Grenoble, ce 29 may 1675[409].»

Voici, d'ailleurs, ce qu'on lit dans un mémoire remis par Colbert

lui-même à Louis XIV, en 1681:

«Ce qu'il y a de plus important, et sur quoi il y a plus de

réflexion à faire, c'est _la misère très-grande des peuples_.

Toutes les lettres qui viennent des provinces en parlent, soit des

intendants, soit des receveurs généraux ou autres personnes, mesme

des évêques[410].»

Telle était donc, à cette époque du règne de Louis XIV, la situation de

la Gascogne, du Poitou, du Dauphiné, et probablement de beaucoup

d'autres provinces. En 1687, quand Colbert fut mort, la misère

augmentant sans cesse, ses successeurs crurent y remédier en défendant

d'une manière absolue, sous peine de confiscation et de 500 livres

d'amende, l'exportation des grains et légumes de toutes sortes, des

laines, chanvres et lins du crû; puis, en 1699, le commerce des grains

de province à province, ce commerce que Colbert lui-même avait toujours

respecté, fut prohibé[411]. Les courageux écrits et la disgrâce de

Vauban et de Boisguillebert, celle de Racine, les remontrances de

Fénelon et de Catinat font assez voir quel fut le résultat de ces

diverses mesures, et à quel excès de détresse les neuf dixièmes du

royaume furent alors réduits.

On sait enfin que, dans une appréciation devenue célèbre, Vauban

estimait, en 1698, que près du dixième de la population était réduit à

la mendicité; que des neuf autres parties cinq n'étaient pas en état de

lui faire l'aumône; que trois autres étaient fort gênées, embarrassées

de dettes et de procès; que dans la dernière, où figuraient les gens

d'épée et de robe, le clergé, la noblesse, les gens en charge, les

_bons_ marchands et les rentiers, on ne pouvait pas compter cent mille

familles; et qu'au total il n'y en avait pas dix mille qu'on pût dire

fort à leur aise[412].....

Quant à Colbert, les préjugés de son temps en matière de subsistances,

l'ignorance inévitable des principes, puisque les maîtres de la science

ne les avaient pas encore fixés, le fantôme des accaparements, dont la

concurrence aurait fait si bon marché, ce désir de tout diriger, de tout

régler et d'intervenir partout, qui fut le défaut capital de son

administration, le jetèrent dans les embarras qu'on vient de voir. En

laissant, pour ainsi dire, aller les choses, Sully avait entretenu le

royaume dans l'abondance; Colbert, en multipliant les arrêts relatifs au

commerce des grains, en autorisant ou proscrivant ce commerce tous les

trois mois, le ruina complètement, et entraîna dans cette ruine les

propriétaires et les cultivateurs, c'est-à-dire tout le royaume, à

l'exception de ceux qui occupaient des charges lucratives, et d'un

certain nombre de manufacturiers ou de fabricants privilégiés. Encore

ceux-ci, à privilège égal, auraient eu tout à gagner à un système

différent. Une sollicitude excessive, exagérée, avait dicté à Colbert

ses règlements sur les corporations, sur les longueur, largeur et

qualités des étoffes, règlements qui eurent de si fâcheuses

conséquences. Ici encore, le même excès le fit dévier du but où il

voulait atteindre. A force de se préoccuper de la famine, il amena les

choses à ce point que, dans un pays qui peut nourrir près de quarante

millions d'habitants, une partie des vingt à vingt-deux millions

d'hommes qui le peuplaient alors était exposée, une année sur trois, à

vivre d'herbes, de racines et d'écorce d'arbres, ou à mourir de faim.

Sans doute, en agissant ainsi, Colbert ne fit que payer son tribut aux

préjugés de l'époque. Et ces préjugés, il eut lui-même occasion de les

combattre dans plus d'une circonstance. Une fois, entre autres, le

Parlement de Provence ayant voulu s'opposer à l'exécution d'un édit du

31 décembre 1671, qui autorisait la sortie des grains pendant un an,

Colbert fit ce qu'avait fait Sully en pareille occurrence; le 10 mai

suivant, il cassa l'arrêt du Parlement de Provence et maintint ses

premiers ordres[413]. Mais l'ensemble de son système fut véritablement

désastreux. N'oublions pas, toutefois, que, cent ans après Colbert, un

ministre non moins intègre, non moins ami du peuple, et beaucoup plus

éclairé, fut renversé du pouvoir précisément pour avoir voulu faire

respecter la liberté du commerce des grains. A la vérité, vivant à une

époque où l'autorité était forte et respectée, Colbert n'aurait pas

rencontré les mêmes obstacles que Turgot, si les conséquences de cette

liberté se fussent clairement dessinées à son esprit, et s'il eût

autorisé plus régulièrement l'exportation des grains; malheureusement,

il n'en fut point ainsi, et, faute des lumières nécessaires, on peut le

dire, son administration a donné le triste et singulier spectacle d'un

ministre qui, malgré sa préoccupation constante pour les intérêts du

peuple et le plus ardent désir d'améliorer sa condition, lui a fait

peut-être le plus de mal. Grande leçon pour ceux qui croiraient que les

bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement

des intérêts matériels d'une nation ne constitue pas une science! Cette

science, il est vrai, n'est pas moins nécessaire aux peuples qu'aux

ministres. Le résultat de l'expérience tentée par Turgot est là pour le

prouver.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 43 / 189 题