CHAPITRE XI.

De la vénalité des offices.--Elle est approuvée par Montesquieu et

par Forbonnais.--Colbert supprime un grand nombre d'offices

inutiles.--Nombre, valeur et produit des offices pendant son

administration.--Ce qu'il fit en faveur de l'agriculture.--Il

diminue le taux légal de l'intérêt.--Fait travailler au cadastre et

modifie l'assiette de l'impôt.--Édits qui défendent de saisir les

bestiaux pour le paiement des tailles.--Rétablissement des

haras.--Colbert reconnaît que les peuples n'avaient jamais été

aussi chargés auparavant.

Au nombre des abus dont Colbert se préoccupa, il faut compter parmi les

plus funestes la vénalité des offices. Cet abus, profondément entré dans

les moeurs de l'ancienne société, et à la conservation duquel le sort

d'un grand nombre de familles était lié, Colbert ne songea pas sans

doute à le détruire tout entier; mais il eut au moins la gloire d'en

atténuer considérablement les conséquences en réduisant autant qu'il lui

fut possible, sauf pendant les crises financières de la guerre, le

nombre des officiers publics.

La vénalité des offices remontait aux premiers siècles de notre

histoire. Déjà, sous saint Louis, une ordonnance défendit de vendre les

offices de _judicature_, ce qui n'empêcha pas Louis-le-Hutin et

Philippe-le-Long, ses successeurs, de les mettre en ferme. Au contraire,

Charles V, Charles VII, Louis XI et Charles VIII ordonnèrent qu'au

moment de la vacation de quelque office de judicature les autres

officiers du même tribunal désigneraient deux ou trois sujets des plus

capables parmi lesquels le roi choisirait le plus digne, «voulant,

disaient les édits, que ces offices fussent conférés gratuitement, afin

que la justice fût administrée de même.» Louis XII se vit dans la

nécessité de les vendre pour payer les dettes contractées par son

prédécesseur dans les guerres d'Italie; mais son projet était d'en

rembourser le montant dès que l'état des finances le lui permettrait. Au

lieu d'obéir à ce voeu, François Ier trafiqua de tous les emplois

indistinctement. Sous les règnes suivants, les abus ne firent

qu'augmenter. Bientôt un seul titulaire ne suffit plus pour la même

charge, et presque tous les emplois de finances furent confiés à deux et

quelquefois même à quatre agents, que l'on désignait comme il suit:

_l'ordinaire, l'alternatif, le triennal et le quatriennal_. Une

ordonnance de Henri II affecta 20,000 livres par an au trésorier de

l'épargne qui serait en charge, et 10,000 livres à l'alternatif. La même

ordonnance enjoignit de dresser le rôle de tous les emplois publics et

de les mettre aux enchères, à l'exception de ceux qui ne rapportaient

pas plus de 60 écus. Sur les observations de l'assemblée des notables,

Henri IV avait d'abord décrété l'abolition de la vénalité au moyen d'une

augmentation de traitement fixée à 10 pour 100 de la _finance payée_,

augmentation qui cesserait au moment de la mort du titulaire. Par

malheur, Henri IV ne persista pas dans ce système, et, en 1604, il

rendit un édit portant qu'on pourrait conserver dans les familles la

propriété de toute espèce d'offices en payant tous les ans aux _parties

casuelles_ le soixantième de ce qu'ils auraient coûté. Ce nouveau droit

fut appelé _droit annuel_, mais principalement _la paulette_, du nom du

traitant Paulet, qui en devint le fermier, moyennant 2,263,000 livres

par an, avec un bail de 9 ans, toujours renouvelé depuis cette époque,

malgré la promesse qu'Henri IV avait faite en l'établissant[376].

Deux hommes dont le nom a une grande autorité, bien qu'à des titres

divers, Montesquieu et Forbonnais, ont approuvé la vénalité des offices.

Suivant Montesquieu, «la vénalité est bonne dans les États monarchiques,

parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait

pas entreprendre pour la vertu; qu'elle destine chacun à son devoir et

rend les ordres de l'État plus permanents.» Montesquieu ajoute que, si

les charges ne se vendaient pas par un règlement public, l'indigence et

l'avidité des courtisans les vendraient tout de même; que le hasard

donne de meilleurs choix que le choix du prince, et que la manière de

s'avancer par les richesses inspire et entretient l'industrie, chose

dont le gouvernement monarchique a grand besoin. Enfin, comme preuve à

l'appui de son assertion, Montesquieu a fait remarquer l'extrême paresse

de l'Espagne où l'État donnait tous les emplois[377].

Quant à Forbonnais, il alléguait que le haut prix des charges était,

entre les mains du prince, un gage de la fidélité des titulaires: qu'en

général les riches recevaient une meilleure éducation; qu'ils avaient

plus de dignité et de désintéressement, et que, d'ailleurs, la vénalité

des charges était la source d'un impôt utile à l'État sans être onéreux

au peuple. Enfin, Forbonnais pensait comme Montesquieu que, si les

charges n'étaient pas vendues ostensiblement au profit de l'État, elles

le seraient secrètement au profit des courtisans, et il paraît même que

ce dernier motif détermina Sully à proposer l'édit de 1604, qui rétablit

la vénalité des offices moyennant le payement du droit annuel[378]..

On a pu voir la faiblesse des arguments de Montesquieu en faveur de la

vénalité des offices. Ici, comme dans beaucoup de passages de son

ouvrage, Montesquieu s'est trompé pour avoir voulu assigner des mobiles

divers aux actions des hommes, suivant qu'ils font partie d'un État

monarchique ou républicain. Le coeur de l'homme est le même partout, et

partout on a toujours estimé à honneur de remplir les principales

charges d'un État. Jamais, au contraire, et nulle part, on n'a cru

s'abaisser en acceptant des emplois publics[379].

«Quoi! dit Voltaire en commentant ce passage de l'_Esprit des

Lois_, on ne trouverait point de conseillers pour juger dans les

Parlements de France, si on leur donnait les charges gratuitement!

La fonction divine de rendre justice, de disposer de la fortune et

de la vie des hommes, un métier de famille! Plaignons Montesquieu

d'avoir déshonoré son ouvrage par de tels paradoxes; mais

pardonnons-lui. Son oncle avait acheté une charge de président en

province, et il la lui laissa. On retrouve l'homme partout. Nul de

nous n'est sans faiblesse.»

La paresse reprochée aux Espagnols par Montesquieu n'avait pas davantage

la cause qu'il lui attribua, car elle provenait évidemment de la masse

de numéraire qui leur arrivait des Indes. En Angleterre, en Hollande, la

plupart des charges n'étaient pas vénales; elles s'y donnaient

gratuitement comme en Espagne; pourtant, les populations n'y étaient pas

inactives, et leur industrie faisait, au contraire, le désespoir de

Colbert. Les motifs allégués par Forbonnais n'ont pas plus de fondement.

Sous le système de la vénalité des charges, ce qui importait le plus à

l'État, c'était, au moment de leur création, d'en toucher le prix; quant

à la manière dont elles étaient ensuite remplies, dont la justice était

rendue, le pays administré, il s'en préoccupait secondairement. On

comprend que certains emplois doivent être confiés à des hommes riches;

mais qui eût empêché de choisir de préférence les titulaires dans cette

classe, ainsi que cela se pratique généralement aujourd'hui pour les

fonctions judiciaires? Le prétexte d'un impôt utile sans être onéreux ne

résiste pas davantage au raisonnement, car il eût fallu pour cela que

l'acquéreur d'une charge consentît à n'en retirer que l'intérêt, ce qui

n'avait pas lieu, de sorte que le peuple finissait toujours par payer,

sous forme de gages, d'épices ou par tout autre expédient moins honnête,

l'impôt dont on avait prétendu l'exonérer. Enfin, de ce que quelques

courtisans besogneux auraient abusé de leur position pour rançonner les

solliciteurs, ce n'était pas un motif suffisant pour que l'État renonçât

à une de ses plus belles prérogatives. Il y avait en effet dans cette

renonciation une atteinte profonde à la morale, à la raison, à un

principe, et c'était vraiment aller trop loin de dire, comme

Montesquieu, que le hasard donnait de meilleurs choix que le choix du

prince. Le seul inconvénient que pût avoir l'abolition de la vénalité

des offices, c'était de multiplier outre mesure le nombre des aspirants

aux fonctions publiques; mais cet inconvénient, il y avait un moyen d'en

diminuer considérablement la gravité en établissant, pour condition

d'admission aux emplois, des règles sévères, des examens, des entraves

enfin, dont la rigueur aurait pu s'accroître en proportion du nombre des

candidats, et qui, en définitive, eussent encore tourné au profit du

bien général.

Quoi qu'il en soit des raisons par lesquelles la vénalité des offices

pouvait être attaquée ou défendue, à l'époque où Colbert arriva au

ministère, la seule chose possible, tant, je le répète, la société était

profondément engagée dans cette voie, c'était de diminuer le nombre

vraiment prodigieux des emplois inutiles que les embarras des années

précédentes avaient fait créer. Un des successeurs de Colbert disait

agréablement à Louis XIV: _Toutes les fois que Votre Majesté crée une

charge, Dieu crée un sot pour l'acheter_. Quelle que fût cette charge,

l'acheteur n'était pas un sot s'il en retirait de bons revenus; aussi en

trouvait-on pour les plus ridicules et les plus absurdes. En 1664,

Colbert remboursa les titulaires d'un grand nombre d'offices superflus,

entre autres tous les triennaux et quatriennaux. Il supprima aussi deux

cent quinze charges de secrétaires de roi. En même temps, il fit faire

un relevé de tous les offices de justice et de finance qui existaient

alors dans le royaume. Ce relevé présente les résultats suivants.

La France se divisait alors en vingt-cinq grandes provinces ou

_généralités_, et sa population était, comme on l'a vu, d'environ vingt

à vingt-deux millions d'habitants.

Les recherches ordonnées par Colbert constatèrent que le nombre des

officiers de justice et de finance s'élevait à 45,780.

Le prix courant de toutes ces charges réunies était de 459,630,842

livres; cependant le gouvernement ne les avait vendues que 187,276,978

livres, et les titulaires n'étaient censés toucher que 8,546,847 livres

pour leurs gages. Or, on laisse à deviner s'ils étaient hommes à ne pas

même retirer l'intérêt de l'argent qu'ils avaient déboursé. Enfin, le

droit annuel aurait dû rapporter 2,002,447 livres; mais tous ceux qui

avaient quelque protection se dispensaient de le payer, et ils n'en

obtenaient pas moins, grâce à l'intervention des courtisans, la faculté

de disposer de leurs charges comme ils l'entendaient[380].

Ainsi, une somme de 419 millions était soustraite au commerce et à

l'agriculture, auxquels elle eût rendu de si grands services, et

immobilisée entre les mains d'environ quarante-six mille familles,

mortes par suite à toute activité, à toute ambition utile, et ne

songeant qu'à exploiter leurs charges le plus fructueusement possible,

en vue de leur intérêt, directement contraire à l'intérêt général. Ces

fâcheuses conséquences du grand nombre et du prix excessif des charges

publiques ne pouvaient échapper à Colbert. Une déclaration du 30 mai

1664 porte que, «parmi les abus et les désordres qui s'étaient glissés

pendant les guerres et les troubles, l'augmentation des officiers

inutiles et _supernuméraires_ n'avait pas été le moindre[381].» En 1665

et en 1669 il fit rendre un édit pour fixer le prix des offices de

justice, l'âge et la capacité des juges. Enfin, d'autres édits furent

aussi rendus plus tard dans le même but, et pendant toute la durée de

son administration, il ne négligea aucune occasion de rembourser les

titulaires des offices dont l'inutilité constatée causait à l'État,

abstraction faite du point de vue moral de la question, le double

dommage que j'ai essayé d'expliquer.

On a souvent répété, d'après quelques biographes du XVIIIe siècle,

que Colbert, exclusivement préoccupé de l'accroissement de l'industrie

manufacturière, avait été indifférent aux intérêts de l'agriculture.

L'examen impartial et complet de tous les actes de son administration

prouve que cette accusation n'est pas fondée. Ce qui est vrai, et l'on

en trouvera la preuve plus loin, c'est que l'exclusion, par le moyen du

doublement du tarif qui eut lieu en 1667, de tous les objets

manufacturés fournis antérieurement à la France par les étrangers, en

échange de ses denrées, et les entraves apportées par ce ministre à

l'exportation des grains, mais principalement la mobilité de la

législation qu'il adopta à cet égard, firent un mal immense à

l'agriculture. Cette mobilité fut une faute énorme, la plus grande,

peut-être, que l'on puisse reprocher à l'administration de Colbert;

