De 1596 à 1605 10 liv.
De 1606 a 1615 8
De 1616 à 1625 9
De 1626 à 1635 12
De 1636 à 1645 12
De 1646 à 1655 17
De 1636 à 1665 (_à cause de la disette de 1662_) 18
De 1666 à 1675 10
De 1676 à 1686 10
Dans cette dernière période, observe Forbonnais, il y eut, à la vérité,
des années de disette où le prix du blé s'éleva à plus de 13 livres;
mais la moyenne du prix, pendant dix ans, n'en fut pas moins d'environ
10 livres le setier, c'est-à-dire 7 livres de moins que de 1626 à 1655.
Les arguments qui précèdent reposent sur des faits malheureusement
incontestables et n'ont jamais été réfutés[405]. On peut ajouter que,
relativement aux manufactures en vue desquelles, dit-on, Colbert fit
tous ces efforts pour maintenir les grains au plus bas prix possible,
son système eut des résultats également fâcheux; car les productions de
la terre n'allant plus à l'étranger et se vendant très-mal à
l'intérieur, la consommation diminua en même temps que la culture; et
une grande partie des manufactures grossières, celles dont le débit
importait le plus, tombèrent, faute de débouchés, lorsqu'on cessa de les
soutenir par des encouragements.
La volumineuse correspondance de Colbert fournit peu de détails
concernant les opérations sur les grains; seulement, il est assez
curieux que le petit nombre de lettres qui s'y rapportent soient la
condamnation même de son système. Le 13 septembre 1669, ce ministre
écrivit à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande, que, les blés n'ayant
aucun débit, les propriétaires ne tiraient point de revenus de leurs
biens, «_ce qui, par un enchaînement certain, empeschoit la consommation
et diminuoit sensiblement le commerce_.» Quelques mois après, le 20
décembre 1669, il adressa la lettre suivante à l'intendant de Dijon.
«Ayant appris qu'il y a cette année une grande abondance de bleds
en Bourgogne, et que la disette que les provinces de Languedoc,
Provence et mesme d'Italie, en ont, les obligera de s'en pourvoir
d'une quantité considérable en ladite province de Bourgogne, je
vous prie de me faire scavoir si l'on commence à en tirer et s'il
n'y a aucun empeschement dans la voicture, soit à Lyon ou ailleurs,
_et comme cela est fort important et que ce débit pourra apporter
beaucoup d'argent,_ vous me ferez plaisir de vous informer de tout
ce qui ce passera sur cette traicte des bleds et de me faire part
de tout ce que vous en apprendrez[406].»
Une circulaire aux intendants, du mois d'août 1670, porte que le roi
ayant autorisé le transport des blés hors du royaume, sans droits, du 18
mars au 1er septembre, et ce terme approchant, il importe de
connaître si la récolte a été abondante, «afin que Sa Majesté puisse
prendre la résolution qu'elle estimera la plus avantageuse à son service
et au commerce de ses sujets[407].» Enfin, le 6 juillet 1675, un arrêt
du conseil ayant défendu la sortie des blés, Colbert écrivit quelques
jours après à l'intendant de Bordeaux pour lui dire d'en suspendre la
publication. Celui-ci lui répondit, le 25 juillet 1675, qu'il avait pris
sur lui de prévenir ses ordres, et que le beau temps qui continuait
serait sans doute une nouvelle obligation pour le roi de laisser _à ces
deux provinces la liberté de chercher de l'argent dans les pays
étrangers par la vente des grains qu'elles avaient de trop_. L'intendant
ajoutait «que ce secours devenait d'autant plus nécessaire que la
campagne était entièrement épuisée d'argent, et que, nonobstant les
contraintes exercées par les receveurs des tailles, la difficulté des
recouvrements augmentait tous les jours par l'impuissance des
redevables[408].»
Je ne parle pas d'un grand nombre de lettres écrites, en 1677, à Colbert
par le lieutenant de police La Reynie pour le tenir exactement au
courant du prix des grains, lettres desquelles il résulte qu'on craignit
encore une disette cette année, où l'exportation fut d'ailleurs
défendue.
On vient de voir quel fut le système de Colbert relativement au commerce
des grains. Cette erreur d'un ministre si remarquable sous tant d'autres
rapports peut être considérée comme une calamité publique et les
conséquences en furent désastreuses. Jamais, il est triste de le dire,
la condition des habitants des campagnes n'a été aussi misérable que
sous le règne de Louis XIV, même pendant l'administration de Colbert,
c'est-à-dire dans la plus belle période de ce règne et au commencement
de ces grandes et fatales guerres qui en assombrirent la majeure partie.
Les lettres adressées à Colbert contiennent à ce sujet les révélations
les plus désolantes. Le 29 mai 1673, le gouverneur du Poitou lui
écrivait «qu'il avait trouvé les esprits du menu peuple pleins de
chaleur et une très-grande pauvreté dans le pays.» A la même date, le
duc de Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, donnait à Colbert les
détails les plus affligeants sur l'état de cette province. Il faut
reproduire en entier sa lettre, qui répand un jour curieux sur cette
époque, si brillante à la surface, mais où le peuple eut tant à souffrir
de la guerre et des fausses mesures de l'administration.
«Monsieur, je ne puis plus différer de vous faire sçavoir la misère
où je vois réduite cette province, le commerce y cesse absolument,
et de toutes parts on me vient supplier de faire connoistre au roy
l'impossibilité où l'on est de payer les charges. _Il est asseuré,
Monsieur, et je vous parle pour en estre bien informé, que la plus
grande partie des habitants de ladite province n'ont vescu pendant
l'hyver que de pain de glands et de racines, et que présentement on
les void manger l'herbe des prez et l'escorce des arbres._ Je me
sens obligé de vous dire les choses comme elles sont pour y donner
après cela l'ordre qu'il plaira à Sa Majesté, et je profitte de
cette occasion pour vous asseurer de nouveau que personne au monde
n'est plus véritablement que moy, Monsieur,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«Le duc de LESDIGUIÈRES.