaque zone, quand la lettre était double. Colbert

mit donc le produit des postes en ferme, et l'État retira 1,200,000

livres du premier bail[485]. En même temps, il obtint environ 500,000

livres de la ferme du tabac, dont la culture, libre jusqu'alors, fut

restreinte à quelques localités. Au retour de la paix, Colbert aurait

bien voulu revenir au régime de la liberté. On lit à ce sujet, dans un

de ses mémoires sur les finances: «Il faut abolir la ferme du tabac et

celle du papier timbré, qui sont préjudiciables au commerce du royaume.»

Mais il n'était plus temps; car, de 500,000 livres la ferme du tabac

s'était bientôt élevée à 1,600,000 livres, et non-seulement ses

successeurs se gardèrent bien de donner suite à ses vues, mais, pour

réprimer la contrebande si aisée à faire, si séduisante, à cause des

facilités que présentait la culture de cette plante à laquelle le climat

de la France convenait si bien, ils imitèrent la rigueur qu'il avait

portée dans ses règlements sur les manufactures, et prononcèrent la

peine du carcan contre tous ceux qui auraient cultivé le tabac sans

autorisation[486].

Enfin, un grand nombre de petites propriétés dépendant du domaine furent

aliénées, et des droits qui causèrent une émotion extraordinaire dans

tout le royaume, principalement dans les provinces de Bretagne et de

Guyenne, furent établis, en 1674, sur la vaisselle d'étain et le papier

timbré. On trouvera dans le chapitre suivant des détails relatifs aux

troubles graves qui éclatèrent à cette occasion.

Cependant, toutes ces ressources étant insuffisantes pour subvenir aux

besoins de la guerre, force fut de recourir aux emprunts et de créer des

rentes. Colbert ne s'y décida et ne s'y laissa contraindre en quelque

sorte qu'à la dernière extrémité. Il avait pour cet expédient financier,

le plus simple et le plus facilement praticable, mais par cela même le

plus dangereux, une répugnance instinctive des plus énergiques, et ce

qui se passa après sa mort a prouvé combien ses craintes étaient

fondées. Suivant lui, ce qu'il y avait de plus ruineux pour un État,

c'était le crédit ou l'abus du crédit, si voisins l'un de l'autre, et

plutôt que d'y avoir recours il eût préféré des affaires extraordinaires

plus impopulaires encore que le bail des échoppes et les droits établis

sur la vaisselle d'étain ou sur le papier timbré. Un de ses

contemporains a dit, et l'on a répété après lui, qu'à l'époque où la

Chambre de justice sévissait contre les financiers, révolté, indigné des

gaspillages qui s'étaient commis, Colbert avait fait rendre un édit

portant peine de mort contre quiconque prêterait de l'argent au

roi[487]. Mais aucun recueil ne fait mention d'un pareil édit. Quoi

qu'il en soit, la répulsion de Colbert pour les emprunts est constante,

et il n'est pas moins certain qu'il dut emprunter à des conditions

exorbitantes, malgré la sage précaution qu'il avait prise, en 1673,

d'admettre les étrangers à acquérir des rentes sur l'Hôtel-de-Ville,

avec la faculté d'en disposer comme les Français[488]. Cette seule

mesure prouverait au besoin que Colbert comprenait fort bien l'emploi,

la puissance du crédit, et c'est même parce qu'il trouvait cette arme

trop puissante qu'il craignait d'y accoutumer un roi dont il savait les

dispositions à en abuser. M. de Lamoignon raconte que Louvois redoutait

les impôts parce qu'ils auraient fait décrier la guerre, et qu'il

préférait les emprunts. Par le même motif, Colbert préférait l'impôt à

l'emprunt. Mais le crédit de Louvois était alors tout-puissant, et le

vent soufflait à la guerre. Il fallut donc prendre un parti. Avant de se

déterminer entre une augmentation d'impôts ou un emprunt, Louis XIV

consulta M. de Lamoignon, qui ne fut pas de l'avis de Colbert. On se

souvient du portrait que le premier président a fait de ce ministre et

des motifs d'antipathie qui existaient entre eux. A l'issue de cette

conférence Colbert dit à M. de Lamoignon: «Vous triomphez, vous pensez

avoir fait l'action d'un homme de bien; eh! ne savais-je pas comme vous

que le roi trouverait de l'argent à emprunter? Mais je me gardais avec

soin de le dire. Voilà donc la voie des emprunts ouverte! Quel moyen

restera-t-il désormais d'arrêter le roi dans ses dépenses? Après les

emprunts il faudra les impôts pour les payer, et si les emprunts n'ont

point de bornes, les impôts n'en auront pas davantage[489].»

On emprunta donc, mais je le répète, à des conditions très-onéreuses,

malgré l'appel fait aux étrangers. En 1665, Colbert avait réduit

l'intérêt au denier 20; au mois de février 1672 l'intérêt des sommes

prêtées au roi fut élevé exceptionnellement au denier 18; mais ce taux

fut de beaucoup dépassé, et l'intérêt commun des emprunts fut au denier

16 et 14, de 7 à 7 1/2 pour 100 et souvent davantage. En un mot, dit

Forbonnais, dans la plupart des emprunts faits de 1672 à 1679, l'État

toucha 75 et 70 pour 100. En même temps, Colbert établit ce qu'on appela

alors la _caisse d'emprunt_. Cette caisse, qui rendit de grands services

pendant la guerre, recevait en dépôt les sommes que le public y portait,

et qu'elle remboursait à bureau ouvert avec un intérêt de 5 pour 100,

genre d'opération que la Banque de France fait aujourd'hui à raison de 2

pour 100 d'intérêt.