mais, quelque grave qu'elle soit, ce n'est qu'une faute où il eut pour

complices les préjugés de son temps, tandis que l'indifférence dont on a

voulu lui faire un crime, à l'égard du plus précieux et du plus

respectable des intérêts, surtout en France, mériterait un nom plus

sévère, La diminution du nombre des offices devait, on vient de le voir,

exercer, bien que dans des proportions restreintes, une influence

favorable à l'agriculture. Plusieurs édits relatifs au taux de l'intérêt

eurent, en partie, le même but. Cette question de l'intérêt de l'argent

est des plus délicates. Des hommes éminents et très-justement célèbres,

des penseurs profonds qui ont consacré une vie noblement désintéressée à

l'étude des plus grands problèmes sociaux, considérant, avec raison,

l'or et l'argent comme une marchandise, voudraient qu'elle pût être

vendue ou prêtée avec la liberté qui préside à toutes les autres

transactions commerciales. Toutefois, il est permis de se demander si le

_prêt_ ne constitue pas une variété de transaction comportant d'autres

lois que la vente ordinaire, et si pour empêcher que les hommes forcés

d'emprunter ne soient impitoyablement rançonnés, la justice publique ne

doit pas, d'accord avec la loi religieuse, établir certaines limites que

les hommes cupides et sans entrailles ne puissent dépasser. Ne

devrait-on pas, dans tous les cas, commencer par abolir la contrainte

par corps, malheureux vestige de cette horrible loi romaine qui donnait

droit au créancier de prendre un morceau de la chair du débiteur

impuissant à se libérer? En effet, sans la contrainte par corps, juste

épouvantail des familles, la race des usuriers se montrerait bien plus

circonspecte, et une foule de jeunes gens ne seraient pas entraînés par

elle dans le guêpier des emprunts. Enfin, cette loi fatale achève

d'obérer la plupart des petits marchands qui n'ont pas réussi et les met

dans l'impossibilité de travailler à se relever, en les condamnant à une

inaction forcée pendant que, d'un autre côté, leurs affaires, qu'ils ne

peuvent pas surveiller, périclitent de plus en plus.

Au surplus, à l'époque où Colbert fit publier ses édits relatifs au taux

de l'intérêt, le droit que s'arrogeait le gouvernement d'intervenir sur

cette question n'avait pas même encore été mis en doute. Déjà, plusieurs

dispositions avaient été prises à ce sujet, notamment en 1601, où le

maximum de l'intérêt fut fixé par Sully au denier 16 (6 et un quart pour

100), au lieu de 10 pour 100. Sully motiva cet arrêt sur des

considérations puissantes. En premier lieu, par suite de l'élévation de

l'intérêt, ni les nobles ni les propriétaires ne pouvaient plus trouver

d'argent, soit pour racheter, soit pour exploiter leurs terres. Ensuite,

portait l'édit, cet intérêt «_empêchait le trafic et commerce auparavant

plus en vogue en France qu'en aucun autre État de l'Europe, et faisait

négliger l'agriculture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du

roi, sous la facilité d'un gain à la fin trompeur, vivre de leur rente

en oisiveté parmi les villes, qu'employer leur industrie avec quelque

peine aux arts libéraux, ou à cultiver leurs héritages_[382].» En 1634,

le cardinal de Richelieu se fonda sur des motifs exactement semblables

pour réduire l'intérêt au denier 18 (5 5/9 pour 100). Le Parlement

refusa d'abord d'enregistrer cet édit, sans doute, a dit Forbonnais,

«pour favoriser la paresse ou la vanité d'un petit nombre de rentiers,

dont les trois quarts avaient oublié que si leurs pères n'eussent

travaillé, ils n'auraient pas une famille honnête à citer.» Mais une

lettre de jussion fit justice de ces prétentions[383]. Le premier édit

que fit rendre Colbert sur le taux de l'intérêt date du mois de décembre

1665[384] Cet édit porte, en substance que le commerce, les manufactures

et l'agriculture sont les moyens les plus prompts, les plus sûrs et les

plus légitimes pour mettre l'abondance dans le royaume, mais qu'un grand

nombre de sujets ont cessé de s'y adonner précisément à cause des gros

intérêts que _le change et rechange de l'argent produit et des produits

excessifs qu'apportent les constitutions de rentes_; d'un autre côté, la

valeur de l'argent avait beaucoup diminué par suite de la quantité qui

en était venue des Indes. En conséquence, l'intérêt de l'argent fut

fixé au denier 20 (5 pour 100). Plus tard, il est vrai, au moment où

s'ouvrit la campagne de 1672, et quand le besoin des emprunts commença à

se faire sentir, une ordonnance du mois de février fixa au denier 18 les

intérêts des sommes prêtées au roi. Enfin, au mois de septembre 1679, un

nouvel édit fixa au même taux l'intérêt de l'argent dans toute la

France, _même pour change et rechange, si ce n'est à l'égard des

marchands fréquentant la foire de Lyon_[385].

