COLBERT.»

Telles étaient les difficultés des négociations dirigées de Paris par

Colbert sur la question des saluts. Celles relatives à l'augmentation

des tarifs ne rencontraient pas moins d'obstacles, et, comme il arrive

souvent, elles se prolongèrent longtemps sans aboutir à rien. On a vu

quelle avait été cette augmentation, et que des menaces de représailles

ne s'étaient pas fait attendre. Elles étaient, il faut bien le dire,

très-naturelles, très-logiques, et la plus ordinaire prudence commandait

de les prévoir. Mais ce qu'il eût été impossible de supposer, ce qu'on a

peine à croire aujourd'hui, c'est que l'Angleterre, tant son irritation

contre le nouveau tarif était grande, imagina de donner à ses

représailles un effet rétroactif. Une lettre de Colbert du 23 mai 1670

ne permet à ce sujet aucun doute. Cette lettre, adressée à

l'ambassadeur, portait, en substance, qu'il était injuste de faire payer

de nouveaux droits aux marchands français pour des eaux-de-vie envoyées

en Angleterre et vendues depuis plusieurs années sur la valeur des

droits alors existants.

«Je suis persuadé, ajoutait Colbert, qu'en faisant connoistre au

roy d'Angleterre combien cette prétention est peu fondée sur la

justice, peut-estre vous parviendrez à faire descharger les

marchands françois qui ont envoyé leurs eaux-de-vie à leurs

correspondants sur l'assurance de l'imposition qui existoit alors,

et dans laquelle la foy du roy d'Angleterre estoit engagée[453].»

Quoi qu'il en soit, les négociations relatives à un nouveau traité de

commerce n'étaient pas abandonnées, et, en ce qui touchait les intérêts

de l'agriculture française, de pareilles avanies en démontraient

surabondamment l'urgence. Cependant, la question faisait peu de progrès.

En 1671, notre ambassadeur à Londres soumit à Colbert un mémoire où il

discutait quatre bases différentes, sur lesquelles le traité avec

l'Angleterre pourrait être établi, au choix des parties contractantes.

Ces bases étaient celles-ci:

1º Égalité complète de traitement;

2º Traitement des Anglais en France de la même manière que les Français

seraient traités en Angleterre;

3º Maintien du _statu quo_ en renouvelant les anciens traités;

4º Rétablissement des tarifs tels qu'ils étaient en 1661, et

suppression du droit de 50 sous par tonneau, tout en conservant, pour

tout le reste, le traitement en vigueur.

Colbert répondit à ce mémoire que la dernière base était inadmissible,

le roi ne voulant, en aucune manière, renoncer à la liberté d'imposer,

dans son royaume, tels droits qu'il lui conviendrait. Pour la troisième,

on pourrait peut-être la discuter, mais alors seulement qu'il aurait été

reconnu impossible de s'entendre sur les deux premières. Un de ses

arguments était que l'avantage des deux peuples ne consistait pas à

profiter l'un sur l'autre, à se disputer le peu de commerce qu'ils

faisaient, mais à l'augmenter considérablement, en le retirant petit à

petit des mains des Hollandais, qui l'avaient usurpé. Quant à la

vérification des marchandises prétendues vicieuses, au sujet desquelles

les Anglais revenaient toujours à la charge, Colbert se montrait

inexorable. Il en était de même du droit de 50 sous par tonneau, et il

faisait observer, avec beaucoup de raison, sur ce dernier article, que,

l'impôt correspondant étant de 3 livres 10 sous en Angleterre, il y

avait lieu de s'étonner qu'on demandât la suppression du droit perçu en

France, suppression qu'il faudrait d'ailleurs accorder en même temps aux

Flamands, aux Espagnols, aux Suédois, aux villes anséatiques, ce qui

reviendrait à une abolition entière, et que, tout ce que l'on pouvait

faire, c'était de stipuler l'exemption réciproque pour un nombre égal de

navires des deux pays.

Enfin, un an plus tard, au moment où la France allait entreprendre sa

campagne contre la Hollande et où il lui convenait de s'unir le plus

étroitement possible avec l'Angleterre, Colbert jugea convenable de

faire un dernier sacrifice. Répondant alors à une note relative au

traité de commerce, note remise par les commissaires anglais à

l'ambassadeur français, il autorisa ce dernier à concéder, s'il le

fallait, le tarif tel qu'il existait avant 1664, c'est-à-dire une

réduction des deux tiers environ sur celui de 1667, en recommandant

néanmoins à l'ambassadeur «d'employer toute son industrie pour ne pas

épuiser son pouvoir sur cet article-là[454].»