Aussitôt que la paix fut signée, le premier soin de Colbert fut de

rétablir l'équilibre dans ce budget où il avait eu jadis tant de peine à

mettre un peu d'ordre. Pour cela, il fit un premier remboursement de

rentes au moyen d'un emprunt que le retour de la paix avait permis

d'opérer au denier 20. Les circonstances de ce remboursement méritent

d'être signalées. Quand Colbert vit que le nouvel emprunt réussissait,

il annonça que le Trésor rembourserait les anciennes rentes à bureau

ouvert, en échange des titres, sur le taux de la création des emprunts

faits pendant la guerre, et au denier 15 pour les emprunts d'une époque

antérieure. Naturellement, les rentiers se firent prier. Alors Colbert

ordonna que le remboursement se ferait chaque année en commençant par

les constitutions les plus anciennes, et il déclara irrévocablement

déchus de tous droits les rentiers qui n'auraient pas produit leurs

titres au 31 décembre 1683. C'est ainsi que plusieurs emprunts de 1

million de rentes chacun au denier 20, lui permirent d'éteindre les

engagements consentis à un taux plus onéreux. On vit alors encore une

fois, sous l'administration de Colbert, ce que peuvent l'amour de

l'ordre, la fermeté, la prévoyance pour les intérêts sacrés de l'avenir,

au milieu des situations en apparence les plus désespérées. Cinq ans

après la paix de Nimègue, la plupart des aliénations étaient dégagées et

les offices inutiles, créés pendant la guerre, remboursés; les

anticipations n'étaient plus que de 7 millions; la caisse des emprunts

ne devait que 27 millions; enfin, la dette publique constituée était

réduite à 8 millions de rentes, chiffre auquel Colbert l'avait ramenée

une première fois avant la guerre, et qu'il avait la prétention de ne

vouloir jamais dépasser en temps de paix[490].

Résumons ici les conséquences financières de l'administration de

Colbert.

En 1661, ce ministre trouva les impôts à 84 millions, desquels il

fallait déduire, pour le service des rentes et des gages ou traitements,

un peu plus de 52 millions. Il restait donc au Trésor un revenu net de

près de 32 millions, et ses dépenses ordinaires étaient de 60 millions.

Déficit annuel, 28 millions.

En 1683, époque où mourut Colbert, le produit des impôts était de 112

millions, sur lesquels il y avait à déduire, pour rentes et gages, 23

millions. Le revenu du Trésor étant de 89 millions et ses dépenses

ordinaires de 96 millions, il y avait donc 7 millions seulement

d'anticipations, et l'on peut se figurer quelle eût été la situation des

finances à cette époque sans la guerre, désastreuse pour elles, que l'on

venait de traverser.

Ainsi, Colbert, malgré une réduction de 22 millions sur les tailles,

avait augmenté le produit général des impositions de 28 millions, et

diminué les rentes et gages de 29 millions, ce qui représentait en

réalité pour l'État un bénéfice net de 57 millions[491].

Il n'y a rien à ajouter à de tels chiffres. Certes, la plupart des

_affaires extraordinaires_ auxquelles consentit ce ministre, notamment

l'obligation pour les métiers libres de se constituer en communautés, et

la création d'une multitude d'offices onéreux à l'agriculture, étaient

de fâcheux expédients, et il eût beaucoup mieux valu, pour n'en pas

venir là, émettre 2 ou 3 millions de nouvelles rentes. Sans doute

encore, il eût été bien préférable, au lieu d'affermer à des traitants

les douanes, les postes, la vente du tabac, du papier timbré, etc., de

confier l'exploitation de ces produits à autant de régies; ce qui aurait

eu le double avantage de délivrer les contribuables des vexations des

traitants et de faire rentrer au Trésor les énormes bénéfices que

ceux-ci réalisaient[492]. Mais cette part faite aux vices de son système

et aux habitudes de son temps, on ne saurait assez louer la double

préoccupation que Colbert eut toujours et qui perce dans tous ses actes:

1º d'égaliser autant que possible le fardeau des charges publiques, au

moyen de l'impôt sur les consommations, puisque celui sur la taille ne

comportait pas alors cette égalisation; 2º de régler les dépenses sur

les recettes.

Heureuse la France si, dans les crises qu'elle traversa depuis, la

Providence lui eût envoyé des ministres qui eussent apporté dans

l'administration des finances publiques la même sévérité, la même

économie, les mêmes principes! Au contraire, à la mort de Colbert, le

parti de la guerre se lança, libre de tout frein, dans la voie si

périlleuse des emprunts; et trente-deux ans après, en 1715, la dette

publique était montée d'environ 160 millions à 2 milliards[493].

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 52 / 189 题