Nouveaux détails sur la disette de 1662.--Mesures adoptées par le
gouvernement.--Législation sur le commerce des grains avant
Colbert.--Exposition de son système.--Comment il a été défendu et
attaqué.--Prix moyen du blé pendant le XVIIe siècle.--Lettres de
Colbert relatives au commerce du blé.--Résultats de son
système.--Extrême détresse des provinces.--Curieuse lettre du duc
de Lesdiguières.--Causes de l'erreur de Colbert touchant le
commerce des grains.--Nécessité de combattre par l'enseignement les
préjugés qui existent encore à ce sujet.
On se souvient que la première année du ministère de Colbert avait été
marquée par une disette terrible, celle de 1662. Louis XIV raconte comme
il suit, dans ses _Instructions au Dauphin_, les mesures qui furent
adoptées pour en adoucir la rigueur:
«J'obligeai les provinces les plus abondantes à secourir les
autres, les particuliers à ouvrir leurs magasins et _à exposer
leurs denrées à un prix équitable_. J'envoyai en diligence des
ordres de tous côtés pour faire venir par mer, de Dantzick et
autres pays étrangers, le plus de blés qu'il me fut possible; je
les fis acheter de mon épargne; j'en distribuai gratuitement la
plus grande partie au petit peuple des meilleures villes, comme
Paris, Rouen, Tours et autres. Je fis vendre le reste à ceux qui en
pouvoient acheter, mais j'y mis un prix très modique, et dont le
profit, s'il y en avoit, étoit employé au soulagement des pauvres,
qui tiroient des plus riches, par ce moyen, un secours volontaire,
naturel et insensible. A la campagne, où les distributions de blé
n'auroient pu se faire si promptement, je les fis en argent, dont
chacun tâchoit ensuite de soulager sa nécessité[400].»
Telles furent les mesures inspirées par Colbert. On a déjà vu que ces
précautions et ces aumônes ne remédièrent qu'à une très-faible partie du
mal. Le souvenir de la disette de 1662 demeura gravé dans l'esprit de
Colbert; et cette préoccupation, toute louable qu'elle fût dans son
principe, devint la source d'une erreur qui exerça sur la condition
économique du royaume les plus funestes conséquences[401].
Le 19 août 1661, le Parlement de Paris avait défendu aux marchands, _de
contracter aucune société pour le commerce des grains et d'en faire
aucun amas_. Trois semaines après, Colbert arrivait au pouvoir, et
non-seulement l'arrêt du 19 août, cause principale de la disette de
1662, ne fut pas cassé, mais, tout en reconnaissant les avantages des
exportations, ce ministre adopta un système qui, par sa mobilité,
diminua leur importance d'année en année et aboutit à des disettes
périodiques.
La législation sur le commerce des grains avait subi, en France,
antérieurement à Colbert, des variations nombreuses. Là encore, c'est la
liberté qui était ancienne; la prohibition, qui n'est qu'une forme du
despotisme, était venue bien longtemps après. Depuis Charlemagne jusqu'à
la fin du règne de Charles V, c'est-à-dire pendant près de cinq cents
ans, l'exportation avait été de droit commun. Dans un édit
très-détaillé, en date du 20 juin 1537, François Ier rétablit la
liberté du commerce des grains que quelques-uns de ses prédécesseurs
avaient parfois suspendue. Quant à l'administration de Sully, elle fut
surtout célèbre par la protection que ce sage ministre accorda à
l'agriculture, et par la liberté d'exporter les blés qui en était la
conséquence. On sait ce qu'il écrivit à Henri IV au sujet d'un arrêt
rendu par les magistrats de Saumur contre la sortie des blés: _Si chaque
juge du royaume en fait autant, bientôt vos sujets seront sans argent,
et, par conséquent, Votre Majesté_. En 1631, il est vrai, un édit de
Louis XIII défendit l'exportation _sous peine de punition corporelle_;
mais sous Louis XIV même, pendant l'administration de Fouquet, un arrêt
du conseil, du 24 janvier 1657, accorda la permission d'exporter les
blés hors du royaume, sur ce motif digne d'attention que _les habitants
des provinces, étant contraints de vendre le blé à vil prix, n'avaient
pas de quoi payer leurs tailles et autres impositions_[402].