Mais la sollicitude de Colbert en faveur de l'agriculture ne s'arrêta

pas là. On sait les abus auxquels donnait lieu à cette époque la

répartition des tailles. Dans le plus grand nombre des provinces, la

taille était _personnelle_, c'est-à-dire que la qualité, la fortune et

l'état apparent des personnes y servaient seuls de base aux

répartitions: dans d'autres, notamment dans les _pays d'États_, elle

était établie approximativement d'après l'étendue et le revenu présumé

des terres; elle s'appelait alors _taille réelle_, et c'était la moins

arbitraire. Colbert forma le projet de faire cadastrer tout le royaume.

Antérieurement, cette opération avait été tentée à diverses reprises sur

plusieurs points du territoire. Grégoire de Tours parle d'un cadastre

qui y aurait été fait à la fin du VIe siècle par les ordres de

Childebert. A une époque beaucoup plus rapprochée, en 1471, l'inégalité

des impositions était devenue telle en Provence qu'un cadastre fut jugé

inévitable. On vit alors que la moitié des habitants était parvenue à

s'exempter de l'impôt au détriment de l'autre moitié. Mais toutes ces

tentatives n'eurent jamais de résultats durables ni généraux. Colbert

fit commencer par la généralité de Montauban l'opération du cadastre, et

en moins de trois ans, de 1666 à 1669, elle fut terminée. Par ses

ordres, toutes les précautions avaient été prises pour empêcher les

usurpateurs de noblesse et les personnes puissantes de se soustraire aux

effets de cette grande mesure[386]. Mais, le croirait-on? cette

nouvelle forme de répartition souleva des réclamations assez vives dans

le pays même qui devait en profiter. On se plaignit que les simples

journaliers, c'est-à-dire ceux qui ne possédaient rien, fussent exempts

de l'impôt[387]. Soit que cette opposition ait découragé Colbert, soit

que d'autres soins l'aient préoccupé vers cette époque, la généralité de

Montauban fut seule cadastrée, et l'opération en resta là sous son

ministère[388]. Après lui, plusieurs pays d'États firent cadastrer, aux

frais de la province, l'étendue de leur territoire, et, au moment de la

Révolution, le bienfait de cette mesure était acquis au Languedoc, à la

Provence, au Dauphiné, à la Guyenne, à la Bourgogne, à l'Alsace, à la

Flandre, au Quercy et à l'Artois[389].

En même temps, Colbert remettait en vigueur les sages ordonnances de

Sully, qui défendaient de saisir les bestiaux pour le paiement des

tailles. Son édit date du mois d'avril 1667, et les effets en furent

presque instantanés. En 1669, son frère, ambassadeur en Angleterre, lui

ayant donné connaissance d'une proposition de quelques marchands anglais

d'envoyer des salaisons d'Irlande dans nos colonies, Colbert lui

répondit, à la date du 10 juin, que l'état du royaume et les diligences

faites de toutes parts pour augmenter le nombre des bestiaux ne

permettaient pas d'écouter ces propositions, et qu'on pourrait même

vendre des salaisons aux Anglais, s'ils le souhaitaient[390]. L'année

suivante, au mois de septembre, Colbert recommandait aux intendants

d'examiner si le nombre des bestiaux augmentait et si les receveurs des

tailles n'en faisaient point desaisie, contrairement aux intentions du

roi. «_Cependant, ajoutait-il, il faut en exécuter quelquefois, mais à

la dernière extrémité, et pour effrayer_.» Il leur disait, en outre, de

se défier des avis qu'on leur fournirait sur l'augmentation des

bestiaux, _les donneurs d'avis étant persuadés de faire plaisir par des

nouvelles d'augmentation_. Toutefois, les campagnes ne retiraient pas, à

ce qu'il paraît, grand profit de ces augmentations, car elles se

plaignaient de ne pas vendre leurs bestiaux. L'intendant de Tours

transmit ces plaintes à Colbert, qui lui répondit, le 28 novembre 1670,

que le peu de débit des bestiaux provenait assurément d'autre chose que

de l'entrée de ceux d'Allemagne et de Flandres, _vu que, depuis

l'augmentation des droits, il n'en venait presque plus dans le

royaume_[391]. L'édit de 1667, qui affranchissait les bestiaux de la

saisie, limitait cette faveur à quatre années. En 1671, Colbert le

renouvela, «n'y ayant rien, porte le préambule du nouvel édit, qui

contribue davantage à la fécondité de la terre que les bestiaux, et

pareille grâce ayant produit le plus grand fruit dans le public[392].»