Voilà donc quelles furent, abstraction faite de cette dernière et

très-importante concession motivée par les circonstances, les règles

adoptées par Colbert en ce qui concernait les relations commerciales de

la France avec l'Angleterre. Ce système, il est facile d'en juger par ce

qui précède, n'aboutissait à rien moins qu'à sacrifier les produits de

nos manufactures naturelles, dont il semble que la Providence ait voulu

rendre une partie de l'Europe tributaire, à ceux de certaines

manufactures encouragées et privilégiées, qui, outre le tort immense

qu'elles causaient à l'agriculture et par conséquent à tout le royaume,

élevaient arbitrairement le prix d'un grand nombre d'objets de

consommation. Il y a déjà longtemps, vers 1710, la question de savoir si

ce système a été utile ou nuisible à la France a été agitée dans les

régions mêmes du gouvernement. Un mémoire manuscrit dont j'ai déjà

parlé, discute en détail cette question, et renferme sur les

commencements du commerce de l'Angleterre de curieux documents[455]. La

fabrication des draps ne s'introduisit dans ce royaume qu'en 1485, et

fit surtout de rapides progrès pendant le règne de la reine Elisabeth,

qui profita habilement des troubles survenus dans les Pays-Bas pour

attirer dans ses États un grand nombre d'ouvriers flamands. La

découverte de la Floride par Sébastien Cabot, en 1496, celle de la

Virginie un siècle plus tard, par Walter Raleigh, l'occupation des

Bermudes en 1612, celle de la Jamaïque, d'Antigoa, des Barbades, d'une

partie des îles Saint-Christophe et de la Guadeloupe, de la Caroline, de

Maryland, etc., vers le milieu du même siècle, donnèrent à sa marine une

importance considérable, qui lui permit de lutter avec celle des

Hollandais, d'éclipser toutes les autres, et d'offrir avantageusement

sur tous les marchés, notamment en France, les produits des fabriques

anglaises. L'établissement du droit de 50 sous par tonneau porta un

coup sensible à cette prospérité, «Cette nouveauté, dit le mémoire

manuscrit de 1710, fut regardée en Angleterre comme le signal d'une

interruption manifeste au cours ordinaire du commerce et une infraction

aux traités conclus avec la France depuis plus de deux siècles, et

servit de fondement au fameux Acte de navigation.» On a pourtant vu que

la mesure dont il s'agit était impérieusement commandée à la France,

sous peine de n'avoir jamais à opposer que quelques barques aux flottes

chaque jour plus puissantes de l'Angleterre et de la Hollande. Les

tarifs de 1664 et de 1667, mais principalement ce dernier, durent être

beaucoup plus funestes à l'Angleterre. En effet, ce sont ces tarifs qui

amenèrent les singulières représailles rétroactives dont il est question

dans la correspondance de Colbert.

Quant aux conséquences du système de ce ministre à l'égard des

manufactures, il est curieux, même aujourd'hui, de voir avec quelle

hardiesse et quelle sûreté de vues elles furent appréciées, trente ans

après sa mort, et du vivant même de Louis XIV, par un homme qui

occupait, on n'en saurait douter d'après son langage et en pesant les

renseignements qu'il a eus en sa possession, de hautes fonctions dans le

gouvernement.

