CHAPITRE XV.

Négociations commerciales avec l'Angleterre en 1655.--Réclamations de cette

puissance au sujet de l'augmentation du tarif français en 1667.--En quoi

consistait cette augmentation.--Prétentions de l'Angleterre concernant

l'_empire des mers_.--Remarquable lettre écrite à ce sujet par Colbert à son

frère, ambassadeur de France à Londres.--Singulières représailles exercées

par les Anglais contre les marchands de vins et eaux-de-vie de

France.--Reprise des négociations commerciales (1671).--Appréciation,

d'après un mémoire manuscrit de 1710, de l'influence exercée par le système

protecteur de Colbert.--Contradictions de Colbert sur les conséquences

de ce système.--Un écrivain français propose, en 1623, d'établir

_la liberté du commerce par tout le monde_.--Traité d'alliance et de commerce

conclu entre la France et l'Angleterre, en 1677.

On a déjà vu avec quelle fermeté et avec quelle intelligence

des intérêts nationaux Colbert avait résisté, en 1663, aux prétentions

des Hollandais dans les négociations auxquelles donna

lieu le droit de 50 sous par tonneau établi sur les navires étrangers

qui fréquentaient nos ports. Postérieurement, d'autres

négociations, pour le moins aussi importantes et beaucoup

plus épineuses, notamment avec l'Angleterre, lui fournirent

l'occasion de déployer la même sollicitude pour le

développement de la marine et du commerce. Les négociations

avec cette puissance, très-difficiles et très-délicates

en tout temps, le furent plus que jamais, peut-être,

pendant la première moitié du règne de Louis XIV. En 1650,

à peine admis en quelque sorte dans l'intimité de Mazarin,

Colbert, frappé du tort que causait à la France l'interruption

de ses relations avec ce pays, avait fait pour le cardinal ministre

un _Mémoire touchant le commerce avec l'Angleterre_[448].

L'extrait suivant de ce mémoire fera connaître quelles

étaient alors ses idées sur la liberté des échanges:

«Bien que l'abondance, dont il a plu à Dieu de donner la plupart des

provinces de ce royaume, semble le pouvoir mettre en état de se pouvoir

suffire à lui-même, néanmoins la Providence a posé la France en telle

situation que sa propre fertilité lui serait inutile et souvent à charge

et incommode sans le bénéfice du commerce qui porte d'une province

à l'autre et chez les étrangers ce dont les uns et les autres peuvent

avoir besoin pour en attirer à soi toute l'utilité.

...«Pour la liberté du commerce, il y a deux choses à désirer:

l'une, la décharge des impositions et de celles que les Anglais lèvent

sur les marchands français, et où les Espagnols même ne sont sujets en

vertu de leurs traités. Nous avons raison de demander pour le moins

des conditions égales; le commerce de la France ayant toujours été

plus utile à l'Angleterre, et l'entrée de ceux de notre nation n'y étant

point si dangereuse que celle de ce peuple méridional, avare et ambitieux.

L'autre, qui, regarde particulièrement la province de Guyenne,

La Rochelle et Nantes, est qu'ils laissent entrer les vins de France en

Angleterre, en leur permettant l'entrée de leurs draps directement,

suivant les traités faits avec leurs rois pour le commerce, au lieu que

nous recevons tous les jours leurs draps par les Hollandais, qui leur

portent aussi nos vins transvasés dans d'autres futailles. L'intérêt des

fermes du roi est visible en cette permission réciproque; les douanes

ne pouvant subsister si toutes les marchandises n'y sont reçues indifféremment

avec liberté et n'en sortent de même...»

Au mois de novembre 1655, malgré la profonde et très-naturelle

aversion d'Anne d'Autriche pour le protecteur, un

traité d'alliance et de commerce fut conclu avec l'Angleterre à

la sollicitation de Mazarin. Relativement au commerce, ce

traité stipulait la liberté entière des relations entre les deux

pays, la réciprocité complète sur tous les points, et la seule

restriction qu'il contînt concernait les draperies anglaises,

soumises, à l'entrée, aux vérifications ordinaires, en ce qui

regardait leur bonté. Conformément aux clauses d'un traité

de 1606 entre Henri IV et Jacques Ier, ces draperies devaient

être reportées en Angleterre lorsqu'elles seraient reconnues

_vicieuses et mal façonnées_, au lieu que les draps français

déclarés tels étaient sujets à confiscation[449]. Mais cet état de choses

ne dura pas longtemps. Il fallait une marine à la France,

et le droit de 50 sous par tonneau sur les navires étrangers,

établi par elle dans ce but, fut suivi, un an après, de l'Acte de

navigation, auquel il servit aussi de prétexte. L'Angleterre,

en effet, nourrissait déjà cette idée, que sa prospérité et son

salut, peut-être, étaient attachés à la prééminence de sa marine

sur celle de tous les autres États. Ces deux édits modifièrent

sensiblement les relations commerciales des deux pays.