Dans le courant de la même année, on voit Colbert se préoccuper du soin

de faire venir en France des béliers de Ségovie, «malgré la défense

qu'il y a en Espagne d'en laisser sortir,» et des béliers d'Angleterre,

«qui produisent les plus fines laines[393].» Enfin, le 6 novembre 1683,

un mois après la mort de Colbert, il parut une nouvelle déclaration

portant défense de saisir les bestiaux, et nul doute qu'elle n'eût été

préparée par ses soins[394].

La même remarque peut être faite pour un arrêt du Conseil concernant le

_rétablissement des haras du royaume_, qui fut publié le 28 octobre

1683. Le 17 octobre 1665, un arrêt avait été rendu à ce sujet, et il

portait que le roi voulait prendre dorénavant un soin particulier de

rétablir les haras ruinés par les guerres et désordres passés, «même les

augmenter de telle sorte que ses sujets ne fussent plus obligés de

porter leurs deniers dans les pays étrangers pour achats de chevaux.»

Par suite de cet arrêt, des étalons furent achetés en Frise, en

Hollande, en Danemark, en Barbarie, et répartis en une vingtaine de

haras. L'arrêt du 28 octobre 1683 eut donc pour objet de donner une

nouvelle vigueur à celui qui avait paru en 1665, pendant

l'administration de Colbert[395].

Voilà quels furent en quelque sorte les adieux à l'agriculture de ce

ministre qu'on a souvent représenté comme indifférent au sort de la

population qui vit dans les campagnes, et qu'on a accusé de n'avoir rien

fait pour elle. Son attention extrême et constante à réduire l'impôt des

tailles que cette population acquittait en grande partie; la réduction

du nombre des offices et du taux de l'intérêt; la défense de saisir les

bestiaux pour le paiement des charges publiques; les soins donnés à

l'accroissement, à l'amélioration du bétail, la diminution du prix du

sel, le rétablissement des haras, tous ces faits prouvent, au contraire,

que Colbert n'eut jamais la pensée de sacrifier l'agriculture à

l'industrie, le travail de la terre à celui des manufactures[396]. Je

l'ai déjà dit, Colbert aimait véritablement, sincèrement le peuple, et

il fit au privilège, cette ruine du peuple, toute l'opposition que

comportaient la forme du gouvernement et le caractère du roi. Comment

donc eût-il été indifférent au sort de ces cultivateurs, source première

de toute richesse, et dont la condition a d'autant plus de droits à

l'intérêt du gouvernement que leurs travaux sont plus rudes, leurs

privations plus grandes? On raconte qu'un jour, au milieu des champs, un

de ses amis le surprit les larmes aux yeux, et l'entendit s'écrier: «Je

voudrais pouvoir rendre ce pays heureux, et que, éloigné de la cour,

sans appui, sans crédit, l'herbe crût jusque dans mes cours[397]!» Un

mémoire qu'il remit au roi vers 1680, _pour lui rendre compte de l'état

de ses finances_, contient les paroles suivantes: «Nonobstant tout ce

qui a été fait, il faut toujours avouer que les peuples sont fort

chargés, et que, depuis le commencement de la monarchie, ils n'ont

jamais porté la moitié des impositions qu'ils portent; c'est-à-dire que

les revenus de l'État n'ont jamais été à 40 millions, et qu'ils montent

à présent à 80 et plus[398].» Certes, il est impossible que le ministre

qui a tracé ces lignes et dit ces vérités à Louis XIV ne se soit pas

préoccupé du sort des campagnes. Au surplus, les faits justifient

suffisamment ses intentions[399]. Par malheur, tant de soins et de

sollicitude furent neutralisés par une sollicitude d'un autre genre, par

un excès de précautions en ce qui touchait l'approvisionnement des

grains nécessaires à la subsistance du royaume. Cette fatale question

des grains, qui revient de temps en temps effrayer les populations et

leur causer de vives paniques, au moment même où les préjugés qui l'ont

si longtemps obscurcie paraissaient complètement détruits, fut l'écueil

principal de Colbert. Il me tarde d'avoir examiné cette partie

très-fâcheuse et très-ingrate de son administration. Heureusement, après

cela, il n'y aura guère plus qu'à louer.

Histoire de la vie et de l'administration de Colbert · 第 40 / 189 题