La question la plus importante débattue dans le mémoire sur le commerce

avec l'Angleterre était celle-ci: _Le temps où les Anglais enlevaient

nos denrées en échange de leurs draps était-il plus ou moins avantageux

pour la France, que celui où, grâce au produit des manufactures

nationales, elle n'achetait pas de draps aux étrangers, mais où elle

avait cessé de leur vendre les produits de son sol?_

Cette question, disait en commençant l'auteur du mémoire, paraissait

encore indécise. En effet, d'un côté, beaucoup de fabriques s'étaient

formées à Sedan, Carcassonne, Abbeville, Amiens, Lille, Elbeuf. Ces

fabriques enrichissaient les villes où on les avait établies et

occupaient beaucoup de monde. En outre, la prudence ne voulait-elle pas

que l'on se dispensât de tirer de l'étranger tout ce que l'on pouvait

fabriquer chez soi? On ajoutait qu'à l'époque de la plus grande

prospérité de notre commerce avec l'Angleterre, les Anglais étaient

tous les ans nos débiteurs de 10 millions de livres, et qu'en raison du

besoin extrême qu'ils avaient de nos toiles, de nos vins, de nos

eaux-de-vie, de nos sels et de nos chapeaux, non-seulement il n'était

pas à craindre que la surtaxe dont leurs draps avaient été frappés les

empêchât de venir prendre ces divers objets chez nous, mais que, selon

toutes les apparences, ils devraient laisser en France encore plus de

numéraire qu'auparavant.

On ne saurait douter que ces raisons n'aient exercé une grande influence

sur les décisions de Colbert, et il faut bien convenir qu'aujourd'hui

encore les premières d'entre elles ont, dans les questions analogues, de

nombreux et zélés partisans. Cependant, les objections que l'on y

faisait dès 1710, avaient aussi une véritable importance, et comme la

question est, pour ainsi dire, encore pendante, on me permettra de les

exposer ici succinctement.

Parmi ces objections, les plus graves étaient au nombre de sept:

1º Il se fabriquait avant le tarif de 1667 trois sortes de draps: les

fins, les médiocres, les grossiers. La France faisait une partie des

médiocres et tous les grossiers; en somme, elle exportait pour 30

millions de draps sur lesquels, on l'a déjà vu, ceux d'Angleterre ne

figuraient que pour 8 millions, et permettaient de faire des

assortiments recherchés par les marchands étrangers.

2º Les obstacles apportés à l'entrée des draps d'Angleterre avaient été

cause que les négociants de ce pays s'étaient mis à fabriquer les draps

médiocres et grossiers, avaient expédié directement aux étrangers les

assortiments que nous étions en possession de leur fournir, et avaient

ainsi fait baisser le débit de nos draps à l'étranger.

3º L'augmentation de nos tarifs avait porté le gouvernement anglais à

élever le prix de nos vins, eaux-de-vie, vinaigres; mais en même temps

il avait laissé subsister les anciens droits sur les vins de Portugal,

des bords du Rhin, des Canaries, et diminué considérablement, par ces

représailles, le débit qui se faisait des vins français.

4º Les avantages procurés aux ouvriers des manufactures n'étaient pas

comparables au tort fait à l'État en forçant les Anglais d'aller prendre

chez les autres nations les eaux-de-vie qu'ils tiraient des provinces

dont elles faisaient toute la richesse. Telles étaient la Champagne, la

Bourgogne, la Provence, la Biscaye, la Guyenne, la Saintonge, le

Languedoc, le Roussillon, la Haute-Bretagne, l'Anjou, la Lorraine, le

Blaisois et l'Orléanais. Depuis que les vins et eaux-de-vie de ces

provinces ne se vendaient plus, un malheureux vigneron qui possédait

pour 800 livres de vins ne pouvait, faute de débouchés, payer une taille

de 30 livres, ou bien, s'il vendait son vin, c'était à vil prix, les

Anglais et les Hollandais n'étant plus là pour donner aux produits de

ses terres, par la concurrence qu'ils se faisaient outre eux, leur

ancienne et véritable valeur[456].

5º Il avait fallu tirer d'Espagne tous les ans pour 10 millions de

laine: aussi l'aune de drap fabriqué en France valait 16 livres,

c'est-à-dire 2 livres de plus qu'on ne vendait auparavant les draps

d'Angleterre.

6º La diminution du commerce avait causé une grande diminution dans le

revenu des fermes publiques;

7º Enfin, malgré tous les encouragements qu'on leur avait accordés, les

manufactures ne s'étaient pas multipliées; il ne s'y était point formé

de grandes maisons ni de fortunes considérables, et ceux qui avaient eu

l'entreprise de l'habillement des troupes s'étaient seuls enrichis.

En résumé, d'après le mémoire, le droit de 50 sous par tonneau devait

être considéré comme la première source du mal; mais l'augmentation du

droit sur les draperies étrangères, augmentation dont les fâcheuses

conséquences étaient inévitables et pouvaient être prévues, l'avait

considérablement aggravé.

La conclusion était qu'il fallait profiter de l'ouverture des

négociations pour rétablir la liberté que les Anglais avaient eue

autrefois de vendre leurs draperies en France, porter notre attention

sur les laines que le royaume pouvait produire, en tirer d'Espagne le

moins possible, et favoriser la contrebande qui se pratiquait entre

Calais et l'Angleterre pour l'introduction des laines de ce pays qui

nous étaient utiles. On ne pouvait se flatter, il est vrai, moyennant

ces changements, de ramener le commerce français au point où il était en

1659, parce que le cours en avait été dérangé. A cette époque, en effet,

l'Angleterre tirait tous ses chapeaux de Caudebec, et Lyon lui

fournissait toutes ses étoffes de soie; elle avait depuis établi des

manufactures de ces objets, sans compter celles des draps grossiers que

nous faisions seuls auparavant. D'un autre côté, les Hollandais avaient

débauché des ouvriers de nos papeteries; ils avaient appris à faire des

toiles à voiles, et ils en approvisionnaient l'Angleterre. Mais on

aurait au moins la perspective d'augmenter le débit de nos vins et

eaux-de-vie, de nos toiles à voiles, meilleures que celles de la

Hollande, et de nos sels, plus estimés que ceux du Portugal[457].

Telles étaient les idées que des esprits éclairés avaient déjà sur la

liberté du commerce, il y a plus de cent trente ans[458]. On a vu plus

haut par quels motifs ces propositions pouvaient être combattues avec

succès en ce qui concernait l'établissement du droit de tonnage, mesure

indispensable et sans laquelle, vu les ressources des marines

hollandaise et anglaise, la France eût été éternellement condamnée, sous

ce rapport, à une humiliante et dangereuse infériorité. Mais, ces

réserves faites, il faut convenir que les résultats attribués à

l'augmentation excessive des tarifs en 1667 n'étaient malheureusement

que trop réels, et il est trop vrai encore qu'en se combinant avec la

législation sur les grains, cette aggravation produisit dans les

provinces, mais principalement dans les campagnes, l'horrible détresse

dont les intendants, les évêques et les gouverneurs crurent devoir

informer Colbert. Puis enfin, à la mort de ce ministre, l'exagération de

son système sur le commerce des grains et sur les manufactures,

compliquée, il est vrai, des conséquences d'une guerre désastreuse,

réduisit le royaume à cet état dont Vauban a tracé le déplorable

tableau. Quoi qu'il en soit, les négociations entamées entre la France

et l'Angleterre, en 1669, pour la conclusion d'un traité de commerce,

ces négociations où Colbert, dominé par l'intérêt politique de la

situation, abandonnait, non-seulement le tarif de 1667, mais celui de

1664, demeurèrent sans résultat. Les événements marchèrent plus vite

qu'elles. En 1672, au commencement de la campagne de Hollande, les deux

nations étaient unies, contrairement à l'intérêt évident de l'Angleterre

et grâce aux séductions de toute sorte exercées sur Charles II à

l'instigation de Louis XIV, habile à exploiter au profil de sa politique

les passions de ce prince[459]. Peu de temps après, l'Angleterre força

la main à son roi, et celui-ci dut faire cause commune avec la Hollande.

Enfin, quelques années plus tard, le 24 février 1677, un traité de

commerce fut signé à Saint-Germain entre la France et l'Angleterre; mais

ce traité semble avoir eu simplement pour objet de rétablir entre les

deux pays les relations qui avaient été interrompues par la guerre, et

il ne stipulait rien en ce qui concernait leurs tarifs réciproques[460].

Or, c'était le fond de la question, et, comme il arrive dans la plupart

des conventions diplomatiques, crainte de ne pouvoir s'entendre de

longtemps, on n'y toucha pas. D'un autre côté, il est certain, et le

fait est constaté par un mémoire manuscrit de Colbert, qu'à la paix de

Nimègue la France renonça, non sans un vif déplaisir, à son tarif de

1667, et l'on a toujours dit que ce fut en faveur de la Hollande[461].

Pourtant, il n'est fait aucune mention d'une résolution aussi importante

dans le traité de commerce et de navigation qu'elle signa avec cette

puissance en 1678[462]. La même faveur fut-elle accordée à l'Angleterre?

Cette supposition n'a rien d'invraisemblable. Mais, ni les documents

officiels, ni les travaux imprimés ou manuscrits sur le commerce de la

France avec cette nation ne fournissent aucune indication à ce sujet.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 49 / 189 题