Le système de Colbert sur le commerce des grains a été, on le sait,
l'objet des plus vives attaques de la part des économistes du XVIIIe
siècle. Malheureusement, ces attaques n'étaient que trop fondées. On ne
possède aucun des arrêts qui ont dû être publiés sur ce commerce, de
1661 à 1669; mais vingt-neuf arrêts, rendus depuis cette dernière époque
jusqu'à la mort de Colbert, ont été recueillis et permettent
d'apprécier, en toute connaissance de cause, cette partie si importante
de son administration.
Dans cette période de quatorze ans, l'exportation a été prohibée pendant
_cinquante-six mois_.
Huit arrêts l'ont autorisée en payant les 22 livres par muid fixées par
le tarif de 1664[403]; cinq en payant la moitié ou le quart de ces
droits, et huit avec exemption de tous droits.
Huit autres arrêts sont prohibitifs.
Enfin, il est à remarquer que les autorisations d'exporter ne sont
jamais accordées que pour trois ou six mois, et très-rarement pour un
an.
Les défenseurs de Colbert ont fait observer, en s'appuyant sur ces
arrêts mêmes, qu'un système moins variable eût sans doute produit de
meilleurs résultats; mais qu'après tout, ce ministre ne fut pas, comme
on l'en avait accusé, systématiquement hostile à l'exportation des
grains, puisque, sur quatorze années, elle avait été permise pendant
neuf ans; qu'il était d'ailleurs bien obligé d'attendre l'apparence des
récoltes pour prendre une détermination; et qu'enfin il avait un
puissant motif de ne pas autoriser trop facilement les exportations:
c'était le grand nombre d'hommes que Louis XIV eut presque toujours sous
les armes, et l'avantage que le gouvernement trouvait à les faire
subsister à bon marché. En effet, presque tous les édits de prohibition
sont motivés sur la nécessité «de maintenir l'abondance dans le royaume
et _faire subsister avec plus de facilité les troupes pendant le
quartier d'hiver_[404].»
A cela, Boisguillebert, Forbonnais et, après eux, les économistes ont
répondu victorieusement qu'en n'accordant des autorisations
d'exportation que pour trois ou six mois, et en laissant sans cesse les
propriétaires sous la menace d'une prohibition, basée tantôt sur les
apparences de la récolte, tantôt sur la subsistance des troupes, tantôt
enfin sur la nécessité d'empêcher que les ennemis ne vinssent chercher
en France les blés qui leur étaient nécessaires, Colbert avait découragé
les cultivateurs et rendu le commerce des grains presque nul; que, par
suite, toutes les terres médiocres avaient été abandonnées, et qu'on
n'avait plus exploité que celles de première qualité; que la diminution
effectuée sur les tailles était un soulagement illusoire, si, tandis que
les impôts de consommation avaient décuplé depuis 1661, le prix des
produits de la terre, source génératrice de toute richesse, restait
invariablement le même; qu'un système d'où il résultait que la France,
avec sa population de vingt à vingt-deux millions d'habitants à nourrir,
avait à craindre une disette tous les trois ans, était radicalement
vicieux; et qu'enfin la preuve évidente que le sort des campagnes était
plus misérable que jamais, c'est que le prix de la plupart des objets
nécessaires à la vie avait triplé depuis 1600, tandis que le blé se
vendait toujours au même prix. A ce sujet, Boisguillebert prouvait
qu'une paire de souliers, qu'on pouvait se procurer pour 15 sous, au
commencement du XVIIe siècle, valait cinq fois plus cent ans après.
De son côté, Forbonnais démontrait les fâcheux effets du système de
Colbert par la comparaison du prix des blés pendant un siècle. Voici les
chiffres qu'il produisit à cette occasion: