Voici, d'ailleurs, ce qu'on lit dans un mémoire remis par Colbert
lui-même à Louis XIV, en 1681:
«Ce qu'il y a de plus important, et sur quoi il y a plus de
réflexion à faire, c'est _la misère très-grande des peuples_.
Toutes les lettres qui viennent des provinces en parlent, soit des
intendants, soit des receveurs généraux ou autres personnes, mesme
des évêques[410].»
Telle était donc, à cette époque du règne de Louis XIV, la situation de
la Gascogne, du Poitou, du Dauphiné, et probablement de beaucoup
d'autres provinces. En 1687, quand Colbert fut mort, la misère
augmentant sans cesse, ses successeurs crurent y remédier en défendant
d'une manière absolue, sous peine de confiscation et de 500 livres
d'amende, l'exportation des grains et légumes de toutes sortes, des
laines, chanvres et lins du crû; puis, en 1699, le commerce des grains
de province à province, ce commerce que Colbert lui-même avait toujours
respecté, fut prohibé[411]. Les courageux écrits et la disgrâce de
Vauban et de Boisguillebert, celle de Racine, les remontrances de
Fénelon et de Catinat font assez voir quel fut le résultat de ces
diverses mesures, et à quel excès de détresse les neuf dixièmes du
royaume furent alors réduits.
On sait enfin que, dans une appréciation devenue célèbre, Vauban
estimait, en 1698, que près du dixième de la population était réduit à
la mendicité; que des neuf autres parties cinq n'étaient pas en état de
lui faire l'aumône; que trois autres étaient fort gênées, embarrassées
de dettes et de procès; que dans la dernière, où figuraient les gens
d'épée et de robe, le clergé, la noblesse, les gens en charge, les
_bons_ marchands et les rentiers, on ne pouvait pas compter cent mille
familles; et qu'au total il n'y en avait pas dix mille qu'on pût dire
fort à leur aise[412].....
Quant à Colbert, les préjugés de son temps en matière de subsistances,
l'ignorance inévitable des principes, puisque les maîtres de la science
ne les avaient pas encore fixés, le fantôme des accaparements, dont la
concurrence aurait fait si bon marché, ce désir de tout diriger, de tout
régler et d'intervenir partout, qui fut le défaut capital de son
administration, le jetèrent dans les embarras qu'on vient de voir. En
laissant, pour ainsi dire, aller les choses, Sully avait entretenu le
royaume dans l'abondance; Colbert, en multipliant les arrêts relatifs au
commerce des grains, en autorisant ou proscrivant ce commerce tous les
trois mois, le ruina complètement, et entraîna dans cette ruine les
propriétaires et les cultivateurs, c'est-à-dire tout le royaume, à
l'exception de ceux qui occupaient des charges lucratives, et d'un
certain nombre de manufacturiers ou de fabricants privilégiés. Encore
ceux-ci, à privilège égal, auraient eu tout à gagner à un système
différent. Une sollicitude excessive, exagérée, avait dicté à Colbert
ses règlements sur les corporations, sur les longueur, largeur et
qualités des étoffes, règlements qui eurent de si fâcheuses
conséquences. Ici encore, le même excès le fit dévier du but où il
voulait atteindre. A force de se préoccuper de la famine, il amena les
choses à ce point que, dans un pays qui peut nourrir près de quarante
millions d'habitants, une partie des vingt à vingt-deux millions
d'hommes qui le peuplaient alors était exposée, une année sur trois, à
vivre d'herbes, de racines et d'écorce d'arbres, ou à mourir de faim.
Sans doute, en agissant ainsi, Colbert ne fit que payer son tribut aux
préjugés de l'époque. Et ces préjugés, il eut lui-même occasion de les
combattre dans plus d'une circonstance. Une fois, entre autres, le
Parlement de Provence ayant voulu s'opposer à l'exécution d'un édit du
31 décembre 1671, qui autorisait la sortie des grains pendant un an,
Colbert fit ce qu'avait fait Sully en pareille occurrence; le 10 mai
suivant, il cassa l'arrêt du Parlement de Provence et maintint ses
premiers ordres[413]. Mais l'ensemble de son système fut véritablement
désastreux. N'oublions pas, toutefois, que, cent ans après Colbert, un
ministre non moins intègre, non moins ami du peuple, et beaucoup plus
éclairé, fut renversé du pouvoir précisément pour avoir voulu faire
respecter la liberté du commerce des grains. A la vérité, vivant à une
époque où l'autorité était forte et respectée, Colbert n'aurait pas
rencontré les mêmes obstacles que Turgot, si les conséquences de cette
liberté se fussent clairement dessinées à son esprit, et s'il eût
autorisé plus régulièrement l'exportation des grains; malheureusement,
il n'en fut point ainsi, et, faute des lumières nécessaires, on peut le
dire, son administration a donné le triste et singulier spectacle d'un
ministre qui, malgré sa préoccupation constante pour les intérêts du
peuple et le plus ardent désir d'améliorer sa condition, lui a fait
peut-être le plus de mal. Grande leçon pour ceux qui croiraient que les
bonnes intentions suffisent aux administrateurs, et que le gouvernement
des intérêts matériels d'une nation ne constitue pas une science! Cette
science, il est vrai, n'est pas moins nécessaire aux peuples qu'aux
ministres. Le résultat de l'expérience tentée par Turgot est là pour le
prouver.