Un peu plus tard, en 1664, la France augmenta son tarif sur

plusieurs articles, et, trois ans après, une nouvelle augmentation

donna lieu, de la part des Anglais comme des Hollandais,

à des plaintes très-vives, suivies bientôt de représailles dont

les provinces méridionales éprouvèrent le contre-coup. A l'appui

de leurs réclamations, les fabricants anglais faisaient valoir

que, depuis un petit nombre d'années, les droits de la

plupart des marchandises qu'ils portaient à la France en

échange de ses vins et eaux-de-vie avaient été triplés, et

ils s'appuyaient à ce sujet sur cet extrait comparé de nos

tarifs[450].

Droits Tarif Tarif

d'entrée avant 1664. de 1664. de 1667.

Bas de soye. 2 l. 7 s. 5 d. » l. 15 s. 2 l.

Bas d'estame, la douzaine. 2 10 6 3 10 8

Draps demy d'Angleterre. 3 8 6 4 10 10

Draps d'Angleterre. 36 17 4 40 » 80

Bayette d'Angleterre. 4 14 » 5 » 10

Bayette double. 9 9 4 15 » 30

Molleton d'Angleterre. 4 15 » 6 » 12

Serge d'Écosse. 1 19 4 2 » 4

On comprend donc que les négociations relatives aux intérêts commerciaux

des deux peuples dussent présenter de graves difficultés; mais celles-là

n'étaient ni les seules ni les plus grandes, et il y avait aussi à

régler une question d'amour-propre ou de vanité en apparence, question

cependant très-positive au fond, quoique très-variable dans la forme, et

qui, à ce moment, servait d'expression à la rivalité éternelle des deux

nations.

Il s'agissait de déterminer quelle était celle des deux qui devrait la

première saluer l'autre lorsque leurs navires se rencontreraient en mer,

et c'est ce qu'on appelait le _droit de pavillon_. L'Angleterre

demandait à être saluée la première, non-seulement dans l'Océan, mais

encore dans la Méditerranée, et l'on se figure si la cour de France

était disposée à admettre ces étranges prétentions. L'ambassadeur de

France en Angleterre était alors Colbert de Croissy, frère du contrôleur

général. La correspondance du ministre et de l'ambassadeur, en 1669,

révèle parfaitement les dispositions des deux cours, et contient à cet

égard les plus curieux renseignements.

On se souvient que la France était liée à cette époque avec la Hollande

par un traité d'alliance offensive et défensive, traité qu'elle se

souciait fort peu d'exécuter, et qu'elle n'exécuta pas quand le moment

fut venu, laissant, sous divers prétextes plus ou moins bien colorés,

les flottes anglaise et hollandaise s'entre-détruire seules, à son

profit. L'Angleterre avait donc alors un intérêt réel à ménager la

France. Malgré cela, elle se montrait d'une susceptibilité extrême, soit

sur le droit de pavillon, soit sur le développement de la marine

française; enfin elle ne reculait devant aucun moyen pour percer le

secret de nos projets, comme le prouve une lettre que Colbert écrivit le

5 avril 1669 à l'ambassadeur à Londres, pour lui dire qu'on était

persuadé à Paris que toutes leurs dépêches étaient ouvertes en

Angleterre, où l'on connaissait aussi leur chiffre, et pour l'engager à

expédier les dépêches secrètes _par voie de marchand_. Dans une autre

lettre du 27 avril, Colbert recommandait à son frère de faire en sorte

que la méfiance naturelle des Anglais, en ce qui touchait

l'accroissement de notre marine, n'augmentât pas. D'après cette lettre,

toutes les fois qu'on parlerait des forces maritimes du roi, il faudrait

les diminuer et bien faire connaître qu'il était impossible d'approcher

de celles de l'Angleterre, la France n'ayant presque pas de vaisseaux

marchands, «chose indispensable pour en pouvoir tirer les gens

nécessaires aux armements des vaisseaux de guerre.»

Enfin, quatre ans auparavant, le 13 février 1666, l'ambassadeur

hollandais, Van Beuningen, écrivait de Paris à Jean de Witt: «Je ne

manque point de faire usage de ce qu'a dit M. Downingh (ambassadeur de

Londres à La Haye), _que les maximes de l'Angleterre ne voulaient pas

que l'on souffrist que la France se rende puissante par mer_[451].»

A l'égard des pavillons, la France proposait un moyen bien simple et qui

devait couper court à toute difficulté: c'était de convenir que chaque

gouvernement donnerait ordre à ses vaisseaux de guerre de n'exiger aucun

salut, en cas de rencontre, de quelque rang et en quelque nombre qu'ils

fussent. La lettre de Colbert qui proposait cet expédient est du 3

juillet 1669. Treize jours après, il écrivit à l'ambassadeur pour le

féliciter de l'avoir fait approuver et pour l'inviter à se hâter de

faire expédier les ordres en conséquence par le roi et le duc d'York,

grand-maître de la marine. Cependant, il y avait eu malentendu, et

l'Angleterre ne s'était pas engagée autant que l'avait d'abord pensé

l'ambassadeur français. La lettre suivante renferme sur cette affaire

des détails du plus grand intérêt. Le désappointement de Colbert, les

reproches qu'il fait à son frère de s'être _laissé prendre un peu pour

dupe_, les opinions qu'il exprime sur certaines prétentions de

l'Angleterre, donnent à cette lettre une véritable importance, et la

classent parmi les pièces diplomatiques dignes d'être recueillies par

l'histoire. Ces mots écrits en marge du registre d'où elle est tirée:

_De la main de Monseigneur_, constateraient au besoin, si la gravité du

sujet ne l'indiquait de reste, qu'elle est bien l'expression de sa

pensée. Enfin, on a vu que toutes les réponses concernant les affaires

de la marine étaient lues au Conseil en présence du roi. Cette lettre

peut donc être considérée comme la manifestation intime des opinions de

Louis XIV et de Colbert relativement à la prépondérance maritime que

l'Angleterre prétendait s'arroger alors.

«Paris, 21 juillet 1669.

«Je vous avoue que j'ay esté surpris de voir, par vostre lettre du

15 de ce mois, que vostre négociation auprès du roy d'Angleterre et

de M. le duc d'Yorck, sur le sujet des saluts, n'ayt abouti qu'à

donner les ordres à tous les vaisseaux anglois de ne point

demander de salut et de n'en point rendre dans la mer Méditerranée

seulement, se réservant toujours leur chimérique prétention dans

l'Océan. La grande facilité que vous y avez trouvée vient

qu'assurément ils croyaient qu'il leur estoit assez advanyageux de

saluer dans la Méditerranée pourvu qu'ils exigeassent le mesme

salut dans l'Océan; ey comme vous leur avez demandé moins, ils vous

l'ont accordé avec grande facilité; et je ne puis pas m'empescher

de vous dire que vous vous estes un peu laissé prendre pour dupe en

cette occasion, veu qu'il valloit beaucoup mieux demeurer en

l'estat où nous estions que de nous contenter de cet ordre,

d'autant que les Anglois ne peuvent jamais nous contester la mer

Méditerranée; et à l'esgard de l'Océan, quoi qu'il soit les plus

puissants, nous n'avons pas vu jusqu'à présent que leur

souveraineté prétendue ayt esté reconnue; ainsi il auroit esté du

bien commun des deux nations et de l'intérest des roys d'establir

cette parité dans toutes les deux mers. Je vous doibs dire de plus

que les ordres donnés en 1662 lorsque M. le duc de Beaufort mist en

mer l'armée de Sa Majesté, et qu'il passa en Levant, par les deux

roys, portoient d'éviter la rencontre, et, en cas qu'il ne se pust,

de ne demander aucun salut de part ny d'austre. Je fais chercher

les lettres de ce temps-là pour vous en envoyer des extraits;

cependant vous ne debvez point tesmoigner d'empressement de faire

envoyer l'ordre qui vous a esté offert, et vous debvez faire

connoistre audit roi et au duc d'Yorck les grands inconvénients que

l'exécution peut tirer après soy, dès lors que la mesme chose ne

sera point également establie dans les deux mers, et employer toute

votre industrie pour obtenir cette égalité partout, s'il est

possible.

A l'esgard du traicté de commerce, les pensées de milord Arlington

sont très-raisonnables, puisqu'elles tendent à établir un

traitement réciproque entre les deux royaumes; c'est à vous à bien

examiner toutes les différences de traictement qui se font, afin

que vous en soyez bien instruict lorsque vous travaillerez à

l'examen du projet qui vous sera dellivré.

«Je vous envoye une relation de ce qui s'est passé sur le vaisseau

du capitaine Languillier, faite par son frère qui est à présent au

Havre, et qui l'a accompagné jusqu'à Cadis; vous verrez qu'elle est

bien différente de ce qui a esté dit en Angleterre. Vous pourrez

vous en servir auprès du roy pour luy faire connoistre le caractère

des esprits qui publient ces sortes de nouvelles[452].

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 48 / 189 题